‹ Halte-là!, patrioteChapitre 14 sur 22 · LE PATRIOTISME CANADIEN · texte numérisé non relu

LE PATRIOTISME CANADIEN

Comment l'entend TEcole. — Patriotisme et loyauté. — Patriotisme et faux loyalisme. — M. Bourassa traître à l'Angleterre.

Q. — Vous avez jusqu'ici démontré qu'en droit strict et en justice nous n'avons aucune obligation constitutionnelle ou morale de participer aux guerres étrangères de l'Empire; que M. Bourassa n'a professé ni la suprématie du peuple, ni l'utilitarisme, ni l'égoïsme national, ni le principe des nationalités, ni le droit des Irlandais à la révolte; que toutes ces accusations ne sont que de pures et méchantes calomnies. Tout de même M. Bourassa ne se montre-t-il pas mauvais patriote en s'opposant à notre actuelle participation au conflit européen? L'Ecole le prétend.

E. — Oui, elle le prétend; mais en dénaturant, suivant sa constante habitude, les faits et les idées, en faussant jusqu'à la notion même du patriotisme.

Examinons, s'il vous plaît, ce qu'en dit "Patriote". Voyons comment il s'y prend pour bien embrouiller la notion de patrie, après avoir eu soin d'écrire: ''Il im-

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porte de s'en faire une idée exacte, car la confusion serait ici très dangereuse, parce que fondamentale.'' ''Patriote" poursuit: "Qu'est-ce au juste que la patrie ? . , . Aux siècles passés, qui furent des époques de bons sens et de forte doctrine, on ne concevait pas la patrie en faisant abstraction de la société civile, qui en est l'élément principal, qui en est comme l'âme et l'armature."

Bien que nous ne soyons pas à une ''époque de bon sens et de forte doctrine'', je serais néanmoins curieux de savoir quels sont ceux parmi nous qui "conçoivent la patrie en faisant abstraction de la société civile"? Mais va tout de même. Don Quichotte ! Tes lecteurs croiront que ces moulins à vent sont les nationalistes (1). Et pour abattre ces moulins à vent, tu peux tout de go citer Bossuet; cela ne compromettra que son truchement: "Quiconque donc, dit Bossuet, n'aime pas la société civile dont il fait partie (ce qui est le Canada pour le Canadien), c'est-à-dire l'Etat où il est né (encore le Canada) est ennemi de lui-même et de tout le genre humain." (Voir Où allons-nous? p. 42). Et c'est tout pour Bossuet.

Après le grand évêque, "Patriote'' cite le comte de Maistre: "La patrie d'un homme est le pays entier soumis à la domination de son souverain quel qu'il soit.

(1) Il faut S8 rappeler que lorsque "Patriote" arbore ainsi les grands principes et leur suscite à plaisir des enneimis chimériques, il compte toujours avec l'ignorance et le demi-savoir de ses lecteurs.

Les sous-divisious de ce "pays peuvent encore former dans un sens plus restreint des patries particulières (disons^ par exemple, la Provence, la Bretagne, par rapport à la France), mais dont les intérêts subordonnés au bien général ne peuvent nuire à la patrie universelle, ni gêner l'exercice de la souveraineté; autrement il n'y a plus de gouvernement."

Et "Patïiote" aveuglé par sa passion, ajoute immédiatement un autre passage de Joseph de Maistre qui précise justement le sens de patrie que le dénonciateur voulait dénaturer au bénéfice de sa cause. Qu'on en juge:

"Lorsqu'on considère un certain lieu de l'univers par rapport seulement à sa position géographique et à sa nature physique, on l'appelle pays (disons, par exemple, la France géographique.) Mais lorsqu'on vient à considérer cette même région dans son rapport avec Vhomme qui la possède et qui a droit d'y habiter (c'està-dire comme contrée habitée par des citoyens), ou encore dans les rapports, d'un côté, de puissance et de protection, et, de l'autre, d'obéissance et de services qui unissent le sujet et le souverain quelconque, alors elle s'appelle patrie."

Notons que "Patriote" ne donne aucune référence de ces citations que cependant il pose comme fondement de son étude sur le patriotisme. Je n'ai donc pu les vérifier, non plus que les situer dans leur contexte. Néanmoins, prises telles quelles, il en ressort ceci : d'après de Maistre, le concept de pays, bien que compris^

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dans celui de patrie, n'est pas formellement et adéquatement le même que celui de patrie. Le pays, région "délimitée par sa position géographique et sa nature physique" ne constitue pas uniquement de soi la patrie; mais la patrie c'est "cette même région" où naissent, vivent et meurent des hommes organisés en société sous un gouvernement civil "quelconque" — qu'il s'appelle la monarckie absolue ou la république, gouvernement d'un seul, gouvernement oligarchique, ou gouvernement représentatif.

Donc, d'après les paroles mêmes de Joseph de Maistre — qui écrivait cependant en un temps où l'on concevait moins bien ce qu'est vraiment une colonie autonome d'outre-mer — nous sommes en droit de conclure que le Canada est notre seule et véritable patrie.

Lisez maintenant ce que "Patriote'' tire immédiatement de ces textes, tout bonnement et sans effort de raisonnement :

"A la lumière de ces enseignements, si hautement autorisés, on voit déjà qu'il n'est pas nécessaire d'être impérialiste, mais qu'il suffit de connaître les réalités existantes, pour admettre et comprendre que le patriotisme canadien ne doit pas se borner aux choses et aux personnes de la province (très bien!) ou même du Dominion (beaucoup moins bien !), mais doit embrasser, dans l'ordre raisonnable de la justice et de la charité, toute la société constituée sous l'autorité de la souveraineté britannique (je dirai plus: tous les peuples), ^e telle façon que les "patries particulières'' restent

unies eu communion de vie, d'action et d'intérêts avec la "patrie universelle" (ah! non, nar exemple!); autrement, il n'y aurait plus de gouvernement."

Cette dernière assertion est archi-fausse en droit et eu fait; car nous avons de droit et de fait un gouvernement civil autonome, sans communion de vie, d'action et d'intérêts — souvent opposés — avec ceux de l'Angleterre, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, etc., bien que fonctionnant sous l'autorité d'un même roi.

Voilà comment, sans plus de manières, "Patriote" fait dire à de Maistre et à Bossuet que la patrie pour nous c'est l'Angleterre, l'Australie, les Indes, etc., que nos compatriotes sont les Zélandais, les Indous, les Zoulous ! Peut-on vraiment mieux travestir les écrits des grands auteurs et se moquer plus littéralement de ses lecteurs et du sens commun. En effet, le sens commun se manifestant dans le langage courant, dit de l'Angleterre qu'elle est, non pas notre patrie, mais notte mèrepatrie. D'autre part, le sens commun affirme de l'Australie, du Zoulouland et des Indes qu'ils sont littéralement pour nous des pays étrangers; si étrangers que nous refusons même aux Indous l'entrée de notre patrie. C'est un peu fort pour des "patries particulières'' qui, dit "Patriote", sous peine "de n'avoir plus de gouvernement possible" et de tourner à l'anarchie, "doivent rester unies en communion de vie, d'action et d'intérêts" ! - ,

Risum teneatis, amici.

Que la Grande-Bretagne elle-même ne soit pas notre

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patrie, selon la notion même qu'en donnent Bossuet et de Maistre, nous l'avons, je crois, suffisamment démontré dans les trois premiers chapitres de ce volume. Mais en voulez-vous une autre preuve, irréfragable? La voici. Elle s'appuie sur le témoignage du ministre des colonies lui-même dans le cabinet britannique, ]\I. Bonar Lave: "Thèse great Dominions are, in fact, indépendent States, etc. Ces grands Dominions sont, en effet, des Etats indépendants. Nous n'aurions pas pu forcer un seul d'entre eux à fournir un homme ou à contribuer un penny." (Voir la préface de Canada in Flanders, ou le discours prononcé par M. Bonar Law au dîner en l'honneur de sir Edward Morris — journaux du 14 septembre 1916.)

Langage vraiment étrange, si réellement, comme le veut "Patriote", "patrie particulière'' nous faisons partie de la "patrie universelle", sous peine de rendre autrement tout gouvernement impossible. Car il est universellement admis qu'en cas de guerre, la patrie a le droit de faire appel aux bras et aux ressources de ses enfants. Donc si l'Angleterre n'a pas ce droit sur nous, elle n'est pas notre patrie.

Q. — Très bien, je constate, encore une fois, que "Patriote'' dénature et travestit tout, même le patriotisme. Et puisque seul le Canada est notre patrie, je conclus en bonne logique que seul il a droit à notre patriotisme. Mais, â mon avis, le patriotisme ne doit pas exclure la loyauté; il lui incombe, au contraire, en un pays comme

le nôtre, de s'allier à elle. Or on dit que M. Bourassa n'est pas un sujet loyal envers l'Angleterre?

E. — Oui, mais pour étayer cette accusation comme les autres, on recourt toujours au même stratagème — combien loyal. On commence par fausser le sens du mot. Ensuite on abuse facilement les gens sur la chose, au détrijnent des adversaires.

La loyauté, n'est-ce pas, pour le Canada, consiste à donner à la métropole ce que rigoureusement nous lui devons, ni plus ni moins ?

Q. — Oui, je ne vois pas que ce puisse être autre chose.

E. — Eh bien, que devons-nous rigoureusement à l'Angleterre en la présente guerre, puisque c'est de cela qu'il s'agit? — Nous l'avons démontré, et le ministTe des colonies vient de l'affirmer: rien, not a single man, not a single penng.

Q. — 'Mais si nous n^avons pas de devoirs rigoureux à remplir envers elle, il y a cependant pour nous obligation morale, au sens large du mot, devoir de convenance. M. Bourassa l'a déjà lui-même reconnu, dès le début de la guerre. Or, il y a, semble-t-il, plus de mérite à satisfaire à pareille obligation qu'à un devoir rigoureux. Alors pourquoi en faire un crime à notre gouvernement? N'est-ce pas là faire preuve, sinon de déloyauté proprement dite, du moins d'égoïsme, au sens ordinaire du mot?

E. — Oui, il y a mérite à s'acquitter des devoirs de convenance envers les autres, mais à une condition : c'est qu'en le faisant on no viole pas les devoirs rigou-

reux qui incombent envers soi et envers les siens. Il y a mérite pour un modeste père de famille à aider un voisin riche et puissant lorsque celui-ci se trouve momentanément dans l'embarras; mais c'est à condition qu'il ne réduise pas pour cela sa propre famille à la gêne et qu'il ne l'expose pas à une désorganisation complète; à condition surtout que pour secourir le riche et le puissant il ne se fasse pas sou emprunteur et son débiteur et n'hypothèque pas auprès de ce capitaliste le patrimoine de sa famille. Son refus de secours, en l'occurrence, loin d'être de l'égo'isme, serait au contraire la pratique de la charité la plus intelligente et la mieux ordonnée.

Il y a mérite à secourir les mères-patries dont ou est civilement — sinon tout à fait politiquement séparé ; mais c'est à la condition que, ce faisant, on ne compromette pas les intérêts primordiaux de sa propre patrie et qu'on ne chambarde pas un status de vie qui nous tient tant au coeur, une autonomie dont la conquête a coûté de si rudes labeurs et de si grands sacrifices à nos pères.

Le patriotisme doit céder le pas au loyalisme vrai et légitimement entendu — ou mieux, doit marcher de pair avec lui — mais il s'amoindrirait au risque de s'effacer complètement en s'alliant au faux loyalisme qui inclut et prétend imposer à la patrie des devoirs qui' n'existent pas pour elle.

Ce n'est pas agir en égoïste mais en vrai patriote que de se refuser à faire le jeu de ceux qui veulent

englober dans notre patrie les peuples — même barbares — d'outre-mer. Car si, un jour, ceux-ci venaient à faire prévaloir leur opinion, c'en serait fait de la patrie. Nous deviendrions en quelque sorte des internationalistes et des sans-patrie.

Or, selon M. Bourassa, c'est cette chère patrie, d'autant plus aimée qu'on y est plus enraciné, dont on joue actuellement le sort, grâce à un faux loyalisme, qui tend à la diminuer en l'accroissant, à la détruire en substituant à sa forme actuelle un organisme artificiel et contre nature.

Q. — Ce sont certainement là de fiers et véritables sentiments patriotiques. Mais est-ce que notre participation, telle que présentement effectuée, nous accule à une pareille impasse? Sommes-nous, de ce fait, menacés d'une telle calamité?

E. — Je l'ai, je crois, déjà assez démontré. Mais si vous n'en êtes pas encore convaincu; si le témoignage de notre premier ministre et de maints autres hommes d'Etat aussi bien que la logique des événements ne vous suffisent pas, écoutez ces paroles de M. Bonar Law, ministre des colonies, citées dans la préface de Canada in Flanders:

"After this war, the relatio7is hetween the Dominions and the Mother country can never he the same again."

Ou dans son discours au banquet en l'honneur du premier ministre de Terreneuve:

"Cela demande beaucoup de bonne volonté et de bon sens de la part des Dominions et des autorités britan

niques pour permettre l'exécution d'un arrangement par lequel un groupe d'hommes fournit des vies et son trésor et pourtant n'a pas voix dans le choix de l'emploi de ces vies et de ce trésor. Il faut qu'il y ait un changement. That cannot continue. There must he a change. (Applaudissements).

"La guerre a fait plus, je crois, pour l'unification de l'empire que n'auraient pu faire bien des générations dans d'autres circonstances.

"Le peuple de ce pays est prêt à accepter tout système d'union plus intime que les Dominions puissent souhaiter voir adopter.''

Quel est ce changement désiré et méthodiquement préparé, sinon — disent les nationalistes — l'impérialisme de droit et de fait oii notre patrie sera noyée dans le grand tout; l'impérialisme de droit et de fait qui nous précipitera, suivant l'expression de M. Laurier, dans le gouffre du militarisme européen ?

Q. — Alors notre participation actuelle va donc amener le changement de notre constitution?

E. — Elle est déjà changée de fait, révolutionnée, dit M. Bourassa.

Q. — Alors notre sort est scellé?

R. — Oui, à moins, dit encore M. Bourassa, que le Canada ne se ressaisisse et ne s'oriente, plus tôt qu'il n'eût fallu et qu'il n'eût voulu, vers l'indépendance complète à l'égard de l'Empire.

L'Ecole s'est scandalisée d'un tel propos; comme si ses partisans aussi bien que tout le monde au pays, en

maintes occasions, à cliaque Saint-Jean-Baptiste, ne répétaient depuis des années que le Canada est — comme le fruit mûr de l'arbre — destiné à se détacher un jour de la métropole.

Ils accusent M. Bourassa, comme s'ils ne semblaient pas avoir voulu eux-mêmes prématurément hâter ce jour, en mettant le Canada dans la pénibble alternative de passer de plain-pied à l'impérialisme ou à la pleine indépendance de droit comme de fait. Car de fait elle existe déjà, selon les ministres du gouvernement britannique : ''Th ese great Dominions are in fact independent States."

Q. — Mais enfin, puisque M. Bourassa a admis luimême qu'il était convenable de porter secours à nos mères-patries alliées et à la Belgique opprimée, comment pouvait-on s'y prendre pour cela autrement qu'on a fait? Et pourquoi alors tant récriminer? Si par le fait de notre participation l'impérialisme nous guette, cela est dû moins à nos hommes publics qu'à la complication et à la marche inéluctable des événements?

E. — Dites plutôt à la marche, à la direction qu'on a librement et systématiquement imprimée aux événements. Quoi qu'on en ait dit, ce n*est pas au fait mais au mode et à l'ampleur de notre participation actuelle que M, Bourassa s'est constamment attaqué; c'est encore aux procédés coercitifs qu'on a employés en certains milieux pour mettre le mode à exécution, et aux propos ultra-loyalistes que l'Ecole, la presse et maints hommes publics ont tenus pour accentuer la signifi-

cation franchement impérialiste de notre participation. C'est cela que M. Bourassa condamne, et c'est cela aussi qui, de l'avis de tous — excepté l'Ecole obstinée à tromper ses gens — va très probablement nécessiter le changement en droit de notre constitution déjà bouleversée en fait.

M. Bourassa n'a jamais dit que nous devions rester les bras croisés en face du conflit actuel. Et c'est une calomnie, de la part de l'Ecole politico-théologique, de le taxer de déloyalisme et d'égoïsme féroce, et de le vouer ensuite à la vindicte publique comme pro-Allemand.

A moins que l'on ne veuille pervertir le sens des mots, pour être déloyal, il faudrait dénier à l'Angleterre ce qui lui est rigoureusement dû; pour êtte égoïste, il faudrait refuser à la métropole tout secours, même ceux qu'on peut lui porter sans détriment grave pour notre propre pays; mais on n'est pas égoïste en s'abstenant de tout ce qui doit porter atteinte à la vie nationale. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Pour être pro-Germain, il faudrait embrasser la cause de l'Allemagne et favoriser positivement son triomphe.

Or en quoi et quand donc M. Bourassa s'est-il montré ainsi déloyal, égoïste et pro- Allemand ?

Q. — Mais n'a-t-il pas souvent parlé, même depuis la guerre et sans beaucoup de discrétion, des fautes de l'Angleterre et de la Kussie. !!Sr'a-t-il pas, par son attitude, refroidi l'enthousiasme de nos gens et entravé

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peut-être le recrutement des 500,000 hommes promis par M. Borden?

K. — Nous avons déjà minutieusement pesé les motifs qui légitiment son opposition à semblable et si grand effort. Peut-être même a-t-il empêché qu'on ne portât le recrutement jusqu'à G00,000 ou 700,000 hommes et qu'on n'augmentât les dépenses d'un demi-milliard, dont le Canada se fût obéré si, à l'instar de l'Ecole, tout le monde avait donné dans l'emballement et s'il ne s'était élevé aucune protestation, tout à fait légitime, quoi qu'en dise "Patriote", sous notre régime à gouvernement constitutionnel et responsable.

Est-ce vous, aussi bien que la grande majorité des citoyens, qui allez vous en plaindre? En ce sens, le rôle négatif de celui qu'on accuse n'aura-t-il pas été. à votre avis, efficace et salutaire pour notre patrie ?

Et pourquoi et dans quel sens M. Bourassa a-t-il parfois parlé des fautes de l'Angleterre? Est-ce autrement que l'ont fait quelques-uns de nos Anglo-Canadiens, M. Holt, Lord Shaughnessy, etc., et plusieurs hommes d'Etat de la Grande-Bretagne elle-même? Qu'a-t-il reproché à l'Angleterre? Des péchés analogues à ceux dont on accuse l'Allemagne qu'il condamne également. Eappelez-vous la belle conférence qu'il fit au Monument National à Montréal sur la Belgique et sa brutale violation. Ce n'était pas mal du tout pour un pro-Allemand.

Et comment et par qui a-t-il été amené à parler ainsi forcément des fautes de l'Angleterre, sinon par l'Ecole

et ses alliés politiques qui, pendant cette guerre, ont entrepris de fausser l'histoire aussi bien que les doctrines religieuses et pliilosopliiques, pour montrer que l'Angleterre a toujours été une grande bienfaitrice de l'humanité^ et qu'elle se fait actuellement, avant toute autre considération, le champion de la liberté et des petites nationalités; que par suite il faut nous unir à elle par une grandiose association des peuples britanniques, afin de mieux seconder, en tout et partout, son action humanitaire.

Q. — Mais était-ce bien le temps de parler ainsi au Canada, quand le canon grondait dans les Flandres? Etait-ce opportun?

E. — ^S'il n'est pas toujours opportun de proclamer toutes vérités; si parfois il vaut mieux laisser passer quelques erreurs pour ne pas compromettre l'accomplissement d'un bien important que l'on a en vue, vous conviendrez néanmoins que M. Bourassa pouvait à bon droit ne pas laisser libre cours aux faussetés sans nombre qu'on a accumulées autour de 'notre participation à la guerre; surtout quand, en agissant ainsi, il croyait travailler aux meilleurs intérêts de son pays et conjurer autant que possible le péril qui le menace: l'impérialisme.

A-t-il raison, a-t-il tort d'abhorrer ainsi l'impérialisme? de lui préférer l'indépendance, même trop hâtive, suivant lui et bien d'autres ?

Je veux en cela, comme partout ailleurs dans ce volume, rester étranger aux disputes politiques. Je

revendique simplement les droits de la vérité dans les questions de principes et de justice contre les dénonciations perfides on tout au moins mal fondées.

Qu'il me suffise de dire qu'en redoutant et combattant l'impérialisme anglais — comme tout autre impérialisme, du reste — M. Bourassa s'est trouvé d'accord jusqu'à ces dernières années avec la grande majorité des hommes bien pensants de notre pays et qu'il est sur ce point en communion d'idées avec le Père Jésuite belge Castelein que "^'Patriote'' a eu soin de nous recommander comme une autorité. Celui-ci, en effet, à la page 930 de son Droit naturel, écrit :

"L'impérialisme de certaines grandes nations, comme l'Angleterre, la Russie et les Etats-Unis, constitue à l'heure actuelle un grand péril pour la paix du monde et pour la répartition équitable de la richesse parmi les peuples civilisés."

C'est ce "grand péril'', plus menaçant actuellement que jamais, auquel M. Bourassa a voulu obvier par les moyens que lui confère notte régime constitutionnel. S'il faut l'en blâmer, à coup sûr ce n'est pas au nom de l'orthodoxie non plus que de la loyauté de son patriotisme.

Q. — Mais, est-ce que les Allemands n'ont pas traduit certains articles de M. Bourassa, afin de s'en servir contre l'Angleterre, en concluant que les colonies sont prêtes à se révolter contre la métropole?

E. — On l'a affirmé. Est-ce authentique? Je l'ignore,. Quels sont les malencontreux articles que les Allemands

auraient ainsi traduits pour tromper leurs propres concitoyens? Je le sais encore moins.

Quoi qu'il en soit, quelle conclusion contre M. Bourassa pouvez-vous tirer de ce fait? Quel crime pouvezvous lui en faire?

Q. — ^Mais, alors il se trouverait à avoir servi l'Allemagne !

E. — Les gaz asphyxiants aussi ont servi l'Allemagne. Faut-il faire un crime à la science d'en avoir fait l^ découverte? Est-ce que le travestissement et l'abus qu'on fait d'une vérité énoncée doivent être imputables à son auteur?

Notre Ecole politico-théologique a, elle aussi, (nous l'avons vu ailleurs), traduit les encycliques de Léon XIII et la lettre de Pie X au Sillon, puis elle en a fait un scandaleux abus en appliquant leurs condamnations au nationalisme canadien. Est-ce que pareil abus est imputable à Léon XIII et à Pie X, et doit-on, pour cela, leur reprocher leurs écrits?

De même, M. Bourassa a publié des livres et des articles. Oui ou non, sont-ils objectivement vrais? S'ils pèchent en quelque point, qu'on le démontre et qu'on les juge à leur mérite. S'ils restent dans le vrai, comment peut-on honnêtement imputer à leur auteur le fait que les Allemands les auraient traduits, eu leur donnant abusivement une portée qu'ils n'ont pas?

Cette accusation ne serait que de l'enfantillage, n'était l'intention perfide d'ameuter contre im adver-

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saire l'opinion publique — si légère, si superficielle -qui ne découvrira pas le sophisme.

Une remarque importante avant de clore ce sujet.

En Angleterre, comme aussi en France, les écrivains et journalistes n'ont pas la même pruderie que nous sur le chapitre de l'opportunité de la critique. Au Canada, il est entendu qu'on ne doit pas quitter le ton du panégyrique, sous peine de passer pour traître. Il faut approuver tout ce que l'Angleterre a fait — ou n'a point fait — et tout ce qu'elle fera. Lisez les journaux de Northcliff, dont les critiques virulentes ont amené la chute d'Asquith et la dictature de Lloyd George, et vous verrez comment on entend en Angleterre la liberté de la critique. Les historiens ne se croient pas non plus bâillonnés : lisez les livres d'Hilaire Belloc, et vous verrez s'il a peur de dire la vérité en plein coeur de Londres sur la guerre actuelle; enfin rappelez-vous que c'est quand le canon grondait dans les Flandres que G. K. Chesterton publiait son fameux livre: The Crimes of England, et que les Français n'ont pas cru manquer aux devoirs imposés par Ventente et s'exposer à passer pour traîtres à l'Angleterre en publiant de ce même livre une traduction en leur langue.

Au Canada, si l'on tenait un pareil langage, tous les ultra-loyalistes et impérialistes, et tous leurs humbles caudataires, se voileraient pudiquement la face, et il

n'y aurait pas assez de brochures et de Journaux poui dénoncer un si abominable scandale et accuser l'auteur d'être un antipatriote et un pro- Allemand . . . sinon même un hérétique digne de la corde ou du bûcher. Les panégyristes doucereux, les manieurs d'encensoirs, ont parfois des accès de haine féroces. Ils n'ont pas le tempérament du justicier, parce que la mesure leui* fait défaut.

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