SCÈNE I
Polonius rencontre Ophélie.
Ophélie !.. Eh bien donc ! d'où naît-il votre émoi ?
Ophélie.
C'est que, mon cher Seigneur, je tremble encor d'effroi. Comme chez moi j'étais à broder occupée, Voilà soudain qu'Hamlet le ceinturon d'épée, Le pourpoint desserrés, — pâle comme la mort, Les genoux agités comme par un ressort, Apparut devant moi de le revoir surprise . . .
Fou par amour pour toi
Mais je le crains Seigneur.
Polonius.
Ophjèlie.
Peut-être est-ce méprise,
Eh bien ! que t'a-t-il dit l
Ophélie.
Par le poignet d'abord fortement il me prit, Et de son bras raidi me tint à la distance, Puis la main sur le front, dans un profond silence, De ma face il parut compulser chaque trait Comme s'il eut voulu dessiner mon portrait.
H demeura longtemps dans la même posture, Puis quand il eut assez regardé ma figure, Quelque peu brusquement il secoua mon bras, Branla trois fois la tête, en poussant un hélas Si profond, si piteux, si rempli d'épouvante. Qu'on eut dit de son corps que tombait la charpente. Sitôt qu'il eut émis ce soupir douloureux, n me lâcha le bras ; — sans l'aide de ses yeux. Car sur moi jusqu'au bout se fixa leur lumière. S'en allant au dehors, et la tête en arrière.
POLONIUS
C'est extase d'amour ! ... et du meilleur aloi ! Bon ! venez avec moi, — je vais trouver le roi. Ne lui fites-vous pas ces jours-ci quelqu' offense ?
Ophélie.
Selon vos ordres, j'ai refusé sa présence, De ses lettres non plus je n'ai permis l'accès.
POLONIUS
Ce qui l'a rendu fou ... de l'amour c'est l'excès. Allons de vers le roi lui faire confidence Du secret dont Hamlet nous donne connaissance, Car il vaut mieux risquer le déplaisir d' Hamlet Que du roi nous montrer un déloyal sujet. Venez, venez ma fille ! . . .