SCÈNE XIX
La Reine. Hamlet.
Je me rends à vos vœux. — Mère, que voulez-vous ?
La Reine.
Vous avez offensé votre père, entre nous. Et gravement mon fils.
Vous, Madame ma mère, Vous avez offensé bien plus encor mon père.
Allons ! allons ! allons ! point vous ne répondez !
Allez ! allez I allez I de moi vous vous moquez !
La Reine.
Qu'est-ce à dire, mon fils ?
Quelle mouche vous pique ?
La Reine.
Savez-vons qui je suis?
Oui ! voilà ma réplique :
Vous êtes par la Croix ! de ce, je suis mam, La reine, — et qui plus est, vous avez pour mari, D'un trop illustre époux le trop indigne frère, Et le pire de tout, vous êtes — vous — ma mère, Et pour moi c'est fâcheux.
La Reine.
Ah ! s'il en est ainsi Je lâcherai sur vous ceux qui régnent ici.
Voyons, asseyez-vous, ne bougez pas de grâce. Et bien tranquillement prenez -moi cette place, Vous ne sortirez pas sans que dans un miroir Le fond de votre cœur vous n'ayez pu le voir.
La Reine.
Veux-tu m'assassiner ? ... A mon secours ! A l'aide !
POLONIUS {derrière la tapisserie).
Au secours ! au secours I
Hamlet {tirant son épe'e).
Un rat ! ... un rat m'excède !
{Il fait nne passe derrière la tapisserie.) C'est mon gage un ducat .... que je Tembroche net.
POLONIUS {derrière la tapisserie).
Oh I je suis égorgé.
{Il tombe et meurt.)
La Reine.
Qu'a fait ton glaive Hamlet ?
Je n'en sais rien vraiment, je le dis sans vergogne, Serait-ce donc le roi ?
(// soulève la tapisserie.)
86 HAMLEÏ.
La Reine.
Quelle rouge besogne !
Quel attentat affreux !
Oui, c'est presqu' aussi mal Que de tuer un roi, pour du trône royal Ensuite s'emparer, n'est-ce pas bonne mère, Du roi qu'on assassine en épousant le frère ?
Que de tuer un roi ! . . .
Madame, je l'ai dit.
{S' adressant au cadavre de Polonius.)
Quant à toi que j'ai pris pour un rat, toi maudit !
Tu valais moins.
{à la Reine.)
Ne vous tordez les mains, ma mère,
De votre cœur je veux aller fouiller l'ulcère.
Si votre cœur n'est point si cuirassé d'airain
Qu'il reste encor en lui quelque chose d'humain.
La Reine.
Mais, dis-moi, qu'ai-je fait, pour que d'un fils l'audace Jette ainsi le dédain d'une mère à la face ?
Ce que vous avez fait ? . . . Une telle action Que de toute vertu, c'est l'abdication ; Qu'elle ôte au tendre amour son front couleur de neige, Qu'elle prive l'hymen de tout son saint cortège. Qu'elle rompt à jamais les plus sacrés serments, Et se joue à plaisir des plus beaux sentiments ; Un pareil acte semble au coq)S du mariage Arracher à la fois l'âme et le doux mirage, 11 fait une catin de la religion.
Et met seule en honneur la dépravation. Un tel acte du ciel épouvante la face Et sur l'humanité déverse la disgrâce.
La Reine.
Sur moi malheur ! quel acte est par vous si noirci ?
Regardez ce portrait — puis voyez celui-ci ; De deux frères, tous deux vous présentent l'image, Remarquez quelle grâce, est, pure d'alliage, Empreinte sur ce front — le front d'un Jupiter, Les cheveux d'un Phœbus, d'im Mars l'œil grand et fier Au monde s'imposant, dominant la nature ; Un maintien rappelant le maintien de Mercure Quand il vient sur un mont à la porte des cieux Arrêter un instant son vol majestueux ; Voyez ce quelque chose où chacun des Dieux semble Avoir posé son sceau pour faire un tel ensemble ? Regardez ! . . . Ce fut là votre premier époux. Maintenant celui-là, regardez ! . . . Voyez-vous, C'est le numéro deux : — c'est votre époux, ma mère, Pour arriver à vous qui niella son frère. Comme un épi de blé niellé dans un champ Détruit les champs voisins dans son instinct méchant. N'avez -vous pas des yeux ? . . . Vous étiez la compagne Du cèdre altier vivant sur la haute montagne, Et vous allez descendre, en perdant tout respect, A vous désaltérer à ce marais infect ? N'avez-vous pas des yeux ? Ne pouvez à votre âge Appeler de l'amour votre dévergondage !
Votre sang n'est plus chaud, c'est l'humble serviteur Du jugement — et vous, perdant toute pudeur. Vous allez préférer au Dieu l'affreux satyre ! Dans une vieille femme. Enfer ! de ton délire Si tu peux infiltrer en ses vieux os le feu, Il faut tout pardonner au jeune âge morbleu ! Et laisser la vertu, comme mie cire molle Se fondre au souffle impur d'équivoque parole !
La Reine.
Hamlet, ô mon Hamlet ! . . Hamlet ne dis plus rien. Tourmenter une mère ainsi ce n'est pas bien : Au fin fond de mon cœur me forçant de descendre, Je n'y découvre hélas ! que poussière et que cendre.
Mais vivre de la sorte en nn lit pollué ! . .
La Reine.
Par tes paroles oh ! mon cœur est conspué ; Ainsi que des poignards, cela n'est pas merveille î Elles vont dans mon cœur en quittant mon oreille, Hamlet ! . . pas davantage !
Un gueux, un assassin, Un fieffé chenapan qui ne vaut pas enfin De votre ancien Seigneur la vingtième partie, Des rois le vil bouffon, du beau l'antipathie, Un filou, qui d'un coup, par un acte brutal, Du Royaume escroqua le sceptre impérial, Et le mit dans sa poche ....
La Reine.
Assez ! pas davantage !
{Le Spectre paraît.)
Un roi fait de morceaux . . . quoi ! ... de rapiécetage
{au Spectre:) Vous célestes gardiens ! gardez-moi ! gardez-moi ! Douce apparition ne m'inspirez d'effroi, Que voulez-vous ?
La Reine.
Hélas ! il est fou, chose sûre !
Hamlet {au Spectre).
Ne venez-vous donc pas me gronder d'aventure De vos ordres d'avoir laissé dormir l'élan ? Oh ! dites ! . .
Le Spectre.
Souviens-toi !.. Je ne te mets au ban, Mais c'est pour aiguiser ta pensée insolite. Que dans ces lieux je viens te faire encor visite .... Sur le front de ta mère est l'ébahissement, Sur son âme en combat ijjosc ton jugement,
L'imagination a beaucoup plus de prise
Sur les faibles esprits qu'on ne croit, quoiqu'on dise.
Parle-lui, cher Hamlet !
HA3ILET {à sa Mère).
Comment vous trouvez-vous Madame ?
La Reine.
Et vous ? Comment êtes-vous, entre nous ? Et pourquoi, dites-moi, fixez-vous dans le vide Toujours votre œil hagard, et sauvage et livide ? Vous vous entretreuez, mon doux fils, avec l'air, Ou bien peut-être avec quelque suppôt d'enfer, De votre humeur chagrine épandez sur la braise Un peu de patience .... Eh ! mais, ne vous déplaise, Que regardez -vous donc ?
Lui ! lui ! lui ! toujours lui !
Voyez comme son œil vitreux parle d'ennui ? S'il prêchait devant eux, sa prestance imposante Aux cailloux donnerait une âme intelligente.
{au Spectre.) Ne me regardez pas ! . . votre regard piteux Pourrait mettre à néant mes projets et mes vœux, Pourrait paralyser le paiement de la dette, Et sur un pleur laisser la vengeance incomplète.
La Reine.
A qui parlez-vous donc ?
Ne voyez-vous rien là ?
Rien du tout : cependant je vois de-ci, de-là Tout ce que Ton peut voir.
Des sons à votre oreille Ne sont-ils parvenus ?
La Reine.
Non rien, point ne sommeille, Rien, excepté ce que nous avons dit tous deux.
Mais regardez donc là ? . . Voyez de tous vos yeux Vers la porte là bas, voyez cela se glisse, Comme fait un acteur rentrant dans la coulisse ; C'est mon père pourtant tel qu'il était vivant. En son habit de fer qui se perd dissolvant.
{Le Spectre disparaît.)
La Reine.
Ceci ! . . c'est un enfant né de votre cervelle, La folie est liabile à créer, la donzelle ! Des chimères sans corps.
La folie !.. il vous plaît Appeler de ce nom ce que ressent Hamlet ? Mais tâtez-le mon pouls, il bat, ne fais méprise, Le tic tac de la vie, — une musique exquise : Ce n'est de la folie !.. oh ! le même sujet A nouveau servez-le — le traiterai de fait Du même point de vue — avec d'autres paroles. Oh ! oui, peut-être bien, — mais non paroles folles ; Ma mère prenez garde, et pour l'amour de Dieu De vos délits n'allez pas abriter le feu Sous ma folie à moi ! . . . Sur si fétide ulcère A quoi bon appliquer onction si légère ? Confessez-vous au ciel, — ayez le repentir Pour le passé hideux ; — songez à l'avenir 1
Hamlet de vos mépris sous la verge sévère. Vous avez fait deux parts du cœur de votre mère !
La part pourrie, eh bien ! foulez-la sans pitié. Va vivez purement avec l'autre moitié.
Bonne nnit ; mais n'allez de mon oncle à la conche, Feignez, si vous voulez, une vertu farouche Qui, je le crains hélas ! dans votre cœur n'est pas ! Mais vous viendra peut-être après le premier pas. Bonsoir et bonne nuit, vous les souhaite. Dame ; Si de vos feux impurs vous éteignez la flamme, Je viendrai près de vous avec affection, D'une mère chercher la bénédiction.
(^Montrant le corps de Polonius.) Quant à ce Seigneur mort, vraiment j'ai repentance, De l'avoir déprivé d'un reste d'existence. Mais le ciel a voulu le punir par ma main, Tout en me punissant ; c'était là mon destin. Je me charge de lui, comme aussi de répondre Des suites de la mort que sur lui j'ai fait fondre. Donc encore une fois bonne nuit et bonsoir.
(ia Eeine sort.) Je dois être cruel, oui, c'est là mon devoir. Car il me faut venger le trépas de mon père. J'entre au vif dans le mal ! . . . Le pire reste à faire.
{Il sort en soulevant la tapisserie derrière laquelle est caché le corps de Polonius qu'il est censé entraîner après lui.)
La toile tombe.