‹ HamletChapitre 23 sur 84 · SCÈNE XVIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVIII

Un endroit écarté de l'Esplanade.

Le Spectre, Hamlet.

HA3JXET.

Où veux-tu me mener ? Parle !.. Il faut me le dire ! Je n'irai pas plus loin.

Le Spectre.

Prends-moi pour point de mire !

Je concentre sur vous seul mon attention.

Le Spectre.

Presque venue est l'heure où l'expiation Commence, — c'est mon lot, oui, c'est ma destinée D'aller chaque matin gagner la voie ignée Où le péché nous mène — ainsi la voulu Dieu. Là, l'immonde limon s'épure par le feu.

Haivilet.

Pauvre spectre ! vous plains !

Le Spectre.

Me plaindre est un mot vide !

De m'entendre plutôt rends ton oreille avide.

Parlez ! je vous écoute, et je suis attentif.

Le Spectre.

A venger — ton esprit ne sera-t-il rétif?

A venger — quoi ?

Le Spectre.

Je suis l'Esprit de feu ton père ; Condamné pour un temps, c'est la règle ordinaire, A promener la nuit mon ombre, — et dans le jour A la prison du feu, — triste et vilain séjour. Où je dois expier dans ces profonds abîmes Les ])échés que vivant je commis, — et mes crimes :

28 UAMLET.

Que s'il m'était donné de ma dure prison Te faire le narré, — se perdrait ta raison, Ton sang se figerait, de tes yeux vifs, la flamme S'éteindrait tout à coup, s'émietterait ton âme, Tes cheveux de ta tête iraient crisper le pic, Comme vibrent parfois les dards du porc-épic. L'oreille d'un humain de ces étranges choses Ne doit savoir jamais les effets ni les causes. Ecoute, écoute Hamlet, si tu l'aimas jamais Celui qui fut ton père

Oh ! ciel ! si je l'aimais !

Le Spectre, Venge son meurtre atroce, obscène, abominable . . .

Son meurtre !

Le Spectre.

Oui son meurtre, — un meurtre épouvantable, Impur, oui plus qu'impur, plus qu'an ti-naturel. Et qui par son horreur stupéfia le ciel !

Sans plus tarder, daignez me le faire connaître, De grâce mettez-moi sur la trace du traître. Afin qu'avec l'essor qui suit penser d'amour, Ou d'un dessein mûri la sage mise au jour. Je puisse en peu de temps assurer ma vengeance.

Le Spectre. Je te trouve dispos à comprendre l'offense : Tu serais en effet cent fois plus hébété Que la plante qui croît sur les bords du Léthé Et traîne avec ennui sa fibre somnifère, Si tu ne mettais pas du cœur dans cette affaire. Ecoute donc Hamlet. Au peuple on fît savoir Que lorsque mon verger me servait de dortoir. Un serpent me piqua. Du Danemarck l'oreille Ainsi fut abusé**, ot ce ne \'ui iiici-veillc.

Puis qu'ainsi l'on forgea le pourquoi de ma mort. Mais faut-il se fier jamais à l'eau qui dort ? Le serpent qui mordit à mort le roi tonT^ere, Sur son front maintenant a sa couronne altière !

Oh ! mon pressentiment ! . . . Mon oncle ! . . .

Le Spectre.

Oui, ce soulard, Cet être incestueux, adultère et vantard, Par de traîtres présents, par son esprit d'astuce, (Dons pervers !.. vil esprit qui glisse au cœur, le suce ! . .) Par sa luxure impie, éhontée et sans frein, Du vouloir de ma Reine a su faire son gain. De ma Reine autrefois et chaste et vertueuse ! Hamlet ! oh ! mon cher fils ! quelle chute honteuse ! Après moi dont l'amour avait la dignité Du premier vœu d'hymen au saint autel prêté ! Elle ! aller se vautrer sur cette boue humaine ! Sur un tel misérable ! . . . Etait-ce bien la peine ? Car ses dons naturels ne valaient certes pas Ceux que je possédais las ! avant le tiépas ! Mais comme la vertu quand elle est bien réelle, Marche le front levé, prudente autant que belle, Et sans nulle pudeur, ne se laisse jamais Entraîner par le vice, ou propos de muguets, Quand lui ferait la cour avec parole sage Cet éhonté roué nommé libertinage, De même la luxure à l'ignoble appétit Bien qu'elle fut unie au plus divin esprit, Ira se satisfaire, et créer de l'inceste Et faire sa curée — au lit le plus céleste. Mais je crois aspirer l'air jeune du matin. Il me faut être bref. —Dormant dans mon jardin, De chaque après midi c'était mon habitude, Ton oncle se glissa jusqu'à ma solitude. Et de la jusquiame il répandit lejus^ .Dans mon oriiîTè^T.'". que tël^ai-je de plus? L'effet de ce poison de nature lépreuse Poursuivit dans mon corps sa course aventureuse,

H congela mon sang par son principe actif,

Et de mes chairs alla s'infiltrer jusqu'au vif.

Ainsi dans mon sommeil, par la main de mon frère,

Je perdis d'un seul coup mon épouse, — ta mère,

Ma couronne et ma vie ; et dans la floraison

De mes péchés je fus jeté sans oraison

Devant Dieu, — sans avoir mon âme disposée

A clamer du pardon la céleste rosée.

Hamlbt.

Affreux ! affreux ! affreux !

Le Spectre.

Si tu sens en ton cœur Les sentiments d'un fils, et d'un homme d'honneur, Empêche qu'en mon lit trônent et la luxure, Et l'inceste maudit, — honte de la nature. Mais de quelque façon que tu donnes essor A ta juste vengeance, — inscris bien dans ton for De n'entreprendre rien, — non rien, — contre ta mère : Laisse le soin au ciel de punir l'adultère. Déjà le ver luisant à l'œil cache son feu. Voici venir le jour, Hamlet ! mon fils ! adieu ! Et souviens-toi de moi.

{Le Spectre disparaît.)

Page 1