‹ HamletChapitre 27 sur 84 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Le Roi, la Reine, suivants, Polonius.

POLONIUS {entrant des lettres à la main). M'est avis, à moins que ma mûre intelligence N'ait plus, comme autrefois, sa vive prescience, Que je sais le motif, et la cause et l'effet, Du changement soudain de la raison d' Hamlet.

Le Roi.

Et la cause et l'effet ? ... je brûle de l'apprendre.

Polonius.

Seigneur- Lige et Madame, alors daignez m'entendre. Discuter ce que doit être la majesté.

Ce qu'elle devrait être, ou bien en vérité Discuter ce qu'elle est, — ou pourquoi la lumière Est, reste la lumière ; — et sur la terre entière Asseoit son joug — le jour ! — pourquoi le temps qui suit. D'ombres enveloppé, s'intitule la nuit ; Pourquoi le temps est l'œil éternel du vieil âge. Ne serait que de temps faire un long gaspillage : Adonc puisque l'esprit se résume en un mot. Que la prolixité n'est que l'esprit d'un sot. Je prétends être bref; sur moi je me replie, Et vous dis : " Votre fils est atteint de folie ! " De sa raison n'ai pas décrocHé le verrou. Mais il est, soyez sûrs, fou, très fou, plus que fou. Je ne veux point, pour mieux définir la folie, De la raison aller fouiller jusqu'à la lie. Non, glissons sur cela.

La Reine.

Voyons, venons au fait !

lies fleurs (U^ rhétorique ici n'ont pas d'effet.

POLONIUS

Je n'use d'aucun art, Madame, je vous jure ;

Qu'il soit fou, n'est hélas ! que la vérité pure !

Et c'est vraiment fâcheux qu'il soit fou ! . . c'est un fait

Que nous déplorons tous en nos cœurs, — Dieu le sait !

H ne nous reste donc plus à faire autre chose

Que d'aller explorer le mystère et la cause

De la dite folie ; et c'est là mon objet ;

Sans cause il n'est d'effet, ni faisan sans fumet.

Avec attention, or donc, oyez mon dire,

Et vous arriverez au nœud de son délire.

J'ai, vous ne l'ignorez, — car elle est bien à moi,

Une fille — Ophélie — un vrai morceau de roi, —

Qui, — de par son devoir et son obéissance,

M'a remis ce poulet — ce poulet d'importance :

Maintenant rassemblez et pesez bien les faits,

De sa fohe alors vous aurez les secrets.

(// lit.) A la céleste et embellie OphéUe, l'idole de mon âme

{Reprenant son discours.) Embellie ! embellie ! oh ! fi donc ! embelhe ! . . . C'est une expression qui sent bien la fohe ! Mais vous allez entendre— oui dà ! ce n'est pas tout, Et le doux billet doux vous l'aurez jusqu'au bout.

La Reine.

Cela lui vient d'Hamlet ?

POLONIUS

Certes, ma digne Dame !

Mais attendez voici le bouquet de sa flamme.

(// lit.) " Des étoilês^doute des feux, Doute que le soleil ne soit l'astre suprême, Et de la vérité doute si tu le veux.

Mais ne doute pas que je t'aime ! " 0 chère Ophéhe ! l'harmonie des vers je la connais peu, je n'ai pas l'art de cadencer mes soupirs, mais que je t'aime le mieux, o la meilleure de toutes, crois-le. Adieu.

A toi à tout jamais, très chère Dame, tant que cette machine qui se meut, agit et pense appartiendra à Hamlet."

(^Reprenant son discours.) Ma fille m'a montré, — c'était là son devoir, Ce billet — et de plus elle m'a fait savoir Auprès d'elle d' Hamlet chaque fois la visite . . .

Le Roi.

D' Hamlet, comment a-t-elle accueilli la poursuite?

POLONIUS

Que pensez-vous de moi ?

Le Roi.

Dans mon penser royal, Vous êtes honorable, et fidèle, et loyal.

POLONIUS

J'espère bien pouvoir vous en donner la preuve. Mais qu'eussiez-vous pensé, — si, — quand cette amour neuve A mes yeux vint s'offrir, — car je ne suis un sot. Je savais tout avant qu'on m'en eut soufflé mot, Qu'eussiez-vous pensé, dis-je, — ou Madame la Reine, De cette amour si j'eusse encouragé la veine ? Si je n'eusse rien vu, faisant le sourd-muet Au lieu d'avoir sur eux l'oreille et l'œil au guet ? Pas de ça ! Je me mis incontinent à l'œuvre ; Le petit Dieu badin est vilaine couleuvre. Dans les cœurs il a vite infiltré son poison. Dont l'effet est toujours d'entamer la raison, J'ai donc morigéné ma jeune Damoiselle De la bonne façon — fiez- vous à mon zèle ! Le très noble Beigneur Hamlet n'est fait pour toi. C'est un Prince — ai-je dit : rengaine ton émoi ! Et je la sermonai de telle et UiWc sorte. Que sur l'amour d' Hamlet elle ferma sa porte. N'accueillant ses cadeaux pas plus que ses discours. Refusant son oreille à ses propos toujours. Re]i0USHé, le Seigneur Hamlet, chose certaine, Est fk'venu maussade, a gagné la iiii^^ruine,

Puis pour se consoler, il s'est pris à jeûner, A veiller, au chagrin puis à s'abandonner. Que vous dirai-je enfin ? à battre la campagne, A bâtir, comme on dit, des châteaux en Espagne, A laisser sa raison courir le guilledou Si que, c'est déplorable ! il est devenu fou !

Le Roi {à la Reine).

De l'eiFet pensez-vous que cela soit la cause ?

La Reine.

Cela pourrait bien être.

POLOXIUS.

Altesse, point ne glose, Fut-il un temps jamais, je voudrais le savoir, Ou quand j'ai dit, jugeant au mieux de mon pouvoir : " Un tel fait est tel fait ! " on ait pu me dédire, Et me trouver en faute ?

Le Roi.

Oh ! je ne puis le dire,

POLONIUS {Montrant du doigt sa tête et son épaule). Eh bien ! ôtez ceci de cela, j'y consens. S'il en est autrement ! ... je suis homme de sens. J'ai le flair si subtil qu'au centre de la terre Je trouverais le vrai — s'il s'avisait de faire Escapade si loin.

Le Roi.

Le moyen ! . . . Tavons-nous ?

Moralement parlant, de lui tâter le pouls A notre Hamlet ?

POLONIUS

Mon Dieu ! vous savez qu'il promène Au corridor voisin ses ennuis et sa peine ?

La Reine.

Il fait ainsi, je sais.

l'OLONIUS.

Dans un nionicnt [)areil -K' lâcln rai sur lui ma fille, son soleil,

Vous et moi cachous -nous sous la tapisserie, Observons la rencontre, aussi la parlerie. Par cette amour s'il n'a pas perdu la raison, Ne suis plus conseiller d'état, — mais un oison, Capable tout au plus de garder une ferme, Bétail et charretiers et ce qu'elle renferme.

Le Roi.

Nous prenons vos conseils, nous suivrons vos avis.

La Reine.

Mais voyez il s'approche en lisant — ce cher fils !

POLONIUS

Je m'en vais l'aborder. — Ménagez sa folie, Daignez vous retirer tous les deux, vous supplie.

(ie Roi et la Reine sortent. )

Page 1