LETTRE PASTORALE DE N'. SS. LES EVEQUES - DE LA PROVINCE DE QUEBEC
Fausse interprétation qu'en a donnée et abus qu’en a fait l'Ecole. — La Religion partout. — Instructions des Papes à ce sujet.
Q.—Mais, en exprimant sa satisfaction de l'initiative prise par le gouvernement canadien d'offrir à la Grande- Bretagne pendant la présente guerre une contribution en hommes et en argent, Pépiscopat de la province de Québec n’a-t-il pas tranché définitivement, pour- tout bon catholique, la controverse constitutionnelle à ce sujet ?
R.—Dans leur lettre pastorale du 15 octcbre 1914, les évêques ont constaté que la présente guerre est la plus terrible qu’ait encore vue le monde, que l’Angleterre y est engagée et que le succès ou l’insuccès de ses armes aura sa répercussion nécessaire au Canada et dans toutes les parties de l'Empire. Ils estiment que, dans les circonstances, l'Angleterre compte à bon droit sur notre concours et se déclarent heureux que ce con-
cours lui ait été généreusement offert en hommes et en argent.
Il n’y a rien dans la lettre épiscopale au sujet de la constitutionnalité du mode de contribution choisi par le 80uvernement. Sur ce point de droit, les évêqn2s peuvent d’ailleurs avoir ler: opinion soit personnelle soit collective, et la manifester, s’ils le jugent à propos; mais cette opinion, tout honorable qu’elle puisse être, reste une simple opinion et ne saurait trancher définitivement pour personne la controverse constitutionnelle, Parce que celle-ci relève d’un autre tribunal: le gou- Vérnement britannique et, en dernier ressort, le comité iudiciaire du Conseil privé.
On ne pert raisonnablement attendre des évêques plus qu’ils ne sont en mesure de donner; et l’on peut être bon, excellent catholique, sans s’imaginer qu'ils Prononcent des décisions légales et définitives sur les points controversés dans la constitution canadienne. Il serait même tant soit peu ridicule de soutenir le ‘contraire. En fait, je l'ai déjà noté, les évêques dans leur lettre collective, tout en se réjouissant de l’aide effective donnée à la Grande-Bretagne, n’ont émis aucune opinion sur la constitutionnalité de Vacte posé par le gouvernement canadien,
Pour que vous sachiez encore mieux à quoi vous en. tenir sur la portée du document épiscopal, voici l’inter- Prétation qu’a bien voulu en donner l’un des vénérables signataires, dans une lettre au directeur du Devoir: “Le mandement épiscopal collectif auquel vous faites
Halte-à! Patriote
allnsion dans votre lettre n’a certainement pas eu et ne Douvait pas avoir Pour but de donner un enseignement doctrinal, ni même une direciion disciplinaire. Mais il a été inspiré par des motifs trûs élevés et très sérieux, Comme vous voulez bien le reconnaître, Il a été décidé et discuté en commun Par les évêques de la provinee. Je crois que son effet, à tous les points de vue, a été
. excellent, Si, dans la participation à la guerre actuelle
par les Canadiens, il Y a eu des exagérations, des erreurs, des générosités excessives, le mandement ne saurait en être tenu responsable. Ce n’est pas lui qui a fait s’enrôler nos volontaires. Nous avons cru dire ce qui devait être dit. Quat aux opinions que vous me rapportez de quelques membres de Pépiscopat, je les ignore absolument.” (Cité dans la brochure de M. Bourassa Le“Devoir” et Un guerre, p. 26.) ; Q—Mais les politiciens ne se sont-ils pas réclamés du mandement pour défendre leur politique constitutionnelle ?
R.—C'est un abus de plus à joindre aux autres. Q-—Et les tenants de l'Ecole néo-droit naturel n’en ont-ils pas fait flèche pour larder leurs adversaires ? R.—Oui, mais savamment, à demi-mots, afin de pouvoir se tirer d’affaires en cas d’une mise à l’ordre. L’expression de la lettre pastorale: “l'Angleterre compte à bon droit” ne Pouvait-elle pas, en l’étirant bien, signifier que l'Angleterre a un droit strict à notre participation et que, par suite, nous avons un devoir
rigoureux, sinon constitutionnel, du moins naturel, d2
le lui donner? Et ne serait-ce pas grande habileté que de recourir à cette interprétation ?
Et l’on y a recouru, subrepticement, sans paraître y toucher, mais de façon tout de m::4 à ce que personne ne s’y méprît. L’on a mis de côté la signification naturelle et obvie d’une expression courante du langage ordinaire, pour lui donner une portée toute philosophique et lui faire soutenir une thèse, LA thèse... néo-droit naturel.
Cela fait penser aux raticnalistes qui prêtent gratuitement une signification et une portée scientifique eu langage de la Bible, quand de fait PEsprit Saint n’a eu d’autre intention que de se mettre à la portée de ses auditeurs, en adoptant leur manière commune de parler. L’on conçoit qu'une pareille interprétation du texte sacré ait fourni matière à maintes attaques contre la Sainte Ecriture.
La gratuite interprétation donnée à la lettre de nos évêques, devait logiquement aboutir à des conséquences analogues. Ça n’a pas manqué.
Au lieu de couvrir l’autorité épiscopale, comme c’était son devoir, l'Ecole néo-droit naturel s’en est fait abusivement un rempart, afin de donner du crédit à sa thèse et de tirer en plus grande sécurité sur les adversaires, Que s’en est-il suivi? Des catholiques violents et “moins bien pensants” ont cru, pour atteindre le clan, devoir s'attaquer au rempart (1), tandis que
(1) A preuve, les brochures de M. Olivar Asselin.
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d’autres catholiques, malgré le sang bouillonnant de leurs veines, par respect pour une autorité qu’ils estiment nécessaire à la conservation de notre foi et de notre nationalité, ont préféré, de crainte de la blesser, subir longtemps en silence les plus odieuses insinuations, Semblables à ce régiment français, qui se laissa cribler de projectiles allemands, plutôt que de s’exposer à blesser le mur vivant des prisonniers, que les Boches alignaient devant eux Pour mieux se protéger.
Il y 2, je crois, mieux à faire. Une autre tactique s’impose même. (C’est de commencer par démasquer PEcole, puis, sans plus être ensuite exposé à toucher ceux qu'elle a voulu compromettre, foncer droit dessus.
C’est la tactique que j'ai cru urgent de prendre. Est-elle efficace? A vous d’en juger.
L’Ecole ne s’est pas bornée à exploiter abusivement les écrits et les actes des évêques actuels; elle a été jusqu’à mobiliser tous leurs prédécesseurs au service de sa thèse et de l’Empire. Comme si lépiscopat d'autrefois avait pu seulement soupçonner les prétentions étranges de la nouvelle Ecole ; Comme s’il était même possible qu’il ait pu prôner notre participation active aux guerres étrangères de la Grande-Bretagne, quand il n’en était nullement question ; comme si ses instructions aux fidèles eussent jemais eu d’autre but que de faire prier pour l’Angleterre, quand elle était seule en
guerre, et de stimuler le patriotisme canadien, quand notre territoire était envahi.
L’Ecole fait un grief à M. Bourassa d'avoir osé insinuer une opposition entre l'attitude des évêques d’autrefois et celle de nos vénérables pasteurs d’aujourd’hui. A qui la faute, si de l’exposé historique qu’a fait M. Bourassa, semble ressortir pareille opposition? Est-ce que- cela ne tient pas à l'attitude franchement impérialiste que, en abusant de leurs paroles, l'Ecole a voulu donner à notre épiscopat actuel? Et qui a forcé M. Bourassa à faire cet exposé historique que l’on trouve si intempestif? sinon l’Ecole qui a voulu fausser l’histoire en défigurant nos grands morts pour en faire des impérialistes à son image? Est-elle bien venue après cela, de lancer des objurgations à M. Bourassa, quand celui-ci défend la constitution et notre autonomie contre les “autorités sociales”? Les “autorités sociales” dont il parle, ce sont les autorités sociales telles que fabriquées et mobilisées ensuite par l’Ecole.
Conséquemment, l’accumulation des textes que “Patriote” s’est plu à faire pour démontrer combien M. Bourassa traite cavalièrement les “autorités sociales” n’est pas du tout au point. Elle n’est pas à la charge de M. Bourassa. Elle fait seulement ressortir combien VEcole a causé de mal et s’est montrée imprudente en mettant indûment les autorités sociales en cause.
Quant aux véritables autorités sociales, prises en ellesmêmes et non déformées par l’Ecole, il est possible que M. Bourassa, en matière libre, diffère d’avis avec elles ;
mais il ne leur a pas manqué de respect, et son dissentiment motivé, s’il en existe, il a dû l'exprimer de façon mesurée et le manifester, sans scandale Pour les faibles, à qui de droit,
Au reste, si l’on examine la question débattue à la lumière que projette sur la pensée des évêques la récente leitre pastorale de S. G. Mgr Emard, l’on conclura que, en somme — quant à la théorie — il ne doit Pas ÿ avoir tant de dissentiment entre leur manière de voir et celle de M. Bourassa. Par contre, l’on constate que cette lettre — objectivement, sinon intentionnellement — est comme une réplique aux prétentions outrées et à la thèse inouïe de l'Ecole, comme aussi à la caricature que celle-ci a tracée de l'attitude des évêques d'autrefois,
Qu'on en juge par les paragraphes suivants, que l'Action Catholique elle-même à publiés le 19 décembre:
“Lépiscopat canadien est resté fidèle à lui-même et ne s’est jamais démenti. Dans sa manière d’exprimer la même doctrine, il Peut y avoir eu des différences Purement accidentelles, tenant à la variété des situations, la substance n’a pas changé...
“C’est ainsi notamment que, dans toutes les grandes guerres où l’empire britannique s’est trouvé engagé, les évêques estimant remplir un devoir de leur charge, et aussi parce qu’ils croyaient que les intérêts du Canada s'y trouvaient liés, exhortaient avec insistance leurs ouailles à la pénitence et à la prière, pour le succès de
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nos armées, et la victoire achevée, faisaient chanter dans les églises, le T'e Deum en actions de grâce.
“Nous sommes donc, nos très chers frères, EN PAR- FAITE COMMUNAUTE DE SENTIMENTS, D’AC- TION ET DE LANGAGE, avec 1: vénérables prédécesseurs de l’épiscopat canadien, $UAND NOUS VE- NONS AUJOURD'HUI VOU: DEMANDER D’A- DRESSER AU CIEL DES PRIÈRES FERVEN TES, pour le succès définitif et complet de l'Angleterre et de ses alliés, dans la guerre épouvantable qui couvre la terre de tant d’horreurs inouïes.”
Voilà comment Mgr l'évêque de Valleyfield entend, à lencontre de l’Ecole, la conformité d’attitude de lépiscopat aux diverses époques de notre vie nationale. Il est encore plus explicite au sujet du caractère que revêt le devoir actuel du Canada envers l'Angleterre. En vain je cherche dans sa lettre lexpression du série devoir légal ou moral de droit naturel, que préconise Ecole; jy trouve, au contraire, l'expression d’obligaton morale au sens large du mot qu’en 1914 soutenait M. Bourassa. Sa Grandeur se borne même à le qualifier de simple “devoir d'honneur”, librement accepté.
“Puisque nous sommes, dit Sa Grandeur, ainsi et coûte que coûte, engagés dans une guerre désastreuse, dont les causes ne sauraient être par nous discutées et jugées, mais dont les conséquences s’étendront nécessairement jusqu’à nos contrées, et que nos soldats canad'ens se battent autour du drapeau britannique, et dans la pleine conscience du DEVOIR D'HONNEUR loyale-
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ment et LIBREMENT accepté, il est juste, il est légitime que nos prières les accompagnent jusque sur les champs de batailles Pour soutenir leur courage, et que ces prières montent jusqu’au ciel, pour demander pour nos armées la victoire.”
Ailleurs, Sa Grandeur parle encore du concours fourni “d’une manière aussi généreuse que spontanée... de la libre et généreuse participation de tous”. N ulle part Elle ne fait mention de véritable et rigoureux devoir imposé par une loi quelconque — divine ou humaine,
positive ou naturelle.
Q.—Ceci m’amène à une autre question analogue concernant le-recours aux arguments d’autorités ecclésiastique et divine dans nos discussions humaines.
R.—Et vous voudriez savoir?.
Q.—Je voudrais savoir s’il est opportun et même Permis de s’en servir à tout propos,
R.—Certainement non.
Q.—Un lecteur, qui évidemment en avait plein le dos, s’avisa d'écrire un jour au chef de l'Ecole : “Voulez- Vous nous laisser la paix avec votre droit naturel ?” (Voir l’Action Sociale, 5 février 1915.)
E.— Oui, et la réponse ne se fit pas attendre: lintéressé le traita de mécréant qui fait fi d’une chose sacrée.
Q.—N'avait-il pas raison de le considérer comme te] ?
-R—Nullement. A lui comme à d’autres le chef de l'Ecole, avec sa loyauté ordinaire, répondit par une
diversion et de longues considérations — admises de tout le monde — sur le droit naturel, afin de bien convaincre son monde que le lecteur en question était un ennemi de la loi éternelle,
Or, évidemment celui-ci ne s’était attaqué qu’au néodroit naturel, puisqu'il avait dit “voulez-vous nous laisser la paix avec votre droit naturel? c’est-à-dire avec ce droit naturel frelaté, que vous mettez à toutes sauces, pour faire votre petite popote. Tout le monde l'avait compris ainsi, excepté l'intéressé,
Q.—Un autre lecteur lui avait également écrit en termes assez vifs: mais vous fourrez la religion partout !
Est-ce bien correct cela ?
R.—-I1 faut s'entendre. La remarque est parfaitcment orthodoxe, si l'on considère la manière de faire du publiciste auquel elle s’adressait; car alors elle a un sens précis tout-à-fait légitime et pas du tout libéral.
Le journaliste, lui, tout scandalisé, s’est drapé dans une attitude pudibonde, a fulminé de touchantes jérémiades sur le catholicisme libéral de son trouble-fête et, pour le confondre, s’est pieusement permis de parodier un texte de S. Paul: pietas autem (4 omnia utilis est: “la piété est utile à tout”.
Saint Paul conseille à son disciple de ne pas se livrer seulement aux exercices corporels, mais de s’exercer aussi à la piété; car, ajoute-t-il: “la piété est utile à tout”. Ce qui devient dans la bouche de mon homme: la religion est utile à tout, elle peut se mêler de tout, elle solutionne tout, et doit présider à tout. Voilà ce
qui se dégage des multiples considérations filandreuses du publiciste,
Que d’équivoques planent dans tous ces nuages qu’il se plaît à amonceler, En tout cela, sans doute, il ya un fond de vérité que j’admets tout entière. Maisilya aussi matière à distinctions et à restrictions. Et c’est justement, parce que la question est difficile et se prête à la confusion, que l’auteur en abuse pour justifier son attitude insoutenable.
Tâchons de l’élucider un peu. ,
Je réprouve la doctrine libérale, qui scinde l’homme et lui façonne deux consciences et deux religions, selon qu’il s'agit de la vie publique ou de la vie privée. Je réprouve ceux qui veulent reléguer la religion et le prêtre à l’église et à la sacristie. Je réprouve également ceux qui prétendent qu’un journal à teinte religieuse, et même tout à fait religieux, doit se cantonner dans la dévotion et rester complètement étranger à la politique, comme si la politique, différemment des autres actes humains était indépendante des règles de la morale et conséquemment de Ja religion.
Ce qui, bien entendu, ne comvorte Pas pour eux le droit de se faire politiciens.
Q.—Alors, vous admettez donc que la religion — et Par suite ses ministres — est bonne à tout, solutionne tout et doit présider à tout, même aux affaires temporelles ?
R.—Pour me servir d’une comparaison quelque peu inexacte, je vous dirai: oui, elle doit présider, même
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