CHAPITRE QUATRIEME L'EGOISME NATIONAL
Egoïsme louable et égoïsme blâmable. — Confusion qu'en fait l'Ecole pour mieux dénoncer M. Bourassa.
Q. — ^M. Bourassa est-il tout aussi étranger à cette autre machine qu'ils appellent égoïsme national?
R. — ^Cette macliine est connexe à la précédente et s'engrène avec elle, si même elles ne se confondent pas ensemble. C'est Vutilitarisme public pratiqué au détriment des autres nations.
L'égoïsme national prétend qu'un peuple ne peut et ne doit faire la guerre que lorsqu'il a le ferme espoir d'y trouver son avantage; toujours en vertu du faux principe énoncé plus haut, que l'intérêt public est la norme de la moralité.
Cependant, malgré l'erreur fondamentale qui l'éehafaude, l'assertion en elle-même, si on prend le mot avantage dans un sens large, renferme une vérité. En effet, si l'on veut par là simplement affirmer qu'un peuple ne saurait légitimement déclarer la guerre à moins d'être injustement lésé ou immédiatement me-
nacé dans ses intérêts (tels que ses biens matériels, son honneur, son existence, etc.), ou bien encore à moins de secourir un autre peuple également lésé et menacé dans ces mêmes intérêts — c'est une proposition universellement admise. Mais si l'on veut dire qu'un peuple peut et doit déclarer la guerre pour le seul motif qu'il en escompte des avantages futurs, c'est en saine philosophie inadmissible.
Or, je défie qu'on me cite une seule phrase, une seule ligne des écrits ou des discours de M. Bourassa où perce tant soit peu une semblable erreur. Au contraire on y trouvera, à maints endroits, l'affirmation contradictoirement opposée.
Q. — Mais n'a-t-il pas dit, pour justifier sa thèse, que le Canada n'a aucun intérêt immédiat dans le conflit actuel? Et n'est-ce pas là afficher implicitement de l'égoïsme national?
R. — 'Cette expression peut avoir deux sens, à savoir: le Canada n'est pas immédiatement menacé dans ses iniéi'êts; conséquemrnent, n'ayant pas d'obligation par ailleurs, nous ne sommes pas rigoureusement tenus de nous mêler au conflit. Et l'argument est aussi orthodoxe qu'irréfutable.
Ou bien encore l'expression peut signifier: le Canada n'a pas d'avantages à tirer de sa participation à la guerre; conséquemment, n'ayant point par ailleurs d'obligation, même s'il nous est permis d*y participer nous ne devons pas le faire. Le gouvernement canadien ne doit pas nous jeter dans un aussi funeste tour-
billon, ni nous imposer d'aussi énormes sacrifices d'iiommefi et d'argent, qui ne sauraient bénéficier qu'au peuple anglais plus populeux et beaucoup plus riche que nous. Et l'argument est encore aussi orthodoxe que logique et solide.
A ce sujet permettez-moi de vous citer les paroles d'un savant religieux, philosophe et théologien, qu'on est, à tort ou à raison, porté à se représenter commepartisan des doctrines plutôt austères. Parlant de l'impérialisme, qu'il repousse énergiquement :
"Qu'un Anglais d'Angleterre rêve de faire des immenses possessions britanniques un seul empire aussi étroitement uni que l'Angleterre, l'Ecosse et T'Irlande c'est tout naturel. C'est impossible, irréalisable, je crois. Mais l'ambition a-t-elle jamais cru impossible ce qu'elle a rêvé. Comment se ferait cette union ou plutôt cette unité et comment se défendrait-elle contre tant d'ennemis du dedans et du dehors, la sagesse et le bon sens politique ne le voient pas. Mais la sagesse et le bon sens n'ont pas toujours voix aux conseils de l'ambition,
"Pour nous, nous voyons tout ce que nous aurions à perdre dans ce grand tout: nous n'y voyons rien à gagner. Or les peuples modernes, ceux qui sont formés à l'école politique de l'Angleterre non moins que les autres, écoutent plris volontiers leurs intérêts que le^ appels au sentiment. Nous voulons bien être Anglais d'allégeance, parce que c'est un intérêt autant qu'un devoir- nous ne voulons pas l'être jusqu'à sacrifier pour
un autre, quel qu'il soit, notre avenir et notre personnalité. Nous sommes comme un fils majeur ou bien près de l'être qui veut bien rester dans la maison dt son père, à condition qu't7 reçoive en proportiori de c» qu'il donne, mais qui en sortira plutôt que de sacrifier son avenir à des intérêts qui ne sont plus les siens.
"L'impérialisme militaire ou commercial, celui qui ^mirait intimement notre vie nationale à celle de l'Angleterre et nous ferait épouser tou^ ses intérêts au détriment des nôtres a vécu dans l'Amérique du Nord — autant qu'il y pouvait vivre." (Lu Nouvelle France, 1908, Erreurs et Préjugés, par Raphaël Gervais, p. 430).
C'est nous qui avons souligné. Fait à remarquer, cette citation exhibe un brillant anneau de la chaîne de la tradition séculaire, qui affirme que nous ne sommes pas tenus de participer aux guerres de l'Empire. Il faut l'enregistrer; c'est une confirmation de notre chapitre troisième du livre premier.
Heureusement que Raphaël Gervais a écrit ces lignes en 1908. Il ne l'eût pas fait impunément de nos jours. L'école néo-droit naturel l'eût cloué au pilori, elle qui n'a pas hésité à rendre suspecte l'A. C. J. C. simplement parce que le Semeur, son organe, avait cité un passage très orthodoxe d'une revue anglaise sur la méthode de gouvernement en pays britannique.
Q. — Et pourquoi donc M. Bourassa a-t-il raison d'affirmer, à la suit^ de Raphaël Gervais que le Gou-
vernement canadien, doit veiller premièrement à nos propres intérêts et non à ceux de l'Angleterre?
E. — C'est que notre gouvernement existe pour cela. Le rôle direct de tout gouvernement, sa raison d'être même, est de défendre les droits et de promouvoir les intérêts temporels de la société à laquelle il est préposé, tout comme l'autorité religieuse est directement chargée de promouvoir les intérêts spirituels des citoyens.
Or la société à laquelle est actuellement préposé notre gouvernement fédéral, c'est le peuple canadien et non le peuple anglais. Il doit donc, de par son office, ne pas compromettre les intérêts du premier, au bénéfice des intérêts du second. Sans quoi il violerait ses devoirs de justice et même de charité bien comprise.
Cet enseignement, vous le trouverez dans tous les auteurs de philosophie catholique. Evidemment il ne leur est jamais venu à l'esprit que ce pouvait être là de Végo'isme national.
C'est ce qui faisait dire à Mgr Langevin — autre égoïste: "Nous avons toujours été de loyaux sujets de Sa Majesté le Roi, et nous voulons l'être plus que jamais, tout en étant de notre pays et pour notre pays ayant tout.'' (1)
Il exprimait la pensée de S. Thomas, dont la Somme est obligatoirement adoptée aujourd'hui dans tous les séminaires, qui dit: "Après Dieu l'homme est surtout
(1) "Cloches fie St-Boniface", 15 avril 1915.
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redevable envers ses pareuts et envers sa patrie où il est né et où il a grandi.'' (2)
Pour dissiper tout doute que vous pourriez encore avoir sur la confonnité de la pensée de M. Bourassa avec celle de Mgr Langevin et de Eaphaël Gervais en matière de charité internationale, je terminerai ce chapitre par la citation d'une explicite profession de foi que le directeur du Devoir a faite à ce sujet. La voici:
"Les nations ont itidubtiahlement des devoirs de cliarité sociale à accomplir les unes envers les autres. Théoriquement, ce devoir peut aller jusqu'à l'obligation, pour un peuple, de prendre les armes afin de défendre un autre peuple injustement attaqué. Mais, dans la pratique, il est bien rare que ce devoir se présente sous une forme évidente et prime le devoir essentiel qui incombe à toute nation de se conserver elle-même et de veiller avant tout au salut de ses propres enfants.
"Une nation ne va pas en guerre conmie un simple particulier: de son prapre mouvement et à ses seuls dépens. Ce sont les gouvernements qui mettent les nations en guerre. Eu d'autres termes, quelques hommes, chargés des intérêts, de l'cxisrence même, dt millions d'êtres humains, en déclarant la guerre, engagent le sort de la nation toute entière. De nos jours surtout, le droit pour un gouvernement de mettre en guerre la nation dont le sort lui est confié entraîne d'effroyables conséquences. La guerre ne se fait plus
(2) Som. Thêol. Ha Ilae, Q.CI, a. I.
îlaltc-là! Patriote ill
entre des armées de vocation, exclusivement composées d'hommes de guerre, mais par les nations tout entières. Elle entraîne la dislocation de tout l'ordre social et économique et fait naître des maux et des désordres qui pèsent sur plusieurs générations à venir. D'autre part, la disparition du vieux droit international chrétien, abattu par la Iléforme et par la révolution française, a rendu presque impossible l'existence de cas concrets où l'injustice d'une attaque soit tellement manifeste qu'elle impose à une nation étrangère au conflit l'obligation de secourir la nation attaquée. . .
'^La guerre est en soi une abomination, et nul gouvernement n'a le droit d'y entraîner le peuple sur lequel il exerce son autorité, à moins d'y être tenu pour assurer la conservation de son propre pays, ou pour remplir les engagements nécessaires qu'il a pris envers d'autres nations, ou encore pour secourir une nation injustement attaquée et incapable de se défendre seule, pourvu toutefois que ce secours ne compromette en rien le salut et les intérêts suprêmes de la nation dont ce gouvernement est responsable . . .
"A plusieurs reprises et notanmient dans mes articles du début de la guerre, qui ont donné naissance aux emherlificotages sans fin des Impérialistes théologiens, j'ai reconnu et soutenu que le Canada a un devoir de charité sociale à remplir." (Le Devoir, 11 novembre 1916.)
Voilà clairement exprimée toute la pensée de l'homme
que l'Ecole politico-doctrinale accuse, sans broncher, de prfesser le faux principe de Végoïsme national.
Inutile de vous demander lequel, de l'accusateur ou de l'accusé, mérite d'être livré à la vindicte publique?