scène, Brûnnhilde devient littéralement gigantesque
Il n'a pas été possible de réaliser à la lettre, dans la mise en scène, le programme de l'auteur : Brûnnhilde ne saute pas sur son cheval et ne se précipite pas dans le bûcher dont les flammes dévorent le corps de Siegfried. Bien d'autres détails ont dû être modifiés.
Du haut du dernier acte du Crépuscule des Dieux j Fœuvre entière apparaît dans son im* mensité presque surnaturelle, comme la chaîne des Alpes vue du sommet du Mont-Blanc.
Quelques mots des interprètes. Il serait fastidieux d'en faire un dénombrement complet, car il n'y a pas moins de quarante-six rôles dont les moindres sont remplis par des artistes de talent. Au premier rang se placent M. Schlosser, de Munich, qui a fait du nain Mime une création des plus originales ; madame Materna, de Vienne, qui porte sans faiblir le poids écrasant du rôle de Brûnnhilde. A quelque épreuve qu*elle soit soumise, la riche étoffe de sa voix ne se déchire
L'ANINEAU DU NIEBELUNG. 95
jamais; c'est un organe splendide mis au service d'un grand talent.
Les deux forts ténors chargés des rôles de Siegmund et de Siegfried sont aussi agréables à voir que désagréables à entendre; ils représentent admirablement le personnage de leur rôle, mais la voix leur fait complètement défaut. Le premier est M. Niemann, qui a chanté le Tannhaûser à Paris; le temps a dévoré ses notes élevées, et il lui est impossible de chanter piano et legato. Il gâte la seule mélodie vraiment vocale qui soit dans tout l'ouvrage et qui lui est malheureusement confiée. Le second, M. Unger, est encore plus insuffisant. Je voudrais voir ici \q^ gens qui se plaignent des ténors de notre Opéra de Paris. Il est juste d'ajouter que nul de nos ténors n'est aussi bon comédien que MM. Niemann et Unger.
M. Betz, le premier baryton de rAUemagne, remplit le rôle de Wotan. Admirable chanteur, il est médiocre comédien. Les chanteurs vraiment dignes de ce nom sont rares en Allemagne
et sont d'autant plus précieux. Le plus grand nombre de ceux qui prennent part à l'exécution de V Anneau du Niebelung crient au lieu de chanter.
Indépendamment de la construction de la salle et du placement de l'orchestre, le théâtre de Bayreuth diffère des autres par plus d'un côté. La rampe, dissimulée avec habileté, est tout à fait invisible ; elle est le plus souvent baissée et les acteurs ne s'en approchent presque jamais. Ils restent d'habitude au second plan; comme ils sont vivement éclairés du cintre et des coulisses, et que la salle est plongée dans l'ombre, ils attirent suffisamment le regard. Il n'y a pas de trou pour le souffleur; les souffleurs se tiennent dans la coulisse ou se cachent derrière les décors. La vapeur joue un grand rôle dans les effets de mise en scène; des torrents de vapeur blanche sim.ulent les nuages; éclairés en rouge, ils se changent en nappes de feu.
L'orchestre invisible réalise un progrès incontestable qui sera, dans un temps donné, appliqué
à tous les théâtres lyriques, avec les perfectionnements que le temps apportera. A Bayreuth, il y a une trop grande déperdition des forces musicales. Bien des détails intéressants restent enfouis dans la caverne où gronde l'orcheslre, logé à l'instar du géant Fafner; mais il est certain que cette disposition ajoute beaucoup à l'illusion scénique.
A l'issue de la première représentation de sa Tétralogie, Richard Wagner a fait un discours ou il a dit en substance : la France a un art, l'Italie a un art; si vous secondez mes efforts, V Allemagne aura enfin un art. Ce mot n'a pas été du goût de tout le monde, mais, depuis longtemps, ses admirateurs savent que sa maladresse égale son talent, et n'attachent aucune importance à ses propos. Si je rapportais ceux qu'il a tenus sur un haut personnage de la cour impériale, il y aurait, entre la France et l'Allemagne, échange de notes diplomatiques.
Il se défend, du reste, d'avoir jamais songé à insulter la France : qu'a-t-il donc voulu faire?
1»8 HAKMOiNIK tT MÉLODIE.
C'est ce que personne, pas même lui, ne saura jamais. Le représenter comme un ennemi acharné de notre pays est tout simplement absurde; il ne hait que les gens qui n'aiment pas la musique. Ceux-là sont dans leur droit, mais ils deviennent incompréhensibles quand ils croient devoir représenter comme un monstre altéré de sang l'auteur d'oeuvres qu'ils détestent. La ivagnéromanie est un ridicule excusable; la ivagnérophobie est une maladie.