‹ Halte-là!, patrioteChapitre 17 sur 22 · LA PRESSE CATHOLIQUE AU CANADA · texte numérisé non relu

LA PRESSE CATHOLIQUE AU CANADA

'L'Almanach de rAction sociale catholique" s'en mêle. — Le "Devoir" est-il un journal catholique?

Q — Mais si M. Bourassa est justifiable de n'avoir pas organisé un parti catholique, l'est-il autant d'avoir fondé une presse neutre?

Q. — Oui, il paraîtrait, et l'on répète que le Devoir n'est pas un journal catholique.

R. — Bien plus, il paraîtrait et l'on répète autour de l'Ecole que le nationalisme est, avec le rationalisme matérialiste, le pire ennemi de la cause catholique au Canada.

Avez-vous parcouru YAlmanach de l'Action Sociale Catholique, 1917? Le chef de l'Ecole, dans un article intitulé "La Presse catholique au Canada'' y écrit à la page 49:

"Ici, au Canada, entourée de protestantisme et de rationalisme matérialiste, exposée à tous les entraînements dangereux des fausses doctrines qui s'introduisent

chez nous sou^s couleur de politique ou de régénération nationale (lisez: nationalisme), combattue par les uns ou oubliée par les autres, la cause catholique qui est pourtant celle de l'avenir, a besoin de toutes ses forces, de tous ses moyens et de tous ses partisans."

S'il était une publication, où n'auraient jamais dû figurer pareille agression et semblable incartade, c'est bien VAlmanach de V Action Sociale Catholique. Mais non, partout où il passe, il faut que le tenant de l'Ecole y mette le malaise et sème la zizanie. Après la brochure de "Patriote" et les intarissables dénonciations publiées par lui depuis deux ans, l'abbé sait fort bien que personne ne se méprendra sur ceux qu'il vise dans son cri d'alarme au nom de la cause catholique. Le nationalisme, voilà l'ennemi contre lequel il met en garde.

Et cela s'écrit, dans un Almanach, contre des gens et principalement contre un homme qui, depuis vingt ans, s'est fait le champion de la dite cause catholique, tandis que, selon le témoignage de Mgr L.-A. Paquet, les dénonciateurs actuels s'en sont faits les '^'lâcheurs".

Et le lâcheur qui tire ainsi sur les meilleures troupes de la cause catholique, ose ajouter immédiatement après : "La cause catholique a besoin de toutes ses forces, de tous ses moyens, de tous ses partisans" ! Ce serait là de l'ironie, si l'on ne savait que par cause catholique l'abbé entend signifier le parti bleu.

Q. — Maiy pourquoi le brave abbé classe-t-il les nationalistes et leurs journaux parmi les ennemis et non les défenseurs de la cause catholique?

R. — Ah ! . . . C'est que, dit-il, à la faveur "de pauvres artifices de politique à courte vue", ils professent des doctrines fausses, dangereuses, révolutionnaires.

Q. — Mais nous avons vu qu'il n'en est rien, que tout cela est pure calomnie. Si aveuglé qu'il puisse être, il ne saurait tout de même fermer les yeux à la lumière de l'évidence. Mais passons, et veuillez, s'il vous plaît, répondre à ma première question : est-ce que le Devoir est, comme on le prétend, un journal neutre, acatliolique ?

E. — Je ne vais pas recommencer les explications que j'ai données dans les deux <;liapitres précédents, à propos du catholicisme que doit vivre l'homme public comme l'homme privé. Les distinctions que j'ai faites alors s'adaptent également à la question que vous me posez.

Le Devoir est encore moins que le nationalisme luimême neutre au sens odieux du mot; car bien qu'on no puisse pas dire que le nationalisme — aussi bien que le conservatisme et le libéralisme canadien — est un parti catholique, on peut néanmoins affirmer que le Devoir est un journal catholique, au sens propre et rigoureux, sinon au sens le plus strict du mot.

Pour être catholique et se garder de la neutralité, il n'est pa^ nécessaire à un journal de se faire théologique et religieux. Il lui suffit, dans la sphère limitée do son action souvent profane, d'agir conformément au dogme et à la morale catholique, de s'en inspirer dans ses diverses attitudes, tout en ayant soin — et cela regarde aussi la presse strictement religieuse — de ne

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uas faire intervenir la foi, l'Eglise et la théologie dans les matières auxquelles les arguments d'ordre surnaturel sont complètement étrangers.

De même qu'on ne saurait dénier le nom de catholiques à nos diverses revues — telles que la Revue Canadienne, la Nouvelle-France, le Parler Français, etc. — sous prétexte qu'elles poursuivent différents objectifs et limitent leur champ d'action; ainsi serait-il également injuste de le refuser à un journal politique, social et littéraire, parce qu'il n'institue pas dans ses colonnes une chaire de théologie et de morale et n'adresse pas chaque jour un sermon à ses lecteurs.

Qu'il y ait des journaux qui assument cette besogne, je n'y trouve pas à redire; j'applaudis même au bien qu'ils sont appelés à faire, s'ils s'en acquittent judicieusement et honnêtement, suivant les instructions du Souverain-Pontife. Mais on conviendra qu'il y a place pour d'autres journaux dans le vaste champ de la presse; que, tout en étant catholiques, nous ne faisons pas moins pour cela partie d'une société temporelle; que la société temporelle, libre et indépendante dans sa sphère d'action, tout en étant subordonnée à la fin dernière et surnaturelle, peut et doit aviser aux moyens propres à la poursuite de sa fin immédiate, qui est, suivant S. Thomas, de promouvoir l'honnête prospérité temporelle de ses membres.

Conséquemment, il peut et il doit y avoir des journaux vraiment catholiques qui, ne voulant pas formellement tout embrasser, au risque de mal étreindre,

limitent plus spécialement leur programme aux questions d'ordre temporel, tout en n'excluant pas les autres, quand l'occasion et l'opportunité s'en présentent.

Ces journaux pénétreront — ils pénètrent — là où les autres à teinte théologique et religieuse resteront toujours inconnus ou sans aucune influence. Ils feront le bien là où les autres ne peuvent pas l'accomplir.

Pourquoi y aurait-il là matière à grief et à dénonciations ? L'abbé avoue lui-même que le métier de journaliste strictement catholique est très difficile. Pour l'exercer, dit-il, "il ne suffit ni des bonnes intentions, ni du zèle, ni même de la sainteté personnelle: il faut une science assez étendue et assez sûre, il faut des études constantes." {^Almanach, p. 50.) Et il aurait pu ajouter: il faut, en outre, de la loyauté, de la sincérité dans l'extériorisation de sa science, comme aussi l'absence de toute passion politique ou autre qui fasse sacrifier la vérité aux intérêts d'une coterie ou d'u'i parti, non plus qu'aux rancunes personnelles. (1)

(1) Suivant la Semaine religieuse de Québec, reproduite par r Action catholique du 10 octobre 1915, l'idée que se faisait du vrai journal catholique S. E. le cardinal Bêgin, quand fut fondée V Action sociale, était celle-ci :

"L'Oeuvre de Presse catholique avait pour mission de réaliser la fondation d'un journal quotidien "hautement et exclusivement catholique" : catholique dans ises doctrines, catholique dans son esprit, catholique dans ses appréciations des hommes et des choses..."

Or je défie la nouvelle Ecole politico-thologique d'oser soumettre à un tribunal impartial, à un tribunal composé de nos plus éminents théologiens et moralistes, la conduite qu'elle a tenue depuis deux ans, relativement à l'appréciation des hommes et des choses. Je défie

Or, si la tâche est si rude et comporte tant d'eunuis, même pour des théologiens de profession, pourquoi veut-il la faire assumer par de simples laïques, qui ne sauraient y être préparés et qui, n'osant s'y aventurer au risque de briser leurs ailes, ne doivent certainement pas eonttecarrer en cela les voeux intimes de leur Ordinaire.

De même qu'il peut y avoir diverses espèces de journalisme catholique, il y a aussi liberté, en chaque diocèse, de juger quelle espèce est le plus appropriée aux lieux et aux circonstances.

Encore une fois, toute revue ou tout journal n'est pas obligé de se faire l'organe de toutes vérités, bien qu'il doive adhérer à toutes vérités et n'en contredire aucune.

Un journal, tout en abordant maintes autres questions, peut, s'il le juge à propos, se spécialiser dans l'enseignement de la doctrine catholique, pourvu qu'il ne l'exagère pas et surtout qu'il ne la dénature pas et ne la violente pas pour en appuyer et faire triompher

l'Ecole d'obtenir d'eux le témoionage que dans les nombreux articles de journaux qu'elle a composés ou inspirés, dans l'article de VAhnanach présentement en cause, dans la brochure "Où allons-nous?", elle s'est montrée hautement et exclusivement catholique en ses appréciations des hommes et des choses relativement à l'impérialisme et avi nationalisme canadien. Car. je ne saurais trop le répéter, en fait d'appréciation des hommes et des choses, elle a souvent agi à l'encontre de toute règle catholique, elle a pris le contre-pied de l'esprit catholique, qui l'éprouve l'abus de la religion au service de la politique, tout comme les calomnies, les insinuations i>erfides et les dénonciations mal fondées.

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même les meilleures causes, encore moins pour la traîner dans les vulgaires chicanes humaines . Mais la liberté qu'il a d'agir ainsi n'implique pas pour les autres l'obligation et la nécessité de faire de même.

Eu outre, il est des vérités bonnes à dire et d'autres qu'il faut taire ou voiler, au risque de tout gâter. Il est aussi des vérités qu'un journal peut énoncer et qu'un autre journal ne doit pas proclamer sous peine de compromettre l'oeuvre excellente qu'il accomplit par ailleurs

Un exemple propre à illustrer ces deux dernières remarques, Après avoir mis '"la cause catholique'' en garde contre le protestantisme matérialiste et le nationalisme, l'abbé de YAlmatiach (p. 50) écrit:

"Il lui faut (la cause catholique) maintenir sa bannière haute et bien en lumière, pour rallier autour d'elle, clairvoyants, fiers et courageux, tous ceux que peut encore émouvoir la cause sacrée de Dieu, de l'Eglise et de la patrie, qui n'est qu'une seule et même cause."

Il s'agit évidemment ici de l'Eglise catholique et romaine, de VEglise. Vu que seule elle possède la vérité intégrale et que l'idéal de toute société ne saurait se réaliser que dans la possession, la pratique et la mise en oeuvre de la vérité, il est clair que, dans ce sens et à cet égard, "la cause de l'Eglise et de la patrie n'est qu'une seule et même cause", bien que sous maints autres rapports les deux causes soient réellement dis tinctes, puisque suivant Léon XIII, cité plus haut, elles sont d'ordre tout à fait différent, même là où le catholicisme est la religion d'Etat.

Mais pour notre pays en majorité protestant, l'assertion de l'abbé — abstraction faite de son inexactitude en l'occurrence — n'est-elle pas des plus inopportunes? Proclamer, au Canada, l'identification de la cause de la patrie avec celle de Eome ! Il y a de quoi soulever tous les adhérents des sectes protestantes, faire bondir et rugir tous les fanatismes à la fois.

L'abbé de VAlmanach peut se permettre de telles incartades de plume sans appréhender de graves conséquences, parce qu'elles viennent de lui, c'est-à-dire d'un ecclésiastique qui n'occupe qu'un rang secondaire dans la hiérarchie. Mais supposez qu'un de nos , hommes publics tienne un pareil langage, proclame une telle doctrine, affiche comme un principe cette prétention; supposez seulement que cela eût paru dans le Devoir sous la signature de son directeur, ou qu'on puisse l'extraire d'un livre de M. Bourassa ! . . . La cause catholique en serait-elle plus avancée ? Peut-on dire que, dans l'occurrence, elle eût été intelligemment servie ?

Q. — Mais "Patriote", dans son pamphlet (pp. 34 et 35) dit que la presse nationaliste ne défend jamais l'Eglise, ni l'éducation catholique quand elles sont attaquées, qu'elle ne combat pas la franc-maçonnerie et la libre-pensée, qu'elle reste étrangère à la lutte contre le socialisme et l'alcoolisme? Est-ce là le fait d'un journal catholique?

E. — A cette accusation méchante laissez-moi opposer la réponse cinglante que publia le Progrès du Golfe (1er

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décembre 191G), qui connaît très bien son abbé pour l'avoir longtemps pratiqué:

''Notons, dit-il, en passant que le Devoir, dont il s'agit, et son directeur ont été les plus courageux défenseurs des écoles catholiques du Keewatin, quand bien d'autres catholiques rageusement orthodoxes pour condamner le nationalisme se déclaraient alors satisfaits des dénis de justice du gouvernement Borden ; que le même journal a prêté main-forte, plus que tout autre, aux courageux jeunes gens qui ont délogé les frères de V Emancipa t. ion; que pas un journal n'a plus fait pour activer au pays l'étude de l'ai)ologétique. Qu'on se rappelle à ce sujet, les arti<-les du Devoir en faveur du cours du Père Loiseau, la publicité qu'il donna aux paroles du P. Plantier et l'aide efficace qu'il apporta à l'enseignement catholique sur la question sociale lors des conférences du chanoine Desgranges. L'en sait aussi que le Devoir déclarait lors de sa fondation qu'il n'aurait jamais d'accointance avec les partisans de la buvette et qu'il eut toujours pour ligne de conduite de ne jamais patronner en quoi que ce soit la cause de l'alcool par annonces ou autrement. .Je connais des journaux aujourd'hui farouchement prohibitionnistcs qui n'ont pas toujours eu cette réserve."

Oui, différemment de bien des journaux et conformément à la morale catholique, le Devoir n'est pas un journal mercantile et utilitarist'e ; il n'a pas en vue le bénéfice ou la perte qu'il pourra faire, s'il se tait ou s'il parle, ^[iieTid il s'a.git fin t'ien publie: difféTfmment

de bien des journaux et conformément à la morale catholique, quoique pauvre, il se prive de bien des revenus pour ne pas annoncer ce qu'il croit préjudiciable à la morale et à la vigueur de notre peuple, pour ne pas recommander mais plutôt dénoncer certains faiseurs qui veulent parvenir ou s'enrichir aux dépens de la fortune publique. Il se résigne même au boycottage de tout un groupe de citoyens, qui lui coupent les vivres parce qu'il défend trop vaillamment nos causes nationales et catholiques.

Et voilà comment il se trouve que la presse nationaliste est. . . neutre, acatholique !

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