HA&MOmES
}'étoîs encore riche , je domierois tou^s mes possessions pour un verre d'eau.
O étrange revers du sort ! Tai eu pour esclaves des noirs de toutes les contrées de TAfrique : d'un sourire je les comblois de joie^ d'un coup d'œil je les faisois trembler. Ici , les noirs sont tout-puissans ; ce sont eux qui forment la garde de l'empereur ; ils rempHssem les premières charges de sa cour; Empsael, qui en est le premier ministre^ est noir, et Tempereiff lui-même est mulâtre. Empsael^ le plus eruel ennemi des chrétiens, est mon maître ! et moi, de rillustre famille des Oxorio , ces anciens coniquérans de l'Amérique , je suis l'esclave d'un nègre, obligé de porter des pierres pour élever les murs de la prison où il me renferme, et de mourir de soif au pied de sa maison de plaisance !
* O mort ! viens finir mes maux. Qu'est-ce après tout que la vie? Une suite de Besoins sans cesse renaissans; de combats contre la nature, contre ses semblables, contre soi-même; un équilibre qu'on est toujours sur le point de perdre; une petite flamme agitée de tous les vents , et qu'il faut renouveler chaque jour. Laissons £stire la nature, mourons; la mort n*est que le repos delà vie.
Mais une vie immortelle commence après la
DE ti KlTITACi 449
mon. Une mauvaise pensée , un murmure^ une simple omission^ y sont punis par des tourmens horribles et éternek ! Quel effroyable abîme est ouvert sous mes pas! Et je suis ici ^ sans aucun * secours de ma religion ^ dans une terre impie I Comment me présenter^ sans être purifié^ de-* Tant celui aux yeux duquel le juste même n'est pas pur ? Oh I que l'emistence est pour l'homme un funeste présent , puisqu'il a à redouter la mort infiniment plus que la vie I Que d'hommes sont précipités à chaque instant dans les enfers^ par cela seul^ue ma religion leur est inconnue! Mais que dis-je d'hommes précipités dans les enfers ? Ainsi ma religion^ dont j'ai effrayé des malheureux dans les jouts de ma tyrannie , m'épouvante , à mon tour , dans ceux de ma détresse. O Dieu! je reconnois là ta justice ; et î'implore ta clémence; pardonne-moi les maux que j'ai faits en ton nom. Les hommes n ont jamais compté au nombre des crimes les ipjures que les nations font à l'humanité , ni les impôts qui font tant de misérables , ni les conquêtes dont ils prennent leur part , ni la guerre qu'ils environnent de gloire , ni l'esclavage dont l'ambition sanctionne les traites. Us ne poursuivent que les foiblesses des malheureux , et ils flattent les forfaits des rois qui font les malheurs du monde. Mais il est d'humble& 3. 29
vertus qui sont grandes devant Dieu ! Si la faute la plus légère est punie par la justice , la moindre bonne action n'échappera pas à ta bonté. S'il a menacé de l'enfer le riche dnr^ qui voit d'un œil sec les maux de son semblable y il a promis au pauvre sensible une part dans le bonheur ^ pour prix d'un verre d'eau. U ne laissera pas sans récompense les services de mou ancien serviteur. Almiri 1 tu es peutêtre en ce moment la victime de quelque bête féroce ou d'un barbare commandeur ! Je veux partager tes dangers et mourir avec toi. Mais le voici ; il accourt comme s'il étoit poursuivi par un tigre ! ( // se lève pour aller au^einuU d' Almiri, mais il retombe en disant : ) O mort I viens finir mes maux.
ALMIRI.
OÙ alliezrvous^ mon père ?
DOM OZORIO.
A ton secours y mon fils.
ALMIRI*
Je n'en ai pas besoin. Buvez : cette eaïf est fraîche comme si elle descendait de FAtlas; cependant elle sort du milieu des sables brûians y près de la mer.
'^ , DE LA lïATURE. 45 1
DOH OZORlOl'
O Providence ! Ah ! cette eau doit être excellente !
ALMIKI.
Je n'en sais rien.
DOM OZORIO.
Tu n'en as donc pas goûté?
AliMIRI.
Comment en aurois-)e goûté pendant que vous mouriez de soif?
DOM OZOBIO.
Tu boiras donc avant moi ?
ALMIRI.
Oh ! non.
DOM OZORIO.
Bois^ te dis-je.
ALMIRI*
Vous me désespérez. Buvez, mon mattre.
(^DomOzorio prend la calebasse et boit) J*aî trouvé au-dessus de la source un caroubier , dont j'ai cueilli quelques fruits : vous pouvez en manger , ils soiit mûrs.
DOM ozORio prend les caroubes et lui rend la
cqlebasse.
BoU à ton tour.
ag.
45a ItAAHOIflCS
AUURI.
Buvez encore.
DOH OZOlilO*
Ma soif est apaisée. '
▲LMiRi y après apoir bu.
Il en reste pour tous. Oh! c'est une bonne calebasse ! elle a du bonheur. Quand les corsaires, prirent notre raisseau^ ils pillèrent tout l'équipage; mais ils me laissèrent ma calebasse, que je tenois à la main. Je ne la doqnerois pas pour toute la vaisselle d'argent qu'ils vous ont prise.
DOM OZORIO.
Elle m'a rendu un grand service. L'éclat, mon fils, attire les orages de la fortune , mais l'obscurité met à l'abri de ses coups.
Vous aves bien raison ! Je sais là^lessus «ne fable de mon pays , )e vous la conterois » j'a« vois de l'esprit.
notf ozoïuo.
Raconte-la-moi y mon ami ; ton esprit na«' turel me plaît beaucoup.
ALMIRI.
Il y avoit dans un buisson tonffu un oiseau dont
DE LA VATURE. 4^3
la tête étoit rouge et la queue yerte. Quand il paroissoît un oiseau de proie , il échappoit à sa Tue en tournant sa queue de son côté , çt en cachant sa tête dans le buisson. Cepenpant il envioit les belles queues rouges des perroquets; il disoit : Si la mienne est verte, c'est qu'elle ne voit que la verdure; si tna tête est rouge, c'est qu'elle voit le soleil. Il sortit donc de son buisson pour tourner sa queue au soleil; mais tin épervier ayant aperçu lés plumes brillantes de sa tête, fondit sur lui et le pluma (i).
(i) 11 y a une fable à peu près semblable dans la Description de F Afrique ^ de Dapper, au sujet du pa^s des nègres. « Les pays de Cilm , de Bolm et de Bolm* berre dépendent du royaume de Quoja, et sont néanmoins plus puissans que lui : c'est ce que le frère du roi Uamboère repnésentoit à son neveu y lorsque ce jeune prince , successeur présomptif de là couronne ^ vouloit déposséder le seigneur de Bolm. U lui récita cette fable : Il y avott autrefois un oiseau qui avoit la tête et le cou garnis de belles plumes ro.oges , mais il étoit presque nu par derrière , et avoît la queue fort petite ^ cependant , parce qu il paroissoit beau devant , on ne laissa pas de rélire roi ^ ma^ré weè défauts : mais comme cet oiseau savoit fort bien de quelle importance il est de cacher ses défiaiuts y il se tenoit toujours dans un pot ^ et ne montroit que la tète et le cou quand le conseil des oiseaux étoit assemblé. Mais enfin , un jour de fête solennelle , qu'on
454 HIAMONIES
DOM OZO&IO*
Ta fable est pleine de bon sens : ta as raison j j'ctois assez riche ^ je n'aurois pas dû sortir de mon pays. Tout mon regret est de t'avoir associé à ma destinée.
ÀLMIRI.
Je n'ai rien perdu en votre compagnie ; j*ai été déplumé au sortir de Tœuf. Prenez courage ^ mon maître^ j'ai fait un bon rêve cette nuit^ qui vous promet la liberté : je voyois lever le soleil sur votre tête et sur la mienne.
DOM OZORIO.
Je ne suis plus à plaindre ^ j'ai un ami : re-
devoit faire un sacrifice public au dieu Bellj , dans le fond d*un bocage, il fallut que notre roi sordt de son pot; et faisant, par ce moyen , remarquer sa nudité , tous les autres oiseaux se moquèrent de lui. Il en est de même de vous , ajoutoit ce sage politique : tant que nous demeurerons dans notre pays , nous serons respectés des Oricntaux \ mais si nous allons dans le leur , et qu'ils voient combien nous sommes foibles et notre suite petite, ils nous mépriseront infailliblement. 11 iaut donc que nous demeurions cbez nous , et que nous ne nous montrions que du beau c6té. »
' On voit , par pette ingénieuse allégorie , que les nègres ne manquent ni de bon sens , ni de grâce dans Timagir -nation.
pose-loi près de moi; tu as été me chercher de l'eau ; au risque de ta vie^ à la fontaine des . Lions , je veux une fois y aller moi-même. Dismoi^ comment pourrois-]e la reconnoître?
ALMIRI.
Ah ! je ne vous y laisserai pas aller^ le danger est trop grand. J'ai trouvé d'abord un rocher aplati^ qui s'çlève au milieu du sable comme une grande tortue ; il est tout couvert de raquettes et d'aloès; à son sommet s'élève un yieux caroubier couché parle vent^ et qui forme un grand parasol au-dessus de la source. Quand je suis entré sous sa voûte obscure^ j'y ai trouvé un grand squelette de buffle dont les os étoient à demi rongés. J'ai vu sur le sable ^ bouleversé par les griffes des lions ^ des touffes de poils de leurs crinières^ et j'ai senti l'odeur forte de ces terribles animaux. Je me suis hâté' d'emplir ma calebasse d'une main^ et de cueillir de Tautre des caroubes qui pendoient au-dessus de moi^ tout-à-coup j'ai entendu d affreux rugissemens: alors je me suis enfui croyant être poursuivi par tous les lions du désert ; mais ^ en me re-» tournant^ j'ai vu que c'étoient les flots de la mer qui se brisoient près de là sur les roches , et je me suis mis à rire de ma peur.
45G HAAMOHIES
DOM OZOKIO.
Les cheiFeiix m'en dressent à la tête !
▲LMIKI,
Voici de quoi nous tranquilliser ; il y a de$ femmes dans cette chaumière : il m'a semblé , en arrivant , entendre leurs Toix.
DOM OZOKIO.
Des voix de femmes ! ce sont donc celles d'Empsael : éloignons-nous; ce lieu est plus dangereux que la fontaine des Lions. Autrefois, quand je vivois dans un pays inconnu^ la seule vue d'une femme étoit pour moi un augure de paix et d^hospitalité. Je m'approchois avec coo-fiance des habitans lorsque je voyois des femmes avec eux; ici, c'est un crime digne de mort de regarder seulement le lieu qu'elles habitent. La jalousie de l'homme est plus terrible en Afrique que la fureur des lions. Mais quelle est cette troupe qui s'approche?
Ce sont les gens de notre équipage qu'on amène esclaves. Voici à leur tête Achmet, oe méchant renégat qui nous a jHris. Oh ! s'il nous trouve ici !
DOM OZORIO.
Il vient du côté de la mer ^ fuyons vers la
DE LA IfATCniE. 4^^
forêt; fuyons ; Almiri. Mais que fàis-^tit? ÇIls $e lèvent )
Je Aie «hat^e cle votï'è fkrdeait tX du ttlen. Vos bontés ont l^dOublé ttk^s forcé!).
Que Dieu soit ta récompense.
( Un capitaine de corsaire s'avance portant un pavillon espagnol ; il est suivi dé plusieurs esclaves. )
On m'a demande quelques liommes de recrue pour nos corsaires de Tanger et de Salé : il faut uH chài^ntiet et un tàlKMMiid^ OÀ sbat fceux du vaisseau espagnol?
ACHMÊI'.
Les voici.
kiavA^kL.
Voyet slls se portent bièù; faite^lè» fnàr-r chdr et courir.
AGHMET les tobarhdïe et lèsfkà atUir et venir.
Seigneur Annibal , 6eux*cî &ont des plus robustes; je* vous les garantis ; tîous ta seret con* tent ; ayez seulement attention de les séparer ; comme ils sont Espagnols ^ il faut les accoupler
458 HARMOltlES
avec des ï^ortugais leurs bons amis. ( On les détache. )