‹ Hans HolbeinChapitre 10 sur 23 · LORD VAUX · texte numérisé non relu

LORD VAUX

(Dessin du diâteaa de Windsor.)

gravure. Le personnage, qui devint chevalier du Bain lors du couronnement d’Anne Boleyn, était fort jeune quand Holbein dessina son portrait. Ceux qui ont été admis à contempler les richesses du château de Windsor n'ont point oublié cette œuvre exquise.

Bien qu’il vécût dans un cercle d’amateurs assez restreint, Holbein, qui était alors animé des plus belles ardeurs, ne perdit pas son année i p8. C’est

à cette époque qu'il peignit l’astronome Nicolas Kratzer CMusce du Louvre). Ce savant, dont les bizarreries amusaient les Anglais, était attaché à la maison du roi, et nous avons retrouvé, dans les comptes de Henri VIII, la mention d'un payement qui lui fut fait en 1531 pour avoir raccommodé une horloge. Les anciens textes l'appellent volontiers iXicholas tlie aslronomcr. Kratzer était un compatriote de Holbcin; il venait de Munich, et sa tète est bien en eftet celle d’un Allemand. Le peintre s’est plu à le représenter au milieu de ses instruments de travail, tenant d’une main un compas et de l’autre main un polyèdre taillé dans un morceau de buis sur les faces duquel sont tracés des cercles et des chiffres. Les objets appendus à la muraille ou épars .sur la table disent bien, d’ailleurs, qu'on a affaire à un mathématicien. L’œuvre est simple et expressive. Si l’on était tenté d’y trouver une sorte de .sécheresse, bien rare chez le peintre à cette époque de sa vie, nous prendrions volontiers la défense du portrait de Nicolas Kratzer. Trois siècles ont passé sur ce tableau, et nul ne sait quelles aventures il a pu subir. Nous croyons que, si certains détails se découpent un peu sèchement sur les fonds, c’est parce que la peinture a souffert jadis d’un

nettoyage indiscret et n’a pas conservé son épiderme. Il est prouvé que, bien

avant de partir pour l’Angleterre, Holbcin avait un laire gras et. pour employer un mot de notre jargon, une manière enveloppée.

De la meme année 1328 sont encore deux portraits réunis sur un panneau de petite dimension qu’on voit à la galerie de Dresde. Le plus âgé des personnages est Thomas Godsalve, de Norwich; le plus jeune est son fils, sir John, et tout

deux sont peints avec une extrême finesse. Ajoutons que ce double portrait se

compose comme un tableau ; Thomas Godsalve est occupé à écrire ; le jeune homme — qui devint plus tard comptroller de la Monnaie — est assis derrière son père. Holbein, dont le talent avait une rare souplesse, a toujours pris soin de varier ses inventions. 11 aimait à être différent.

11 était naturel que Holbein, hôte de la maison de Chelsea, essayât le portrait de Thomas More. Il n'y manqua point. Dès 1527 il fit le dessin qui est à Windsor et peut-être aussi la peinture conservée à Londres dans la collection Huth ' ; mais nous devons déclarer que, pour les portraits de Thomas More, il importe de se montrer prudent. Si l’on en croyait les catalogues imprimés, Holbein aurait passé une partie de sa vie à reproduire les traits de son protecteur. Qu’une pro-

I . Dans ce portrait, qui ne serait pas sans finesse, mais qui semble avoir été maladroitement retouché, Thomas More est représenté en buste. H existe plusieurs copies de cette peinture, dont l’authenticité n’est point suffisamment éta blie. (Wornum ; i’ome accoimt of the li/e of Hans Holbein, p. 220.)

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testation soit permise. Autrefois, lorsqu’on se trouvait en présence de l’image d'un homme d'aspect vénérable, et si peu que la peinture rappelât la manière de Holbein, on en hiisait un Thomas More. 11 y en a partout, et combien ils sont différents les uns des autres I Nous avons au Louvre un de ces Thomas More de fantaisie. Certes le portrait est admirable, il est bien de Holbein, et nous aurons occasion d'en reparler; mais l'œuvre, caressée et douce, se rattache à la dernière manière du maître, et il est avéré que sir Thomas a été décapité en 1 5 ^ ^ : il avait alors cinquante-cinq ou cinquante-six ans, et, le portrait, où nous refusons de le reconnaître, est celui d’un vieillard, presque d un octogénaire. De plus, il n'est pas impossible de retrouver, soit à Windsor, soit ailleurs, et de la main même de Holbein, un tvpe authentique qui permette les comparaisons instructives. Or, le visage de Thomas More nous est parfaitement connu : le portrait du Louvre est un portrait mal nommé.

Nous arriverons à des conclusions pareilles en ce qui concerne la petite peinture du musée de Bruxelles fn" 19 du catalogue de 1877). L'œuvre est charmante, mais elle est française, dans la manière de Clouet. et elle est digne de lui ; le personnage est également un Français. Bruxelles ne possède point de portrait de Thomas More.

Mais Holbein ne pouvait se contenter d'avoir reproduit au crayon les traits du trésorier de l’Échiquier. Pendant son séjour à Chelsea, il avait été touché du sévère aspect de cette maison laborieuse, où l’on n’entendait que des paroles douces et sages, où grands et petits vivaient un livre à la main. Il a voulu grouper dans une vaste composition d’ensemble tous les membres de la lamille de Thomas More. De là le fameux dessin du mu.sée de Bâle.

L’œuvre est du plus saisi.ssant intérêt ; elle évoque le souvenir d'un monde austère qui ignorait encore à quelles tragédies il allait être mêlé, mais qui était prêt pour les grandes luttes. Le caractère de la composition est essentiellement intime. Au milieu d'une vaste pièce que décore, à gauche, un dressoir chargé de vaisselle, et qu'éclaire à droite une haute fenêtre dont les vitres en losange sont serties dans un réseau de plomb, siège, avec la gravité du magistrat, Thomas More, assis, les mains croisées dans les larges manches de sa robe. C est un homme d’environ cinquante ans, qui a gardé un certain air de jeunesse. A côté de lui, à gauche, est son père, John More ou le juge More, un vieillard a tournure sévère et qui bientôt allait mourir. De l'autre côté est l’héritier de la maison, debout, les veux fixés sur un livre ouvert. Autour de ces trois per.sonnages principaux se groupent, dans des attitudes variées, les trois filles de Thomas

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More, Margaret fmistress Roper), Cecilia et Elizabeth, la grande jeune fille qu’on voit debout et de profil devant le dressoir. Au second plan sont placées Anna Grisacria, qui n'a pas quinze ans, mais qui est déjà l épouse du fils de Thomas More, et une parente de la famille, Margaret Gigs, mariée à John Clemens. A droite, la femme du trésorier, Alicia Middleton, est agenouillée devant un escabeau et prie, pendant qu'un petit singe enchaîné joue auprès d’elle. Alicia n’était pas la mère des enlants que nous avons nommés : elle n’était entrée dans la maison qu’après leur naissance, sir Thomas s'étant marié deux fois. Enfin au dernier plan est le famuliis ou, comme le dit l’inscription qu’on lit sur le dessin, le « fou » de Thomas More, Henrv Patenson

Ainsi que nous venons de le faire remarquer, cet admirable croquis à la plume est chargé de quelques écritures. Au-dessous de la figure agenouillée d’Alicia Middleton, la femme de sir Thomas, on parvient à lire, en faisant un certain effort, trois mots allemands qui peuvent se traduire de la manière suivante : « Celle-là sera assise. » Certes, c’est là une indication précieuse; cette phrase nous dit bien que, dans la pensée de Holbein, le dessin de Bâle n'avait qu'un caractère provisoire, et que l'artiste se proposait d’y apporter des changements lors de l’exécution définitive. La vérité est que le croquis que nous avons sous les yeux est une étude d'ensemble, une sorte de scénario, le travail rapide, mais déjà superbe, d'un maître qui, appelé à réunir dans un vaste tableau tous les membres d'une môme famille, cherche dans quel ordre il doit arranger ses personnages, quelle attitude il doit donner à chacun d'eux. L’improvisation laisse une place au repentir. Holbein s’aperçoit que, dans la religieuse maison de Chelsea, il ne convient pas qu'une seule figure soit dévotement agenouillée. Pourquoi cette exception? Alicia Middleton sera donc assise lors de l'exécution du tableau projeté. Elle interrompra sa prière, elle se reliera mieux au groupe dont elle fait partie; et tous, également sérieux, simples et dignes, seront replacés dans la meme atmosphère morale.

Le dessin de Bâle porte d’autres inscriptions à la plume. Au-dessus ou au-dessous de chaque personnage, son nom est écrit, avec son âge. 11 y a là un

I . InJépenJammeni de cecroqais à la plume qui réunit tous les membres de la famille de Thomas .More, Holbein avait dessiné, à pan, sur de grandes feuilles de papier, les portraits de plusieurs d'entre eux. Ces crayon s sont conservés au château de Vindsor, dans la collection de la reine. On y reconnaît les personnages suivants ; le juge John More, sir Thomas More, son fils John, Anna Grisacria ou Cresacre, Elizabeth Dancey, seconde fille du chancelier, CeciliaouCicely qui était la plus jeune des sœurs, et Margaret Gigs, la parente qui devint mistress Clemens. Un autre portrait représente peut-être la fille aînée de Thomas More, Margaret Roper; mais le dessin porte un nom qui n'est pas le sein, et un doute reste permis, ün sait que les crayons de Holbein n’ont pas été mieux traités que ceux de Ciouet et des maîtres de son école. D'ingénieux amateurs se sont amusés parfois à baptiser les modèles; dans l'admirable série des dessins de Windsor, quelques inscriptions ont été reconnues inexactes.

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renseignement précieux. Comme on connaît, au moins pour deux ou trois des membres de la famille, l’époque de leur naissance, un calcul permet de dater approximativement le dessin. Il serait de 1529. Mais cette date, longtemps acceptée, est devenue plus que douteuse par suite de la découverte de documents qui prouvent quen 1)29, et même pendant les derniers mois de l’année précédente, Holbein était revenu à Bâle. Tout semble établir que le dessin a été lait d’après nature, c'est-à-dire à Chelsea. 11 doit donc avoir été exécuté en 1528 : les inscriptions qui rappellent les noms des personnages représentés et leur âge auraient été ajoutées après coup, et précisément en 1529, à Bâle, à titre de commentaire explicatif pour un ami qui s’intéressait à la famille de Thomas More, mais dont les souvenirs avaient besoin d’être rajeunis par quelques indications précises.

Cet ami, c’était Érasme. Il a eu sous les yeux le dessin de Holbein, et c'est Holbein lui-même qui le lui a montré. On le sait par une lettre que le philosophe, alors à Fridbourg, écrivait à Thomas More le 5 septembre i 09 • missive qu’il adressait presque en même temps à Margaret Roper, il dit que, grâce à Holbein, il a revu toute la famille aimée : Pictor Oîbeinus totam farniliant islam adeo féliciter expressam niihi representavit , ut si coram adfuissem non miilto plus fiierim risurus. Et, en effet, voir ce dessin, où l’accent particulier de chaque tête est exprimé par un trait si sommaire et cependant si décisif, n’est-ce pas pénétrer dans la maison du protecteur de Holbein et faire connaissance avec les personnages à la vie desquels sa vie fut pendant deux ans associée?

Cette composition, si magistralement tracée à la plume et montrée à Érasme en 1)29’ n'était qu'un projet, le rêve d’un tableau futur. On peut tenir pour certain que Holbein n'a pas exécuté tout de suite la grande peinture dont il avait indiqué sur le papier les lignes principales. S'il làut tout dire, on n'a pas la conviction absolue que le tableau ait jamais été fait ou du moins terminé par Holbein lui-même. Toutes sortes d'événements vinrent à la traverse. Au mois d août 1529, un incendie détruisit une partie de la maison de Chelsea, et, sir Thomas eut à pourvoir aux exigences d'une installation nouvelle : au mois d'octobre, il fut nommé lord chancelier, et cette haute fonction lui enleva tous ses loisirs, déjà fort diminués par les négociations qui précédèrent le traité de Cambrai. D’ailleurs, la mort, en emportant un des membres de la famille, vint rompre un des -anneaux de la chaîne dont la forte unité est symbolisée dans la composition de Holbein : le juge More, le père de sir Thomas, mourut en 1530.

Enfin, pour transformer le croquis provisoire en tableau définitif, il fallait un peintre, le peintre préféré de la maison, celui qui, avant longtemps vécu avec ses modèles, en connaissait si bien l'austérité ou la grâce. Or, pendant près de trois années. Holbein est absent.

11 existe cependant à Nostell-Priory, près de Wakefield, un grand tableau qui représente la tamille de Thomas More et qui — malgré quelques différences de détail — est inspiré par le dessin de Holbein. Nous ne connaissons malheureusement pas cette peinture, et ce que nous en dirons sera emprunté à Horace Walpole cl à Wornum. Parmi les variantes signalées, il en est une qu'il laut mentionner tout d’abord. Alicia Middleton n'est plus agenouillée comme dans le dessin de Bâle : elle est assise. L'intention du peintre a donc été réalisée. D'autres modifications doivent être notées. Elisabeth, la seconde fille de sir Thomas, et Margaret Clemens ont changé de place. Un personnage nouveau a été introduit dans la composition, le secrétaire Harrvs, qui se présente à l'entrée de l’appartemcni, un papier à la main. En outre, la ménagerie intime s'est augmentée dans le tableau de Nostell-Priory : indépendamment du petit singe, qui continue ses ébats près d'Alicia Middleton, elle s’est enrichie de deux chiens. Enfin certains détails ont été précisés : on peut lire les titres de quelques-uns des volumes que les personnages tiennent à la main. Ici c'est le Traité de Boëce, là les Epîtres de Sénèque, ce qui montre suffisamment que chez le lord-chancelier on ne se livrait pas tous les jours à des lectures d'une gaieté folle'.

Après avoir constaté les différences qui existent entre la peinture de Nostell- Priory et le dessin original, il faut dire deux choses : la première, c’est que ces modifications .seraient d'étranges hardiesses si elles venaient d’un simple copiste ; la seconde, c’est que rauthenticité du tableau n'est pas établie. "Walpole nous apprend que Georges Venue en doutait un peu; Wornum est plus affirmatif : il déclare que, dans l’ensemble, l'exécution manque de maîtrise; elle serait meme çà et là insipide et plate. Aussi l'auteur du livre qui nous sert de guide arrive-t-il à une conclusion grave. Le tableau de Nostell-Priorv pourrait avoir été commencé par Holbein; il n’a point été terminé par lui. Pour le portrait collectif des membres de la lamille de Thomas More, la prudence conseille donc de s’en tenir au dessin du musée de Bâle.

Ces conclusions nous paraissent sages. L’ancienne critique n’avait pas les yeux très fins, et en un temps qui n’est pas encore bien loin de nous, les Anglais,

1 . En 1 867, le lableau que nous venons de décrire et qui présente, avec le dessin original, de si curieuses dilTérences, appartenait à M. Cliarles Winn.

dont la sagacité est cependant si éveillée, attribuaient volontiers à Holbein tous les portraits du xvi' siècle. Cette méthode était inquiétante. A l'exposition de Manchester en 1857, a celle de Kensington en i8ô6, dans les résidences de la vieille noblesse, dans les châteaux royaux, et même à Hampton-Court, chez les petits amateurs et chez les grands, il y avait trop de Holbein. Les limites de la vraisemblance étaient dépassées. Il fallait faire un choix, il fallait éliminer peu a peu les œuvres douteuses. Voilà bientôt dix ou quinze ans que ce travail d'épuration est commencé ; il n'est point achevé encore , mais tout nous autorise à espérer qu il s'accomplira. La gloire de Holbein y est fort intéressée : le temps est venu de séparer l'ivraie du bon grain. La critique moderne, de plus en plus éclairée et sincère, n'hésitera point à avouer tout haut ses inquiétudes, à proclamer ses négations. Le ton alfirmatit ne messied pas à ceux qui parlent au nom de la vérité et de la justice.

Ai.GRÉ i'autorité apparente qui s’attache aux affirmations souvent répétées, il faut, en présence des documents nouveaux, modifier la chronologie des voyages de Holbein. On a cru longtemps, on croyait hier encore qu’il est revenu à Bâle en 1529. Cette date doit être rectifiée. C’est dans l’été de ! 528 que le maître a dû quitter l’Angleterre et faire une seconde apparition en Suisse. Ce lait semble démontré par la découverte d'un acte retrouvé par M. His dans les archives. Le 29 août 1^28, Holbein, associé à sa femme Elsbeth, achète à Bàle une maison qu’il paye trois cents llorins et qui, d’après le prix stipulé, ne paraît pas être bien grande. La vente est consentie par le drapier Eucharius Rieher. Les termes du contrat tel qu il est analysé par M. Woltmann, font connaître que le peintre assistait en personne à l’acte d acquisition. Nous croyons donc, avec les derniers historiens, que Holbein a reparu en Suisse, non en 1 ^29, mais en 1 528.

Ce retour n'a rien qui doive surprendre. En quittant Bâle en 1526, Holbein s'était certainement promis d'y revenir. Bien des raisons devaient en effet le ramener dans la ville où s’était écoulée sa jeunesse laborieuse. Parmi ces motifs d’attraction, il serait peut-être imprudent de tenir compte de ses tendresses pour Elsbeth Schmidt ; nous avons dit — et nous montrerons tout à l’heure par une image éloquente — combien peu elle était belle ; son amabilité est d'ailleurs suspecte, et il est certain que la veuve de Schuman n'a jamais représenté dans la vie de Holbein la part d’idéal à laquelle a droit tout galant homme.

11 faut donc chercher ailleurs les causes du retour de Holbein à Bâle ; elles doivent être de diverses sortes. Et comment ne pas se rappeler d’abord qu’il v avait laissé une grande œuvre inachevée, les peintures décoratives du Rathhaus? Il est pos.sible, au surplus, que Thomas More ait été bon prophète. Dans sa lettre à Érasme, il avait laissé paraître une crainte, celle que Holbein ne trouvât pas l’Angleterre aussi riche, aussi généreuse que son rêve le supposait. Cette appréhension s’était confirmée. Holbein, emprisonné dans un cercle intelligent. mais étroit, n’avait compté dans sa clientèle intime ni le roi, ni la reine, ni les grandes personnalités de la noblesse. Peut-être v eut-il de sa part un peu de désenchantement : il avait d’ailleurs à Bâle des amis qui lui étaient chers; enfin — car les petites causes s’ajoutent aux grandes — l'été de 1528 lut particulièrement malsain à Londres. Dès la fin de mai, le nombre des malades avait augmenté, et aussi le nombre des morts. Était-ce la peste ou seulement cette maladie dangereuse, cette fièvre mêlée d'assoupissements et de délires que les Anglais nommaient autrefois lhe sn’cating sickness ? Certains services publics lurent interrompus, et Henri VIII estima prudent de quitter Londres. Holbein vit de près les effets de cette maligne influence, car la fille aînée de Thomas More, Margaret Roper fut elle-même atteinte du mal dont Londres s'efiVayait. On ne peut rien affirmer, mais il n’est pas impossible que Holbein ait jugé le moment opportun pour revenir à Bâle.

Il n'y retrouva pas tous ses amis. Froben était mort en 152p. Érasme, un peu errant, allait se retirer à Fribourg; il y était peut-être déjà, car il cherchait le calme, et Bâle ne le lui promettait plus.

II faut dire en efîét que, si, en quittant Londres. Holbein avait cru pouvoir respirer en paix aux bords du Rhin, il s'était étrangement mépris. Le pays, si tranquille lors de son départ, s’agitait dans des disputes sans fin. Ces querelles venaient de loin ; elles avaient pour origine des dissentiments religieux, et le débat ne se renfermait pas toujours dans l’ordre abstrait des choses de la con-

science. Un souffle de tempête avait passé sur la Suisse. Le catholicisme, battu en brèche par l'idée nouvelle, se défendait avec énergie. La violence était à l’ordre du jour. Partout des sectes rivales et partout des batailles, non seulement entre les théologiens, mais entre les bourgeois et les paysans armés. Vis-à-vis des réformateurs et des anabaptistes de Zurich, on avait, dès le début, employé le moyen le plus persuasif, la mort. « Aimez-vous les uns les autres, » dit l'Évangile, Ce texte, qui semble clair, ayant été mal compris, Hottinger fut décapité à Lucerne. Le bailli Wirth et son jeune fils subirent à Baden le même supplice. Le ) janvier 1)2/, on s’empara de Félix Mantz, qui professait sur le baptême des opinions incorrectes ; on lui lia les bras et les jambes, et on le jeta dans la Limmat'. « Ce n’est rien, disaient les bonnes âmes : c’est un hérétique qui se noie. »

A Bâle, la lutte eut un caractère moins tragique. C’e.st surtout aux images que les partisans de la Réforme firent une guerre acharnée. Les paroles calmantes que Zwingli avait prononcées à Zurich ne furent point entendues. La ville n'avait pas été tout à fait tranquille en 1528; elle fut profondément troublée l'année suivante. Des bandes qu’on pourrait, sans leur manquer de respect, qualifier d’iconoclastes, parcouraient les rues et s’y livraient à de déplorables équipées. Faut-il croire ce que raconte Érasme dans une lettre adressée à Pirkheimer le 9 mai 1529? «( 11 n’est pas de statue, dit-il, qu’on lai.ssc debout ni dans les temples, ni dans les vestibules, ni sous les porches des églises, ni dans les monastères. » Et il ajoute qu’on brûle tout ce qui peut être brûlé, qu'on blanchit à la chaux les murailles peintes. Quidquid erai pictarum imaginum, calcea incrustura ohlitum est.

A cette déclaration d’un lettré, qui avait jugé prudent de quitter la ville, il faut apporter un correctif. Dans le paroxysme de leurs fureurs, les Bâlois conservaient une certaine critique : ils ne détruisaient que ce qu’ils voulaient détruire. Ils étaient sans pitié pour les images religieuses ; mais ils respectaient les œuvres inspirées par l’histoire ancienne ou par la fantai.sie. Il ne paraît pas que les peintures commencées par Holbein à l’hôtel de ville aient été un instant menacées. Le législateur Zaleucus n’était l'objet d'aucune animosité, et parmi les plus intraitables, nul n’aurait osé toucher au roi Sapor triomphant du Romain vaincu.

Toutefois Holbein laissa passer Forage. 11 n'est pas vraisemblable qu'au milieu du tumulte universel il ait pu se remettre tout de suite aux peintures

t. Victor Chauffour, Études sur les réformateurs du xvi' siècle Jean Elgi, Neues liistorisches

U'appcnbuch der Stadt Zurich (1860).

inachevées du Rathhaus ; il s'occupa de l'installation de sa maison nouvelle, et, les nobles travaux lui manquant, les beaux modèles lui faisant défaut, il peignit le portrait de ,sa femme.

Ce courage lui a porté bonheur. Le portrait d'Elsheth Schmidt et des deux enliints qui sont auprès d'elle est un des plus étonnants chefs-d'œuvre de Holbein.

La disgracieuse créature est assise et vue jusqu'aux genoux; la tête, un peu penchée en avant, est coiffée d'un bout d'étoffe qui en accuse rigoureusement la forme et qui, prolongé sur le front par un étroit bandeau de linge, dissimule absolument les cheveux. Les épaules sont nues, et la vaste échancrure de la robe laisse voir l'opulente poitrine d'une maritorne sur le retour. Les yeux échappent a toute tentative de description : Holbein seul a pu les peindre. Ils sont petits, bridés, flétris : le regard est morne et sans flamme. L intelligence semble somnolente, et pourtant le visage a une vague expression de tristesse. EIsbeth a deux enflints avec elle : l'un est un garçon de neuf ou dix ans, dont on ne voit que la tête et les épaules; c’est le fils du premier mari, Michel Schuman; l’autre

enfant, que la mère tient assis sur son genou, et dont le vêtement indistinct

ne suffirait pas à préciser le sexe, parait avoir dix-huit mois, deux ans peutêtre. On sait, par des documents bien incomplets encore, que Holbein a eu plusieurs enfants d'Elsbeth Schmidt ; mais il ne nous est pas possible de dire si le baby représenté dans le tableau est, comme on l'a cru, celui qui s’appelait

Philipp et que son père mit en apprentissage chez un orfèvre. Le actes de

l'état civil n’ayant pas été conservés à Bâle pendant la période qui suivit le mariage de Holbein, nous ne savons ni l’âge de ses enflints, ni même dans quel ordre ils vinrent au monde .

Le portrait de la femme du peintre se présente, d'ailleurs, dans des conditions incomplètes. Par des motifs qu'il est impossible de deviner, les figures ont jadis été découpées et appliquées sur un fond nouveau. Cette mutilation a .ajouté à l'embaiT.as de l'historien : la peinture portait un millésime, mais le quatrième chiffre ayant disparu, il n’en reste plus que trois : tja. Comment rétablir la date tronquée? Est-ce 1528 ou 1529? On a le choix, pusique les textes font défaut. Pour nous, nous serions disposé à croire, d'après le caractère de la peinture, que c’est la seconde date qui est la bonne. Lorsqu'on a étudié avec soin le Nicolas Krat:^er du Louvre, peint en 1528, on se persuade que le portrait d’Elsbeth Schmidt est postérieur à celui de l’astronome. L’exécution est beaucoup plus généreuse. Holbein a obéi à la loi commune : il est allé de la sécheresse à la largeur.

Et en e(fet, pour la manœuvre du pinceau, pour l’ampleur du modelé et la délicatesse de l'épiderme, ce portrait de la femme de Holbein est un des triomphes de la peinture au xvi' siècle. Le travail en est superbe ; la pâte est riche, onctueuse et fine, et le ton, réchauffé dans les ombres ou passant, dans les clairs, aux pâleurs blondes, reste un admirable exemple d’unité et de douceur. Je ne parle pas du caractère moral et en quelque sorte métaphysique de 1 œuvre. Ici Holbein s'est surpassé. 11 avoue, avec une touchante loyauté, que sa femme était peu avenante ; il dit aussi que, dans ce corps auquel manqua la grâce, il y avait une âme inquiète et comme en proie à des soucis inconnus.

11 est remarquable que nous ne possédions de Holbein aucun portrait daté de 1529. L année, nous l'avons dit, fut fort agitée à Bâle, et les honnêtes gens du pays avaient sans doute remis à des temps plus calmes le soin de se faire peindre par le maître habile dont ils auraient voulu fêter le retour. Parmi les familles riches, plusieurs avaient quitté la ville, et nous croyons que Meïer luimême était absent. C’est par suite de ces circonstances que Holbein peignit le portrait de sa femme, qu’il alla faire une courte vi.site à Erasme, réfugié à Fribourg, et enfin qu'il prit la résolution de terminer les peintures de Rathhaus.

Ce travail paraît l'avoir occupé pendant l’année i))o : du 6 juillet au 18 novembre, il reçut en divers payements une somme de soixante-douze florins pour la décoration des parois de la troisième muraille de la salle du Conseil. Nous avons déjà parlé de ces peintures, et il n’v a pas lieu d'y revenir. Il faut croire que Holbein avait d’autres ressources que celles qu’il devait à la générosité de la caisse municipale. L’instinct de la propriété grandissait en lui. Le 28 mars il achète encore une petite maison; mais il ne solde pas

comptant le prix de son acquisition, et le surlendemain il stipule avec son vendeur les échéances de son payement.

Les magistrats de Bâle aimaient, d’ailleurs, à utiliser le talent de Holbein ; mais à quelles besognes ils employaient ce noble pinceau, les comptes sont là pour le dire. Le y octobre i)^i, l’auteur de tant de chefs-d'œuvre reçoit quatorze florins pour avoir enluminé Fhorloge ou l’entourage de l'horloge de l'une des tours de la ville, la tour du Rhin. Inutile de dire que ces peintures, exposées aux brutalités des saisons mauvaises, ne furent pas longtemps conservées.

Elle dut aussi disparaître bientôt cette Danse de paysans que Holbein peignit sur la façade d'une maison de l'Eisengasse, qui fut désormais désignée à Bâle sous le nom de Haus :^um Tan-^. Cette peinture, c'est la Chorcam riisticam dont il est question dans un livre de 15 -y et qui ne nous est plus connue

aujourd'hui que par une étude au lavis placée au musée de la ville. L’œuvre avait évidemment de l’importance; elle mettait en scène une ronde de paysans se trémoussant avec une gaieté un peu caricaturale. Nous ignorons d’ailleurs à quelle date cette décoration fut exécutée.

Pendant son second séjour à Bàle, Holbein, qui avait toujours le crayon ou la plume à la main, a dû dessiner beaucoup. Bien que les circonstances

fussent peu favorables pour le succès des inventions purement décoratives, il a certainement à cette époque Iburni des modèles aux peintres verriers, aux armuriers, aux orfèvres. Parmi les croquis, tous intéressants et précieux , que conserve le musée, il en est peu qui soient datés. Le millésime ip9 se lit toutefois sur un dessin d'une fantaisie charmante qui représente un fourreau de poignard. Ce croquis est exécuté à la plume et au lavis, et il montre bien à quel point le maître était habile à combiner les arabesques et à les approprier à la forme qu'il voulait décorer.

Quelle surprise, quel enchantement n'éprouve-t-on pas à examiner l'im après I autre les dessins du musée de Bàle ! Holbein a touché à tout, et a eu tous les caprices heureux. Tantôt, préoccupé de l ornementation architecturale, il s’amuse à exécuter au lavis l’esquisse d'une fenêtre imaginaire dans le style de la Renaissance. ou la fiiçade d'une maison qu’il enrichit d'une statue de Charlemagne ; tantôt il improvise un Combat de lansquenets, mêlée furieuse où il montre que son talent sait se jouer dans les compositions compliquées ; une autre lois, il achève un dessin qui doit servir de patron pour la décoration des volets de

l'orgue de la cathédrale. C'était là une œuvre considérable. Le dessin, divisé en deux compartiments, se découpe en raison de la forme des panneaux que Holbein voulait embellir de ses pieuses inventions. Sur l'un des volets on reconnaît sainte Hélène portant la croix miraculeusement retrouvée et l’empereur Henri II debout près de l'abside de l'église qu'il avait enrichie ; sur l'autre volet, l'évêque saint Pantale, la mitre sur la tête, la crosse épiscopale à la main, fait face à la Vierge tenant entre ses bras l’enfant Jésus, qui se suspend au cou de sa mère avec un mouvement d’une tendresse charmante. On sait que le projet de décoration des volets de l'orgue de la cathédrale fut exécuté ; mais la peinture , conservée dans le vestibule du musée de Bâle, est dans un tel état de détérioration qu'il est impossible d'v retrouver le pinceau du maître.

Dans d'autres compositions.

Holbein se souvient des travaux de sa jeunesse ; il cherche, il combine les moyens les plus variés, les plus ingénieux pour entourer de ligures élégantes ou rares le blason d'une famille aristocratique , et. bien que la mode en soit un peu passée, il revient aux représentations religieuses, il glorifie les saints, les saintes, les martyrs. Il pense de nouveau à l’histoire du Christ; il dessine, dans un encadrement architectural, ici la Vierge et sainte Anne portant le petit Jésus, là le crucifié expirant pendant que sa mère et saint Jean se lamentent au pied de la croix. Ces deux dessins, d’un aspect assez rude, sont tout à lait dans la manière primitive. Ils étaient destinés à servir de modèles aux peintres verriers. Telle était aussi la destination de l’esquisse au lavis qui représente saint Pantale, premier évêque de Baie, tenant la palme de martyre.

Il est inutile, sans doute, de faire observer que tous ces dessins ne sont ni de la même date, ni du même style. Ainsi V Archcinge saint Michel est une noble figure qu'illumine un rayon de l'art italien. Le grand justicier tient de la main gauche une balance : dans run des plateaux est le petit Jésus, dans l'autre une partie du corps de Satan, car le monstre n'a pu y entrer tout entier,

fiCUSSON TEXU TAR DES LANSQUENETS (Dessin du musée de Bile.)

et 1 on voit se dresser dans l'air des spirales de sa queue de dragon. De la main droite, 1 archange agite une formidable épée. L'intention décorative est un peu compliquée, mais l'allure est vigoureuse. On se rappelle comment le dessin de Holbein a été jugé : « Aussi calme, aussi beau, aussi noble que le saint Michel de Raphaël, ce bel ange se trouve avoir le plus grand style des plus grands maîtres'. »

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