‹ Halte-là!, patrioteChapitre 18 sur 22 · CAS DE JUSTICE · texte numérisé non relu

CAS DE JUSTICE

Q. — Toutes ces dénonciations m'amènent à vous poser un cas de conscience. Que penser de celui qui pour défendre, serait-ce la meilleure des causes, recourt à de louches moyens?

E. — La fin ne justifie pas les moyens.

Q. — Et si ces moyens constituent une véritable injustice envers le prochain?

R. — Il y a faute; et celle-ci se mesure à la gravité du détriment injustement causé. Il y a de plus obligation de réparer.

Dans sa belle et si opportune lettre sur la Justice, S. G. Mgr Bruchési écrivait l'an dernier en citant S. Thomas : "La justice consiste dans une certaine égalité, d'où résulte entre les hommes l'équilibre des droits. Cette égalité est-elle entamée et cet équilibre Tient-il à se rompre ? la raison elle-même nous persuade qu'on ne peut y porter remède que par une restitution adéquate et une réparation suffisante."

Q. — Dans la vie publique, dans les polémiques, est-^ce une injustice d'accuser quelqu'un de professer des idées dangereuses anti-catholiques, révolutionnaires ?

196 Halte-ïà! Patriote

E. — Si c'est vrai, loin d'être une injustice envers qui que ce soit, c'est au contraire parfois un devoir envers le public, qui a droit d'être protégé contre l'erreur.

iSi c'est faux, c'est une grave injustice, surtout quand celui qui en est victime jouit d'une excellente réputation de catholique et d'une grande influence fondée sur ce bon renom; surtout encore, lorsque l'accusateur, par sa position et son savoir, est ce7isé digne de foi et de crédit.

Si c'est prohable seulement, alors il y a lieu d'être très circonspect dans ses accusations et de ne pas les lancer à la légère. Il faut considérer longuement si les écrits et les paroles suspects ne sauraient s'interpréter dans un sens légitime et favorable. Pour cela, il faut avoir bien soin de les examiner à la lumière du context-e et des autres écrits de l'inculpé. A plus forte raison, serait-il injuste de les en isoler systématiquement. Et si, après cela, l'on n'en est pas arrivé à une certitude morale, il faut s'abstenir de toute dénonciation, car tout homme public a droit à sa réputation.

A ce sujet, laissez-moi vous citer un autre passage de la lettre de S. G. Mgr Bruchési :

"C'est par un instinct de justice que le citoyen probe, l'orateur et le journaliste consciencieux, respectent dans les autres ce bon renom auquel ils tiennent eux-mêmes; qu'ils s'abstiennent d'insinuations calomnieuses et d'accusations mal fondées; qu'ils méprisent et réprouvent les méthodes viles et honteuses des ambitieux et des arrivistes capables, pour conquérir une place ou pour

Halte-là! Patriufe 197

exercer une vengeance, de fouler aux pieds les âmes les plus nobles et les oeuvres les plus méritantes."

Q. — Si l'accusation a été fausse, à quoi est tenu l'accusateur ?

R. — A la restitution, qui, dans l'espèce, est la rétractation.

Q. — Mais si, quoique fausse, il la tenait, lui, pour vraie? S'il était de bonne foi?

E. — S'il était de bonne foi et l'est encore — s'il la tient encore pour vraie — il n'est tenu à rien du tout.

Q. — Et si on vient à lui démontrer son erreur?

R. — Alors, dès ce moment, il cesse d'être de bonne foi et commence pour lui le devoir de la restitution. Car la calomnie n'est pas comme la balle de fusil qu'on ne peut ni arrêter ni rappeler une fois qu'elle est partie. Parce qu'on le peut, l'on doit faire rebrousser chemin au trait de la calomnie, surtout l'empêcher de poursuivre sa course et de pénétrer plus avant. Même par la rétractation l'on ne réussira pas à réparer tout le mal qu'elle a fait et continuera de faire.

Il vous plaira, j'en suis sûr, d'entendre Mgr L.-A, Paquet enseigner cette doctrine, universelle, et l'appliquer au milieu où il vit:

^'La probité, dit-il, d'après l'enseignement catholique, ne gouverne pas seulement la vie privée, mais aussi la vie publique. Poser en principe, comme certains journalistes, politiciens, et autres ont l'audace de le faire, qu'on ne doit jamais avouer publiquement son erreur, même quand on a calomnié le prochain ou qu'on l'a

198 Haïte-là! Patriote

trompé par ses écrits ou par ses paroles, est tout simplement immoral. (L'Action religieuse et la loi civile, édition de 1915, p. 337.)

Le savant prélat ne combat pas des moulins à vent, lui. Qui vise-t-il donc ? quand il écrit : "Poser en principe, comme certains journalistes, politiciens et autres ont l'audace de le faire" . . . Demandez-le à l'entourage de l'Ecole. On vous dira qui se vante et se prévaut ainsi de ce principe immoral pour tranquilliser sa conscience après avoir calomnié ses adversaires.

Q. — Et si l'accusateur, dont vous parliez précédemment, convaincu de calomnie, refuse de réparer?

E. — Alors on l'abandonne à son aberration et à son propre sens que les moralistes se chargent de qualifier. Alors aussi incombe à ceux qui peuvent le confondre un devoir de charité envers la victime qu'il a calomniée et le public qu'il a tTompé: le devoir de mettre à jour ses machinations.

C'est à ce devoir de conscience que J'obéis aujourd'hui.

CHAPiTRS TREIZIEME

Page 1