DE BACH ET DE HAENDEL
Je vais scandaliser bien des gens. A mes yeux, r exécution des ouvrages de Haendel et de Bach est une chimère; il ne peut y avoir dans ce genre que des tentatives plus ou moins curieuses, des tentatives faites pour la joie des érudits et des rats de bibliothèque, mais de là à la réalisation de l'œuvre rêvée par l'auteur, il y a loin.
Figurez-vous un chef d'orchestre ouvrant une partition de Haendel avec l'intention de la faire exécuter. L'impression qu'il éprouve est un peu celle d'un monsieur qui chercherait à s'installer
avec sa famille dans un vieux manoir inhabité depuis des siècles. De prime abord se dresse devant lui, comme un porche roman, une ouverture abrupte. Dans cette musique tout diffère de ce qu'on voit ordinairement.
Pas de nuances, pas de coups d'archet; l'indication des mouvements est énigmatique ou fait défaut. La basse est chiffrée : du premier regard on voit qu'il faudra restaurer, reconstruire. Dans quelle mesure. Dans quel sens? Chacun a ses idées là-dessus. De traditions, point. L'Angleterre, qui seule pouvait les conserver, les a perdues. Disons-le, là est l'attrait de ces exécutions pour les natures primesautières. Les Bourgault-Ducoudray, les Lamoureux n'y mettraient pas tant d'ardeur, sans la nécessité où ils se trouvent de collaborer au chef-d'œuvre sans le plaisir d'en être un peu l'auteur.
Cette ardeur, il faut la communiquer aux exécutants, difficulté terrible, insurmontable même. L'école des instruments a changé et progressé dans une énorme proportion. Les
ORATOniOS DE BACH ET DE HAENDEL. 101
jeunes gens de nos orchestres sont tous virtuoses et regardent comme aisé ce qui semblait impossible autrefois. Cette musique écrite en grosses notes, où manquent les délicatesses de l'instrumentation moderne, les ennuie au delà de toute expression. Ce n'est pas de leur part frivolité ou indifférence pour l'art ; c'est la répugnance instinctive qu'éprouve toujours une nature raffinée pour un travail lourd et grossier. Ces oeuvres sont essentiellement vocales, parce que l'art symphonique n'existait pas quand elles sont nées. Aussi, comme renaissance de la musique vocale, sont-elles hautement précieuses, et les choristes les aiment-elles autant que les instrumentistes les craignent. Mais à côté des chœurs, il y aies airs ! Ne vous étonnez pas de ce point d'exclamation. Pour obéir aux exigences des chanteurs et du public de son temps, Haendel n'a presque jamais écrit, et c'est grand dommage, de duos, trios et morceaux d'ensemble. Les airs succèdent aux airs, dans ses oratorios, avec une monotonie désespérante.
11 y a là des trésors de mélodie et de grand style, mais il y a aussi des torrents de roulades horriblement démodées, et des longueurs fastidieuses. En outre, tous ces airs, ou presque tous, se terminent de la même façon, par une formule ampoulée, emphatique, s'appliquant à tous les morceaux et à toutes les situations. Nombre de gens trouvent cela « magnifique » : grand bien leur fasse !... Ajoutez à cela de grosses ritournelles, où les violons se démènent lourdement.
Ouvrons maintenant une partition de Sébastien Bach : de bien autres surprises nous attendent. C'est tout un monde nouveau, peuplé d'une faune et d'une flore inconnues. La flore, ce sont les harmonies bizarres et les mélodies d'une nature tout exceptionnelle, éveillant dans l'imagination une sensation. analogue à celle que fait éprouver la vue d'un tableau de Memling ou d'une gravure d'Albert Durer. La faune, ce sont les instruments.
Dans Haendel, nous n'avions affaire qu'à des