‹ HamletChapitre 28 sur 84 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

POLONIUS

Comment se porte mon bon Seigneur Hamlet ?

Mais bien, Dieu merci !

POLONIUS

Me connaissez-vous, Monseigneur?

Parfaitement: vous êtes un marchand de poisson.

POLONIUS

Non pas, Monseigneur.

Alors je souhaiterais que vous fussiez aussi honnête homme qu'un marchand de poisson.

POLONIUS

Honnête, Monseigneur?

Oui Messire. Etre honnête dans ce monde, tel qu'il est constitué, C'est être un homme — de choix — un homme entre mille.

POLONIUS

Ça, c'est bien vrai. Monseigneur !

Car si le soleil fait germer des vers blancs dans un chien mort, lui, le soleil ! qui est un Dieu qui baise la charogne . . . Auriezvous par hasard une fille ?

POLONIUS

J'en ai une Monseigneur.

Ne lui permettez pas de se promener au soleil. La conception (*) est un bienfait du ciel, mais PAS de la façon dont votre fille pourrait concevoir. Ami, faites-y attention, prenez-y garde !

POLONIUS (à part).

Hein! Qu'est-ce à dire? Toujours rabâchant sur ma fille?... Cependant il ne m'a pas reconnu d'abord : il disait que j'étais un marchand de poisson. H en tient ! il en tient de l'amour, il en a par dessus les oreilles ! . . . Et dire que dans ma verte jeunesse, moi aussi j'ai été sur les bords des limites extrêmes de par l'amour ! ... et que mon état était presque semblable à l'état où il est ! ... Pauvres Nous ! ... Je lui parlerai de nouveau. (Haut) Que lisez-vous là Monseigneur ?

Des mots, des mots, des mots.

A propos de quoi, Monseigneur ?

(*) Les plus anciennes éditions donnent ainsi ce passage :

"Conception is a blessing; but as jour daughter may conceive,— friend, look to't." L'acting editidh que nous suivons, donne la phrase ainsi:

" Conception is a blessing ; but not as your daughter may conceive,— friend look to't." Nous avons traduit d'après cette dernière version. — Noie du Traducteur.

Des mots ? . . . Entre qui — voulez-vous dire ?

POLONIUS

Je veux dire purement et simplement : quel est le sujet de ce que vous lisez Monseigneur ?

Des calomnies, Messire : car le maudit railleur dit ici que les vieux ont des barbes grises ; que leurs visages sont ridés ; que leurs yeux suintent un ambre épais, et distillent de la cbiasse; qu'ils manquent abondamment d'esprit ; qu'avec cela ils ont des jarrets faibles : toutes choses, Messire, bien que j'y ajoute une foi puissante et superlative, qu'il n'est pas honnête selon moi, d'écrire en toutes lettres ; car vous même, Messire, seriez vieux comme moi, s'il vous était donné d'aller à rebrousse poil des ans, en un mot en arrière comme une écrévisse.

POLONIUS (à part).

Bien que ce soit de la folie, il y a pourtant une certaine méthode dans cette folie. (Haut) Voulez- vous aller marcher dans l'air Monseigneur ?

Oui, dans ma tombe !

POLONIUS (à part). Vrai ! cela serait hors de l'air. Comme ses réponses sont quelquefois pleines de sens, bonheur au moyen duquel la folie dame souvent le pion à la raison, et à la meilleure judiciaire qui n'auraient jamais accouchement si heureux ! Je m'en vais le quitter, et puis manigancer au plus vite une rencontre — fortuite — entre ma fille et lui. — (Haut) Mon honoré Seigneur, je veux prendre humblement congé de vous.

Vous ne pourriez prendre; de moi quelque chose dont je fusse plus charmé de me défaire — excepté de ma vie, excepté de ma vie, excepté de ma vie ! ^

POLONIUW.

Adiou Monsei;^iieur 1 • (// soj^t).

Page 1