LA “CROIX” DE PARIS ET LE NATIONALISME CANADIEN
Nous avons vu plus haut, “Patriote” affirme que les écrits de M. Bourassa nous ont fait un mal considérable en France, en Belgique et à Rome.
Nous avons répondu que ce mal, s’il existe, est dû non aux écrits eux-mêmes du chef nationaliste, mais au fallacieux résumé que l’Ecole politico-théologique s’est chargée d’en faire depuis deux ans.
Pour donner une idée de atroce campagne de calomnies «qu’on poursuit svstématiquement contre M. Bourassa et les nationalistes, dans la presse d'Europe aussi bien que celle d'Amérique, nous allons publier un extrait typique d’un article de tête, s’il vous plaît, qui s’affichait dans la Croix de Paris, le grand journal catholique de France, lc 22 décembre 1916. Certains clichés nous révèlent, sinon l’auteur du morceau, au moins la source d'inspiration: c’est toujours la même petite officine où se distribue clandestinement l’eau merveilleuse de la vérité frelatée.
Qui voulait-on atteindre et empoisonner? Les catholiques des pays alliés, les hauts dignitaires du monde ecclésiastique en France et en Italie. Mais citons:
...Car là-bas, si le gouvernement canadien a adressé un appel instant aux jeunes hommes valides et a fait un vaillant effort pour lever régiment sur régiment, il s’est trouvé, dans les rangs des Canadiens-français, des hommes, poussés par leur haine irréfléchie ou intéressée de l'Angleterre, pour faire campagne contre le mouvement qui portait la population canadienne à prendre les armes. Par haine de l'Angleterre, ils allaient jusqu’à souhaiter le triomphe de l’Allemagne!
Ces hommes forment le parti nationaliste, à la tête duquel nous avons le regret de voir un écrivain catholique, orateur entraînant, M. Bourassa, directeur du Devoir, de Montréal. Il est, en effet, le porte-parole et le chef du parti nationaliste qui réclame, à grand renfort de violentes diatribes, l'indépendance du Canada.
...Vouloir secouer le joug léger qui pèse sur le pays est non seulement malhonnête en ce temps de crise, mais encore maladroit au premier chef. Les autorités religieuses ont été les premières à témoigner de leur loyalisme, et tout catholique sincère a le devoir de suivre la voie indiquée par ses guides naturels.
Supposons un instant que, par impossible, l'indépendance du Canada soit proclamée. Si la Grande-Bretagne s'oppose à cette proclamation, avec le nombre d'hommes dont elle dispose à l'heure actuelle, elle aura vite fait de transporter sur la côte américaine quelques divisions auxquelles on n'aura à opposer que les hommes pour lesquels la vie guerrière ne présentait aucun attrait. Voilà le parti nationaliste, qui pousse tant de clameurs virulentes contre l’embauchage des recrues, dans la nécessité d’enrôler de force les récalcitrants pour défendre une indépendance qu'ils n’auraïient pas réclamée et dont ils n’apprécieraient pas tout le charme. Le sang dont M. Bourassa déplore l’effusion coulerait plus abondant et en pure perte...
Le Dominion est habité en parties inégales par des Canadiens anglais et des Canadiens français, ceux-ci en minorité. Les premiers ne veulent certainement pas être séparés de la mère-patrie; non seulement ils ne seconderaient pas un mouvement insensé et antipatriotique, mais ils feraient sentir plus rudement leur prépondérance aux demi-frères révoltés. Les Canadiens-français qui ont
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à soutenir contre l'élément anglais une âpre lutte pour garder leur langue, qui bataillent avec raison sur le terrain légal pour soutenir leurs libertés et défendre leur foi, n’ont rien à gagner à s’aliéner, par une adhésion, même tacite, aux théories de M. Bourassa, les sentiments de leurs frères anglais. Ils ont tout à y perdre: l’honneur d’abord, ce qui reste des privilèges de leurs aïeux ensuite.
Ce mouvement nationaliste est un mouvement mort-né. Nous ne saurions le regretter ni encourager un coreligionnaire dans la voie où il s'est engagé, à l'encontre de ses chefs religieux. (C* nous e.t une consolation de voir tant de Canadiens français, ayant fermé l'oreille à des conseils dissolvants, accourir à la défense de frères menacés, à la vengeance de la justice outragée...”
Vraiment, est-ce- assez renversant? Qui a jamais entendu parler ici de cette rébellion à main armée des
Canadiens français, en ce temps de crise, pour secouer le joug de Angleterre? On se demande si l’on rêve ou si l’on est éveillé quand on voit un journal sérieux débiter à son million de lecteurs de pareilles balivernes. Que “Patriote” accumule ses accusations ineptes dans la Presse ou dans une brochure électorale, cela se comprend ; tout le monde sait à quoi s’en tenir sur la valeur de la littérature électorale ; et puis l’auteur, qui connaît son public, y mettra certaines formes. Mais qu’on suppute froidement les chances probables d’une rébellion fantaisiste, qu’on dérange l’amiral Beaty et la flotte anglaise pour leur faire bombarder Québec et Montréal et anéantir les troupes-fantômes du général Bourassa. c’est du roman tellement extraordinaire que les oreilles nous en tintent et que les bras nous en tombent.
De toute évidence on a surpris la bonne foi des
excellents rédacteurs de ia Croix de Paris, et on leur fait jouer un rôle à la fois ridicule et odieux qu’ils ne méritent certes pas. Si au moins la leçon pouvait leur profiter, et s'ils daignaient se montrer plus prudents à l’avenir avant de tirer les marrons du feu pour le compte des gens habiles qui s’esclaffent des bons tours joués à leurs victimes.
Qu’on discute la personne, les principes, les idées, les opinious de M! Bourassa, c’est dans l’ordre, et personne ne s’en étonnera ni ne s’en plaindra; mais qu’on en fasse, contre tout bon sens, un ami particulier du kaiser, qu'on le charge de tous les crimes imaginables, qu’on le transforme en chef de rebelles ou de bandits, c’est vrai-
ment dépasser toutes les bornes assignées à la critique et à la polémique. :
Table des Matières
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