‹ Harmonie et mélodieChapitre 28 sur 29 · CRITIQUE MUSICAL AU JOURNAL (( L UNIVERS · texte numérisé non relu

CRITIQUE MUSICAL AU JOURNAL (( L UNIVERS

Monsieur,

Vous me prenez à partie dans votre article du 28 août, sans me nommer, du reste, mais en me désignant assez clairement, puisque vous citez plusieurs phrases de mes articles.

Vous voulez prouver que « notre jeune école française perd toute inspiration native en cherchant, au delà du Rhin, la vraie musique dramatique qui n'existe aujourd'hui qu'en deçà, et que le vent wagnérien tend, sur notre propre

sol, à dessécher, à brûler, à ravager tout comme le phylloxéra du nouveau monde anéantit les plus généreuses vignes de la vieille Europe », suivant V affirmation doctrinale du Ménestrel, que vous louez de son courage. Grand courage, en effet ! Notre jeune école française, qui n'a plus le Théâtre-Lyrique, à qui l'accès du grand Opéra est fermé etàquil'Opéra-Gomique donne, la maigre compensation que l'on sait, se meurt d'inanition; on la calomnie pour l'achever. J'ai répondu au Ménestrel , quand il a lancé cette courageuse et doctrinale affirmation, et le Ménestrel a eu le bon goût et la courtoisie d'insérer ma lettre dans laquelle je demandais à quel ouvrage, représenté depuis quelques années, pouvaient s'appliquer les affirmations de l'auteur de l'article. Il n'a pas été possible d'en trouver un seul.

Vous reprenez cette affirmation et vous la prouvez en disant :

Que je crie plus haut que tout autre : Place aux jeunes !

Que j'ai loué Liszt d'avoir osé ce que n'avaient

osé ni Weber, ni Mendelssohn, ni Schubert, ni Schumann; '

Que j'ai dit et soutenu « par des arguments essentiellement personnels, autant qu'inédits, que la musique est le plus jeune des arts ».

C'est bien simple, je crie : Place aux jeunes! j'ai constaté que Liszt avait introduit dans l'art des formes nouvelles, et j'ai dit que la musique éttiit le plus jeune des arts : donc la jeune école est dans une voie déplorable, et le vent wagnérien l'a desséchée. Il n'y a rien à répondre à cela.

C'est le raisonnement d'un homme à qui l'on demandait s'il avait vu un de ses camarades portant des coups à un autre :

« Si je l'ai vu ! à preuve qu'il y avait un cheval dans la cour. »

Je ne chercherai donc pas à répondre à des arguments qui s'évanouissent quand on les touche, mais je répondrai à vos citations, qui prennent sous votre plume un certain air d'accusation.

En premier lieu, je ne me souviens pas d'avoir crié plus haut que tout le monde : « Place aux jeunes î » J'estime qu'à se plaindre, on risque plus d'ennuyer les gens que de les convaincre. Mais on ne peut cependant assister à l'écrasement systématique de l'école française sans protester, et, si je l'ai fait, je n'ai fait que mon devoir. Ce n'est pas moi non plus qui ai jamais favorisé l'invasion étrangère en disant que l'art n'a pas de patrie; j'ai montré au contraire l'Allemagne et l'Italie favorisant leurs compositeurs avant tout et j'ai témoigné hautement mes regrets que la France ne suivît pasleur exemple. Mes articles sont là qui en font foi, et, puisque vous leur faites l'honneur de les consulter, c'est à eux que je vous renvoie.

En second lieu, j'ai parlé avec éloge des compositions de Liszt et je l'ai loué surtout d'avoir émancipé la musique symphonique en la faisant sortir du dilemme Symphonie-Ouverture, dans lequel elle semblait à tout jamais enfermée. C'est une justice que je lui devais, et que je lui ai

rendue. Je m'étonne, je l'avoue, de voir, dans un article consacré à la louange de Mozart en tant qu'artiste chrétien, si peu de bon vouloir pour Liszt, chanoine et auteur de plusieurs messes, de l'oratorio Christus et de Sainte Elisabeth, Il est vrai que votre article fait la guerre au germanisme et semble oublier complètement que Mozart était Allemand et détestait les Français, qui n'avaient pas su l'apprécier.

Tant il est vrai que dans toutes ces polémiques où l'on fait intervenir des questions étrangères à Fart, froissements d'amour-propre national et divergences d'opinion, il n'y a au fond qu'une chose : la guerre de la musique contre la musique, la guerre des Philistins contre l'art !

Il faut avouer qu'elle est menée, cette guerre, avec une prodigieuse habileté. Elle a d'abord pour principe de ne se préoccuper des faits en aucune manière. Tel compositeur aura beau être acclamé par le public, voir ses œuvres devenues populaires et bissées à chaque audition, on n'en écrira pas moins que ses œuvres

sont trop savantes pour le public, qui n'y comprend rien. Tel autre aura passé sa vie à vénérer les œuvres de Mozart et de Beethoven, à les interpréter lui-même, qui sera désigné comme professant le mépris des maîtres et l'adoration exclusive de la « musique de l'avenir ».

Désigné? — Non. On est plus habile. On établit à dessein des confusions. C'est ainsi qu'après m'avoir appelé «jeune maître », vous dites plus loin : « Et nos « jeunes maîtres » de s'incliner aussi naïvement, aussi humblement que des apôtres, recevant mission d'aller et d'enseigner par le monde la bonne nouvelle wagnérienne ! )>

Vous n'avez pas dit que je suis un apôtre de la religion wagnérienne, et tout le monde le croit. Le tour est joué.

Vous auriez pu dédaigner les subterfuges et vous emparer d'une phrase dans laquelle j'ai dit, en parlant de Richard Wagner, que je serais toujours franchement au nombre de ses admirateurs; vous trouverez cette phrase dans un

article qne j'ai écrit l'année dernière, à pareille époque, à propos du festival de Birmingham. Mais vous ne trouverez ni là ni ailleurs rien qui vous autorise à faire de moi un humble apôtre de la religion de Bayreuth ; vous trouverez même tout le contraire.

Ce ne serait pas assez de dénier aux compositeurs contemporains leur admiration pour les maîtres ; les Philistins confisquent les maîtres à leur profit. Là est la suprême habileté. On prend des génies incontestés, Mozart, Beethoven, on leur dresse des autels bien inutiles, et on se fait ainsi à peu de frais une réputation de gens de goût et d'un jugement sûr : cela ne suffit pas, il faut aussi avoir Fair de protéger l'école française, et on appelle à son aide Boïeldieu, Hérold et Auber : puis on frappe d'estoc et de taille sur tout ce qui en France, depuis dix ans et plus, a fait autre chose que de l'opérette. C'est ainsi qu'on travaille gaiement à la destruction de récole française et qu'on fait le jeu de l'ennemi, pour qui l'on affiche une patriotique aversion.

Croit-on combattre l'invasion étrangère avec des paroles? Il est puéril de venir dire que la Tétralogie de V Anneau du Niebelung a échoué, alors qu'elle a eu tant de succès qu'on la joue maintenant dans toute l'Allemagne. Un succès comme \e Faust, de Gounod, vaudrait mieux pour la France que toutes les déclamations du monde.

Je viens à votre troisième citation, qui a si peu de rapport avec toutes ces questions. Ici, je dois vous citer vous-même :

« En traitant de l'harmonie et de la mélodie, le même « jeune maître », qui fut pourtant organiste {!!!), crut avoir découvert, et soutint par des arguments essentiellement persoanels, autant qu'inédits, que « la musique est le plus jeune des arts ». Thèse nouvelle s'il en fut, à laquelle ne manquent point l'apparence paradoxale, l'allure spécieuse qui lui permettront de faire son chemin dans les pays d'outre-Rhin. »

(( Qui fut pourtant organiste » est un pur chef-d'œuvre que je recommande aux amateurs da la vieille gaieté française. Mais il ne suffit pas

de dire que j'ai été organiste pour prouver que j*ai tort; c'est toujours le procédé du cheval dans la cour, dont j'ai parlé plus haut. Il ne suffit pas non plus que ma thèse ait V apparence paradoxale et V allure spécieuse qui plaît, à ce qu'il paraît, de l'autre côté du Rhin, pour ne mériter aucune discussion, surtout quand je l'ai soutenue — c'est vous qui le dites — par des arguments personnels autant qu'inédits. De pareils arguments valent bien, il me semble, une réfutation. J'attends donc que vous me prouviez, à moi qui fus organiste, qu'on jouait de l'orgue du temps d'Homère et que Phidias avait pour ami intime un compositeur de la force de Beethoven.

Brisons là. Je suis tout à fait de votre avis quand vous dites que l'œuvre de Mozart est incomparable, et j'ajouterai qu'il est peut-être heureux pour le grand maître qu'il soit mort. Qui peut savoir ce que l'on dirait de son œuvre, s'il vivait encore ?

« Ce n'esl pas moi qui ai changé », disais-je en commençant ce livre, c< c'est la situation ».

Quelques mots encore sur cette idée.

La situation à laquelle il était fait allusion n'a pas cessé de se modifier.

On pouvait dire, en 1876 : « La wagnéromanie est un ridicule excusable, la wagnérophobie est une maladie. » Aujourd'hui, il faudrait retourner la proposition. La wagnérophobie a perdu beaucoup de sa virulence ; et la wagnéromanie s'est développée -— en France du moins — de la façon la plus inquiétante.

Une lettre comme celle qu'on vient de lire n'aurait plus de raison d'être. Ceux qu'on accusait, en 4880, d'être trop wagnériens, sont accusés maintenant de ne pas l'être assez. On

pouvait croire alors qu'il n'y avait, au fond de ces polémiques, que l'éternelle querelle des Philistins contre les artistes; on est bien forcé de reconnaître maintenant que cette guerre a d'autres causes.

Le Philistin, à notre époque, ne veut plus être Philistin; le bourgeois s'est fait artiste. Il ne se contente pas d'aimer l'art, de le protéger ; il faut qu'il le dirige. Avec quelle clairvoyance et quelle compétence, c'est ce qu'il est facile d'imaginer.

Cette passion folle du bourgeois pour l'art, comparable à celle qui prendrait subitement à un poisson pourunepomme,a eu pour premier résultat l'amour du bibelot et du bric-à-brac, la fureur de l'ancien, de l'exotique, le goût du bizarre substitué à celui du beau.

Le bourgeois, persécuté par l'idée d'avoir un mobilier « artistique », ne s'inquiète pas de beaux et bons meubles solidement construits, aux lignes pures, bien appropriés à leur destination, se faisant valoir mutuellement, et cons-

tituant un ensemble par une belle unité de style. 11 lui faut des choses quelconques, mais extravagantes, incommodes, de tous les temps et de tous les pays, étranges et disparates avant tout. On garnit des lits avec des chasubles, des murs avec des bassinoires; on range de la vaisselle dans des couchettes du xv' siècle; on éclaire des boudoirs avec des lampes prises dans des sanctuaires de l'Orient; on se perche sur des sièges en bois grands comme la main, hauts sur pattes, dont les sculptures vous entrent dans le dos; et l'on s'imagine de bonne foi être artiste, parce qu'on n'a pas le sens commun.

Le public, quand il est naïf et sincère, n'aime que l'art de son temps et de son pays, par la raison bien simple qu'il n'en saurait comprendre d'autre. Le goût de l'art ancien, de l'art exotique, sont des goûts d'érudit et de raffiné, et c'est pour paraître érudit et raffiné que le gros public s'est mis à s'empêtrer dans l'antique et dans l'exotique.

Ce faux goût de l'exotique et du bizarre a pénétré dans le domaine musical ; de là, l'enthousiasme d'un certain public de Paris et de la province pour des œuvres auxquelles il ne comprend rien.

Mais ce n'est pas cela qui fait les adeptes et les prosélytes fanatiques. Il y a autre chose; ici la question devient terriblement déhcate.

Nombre de gens, à notre époque, sont travaillés par une singulière agitation intérieure. Cet état d'esprit qui a reçu des médecins, quand il s'exagère, le nom de manie ambitieuse^ est caractérisé par un désir incessant de réformer la société en tout ou en partie. 11 n'est pas question ici, bien entendu, des hommes de génie, réformateurs par nature, ni des hommes ayant fait de certaines questions spéciales une étude profonde et ayant l'autorité nécessaire pour les traiter. Il s'agit de cette foule de gens qui, sans compétence, parfois même sans instruction, font des discours et écrivent des brochures sur des questions graves, dont ils ne connaissent

pas le premier mot. L'un écrira une lettre à un journaliste pour lui soumettre un projet de niveler la terre sur ses quatre faces et de canaliser tous les fleuves du monde entier; un autre adressera à l'Académie de médecine un travail où il sera question de F esprit éthéré du feu qui est le pôle actif de Voxygène et mille autres choses semblables. Gela court les rues. Cet état d'esprit existe dans le domaine de la politique, de la science et de l'art; après nous avoir donné les anarchistes et les impressionnistes, il nous donne les wagnériens actuels, aussi turbulents, aussi tyranniques, aussi extravagants que les autres. En se posant, fort habilement, en réformateur, Richard Wagner a attiré à lui tout ce qui, dans cette troupe d'agités, est disposé à se grouper sur le terrain poétique et musical.

Prise en sens inverse, ou, pour employer le langage algébrique, affectée d'un signe contraire, cette manie donne l'horreur de toute innovation, la préoccupation constante de « sau-

ver » la société, la passion ridicule pour les vieilles formules et les banalités en art, la wagnérophobie en musique.

Je crois, en toute humilité, qu'on ne saurait trop se garder de ces exagérations, quand on tient à l'intégrité de sa santé intellectuelle.

Je crois que l'art est fait pour orner et fortifier l'esprit, non pour le dépraver et l'affaiblir. Ses émotions doivent être saines, son délire sacré doit élever l'âme, non l'égarer.

Il y a plus. Toute idée d'esthétique mise à part, je crois qu'il pourrait y avoir danger à développer outre mesure, en France, le goût de îa musique allemande.

Écoutez ce que disait, en 1864, Victor Hugo, avec l'intuition du génie et sans aucune arrièrepensée :

« La musique est le verbe de l'Allemagne... Le chant est pour l'Allemagne une respiration. C'est par le chant qu'elle respire, et conspire. La note étant la syllabe d'une sorte de vague langue universelle, la grande communication de

rAUemagne avec le genre humain se fait par l'harmonie, admirable commencement d'unité. C'est par le nuage que les pluies qui fécondent la terre sortent de la mer; c'est par la musique que ces idées qui pénètrent les âmes sortent de l'Allemagne ^ »

Ainsi, ce que nous apporte la musique allemande, ce n'est pas seulement de la musique ; ce sont les idées allemandes, c'est l'âme allemande.

Rien de mieux, quand cette âme était celle de Schiller, quand la lyre du grand poète et celle de Beethoven, s'unissant dans un hymne immortel, nous chantaient la liberté, l'amour universel et la fraternité des peuples.

En est-il de même aujourd'hui?

« Honorez vos maîtres allemands ! Protégez vos ouvriers ! Dispersez en fumée le saint empire romain, et qu'immuable nous reste le saint art allemand! »

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