SCÈNE
Les mêmes. Procession de prêtres portant le corps d'Ophélie, suivie de Laèrte et des gens faisatit jmrtie du convoi^ le Roi, la Reine y suite.
De même que la reine, aussi les courtisans, Et je ne sais non plus quelle masse de gens. Quel peut être le corps qu'on traite de la sorte ? Office si tronqué ne vit si noble escorte Jamais dans le passé que voit mon souvenir ! Sans doute ce défunt voulant vite en finir, Aura brisé le fil d'une importune vie.
C'était un personnage à faire quelqu' envie .... En ce monde qui dût être très bien placé Pour avoir foule ainsi jusqu'à son in pace. Mettons-nous à l'écart ; ayons l'oreille ouverte.
{Ils se retirent au fond du théâtre. Ceux qui suivent V enterrement entourent la fosse^ et le cercueil y est descendu sans bruit, en le cachant autant que possible à Vœil du spectateur.)
LaËrte.
Est-ce la fin de tout ?
Horace, c'est Laërte, Un noble jouvencel.
LaËrte.
Est-ce la fin de tout ?
Mais — les rites ne sont observés, jusqu'au bout?
Premier Prêtre.
Nous avons allongé, grandi ses funérailles Du bon vouloir autant que s'étendent les mailles ; Sa mort était douteuse, — et si, de très haut lieu Ordre ne fut venu sous la forme d'un vœu — Elle eut été logée en terre fort peu sainte, Et là bas consignée en dehors de roncciiitc
Aux justes consacrée ; — et jusqu'au jugement
Dernier, eut attendu ma foi redressement.
Sur sa tombe entr'ouverte en guise de prières,
Sur elle on eut jeté cailloux, tessons et pierres ;
Au lieu de tout cela, comme en im jour de deuil
L'église a bien voulu qu'autour de son cercueil
On suspendit des fleurs, — des vierges les guirlandes, (')
Et du son de son glas qu'on lui fit les offrandes
Pour ici la conduire à son dernier manoir ;
Que pouvait-on de plus ?
Laërte.
Mais votre saint devoir Vous prescrirait, je crois, d'en faire davantage ?
Premier Prêtre.
En faire davantage ? . . . Oh ! serait un outrage A l'office des morts. — Chanter un requiem Pour elle !.. oh ! ce serait t'offenser Bethléem !
Laërte.
Couchez-la donc ici, — couchez-la donc en terre ;
De cette argile pure où fut un reliquaire
Des plus rares vertus, puisse au printemps surgir
La douce violette, inhabile à rougir.
Je te le dis à toi, brutal et méchant prêtre.
Toi dont le cœur hargneux n'eut jamais de fenêtre
Que pour guigner le mal où souvent il n'est pas.
Au fin fond des enfers lorsque tu hurleras.
Ma sœur, ma gente sœ.ur qui fut toute innocence.
Sera l'ange avoué d'un Dieu tout de clémence.
Quoi ! la belle Ophélie ?
(') Yct hère she is allow'd her virgin cranta. Quelques uus lisent: chants. Nous croyons que le mot est dérivé Je l'Allemand— de Kram, qui signifie guirlande. — Note du Tra'Iucteur.
La Reine (^répandant desjieurs).
A toi de douces fleurs, 0 douce créature ! adieu tous mes bonheurs ! J'espérais que d'Hamlet tu deviendrais l'épouse, Que ton lit nuptial — moi je serais jalouse De l'orner, gente vierge, et non verser un pleur Sur ta tombe, Ophélie.
LaËRTE.
Oh ! qu'un triple malheur Tombe une triple fois sur la tête maudite Dont la noire action, l'action illicite T'a fait veuve, ma sœur, de ton esprit charmant. Fossoyeur ! . . . retenez cette terre un moment. Que j'étreigne en mes bras ce bijou de naguère Aujourd'hui devenu rien, hélas ! que poussière ! . . .
{Il saute dans la fosse.) Maintenant entassez Pélion sur Ossa Sur le vivant, la morte, et plus vite que ça ! Si, que ce terrain plat dominant la campagne Jusqu'à l'Olympe bleu s'improvise montagne.
Hamlet {s'' avançant).
Quel est-il donc celui dont le chagrin ronflant Vient gonfler sa douleur de bruit si turbulent ? Qui prétend, en hurlant, arrêtant les étoiles Deshériter leur front de leurs pudiques voiles ? Avec autant d'emphase et de fictifs émois Que veut ce discoureur ? . . . suis Hamlet le Danois !
(// s'avance vers la fosse.)
LaËRTE.
{Sortant de la fosse, et saisissant Hamlet à bras le corps.) Hamlet ! ... oh ! que le diable accapare ton âme !
Tu ne sais pas piier, tu beugles, c'est infâme ! Voyons, ôte à l'instant tes doigts do mon gosier.
Car bien que je ne sois pas du genre épervier, Quelque chose est dans moi qui doit à ta prudence Dire qu'impunément je ne souffre une offense. Adonc à bas la main !
Le Roi {aux Courtisans).
Vite séparez-les.
La Reine.
Hamlet ! mon cher Hamlet ! Hamlet !
{Les Courtisans les séparent.)
Haxlet.
Eh bien ! après !
Moi je veux avec lui me battre sur ce thème Jusqu'à ce qu'ait pour moi sonné l'heure suprême.
La Reine.
Quel thème, ô mon cher fils ?
C'est que moi je l'aimais, Je l'aimais Ophélie — et mieux je l'adorais Quarante mille fois plus que n'eut pu le faire Le parent le plus tendre ou bien le meilleur frère.
(à Laërte.) Que ferais-tu pour elle ? . . .
La Reine.
Oh ! Laërte il est fou !
Hamlet (à Laërte).
Des secrets de ton cœur fais glisser le verrou. Je le redis, voyons, que ferais-tu pour elle ? Veux-tu pleurer ? veux-tu vider notre querelle Et te battre avec moi ? . . . Préfères-tu jeûner ? Veux-tu te déchirer tu n'as qu'à l'ordonner, J'en fais autant que toi. — Restes-tu dans sa tombe Vivant, pour me braver ? . . . Vite avec toi j'y tombe. J'en fais autant que toi. — Tu parles d'enfouir Péliou sur Ossa? . . . Blaguer n'est pas agir !
Qu'on jette sur nous deux des acres de poussière Jusqu'à ce que le sol grimpe au haut de la sphère, Si bien que ton Ossa par la comparaison Ne sera qu'une plaine oii pousse le gazon. Comme un mauvais acteur si tu te bats les hanches, Dà ! . . . Moi je t'avertis que je brûle les planches !
La Reine (à Laërté).
Tout cela c'est folie — un quelque temps l'accès Le domine en entier, — et puis bientôt après B devient patient ainsi que la colombe Après l'éclosion — et sa colère tombe.
Hamlet (à Laërté).
Messire entendez-vous ? Me direz-vous pourquoi Vous me traitez ainsi ? Car, je vous aimais moi ! Mais cela ne fait rien ; et qu'Hercule lui-même Fasse autant qu'il le peut sa volonté suprême ; Tant que chatte miaule et gémit ses hélas, Le chien aura son tour.
(// sort.)
Le Roi (à Horace).
Accompagnez ses pas.