‹ HamletChapitre 13 sur 84 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Une Salle d'apparat.

Au lever du rideau : Le Roi ET LA Reine {assis sur le trône), Hamlet, Poloxius, Laërte, Seigneurs, suivants, {Fanfares).

Le Roi.

Bien que soit fraîche encor la mort de notre frère, Hamlet, dont la mémoire à tous restera chère, Et bien qu'il nous convint que le royaume en deuil Entourât de chagrins un si noble cercueil, 11 importe pourtant qu'une douleur plus sage A ce grand regretté porte le témoignage Du souvenir de tous. Adonc pour notre part Mettant pour un moment notre deuil à l'écart, Bien qu'il n'ait point cessé son pouvoir sur notre âme, De notre sœur naguère avons fait notre femme, Nous aidant en cela de vos sages conseils Pour l'efficacité qui n'ont pas leurs pareils ; A tous remerciements ; de ma reconnaissance Chacun de vous, et tous, recevez l'assurance. Laërte, maintenant chez toi quoi de nouveau ? D'une pétition tu m'as parlé .... Tout beau !

* Laërte, tu sais bien, qu'une juste demande

* De ton roi par avance est la sincère offrande,

* La tête onques ne fut plus homogène au cœur,

* Ni la main à la bouche un plus doux serviteur,

* Que notre trône n'est redevable à ton père 1 . . .* Donc que désires-tu? . . . Que puis-je pour te plaire

Laëete.

De retourner en France, ô redoute Seigneur, Autant que bien aimé ! j'implore la faveur ! Ce fut avec plaisir que je quittai la France Pour venir près de vous faire acte d'allégeance, Mais aujourd'hui que j'ai rempli ce saint devoir, La France, j'aimerais volontiers la revoir.

Aê-Iu donc obtenu l'agrément de ton père ?

Qu'en dit Polonins?

POLONIUS

Il m'a fait la prière Mon cher Maître et Seigneur de le laisser partir, Si, qu'à ses vœux pressants il m'a vu consentir. De nous quitter daignez donc lui permettre, Sire, Vous le rendrez heureux plus que ne saurais dire.

Le Roi.

Laërte ainsi soit-il ! Que le temps soit à toi, Ce congé désiré te l'accorde ton roi.

{Le Roi s'avance avec la Reine.) Et maintenant Cousin Hamlet — et davantage Car je dirai mon fils. —

Hamlet {à part).

En fait de parentage Un peu plus que parent, —moins qu'un enfant pourtant ! (»)

Le Roi.

Comment sur votre front se voit-il donc autant De nuages encor ?

Monseigneur des nuages Il n'en existe pas ! . . . mon front pour tels ombrages Est trop près du soleil.

La Reine.

Mon bon Hamlet, crois-moi, Vois d'un regard ami de Danemarck le roi.

(') A Utile more than kin, and less than kind. Les commentateurs ne sont pas absolument d'accord sur le sens exact de ce vers. Un grand nombre d'entr'eux veulent l'interpréter ainsi: " Un peu plus que parent, et moins que bienveillant.'' Espèce de jeu de mots sur kin parente, et kind h'ienveiUant; le roi en effet étant au vis-à-vis d'Hamlet less than kind. ayant entraîné sa mère à contracter un mariage incestueux, et l'ayant frustré, lui, Hamlet, de la couronne de Danemarck. Le sens que nous adoptons ici, nous a été suggéré par une modeste savante, artiste de grand mérite dans le genre rendu célèbre par Isabey— Miss K. La dame dont nous parlons lit le texte ainsi : " Un peu plus que parent, et cependant moins quun enfant:' Kind étant le mot allemand pour enfant, et l'anglais se composant, comme on sait, de nombreux mots saxons. ( !ette version nous a paru plus rationelle que celles jusqu'alors acceptées, aussi la suivons-nous. — Note du Traducteur.

Ne cherche pas toujours l'œil baissé vers la terre Dans la paix du tombeau ton grand et noble père, Tu sais que nous naissons ici bas pour mourir, Que c'est le sort commun qu'il nous faut tous subir.

Oui, c'est le sort commun à tous, oui dà, Madame.

La Reine.

Puisqu'il en est ainsi, pourquoi du deuil la trame Paraît-elle, dis-moi, plus noire dans ton cas ?

Paraît, dites-vous, Dame, oh! paraît n'est-ce pas?

Mon chagrin ! . . . . mais il est d'une nature austère,

Ce n'est pas un manteau couleur d'encre, ma mère,

Non plus un vêtement du plus solennel noir.

Non plus de vains soupirs singes du désespoir,

Sur un visage éteint non plus pleurs de commande . . .

Toutes ces faussetés d'un deuil de contrebande

Paraissent tour à tour, oui, tout cela paraît,

L'homme qui le simule est sûr de son effet :

Mais ce que je sens, moi, dépasse la parade.

Je ne m'abaisse point jusqu'à la pasquinade ;

Les semblants de douleur n'ont rien du vrai chagrin

Ils en sont les atours, les harnais, le tocsin.

Le Roi.

C'est bien à vous, Hamlet, c'est d'un cœur débonnaire De rendre ces devoirs de deuil à votre père ; Mais je n'ai pas besoin de mettre sous vos yeux L'immuable destin de vos premiers ayeux. Votre père lui-même un jour perdit son père. Lequel avait perdu le sien, la chose est claire. De tous ces grands trépas naquirent des chagrins Qui durèrent un temps — A tout il faut des fins. Mais nourrir un chagrin vivace, opiniâtre. C'est être impie au ciel, oui, c'est d'un idolâtre ! Nous vous supplions donc, et ce, du fond du cœur. De laisser tomber bas cette immense douleur.

Et de nous regarder désormais comme un père. Vous êtes le plus près de ce trône éphémère, Vous êtes notre fils.

La Reine.

Reste avec nous, Hamlet, A Wittenberg ne va.

Sachant votre souhait, Je ferai de mon mieux pour obéir Madame.

Bien dit ! voilà parler ! c'est bien ça ! sur mon âme ! Soyez en Danemarck aussi puissant que Nous. Venez Dame, venez. Ce " J'y consens," si doux, Si spontané d' Hamlet, et m'enchante et m'enivre. C'est pour moi le feuillet charmant d'un charmant livre. Ce soir quand le canon portera jusqu'aux cieux Les fréquents toasts du roi, j'y penserai joyeux. Allons-nous en.

(^Fanfares. — Le Roi et la Reine précédés de Polonius sortent suivis par les Seigneurs et par Laèrte.)

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