XVI INTRODUCTION
Toute la jeune école poétique de France, les Charles Baudelaire, les Leconte de Lille, les Théodore de Banville, les Théophile Gauthier, les Roger de Beauvoir, les Emmanuel des Essarts, les Albert de Glatigny est de notre bord ; — elle invente, sans vergogne, des mots quand il faut en inventer pour formuler des idées nouvelles ; et ne se fait pas faute de fouiller les arcanes de la vieille langue gauloise stupidement jetée aux gémonies, ou mise à l'index par l'Académie dite Française, qui paraît se faire gloire de répudier les parrains de notre langue ! Inutile de dire que nous approuvons fort de leurs faits et gestes, et Victor Hugo, membre de cette Académie Française rétrograde, et les Novateurs, et la Jeune Ecole Poétique !
Une fois de plus proclamons-le bien haut : Sans la vieille langue de l^abelais, de Montaigne, de La Bruyère, de Pascal, et d'autres écrivains de cette trempe, Chaucer, Spencer, Dunbar, Shakespeare, tous les vieux poètes Anglais, Ecossais et Irlandais, en un mot, seraient intraduisibles en Français, faute de pouvoir trouver les à peu près équivalents de leurs idées ; intraduisibles, entendons-nous, non seulement en vers, mais même en simjDle prose. Toutefois nous ne nous occupons ici que des traductions en vers. Ahyssus ahyssum invocat, ce qui veut dire en bon Français, le vers demande pour interprète le vers. Que dirait-on d'un scltohu' anglo- français qui s'aviserait, par exemple, de traduire en prose " La Légende des Siècles," ou le " Ruy Blas" de Victor Hugo, ou auquel il prendrait fantaisie de mettre envers "Notre Dame de Paris," ou " Les Misérables ? " On crirait haro ! sur le savant baudet ! ... et on aurait ma foi mille fois raison I Que celui qui ne sait pas faire le vers, se contente de traduire des ouvrages en prose ! . . . Si nous avions besoin de rendre claire conime de l'eau limpide, l'absurdité de traduire un poète en prose, nous invoquerions le souvenir de l'œuvre d'un homme de talent et d'érudition, la traduction des œuvres de Burns, en prone, par feu M. Léon de Wailly. Le burlesque ne peut aller plus loin. L'interprétation surtout du célèbre poème " A Vian '« a rnan for (C that " que nous avons eu occasion de lire pour la première fois, il y a quelque douze ans avec et chez notre confrère es poésie Charles Mackay, est d'un bouffon à faire
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pouffer de rire un cénacle composé des lioinnies les plus graves, — à dérider la Mort elle-même ! . . . Le '^ Julius César " traduit par Voltaire en vers blancs français est illisible. Nous en api^ellerions au besoin au jugement de tout homme de sens, et de goût, la scène des fossoyeurs d'Hamlet, écrite en beaux vers par Messieurs Alexandi-e Dumas et Paul Meurice, est et restera inapte à produire, soit à la scène, soit à la simple lecture, l'immense effet que produit la scène écrite tout simplement en prose par Shakespeare.
" Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce ! "
A dit La Fontaine.
Nous dirons, nous : " N'essayons jamais de vouloir peindre le lis, nous dépenserions à ce vain labeur les couleurs de notre palette, sans amener l'entreprise à bien."
Pour nous résumer :
Dans un moule d'airain ainsi qu'aux temps bibliques, Sur des pensers nouveaux coulons des vers antiques. Ressuscitons des mots par le vulgaire, à tort, Dès longtemps consignés à l'oubli de la mort. Montaigne et Rabelais ces géants d'un autre âge, D'un immortel burin ont creusé le langage, En leur honneur et gloire encac^rons dans nos vers Leur esprit, leur bon sens, et le:u-s joyaux divers. Souventefois le vieux au neuf est préférable ;
Et pour ma part, je connais maint vieillard Qui vaut crânement mieux que le plus frais moutard : De vieux granit on fait un monument durable,
Adonc bien loin de laisser le passé Dans sa cen^lre croupir levons son inpace!
Le Chevalier de Châtelain.