L'UTILITARISME
Ce qu'il est, ce qu'il n'est pas. — Qui est atteint de ce mal? L'Ecole ou M. Bourassa?
Q. — Cela me suffit. L'accusation d'utilitarisme estelle mieux fondée que celle de partisan de la suprématie du peuple?
R. — Encore un mot et une doctrine condamnable, dont on a eu soin de bien embrouiller le sens pour l'attribuer ensuite à l'adversaire.
Tout comme on a usé de travestissement dans Tapplication des principes sacrés de la religion et de la loi naturelle à la thèse impérialiste, ainsi en agit-on encore ici dans l'application des doctrines révolutionnaires à la thèse nationaliste. Ce qui constitue un double grave abus: l'un contre Dieu, l'autre contre les hommes; l'un au détriment de la religion, l'autre au détriment de la justice.
Savez-vous bien ce que c'est que l'utilitarisme?... C'est une doctrine qui affirme que Vunique règle de la morale est l'utilité privée ou publique.
Ses principaux fauteurs (voir l'abbé Lortie: EU-
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menta Phiîosophiae Christianae, T. III p. 109) sont deux Anglais et trois Français : Bentham et Stuart Mill. Helvétius, Comte et Littré.
Demandez à ces doctrinaires si tel acte est moral, ils vous répondront, les uns: Oui, pourvu qu'il serve à votre plaisir; les autres: Oui, pourvu qu'il serve à la patrie.
En sorte que tout serait légitimé — même les plus atroces forfaits — par l'avantage qu'on en peut tirer ou pour soi ou pour la patrie. Il n'y aurait plus de moralité intrinsèque.
C'est ce principe, énoncé par des Anglais et des Français, que les Allemands ont dernièrement appliqué contre les Anglais et les Français, — en vertu probablement d'un autre principe — vrai celui-ci: la réversibilité des erreurs aux dépens de leurs auteurs, même en ce monde.
Voilà l'utilitarisme. Mais de ce qu'il est une doctrine pernicieuse; parce qu'on ne saurait faire de l'utilité personnelle ou publique la règle de la morale, s'en suit-il qu'on ne puisse jamais faire entrer l'intérêt en ligne de compte dans les actes humains? voire même qu'on ne puisse jamais agir par unique intérêt?
Pas du tout. Autrement, l'ouvrier qui peine à l'année pour gagner son pain et celui de sa famille, la compagnie d'assurance qui se forme uniquement pour réaliser de bons bénéfices, le soldat qui patauge et grelotte dans la boue des tranchées pour l'intérêt de sa patrie,
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commettraient des actes illicites et pratiqueraient Vutilitarisme.
L'on peut donc légitimement agir souvent par ujiique intérêt; mais on ne peut jamais baser la moralité de ses actes sur l'unique intérêt. Un acte peut être moral, bien que posé par intérêt; mais il n'est pas nécessairement moral parce que posé par intérêt. C'est ce dernier principe, mais non pas le premier, qui constitue Vuiiliiarisme, et qui est condamné.
En vertu de l'un, je puis, par intérêt, légitimement servir mon patron, mais non le détrousser. En vertu de l'autre, ces deux actes me seraient permis.
En vertu de l'un, l'Etat peut, par intérêt public, taxer proportionnellement les citoj'Cns, mais non confisquer jusqu'au dernier sou ma fortune de millionnaire. En vertu de l'autre, ces deux actes lui seraient également permis.
En vertu de l'un, les sincères tenants de l'impérialisme-droit naturel peuvent, par intérêt pour leur cause, user de tous les arguments honnêtes, mais non travestir les grands principes et calomnier leurs adversaires. En vertu de l'autre, tout leur est permis.
C'est ce principe qu'ils ont mis en pratique, quand ils ont atrocement accusé M. Bourassa de verser dans l'utilitarisme, doctrine condamnée par l'Eglise.
Par l'exposé que je viens de faire de cette doctrine, un peu subtile pour les profanes, vous voyez quel parti peut en tirer auprès des ignorants un publiciste retors et sans scrupules.
Jeter contre uu excellent catholique, en pâture à ses lecteurs, l'accusation d'utilitarismej sans expliquer aucunement en quoi consiste cette erreur et sans montrer clairement en quoi l'accusé s'en est rendu coupable, c'est pour un publiciste faire preuve de malhonnêteté flagrante ou dune inconscience poussée jusqu'aux dernières limites.
Q. — Qu'a donc dit M. Bourassa?
R. — Il a osé écrire: "Le Canada, dépendance irresponsable de la Grande Bretagne, n'a aucune obligation morale ou constitutionnelle ni aucun intérêt immédiat dans le conflit actuel."
Et le malheureux ne s'est pas arrêté là. Voulant présenter l'Angleterre comme modèle à notre gouvernement, qui semble tenir surtout compte des intérêts anglais €t faire passer en second lieu les intérêts canadiens, il a démontré qu'en entrant dans le dit conflit, les hommes d'Etat anglais s'étaient surtout laissé guider par l'intérêt de leur patrie; que même la violation de la neutralité belge n'a pas été la cause déterminante de leur action militeire. Plus tard, il a également fait voir — sans l'approuver aucunement — que l'Italie est entrée en ligne pour tous autres motifs que l'abnégation et la sauvegarde des droits d'autrui. Il a, en un mot, présenté en exemples à ses adversaires les peuples que ceux-ci admirent.
Est-ce qu'il y a en tout cela un semblant de profession de la doctrine vtilifariste?
Pour professer pareille doctrine, il lui aurait fallu
affirmer que l'Angleterre et l'Italie — sans être immédiatement menacées elles-mêmes et sans aucune autre raison légitimant leur intervention — avaient le droit et le devoir de déciaror la gucire dans l'unique but d'accroître leur influence, leurs richesses et leurs territoires; il lui aurait fallu affirmer qu'elles avaient le droit et le devoir de poser un acte illicite pour la seule raison qu'il profite à son auteur.
Or, quand ^I. Bourassa a-t-il proféré pareil principe ? N'a-t-il pas au contraire — à l'ahurissement de ceux qui le dénoncent — maintes fois cinglé les grandes puissances, qui ont injustement violé les droits des petits peuples uniquement pour satisfaire leurs convoitises? N'était-ce pas là proclamer hautement que l'intérêt seul ne saurait légitimer la guerre et, conséquemment, énoncer une doctrine diamétralement opposée à V utilitarisme'?
A ce compte, les pharisiens eussent eu bien plus raison de charger Notre Seigneur, quand, pour stimuler ses disciples au souci des intérêts célestes, il leur proposa comme modèle un économe infidèle qui avait fait — comme on dit de nos jours — du hoodlage; car il s'agissait alors d'un acte illicite. Néanmoins les Pharisiens ne soufflèrent mot. Ils n'osèrent travestir le sens et la portée des paroles du Maître qui étaiecnt évidents pour tout le monde.
Q. — Quant aux paroles de ^I. Bourassa offrant en exemple au Canada l'Angleterre si soucieuse de ses propres intérêts, quel en est donc le sens véritable?
E. — Il a simplement voulu souligner chez le peuple anglais une vérité de fait et une atttitude dont le Canada semble prendre le contre-pied. Il a voulu tout bonnement signifier que l'Angleterre, ayant une double raison de déclarer la guerre à l'Allemagne : — violation du territoire belge et intérêts immédiats menacés, — ne s'est jamais laissé efficacement émouvoir que par la seconde. Sans nullement affirmer — au contraire — qu'elle eût bien fait de s'abstenir sans cette raison, il Fadmire, non sous tous rapports, mais pour le noble et vif souci qu'elle prend de ses intérêts; puis il nous engage à l'imiter sur ce point; tout comme Notre Seigneur avait demandé à ses disciples d'imiter l'habileté et la diligence que l'économe infidèle avait apportées à s'enrichir. Conséquemment, il conclut que, n'ayant pas comme l'Angleterre signé le traité de la neutralité belge et ne nous trouvant pas, d'autre part, immédiatement menacés dans nos intérêts, nous n'avons nul devoir de nous saigner à blanc pour nous mêler au, conflit et que ce serait même insensé de le faire, si nous allions par là compromettre nos intérêts vitaux.
Voilà tout l'utilitarisme de M. Bourassa.
Q. — C'est-à-dire qu'il n'a absolument rien de commun avec l'erreur philosophique qu'on appelle Vutilitarisme?
E. — Parfaitement.