SCÈNE IL
Le Premier Fossoyeur, Hmilet et Horace.
Premier Fossoyeur.
(// bêche en chantant.)
Quand j'étais jeune et beau, quand j'aimais, quand j'aimais (^) C'était doux, bien doux tout de même !
De raccourcir le temps (oh !) — pour tâter des mets De l'amour — et dire (ah !) je t'aime !
Le gaillard n'a-t-il aucun sentiment de son métier, pour chanter de la sorte en creusant une tombe ?
Horace.
L'habitude rend pour lui sans portée la tâche qu'il accomplit.
C'est juste, la main qui travaille peu a le tact plus délicat.
{') In youth when I did love, did love, Metbought, it -was very sweet, To contract (0!) tlie time fur. (Ah!) my l)chove, O, mcthouf^ht, thcrc was iiotliinj: inect.
Premier Fossoyeur {chantant).
Mais l'âge, le vieil Tige a de ses pas furtifs
Empoigné de mon moi la crème, Dans la terre il retient mes pieds jadis actifs
Comme onc si n'eusse dit : Je t'aime !
{Il fait sauter un crâne.)
Ce crâne a eu jadis une langue, et jadis il pouvait chanter : comme le maraud le jette rudement à terre, comme si c'était la mâchoire de Caïn qui commit le premier meurtre ! Ce pauvre crâne qui n'en peut, sur lequel cet âne a maintenant le dessus, a pu avoir été la caboche d'un homme d'état qui eut fait au même le ciel ! — n'est-ce pas ?
Horace.
Cela a pu être Monseigneur.
* Ou la caboche d'un plat courtisan qui savait dire : Bonjour mon doux Seigneur/ Comment va la santé mon cher Seigneur? Peut-être celle de Monseigneur un tel qui vantait le cheval de Monseigneur un tel, pour qu'on lui en fit cadeau, n'est-ce pas ?
Horace.
* Sans doute Monseigneur.
* Oui certes, et maintenant cette tête appaitient à Mylady Vermine, et la bêche d'un fossoyeur lui brise la mâchoire.*
{Le Fossoyeur met au jour de nouveaux ossements.) Est-ce que ces os n'ont été si laborieusement engendrés, que pour servir un jour à jouer aux quilles ? Rien qu'à cette pensée mes 08 sont endoloris.
Premier Fossoyeur {chantant).
Une pioche, une bêche, un drap blanc pour habit.
Et puis une fosse d'argile, Mais qu'il faut creuser dà ! . . . Voilà le dcrni(!r lit
r>' m héros^ comme aussi d'un (Jill(; !
{Il fait sniiUr un aiilrr crâne.)
Eu voilà un autre. Mais pourquoi ne serait-ce pas le crâne d'un homme de loi ? . . Où sont maintenant ses subtilités assises sur la pointe d'une aiguille, ses roueries, ses sophismes, ses cas, ses redevances, et ses ruses éhontées ? Pourquoi permet-il à ce manant grossier de lui frapper la boule avec une bêche sale sans le menacer de lui intenter une action pour voies de fait ? Hum ! cet être là a pu être de son vivant un grand acheteur de terrain avec ses statuts, ses reconnaissances, ses amendes, ses doubles garanties, et ses recouvrements? Est-ce là le beau de ses amendes ? Est-ce là le dernier mot de ses recouvrements ? . . . que d'avoir sa rusée caboche remplie jadis de tant d'astuce, maintenant remplie de fine poussière ? . . . Je veux parler à ce compère. A qui est cette fosse .... mon maître ?
Premier Fossoyeur.
A moi Messire :
(// chante:)
Une pioche, une bêche, un drap blanc pour habit
Et puis une fosse d'argile. Mais qu'il faut creuser dà ! . . . voilà le dernier lit
D'un héros comme aussi d'un Gille !
Je crois en vérité qu'elle est à toi, par la raison que tu es dedans.
Premier Fossoyeur.
Vous êtes au dehors, Messire, aussi n'est-elle pas à vous. Pour ma part je n'y couche pas, et cependant elle est mienne.
Hajilet.
Tu mens; tues dedans, et tu dis qu'elle est tienne. Or cette fosse est faite pour un mort, et non pas pour un vivant ; donc tu mens.
Premier Fossoyeur.
C'est un mensonge vivace, Messire, en me frappant il rebondit sur vous.
Pour quel homme creuses-tu ce trou .^
Premier Fossoyeur.
Ce n'est pas pour un homme, Messire.
Pour quelle femme alors ?
Premier Fossoyeur.
Ce n'est ni pom* un homme, ni pom* une femme.
Qui doit y être enterré ?
Premier Fossoyeur.
Une créature du sexe féminin, Messire ; mais paix à son âme ; elle est morte !
Comme le maraud est positif ! il nous faut mettre les points sur les iy et même souligner les mots, — sans cela il joue sur l'équivoque, et l'on s'y perd. Combien de temps as-tu été fossoyeur ?
Premier Fossoyeur.
J'ai commencé à venir ici le même jour où feu notre roi Hamlet a défait Fprtinbras.
Combien y a-t-il de cela ?
Premier Fossoyeur.
Ne le savez-vous pas ? Le premier imbécile venu pourra vous le dire. C'^st le jour même où est né le jeune Hamlet, celui-là qui est devenu fou, et qu'on a envoyé en Angleterre.
Oui dà ! Et pourquoi l'a-t-on envoyé en Angleterre?
Premier Fossoyeur.
Mais parcequ'il était fou ; il retrouvera sa raison là bas ; ou s'il ne la retrouve pas, il n'y a pas grand mal.
Pourquoi ?
Premier Fossoyeur.
C'est qu'on ne s'en apercevra pas là bas où il est ; car en Angleterre tout le monde est aussi fou que lui.
Comment est-il devenu fou ?
Premier Fossoyeur.
Très bizarrement, à ce qu'on dit.
Comment bizarrement ?
Premier Fossoyeur.
Par ma foi ! en perdant la raison.
A quel sujet ? sur quel terrain ?
Premier Fossoyeur.
Mais sur le terrain Danois. Je suis fossoyeur ici tant grand garçon qu'homme fait depuis trente ans.
Combien de temps un homme peut-il rester dans la terre avant de pourrir ?
Premier Fossoyeur.
Par ma foi ! s'il n'est pas pourri avant de mourir, il vous durera quelque huit ou neuf ans. Un tanneur durera neuf ans.
Pourquoi un tanneur plus que tout autre ?
Premier Fossoyeur.
C'est que, Messire, sa peau sera tellement tannée par le métier qu'il aura fait, qu'elle sera imperméable pendant longtemps : or, vous savez que l'eau mine terriblement le cadavre des enfants de nos mères. Tenez, regardez-moi ce crâne ? Ce crâne là est resté dans la terre vingt-trois ans.
A qui était-il ?
Premier Fossoyeur.
C'était ù un fon né d'une fille à la morale élastique. A qui croyez-vous qu'il appartenait?
Comment voulez -vous que je le sache ?
Premier Fossoyeur.
Malédiction sur lui ! c'était, de son vivant, un satané farceur, un mauvais plaisant qui m'a une fois versé sur la nuque tout un flacon de vin du Rhin. Ce crâne, Messire, c'était le crâne d'Yorick, le bouffon du roi. "' ~
Celui-ci ?
Premier Fossoyeur.
Celui-là même.
Laisse-le moi voir.
{Il 'prend le crâne dans ses mains et r examine.) Hélas ! pauvre Yorick !.. Je l'ai connu, Horace ; c'était un garçon qui avait toujours le mot pour rire ; d'une imagination fertile, d'une fantaisie charmante ; il m'a porté sur son dos mille fois, et maintenant comme ce détritus choque mon imagination, comme cela me soulève le cœur !.. Ici étaient attachées ses lèvres que j'ai baisées, je ne sais combien de fois. Où sont maintenant vos gausseries? vos saillies? vos chansons et ces éclairs de gaîté qui électrisaient tous les convives d'une table ? Vous n'avez plus un mot maintenant pour vous moquer de vos propres grimaces ; vos pauvres lèvres sont absentes ! Allez donc à la chambre de Madame, et dites-lui qu'elle aura beau se mettre un pied de rouge sur le visage, il faudra pourtant qu'elle en vienne en fin de compte à cette boule informe que voici — tâchez de la faire rire avec cela, si vous pouvez ! Je te prie Horace, dis-moi une chose.
Horace.
Laquelle Monseigneur?
HAMLpyr.
Penses-tu qu'Alexandn.' avait cette; mine là dans la terre ?
Horace.
Oui, certes,
Et cette odeur là ?.. . Pouah ! pouah !
{Horace prenant le crâne des mains d' Hamlet.)
Horace.
Oui, sans doute Monseigneur.
{Horace pose doucement le crâne à terre.)
A quels ignobles usages nous pouvons être rabaissés. Qui empêche l'imagination de suivre les traces de la noble poussière d'Alexandre, et de la retrouver servant à boucher le trou d'un tonneau ?
Horace.
Ce serait analyser les choses trop subtilement que de s'attacher à de pareilles pensées.
Pas le moins du monde, par ma foi ! nous pouvons suivre la chose avec chance de réussite, et par un procédé bien simple. Par exemple, Alexandre est mort, il a été enterré ; Alexandre est donc retourné à la poussière ; la poussière est de la terre ; de la terre nous faisons l'argile, et de cette argile dans laquelle il fut converti, ou /6-créé, si tu veux, qui empêche de boucher un baril de bierre ? . . .
L'impérial César héros d'un attentat
A fait pendant un temps le monde échec et mat,
Il meurt : que devient-il ? . . Un gâcheux le bafoue.
Il recrépit un mur en tripotant sa boue.
Si que ce mort fameux l'épouvante d'hier,
Nous sert de bouche-trou pour la l)isc d'hiver.
{On entend sonner le glas.) Mais motus ! . . . doucement,^-c'est chose positive. Le roi de ce côté, le roi lui-même arrive,