SCÈNE XVIII
Les MEMES. OphÉLIE {dans un costume fantasque couronnée de paille et de Jl^eurs).
LakrTE.
0 de mai gonte rose, Oi>hélie, 6 ma sœur I Se peut-il que l'esprit de fille en sa primeur, Qui sur ce qui l'entoure épand partout l'envie, Ne dure plus longtemps que d'un vieillard la vie ?
OphÉLIE {chantant).
On le porta visage découvert La lira, la lira, la lira sur la bière,
Et son froid tombeau fut couvert De mainte et mainte larme amère.
Adieu mon tourtereau.
Laërte.
Si tu avais encore ta raison, et que tu voulusses m'inciter à la vengeance, tes paroles ne pourraient avoir l'éloquence entraînante du triste spectacle que tu viens m'offrir.
OphÉLIE {elle chante:)
Il faut chanter pour ne l'éveiller pas
Tout bas, tout bas, tout bas, bien bas, Et l'appeler d'en bas !
Oh ! comme le refrain sied bien à la chanson. C'est pourtant ce méchant intendant qui a volé la fille de son maître !
Laërte.
Hélas ! tout ceci n'est que du verbiage.
OphÉLIE.
Voici du romarin, c'est pour le souvenir; je vous prie, mon amour, rappelez-vous ; voilà des pensées, c'est pour l'affliction.
Laërte.
Un enseignement donné par la folie I Les pensées et le souvenir. A chacun sa fleur.
OphÉLIE {au Roi).
Voilà pour vous du fenouil et de l'ancolie. {A la Reine) Voilà de la rue pour vous, — et aussi pour moi ; vous pourrez porter votre rue. Madame, avec une différence distinctive de la mienne ; vous l'appellerez par son nom de dimanche, Herhe de Grâce, tandis que pour moi elle ne sera jamais que l'emblème du chagrin. Voilà une pâquerette. Je voudrais pouvoir vous donner quelques
violettes, mais elles se sont toutes fanées lorsque mourut mon père. On dit qu'il a fait une bonne fin. — {Elle chante:) Car le gentil Robin n'est un oiseau de proie, Il fait toute ma joie !
Laërte.
Affliction, chagrin, passion — plus encor L'enfer — par elle tout se convertit en or.
Ophélie.
(Elle chante tout en arrangeant son voile par terre en forme de cercueil sur lequel elle répand des fleurs.)
Car le gentil robin aussi doux que la soie, Faisait toute ma joie !
Et ne reviendra-t-il donc plus ?
Et ne reviendra-t-il donc plus ?
Oh ! non chez la mort il demeure.
Sur son lit de mort je le pleure.
Jamais il ne reviendra plus !
Sa barbe était blanche à l'extrême, Et sa tête blonde était blême, H est allé là bas ! là bas !
Là bas ! . . d'où l'on ne revient pas, Le bénisse l'Etre Suprême !
Que Dieu ait aussi en sa sainte et digne garde toutes les âmes chrétiennes ; c'est ma prière !
{Ophélie sort, suivie de la Reine.)