‹ Harmonies de la natureChapitre 30 sur 49 · SARMOlfflBS · texte numérisé non relu

SARMOlfflBS

WILUiJIS.

n n'y a point de cheval aussi indomptable que rOcéan en furie.

JANUAIUO.

Il n'y a point d'art qui exige autant d'adresse que celui d^un écuyer.

WILLIAMS

Il n'approche pas de celui d'un pilote. Un vaisseau est le chef-d'œuvre de Fesprit humain; tous les arts travaillent à l'équiper et toutes les sciences à le conduire.

JÀKUARIO.

L'équitation est l'art des nobles , et la marine celui du peuple. Les grands et les rois se piquent de bien monter un cheval et s'embarrassent fort peu de conduire un vaisseau.

C'est que les grands et les rois ne veulent monter que sur des chevaux dressés à leur obéir, et non sur des vaisseaux qui ne flattent personne. > Votre métier est celui des courtisans , et le mien celui des hommes libres : voilà pourquoi l'équitation est en honneur dans les monarchies, et la marine dans les républiques.

JÀIfUÀRlÔ.

Brisons là - dessus , seigneur Williams. Dès que î'ai vu de loin le voile de Rosa Alba suspendu à un arbre près de la chaumière d'£mp« sael , j'ai jugé qu'elle avoit quelque chose de pressé à me dire ; ]t suis charmé que ce signal de ma maîtresse ^ qui est de mon invention y vous donne de temps en temps l'occasion de voir la vôtre ^ qui Taccompagne toujours.

Je n'aurois pas démarré du lieu où j'étois , si je n'avois reconnu le signal de Marguerite à une fumée qui s'élevoit sur le rivage.

JARtrARlO.

A la bonne heure. Mais voyons ce que me veut ma maîtresse^ sans doute que je la tire d'ici ? Pen ai un moyen assuré : je monterai pendant la nuit un des meilleurs chevaux d'Empsael , je la mettrai en croupe derrière moi^ et je m'enfuirai avec elle chez les barbares du mont Atlas ; vous en pourrez faire autant avec la vôtre.

V71LLIÀM5.

Je ne sais pas monter à cheval ; mais j'ai un meilleur expédient pour la délivrer ^ élle^ Zo-

4a^ HARMONIES '

raïde , ses suivantes et même leurs amans. Je choisirai un moment où le vent sera favorable , je m'emparerai d*une barque de pêcheur , et , fût-ce en plein jour ^ tous ensemble nous fe-: rons voile vers la patrie.

JÀNT7AR10.

Votre projet ne vaut rien.

WILLIAMS

Vous ne pensez qu'à vos intérêts particuliers^ et moi je m'occupe de Fintérét de tous.

( En ce moment Rosd'Alba j esclave napoli^ laine y et Marguerite , esclave hollandaise tenant une cage où il jr a deux tourterelles , se trour^ vent auprès de ff^illiams» )

MARGUERITE

Comment ! deux malheureux esclaves ne peuvent se supporter!

ROSA ALBA

Non^ Empsael n'a rien imaginé de plus cruel contre les esclaves européens , que de les mettre tous ensemble pêle-mêle ^ Italiens ^ François , HoUandois y Anglois y Portugais , Espagnols. Chacun d'eux voulant être partout le maître^ ib passent leur vie à se quereller*

«^GUERITE

Comment ! les petits oiseaux , quoique de différentes espèces^ forment des concerts dans la même volière^ et vous qui êtes des hommes y TOUS TOUS battez dans les fers ! 0 mes amb !

JANUAKIO.

« Ma Rose, je parlois des moyens de te rendre la liberté.

ROSA ALBA

Januario, je ne f ai point fait Tenir pour un enleTement ^ il est question ^ non de quit^* ter Zoraïde^ mais de la serTÎr.

HAROUERITE.

Mon cher Williams, Zoraide ne Teut point s^en aller; elle tient à Empsael par Tamour de ses deToirs : c'est son mari.

ROSA ALBA, à Jonuario.

Tu sais combien de fois ses . bienfaits ont soulagé les esclaTes! Elle Teut employer de nouTeaux moyens pour adoucir leur sort.

ATertîs donc le Père de la Mercy , qui Tient d*arriTer d'Italie pour le rachat des captifs, de Tenir lui parler sur-le-champ«

JANUARIO.

Je ny manquerai pas.

4a4 BÀKMOBIES

UÀKQxnsBm.

Et toi^ Williams, tu sais qae Tacob, ce juif portugais si riche , qui a des relations en Hollande, est arrive depuis quelques jours de Maroc. Il se promenoit ce matin autour du camp. Dis-lui de yenir parler à ma maîtresse : elle YOudroit lui vendre quelques bijous pour en distribuer l'argent aux esclaves.

'WILLIAMS

Oh I dès qu'il s'agit d'acheter des bijons , il ne tardera pas à yenir.

aOSA ALBÀ.

Dëpêche-toi, Januario; Empsael sera bien* tôt de retour. Ou l'as-tu laissé?

JÂNUARIO.

Au milieu de la forêt , à Tentrëe de la ville des Liqns , où il s'est engagé seul avec son intrépidité ordinaire.

ROSA ALBA

Ah ! c'est cette ville ruinée dont tu m'as tant parlé , qui n'est habitée que par des lions. Puisse-t-il rencontrer un monstre aussi féroce que lui , qui le dévore ! Mais, hâte-toi, Januario; ma maîtresse est dans l'impatience de parler à ce bon Père , si charitable.

DB LA VÀTURE. A^

JÀRVAiaO.

Tu vas être servie ; mais auparavant donnemoi un baiser.

ROSA iXBA.

Comment! d'avance? Oh! après le service rendu.

jAinjAiao.

Ah , ma Rose ! ( // l'embrasse après quelques difficultés. )

ROSA ALBA

Eh bien ! il faut te contenter. Allons va-t'en à présent.

MARGUERITE^ à FFilUams qui s'approche.

Tu veux donc aussi la même récotnpense? eh bien ! embrasse-moi ; mais , avant de partir, mes amis, embrassez-vou3 aussi.

VriLLIAMS.

Oh ! volontiers ! de bon cœur ! ( // tend la main à Januario. )

JAlftJARIO.

Je n'ai point de rancune, sur mon honneur.

MARGUERIR.

Embrassez-vous donc. ( WïlUams s'approche

4^6 RJLAMOMIES

de Januario , qui reçoit son embrassade avec Jroideur. ) Williams, souviens-toi de la devise de la Hollande , notre patrie : Les petites choses croissent par la concorde^ et les grandes se ruinent par la discorde.

ROSA ÀLBA.

Allons, mes amis , h&te^vons, et soyez unis. Adieu., adieu.

( Ils sortent. Rosa AJha et Marguerite res^ lent seules. )

ROSA ALBA

Sans les femmes, les hommes vivroient entre eux comme des loups y il est fort heureux que Zoraïde , qui est si sensible , n'ait pas été té« moin de leur querelle. &fais que portez-vous ]à dans cette cage?

MARGUERITE

Ce sont deux tourterelles que j'ai trouvées sur le rivage, où je me baignois, au pied d'un palmier. Je venois d'y allumer un grand fe^ pour avertir Williams de se rendre ici ; tout à coup ces deux oiseaux , qui venoient de. passer la mer, se sont abattus auprès de moi , sur une touffe d'acanthe ; ils étoient si fatigués , qu'ils ne pouvoient plus s'enyoler : dès que j'en ai eu pris un , l'autre , au lieu de

DE XA NÀTtmE. 4^7

s^enfuir/est venu de lui-même se jeter dans mon sein.

R05A ALBÀ.

C'est un augure heureux pour toi; il t'annonce que Tamour te sera favorable. .

MA&GUERITE

Je les destine à Zoraïde ; je croyois la trouver ici.

ROSA ALBA

Elle* ne tardera pas à s'y rendre j mais son appartement n'est pas prêt , hâtons-nous de Farranger. ( Vime et Vautre montent à la chau^ mière et en ouifrent la porte et les fenêtres.) Rangeons ces coussins ; ouvrons ces fenêtres du côté de la mer ; donnons de l'air à ce cabinet^ rafraichissons-le d'eau de rose : là journée a été brûlante.

MARGUERITE

L'air de la mer ternit déjà ces vases d'argent , je vais les rendre brillans comme ceux de mon pays.

ROSA ALBA

Nous n'en aurons pas le temps ; voici la fia du jour. Zoraïde va venir prendre ici le frais, Empsael ne tardera pas à s'y. rendre. Ce ministre

4a8 HARMONIES

de Maroc , noir comme Tenfer , ne trouve de délassement qu'auprès de cet ange. Mais d'où vient donc le pouvoir des noirs dans ce pays ? Les premières charges de l'empire sont remplies par eux; Empsael^ le premier mi« nistre^ est nègre ^ et l'empereur lui-même est mulâtre.

MARGUERITE

Le pouvoir des hommes noirs vient de celui des femmes noires : la favorite de l'empereur est une négresse.

ROSA ALBA

> Je le sais bien ; mais pourquoi les femmes noires ont«elIes ici tant de crédit , tandis qu'il y en a de blanches qui sont si belles et si bonnes ?

MARGUERITE

J'en ai oui conter ainsi l'histoire (i). On dit

(i) Voyez le Vcyage en Afrique ^ de Jean Moqoet, fondateur du Jardin royal des Plantes à Paris. Il raconta loi-mëme, à son retour de Maroc, ce trait d'histoire A Henri lY , à qui il fit beaucoup de plaisir. — Dapper , dans S9i Description de V Afrique , dit que le royaume de Gago est au couchant de celui de Guber. — • La principale habitation ^ qui donne son nom à toute la contrée , est à cent cinquante lieues de Tombut, entre le midi etForieuly 4 trente<«inq degrés de longitude et k huit degrés trente

]>E LÀ ITATUAE. 43^9

qu'un roi de Maroc envoya un jour son fils pour conquérir y dans Fintérieur de l'Afrique ^ le royaume de Gago ^ d'où vient le bon or. Son armée , après avoir consommé toutes ses provisions en traversant les déserts de Libye , se trouva près de périr de faim et de soif, environnée d'une armée de noirs de Gago qui étoient venus défendre leur pays. Le prince de Maroc ne pouvant y à cause de la foiblesse de ses uoupes, ni donner bataille, ni s'en retourner, se trouva bien en peine. Un soir , comme il se promenoit fort triste dans son camp , il entendit deux soldats qui jouoient aux échecs , dont l'un disoit à l'autre : ce Ton roi est comme notre prince , il ne peut ni avancer ni re-

minutes de latitude. — On trouve beaucoup d'or dans ce royaume^ oùles marchands de Maroc viennent s'en fournir. Pour faire ce voyage , qui dure d'ordinaire six mois , ils forment une caravane de deux ou trois cents personnes ; et comme ils ont à traverser, pendant l'espace de deux mois f des déserts sablonneux et inhabitables y où l'on ne trouve point de chemin battu , et où l'on n'a pour se conduire que le soleil , la lune et les étoiles ^ ils courent grand risque de s'y égarer , et de mourir de faim et de 8oi£ -— Leur pripce a été tributaire du roi de Maroc , depuis que Muley Hanef se saisit de la ville de Gago , lors de son expédition contre les nègres. (Diapper , page ^^^ ^ vol* in-foL ) J'ai suivi la tradition de Moquet , qui attri« bue à l'amour la conquête du royaume de Gage.

430 HÀRHOmES

culer. » Le prince fit venir le soldat et loi dit que, puisqu'il faisoit tant l'entendu et se méloit de contrôler sa conduite , il eût à dire quel moyen il trouyoit pour sortir du lieu ou ils étoient.

ROSA ALBÀ.

C'étoit bien difficile.

MARGUERITE

Le soldat ayant demandé pardon -au prince de sa hardiesse, lui répondit qu'il en imaginoit un y qui lui feroit grand honneur s'il yenoit à réussir : c'étoit d'envoyer un ambas* sadeur au roi auquel il avoit voulu faire la guerre 9 pour lui dire qu'étant jeune et désirant une femme , il avoit ouï faire le plus grand éloge des perfections de sa fille ; qu'il étoit venu pour le prier de la lui donner en mariage, et qu'il ne s'étoit mis à la tête d'une armée que pour faire en sûreté un si grand voyage à travers tant de pays. Le prince suivit le conseil du soldat et il eut le plus heureux succès. Le roi nègre de Gago se trouva fort honoré de donner sa fille au prince de Maroc ; il comUa son gendre de richesses et lui fît présent, entre autres , de quatre grosses boules d'or : ce sont celles qui sont au sommet de la mosquée da palais , à Maroc.

ROSA ALBA

Ne sont-ce pas celles qu'on voit briller de fort loin dans nos campagnes ?

MARGUERITE

Ce sont elles-mêmes. Depuis ce mariage^ le riche royaume de Gago appartient au roi de Maroc: c'est ainsi que leurs descendans sont alliés au sang des noirs.

ROSA ALBA

Votre histoire est fort curieuse. Ainsi ^ c'est Tamour qui a donné ici la puissance aux noirs par le moyen des femmes noires ; mais les blanches pourront bien avoir leur tour: Zoraïde a le plus grand empire sur l'esprit d'Empsael. Ce terrible noir , ministre de Fez et de Maroc , n'est heureux qu'aux lieux où elle est; il préfère à la cour de l'empereur y dont il est le favori^ cette solitude qu'elle aime, où il nous fait camper sous des tentes, et à son château de Maroc cette chaumière qu'elle a fait bâtir à la mode de son pays. Depuis que Zoraïde s'y plaît, il y envoie chaque jour de nouveaux meubles, des chaînes de perles , des^ œufs d'autruche , et des pièces de mousseline des Indes y il rassemble autour d'elle im étrange contraste de magniii*

433 HÂAMONIES

cence et de simplicité^ de galanterie et de guerre. Gomment a-^-elle £siit pour captiver ce noir si redoutable ? Pour moi y je n^ose seule* ment le regarder de loin. Quand j'aperçois son doliman rouge ^ sa cuirasse de peau de léopard y son turban noir surmonté d'une aigrette et d'un croissant d'acier y son poignard et ses deux coutelas aussi tout d'acier^ je tremble comme une feuille. Il ne met sa gloire qn'à armer des vaisseaux^ afin d'avoir des esclaves de toutes les nations de l'Europe^ qu'il accable de travaux dans ses déserts. Quels charmes emploie Zoraide pour captiver cette bête féroce^ qui ne se plaît que dans le carnage ? Elle le mène comme un agneau : cependant elle ne sait ni chanter y ni danser ^ ni jouer d'aucun instrument i son esprit est peu cultivé y car elle sait à peine lire* Pour moi^ mon éducation a été fort soignée y et j'avoue que le naturel heureux de cette femme surpasse tous mes talens. Certainement^ belle Hollandoise^ vous l'emportez sur elle par la fraîcheur de votre teint y l' Angloise a une taille plus fine, la Russe plus d'embonpoint , on dit que j'ai plus de feu dans les yeux ; cependant je trouve Zoraide plus aimable qu'aucune de nous tontes : elle seule me fait supporter la perte de ma liberté. Quand elle paroit au milieu de nous^ ondiroit^ à nos respects.

I>E LA IVATUnC* 433

des esclaves atit on r de leur sultane^ et, à notre affection , des compagnes autour de leur amie. Vous qui avez passé une partie de vos beaux jours auprès d'elle , dites-*moi quel est son pays et par quels attraits elle, sait inspirer à la fois tant de respect et d'amour ; partout la destinéa d'une femme est de plaire , et elle en doit étudier les moyens jusque dans les fers,

MARGUERITE

' Notre mal^esse est née en France , ce paya si renommé par les agrémens de ses femmes. Pour moi, je ne lui en trouve point de plus grand qu'une extrême sensibilité , qui ^ jointe à ^in grand fonds de bonté , la dispose toujours à faire du bien ou à dire des choses aimables. Quant à ses babillemens ^ ils sont simples^ Elle préfère une robe de toile à toutes les riches étoffes de l'Inde, et des fleurs aux pierreries. Comme elle ne vit que de végétaux, son teint est toujours beau , sa taille parfaite, et tous les mouvemens de son corps sont doux comme ceux de son âme.

ROSA ALBA

Elle a un goût exquis dans ses ajustenieos* Je trouve que ses robes longues et ondoyantes, qui accompagnent si bien sa, taille , lui vont à 3. a8

434 UARMOltlCS

rayir. Cest, je crois , Thabit des anciennes femmes grecques, car celui des modernes est insupportable. Si jaipais je suis assez heureux pour retourner dans mon pays, je tâcherai d'y. introduire la mode de ces robes antiques si simples et si nobles.

MARGUERITE

Gomment retourner dans totre pays ? On ne sort jamais d'ici j Empsael ae ^owiela liberté à aucun esclave : c^est*li ce qui rend ZcH raïde si. triste* Sa sensibilité la rend, très-malheureuse; je la surprends souvent à pleurer; inais des qu'elle Toit que je l'observe^ elle essitie ses larmes.

ROSA ÀLIA.

Tâchons de la di3siper^ et redoublons de soins pour lui plaire. Mais la voici qui vient; et rien n^est prêt.

ZORAÏDE

Chères compagnes^ cessez vos travaux; la chaleur est grande , reposez-vous : vous mettez dans tout .ce que vous faites trop de sèle. ROSA ALBA y $' inclinant respectueusemenL Sultane , c'est vous qui jdlous inspirez.

;»OiiAÏDf;.

Ne m'ai^pi^eï poù^t suUwe* Je sui^ v(>lre limîe^ VQtre compagne , ujiei «sçlavç cçmmfl you^«. Ro|)OW)fl»'»oiw $\u: em roches, où.«qu|| reepîretons en Ubenéiv P^iowm, avea-youi dit au chef ded ciwiiies àtn ^oUn^r des r§fra|f^ çhiftsemeos aui^ esclave» foalade» ?

PETROWNA

Oui, madame. Ce luw a un peu murmuré; mais les esçlaTes tous bénis^mt.

ZORÂÏDE. • T-

Surtout qu'on ait-soia d^ vieillards; partout les vieillard3 sont négligée » >maî^ ;»urtout dfns resclavage.

PElilOWIIA..

Madame , on a eu un soin particulier de ceux de votre nation.

ZOlLrïBE.

' Tous les malheureux sont de ma nation ; il

ne faut préférer que les plus infirmes. J'espère cependant être utile à ceux qui se portent bien.,, Rosa Alba, avez-vous fait dire à ce bon Père de la Merci de venir me parler?

ROSÂ ALfiA. .

Oui , madasaoe; j'f» ai i^hargé Jiwuario.

436 HARifoirics

l> ALTON.

' Iln^ fandroit q«€ deux boiliies frégates de mon pays pour empêcher tous les royaumes d'Afrique de faire un seul esclaipe européen ; elles ne coûteroienC jpas en armement la dixième partie de ce qu^il en coûte en cbarités pour le rachat des captifs. On ne réprime les barbares que par la force. .

MARGUBIUTE.

Madame , j'ai fait prévenir le juif portugais <de se rendre ici.

. ZORAtDE. )

Chères amies , vous allez en tout au-devant de mes désirs.... (-^ Marguerite). Que portezvous là dans cette cage ?

MARGUERITE

Ce sont deux oiseaux que je vous prie d'accepter: je les ai trouvés^ rendus de lassitude^ sur le bord de la mer qu'ils venoient de traverser. Dès que j'en eus pris un , Tautre , au lieu de s'enfuir, retourna se joindre à son compagnon. Je ne sais si ce sont deux amans ou deux amis ; tous deux sont de la même taille ; tous deux sont "gris de perle ; tous deux ont la. moitié d'un anneau noir autour du cou.

ZORA'iDE.

^ Ah I ce sont des tourterelles de mon pays ; c^est le mâle et la femelle. La nature a partagé entre elles Tanneau cooijugal , .comme le signe d'une union égale et parfaite. Je vous en prie , donnez-leur bien à manger , et quand elles seront reposées^ demain^ au lever de Faurore^ rendez-leur la liberté ; les oiseaux de l'amour ne doivent porter que sa chaîne. Tendres amies ^ puissiez-vous un jour n'en pas connoître d'autres !

DÀLTON.

Belle Zoraïde , voici de quoi niettre votre teint à l'abri du soleil; acceptez ce chapeau^ il est fait de paille d'Angleterre.

ZORAÏDE

Il est charmant ; tout ce qui vient d'Angleterre est parfait.

DALTON

Il n'y a d'industrie que dans les pays libres*

ZORAÏOE.

Que m'apportez-vous là ^ bonne Russe ?

PETROWIIA.

Madame , ce sont des pommes du mont Atlas.

43^ VAAltOlilES

ZOKâÏDB.

Des pommes de xuon pajs en Afrique ! Elles • me font le ]4iis grand plaisir. Le plus don fruit est celui de Ja patrie.

ROSÀ ALBl.

je n'ai rien à vous offrir aujourd'hui que ma J>Ius tendre affection.

ZOEAÎDE.

Aimable Napolitaine^ c'est le don qui me flatte le plus. C'est celui qui me sert à m'acquitter envers vous et vos compagnes*

HOSA. ALBÀ.

Ah! si je pou vois, un jour, vous recevoir dans Naples^ ce séjour de délices !

DALTON

' Et tnoi idans Pfaeurtuse Angleterre !

MARGUERITE

Et moi en Hollande I Sensible ZLoraïde y vous n'en voudriez jamais sortir : il n'y a pas un seul malheureux qui y manque du nécessaire.

PÈTROWNA.

Beaux sapins de mon pays y je ne vous aurois jainaîs quittés / si j'a vois eu dans mou village une maîtresse comme Zoraïde.

DE hk KATURC. 4^9

ZOKÀÎDK.

Chères amies ^ <{ui n'a pas une patrie à regretter ? Tâchons d'en affbiblir le souvenir. Kôns avons travaillé tout le jour , et nous n'y pensions pas. Le travail charme les ennuis : c'est uii don du ciel ^ mais le plaisir en est un aussi. Voici l'heure de nous réjouir j yoilà des provisions : que chacune de vous les prépare dé la manière qui lui sera le plus agréable.

DALTOir.

Si j'étois en Angleterre y avec du rhum des Barbades et ces citrons , je vous ferois du puAch meilleur que le meilleur vin de France.

ROSA ALBA

Et moi^ avec le jus de ces grenades je m'en vais vous faire des sorbets excellens comme ceux de Naples.

PETROWNA

Je les ferai rafraîchir dans cette neige qu'on vous a apportée de la montagne. La neige me réjouit, elle me rappelle moi> pays. (^Elles se mettent toutes à préparer des sorbets. )

ROSA ALBA

La seule vue de la neige me fait traqsîr.

44<> BARMOMIES

Voilà pourquoi j'aimerois beaucoup l'Afrique, si je n'y étois pas esclave. Nous sommes au mois de janvier ^ voyez comme ces dattiers sont verts! Quand le soleil éclaire leurs troncs, on les prendroit pour les colonnes d'un temple^ et quand la nuit les couvre de leur ombre , et que le ciel brille à travers leurs cimes , on diroit qu'ils portent à la fois des palmes et des étoiles. J'ai un grand plaisir dy entendre chanter la caille et l'hirondelle qui sont venues passer ici la mauvaise saison. Heureux oiseaux, vous ne connoissez ni les hivers ni l'esclavage ! Pour moi, j'ai passé mon enfance dans un couvent, et me voilà esclave dans un sérail : en vérité, ma bonne maîtresse, sans l'amitié que je vous' porte, j'aimerois mieux être tin oiseau qu'une femme.

ZORAÏDE

Quoique la neige couvre mon pays dans cette saison , cela n'empêche pas qu'on y soit heureux. C'est à présent que l'on s'y rassemble pour célébrer la fête des rois. Faisons aussi un gâteau des rois , nous en donnerons les débris à quelque pauvre esclave. C'est dans le superflu des riches qu'est le nécessaire des pauvres.

• MARGUERITE

Je vais vous en faire un à la manière de

DE LA NATtniE. J^ï

mon pays ^ qui sera meilleur que le couscôusou d'Afrique.

&OSA ALBA

Si Empsael arrive , cette fête ne sera pas de son goût. Il préfère le rhum à tous les sorbets , et une pipe de tabac à la fleur d'orange. Quant aux rois ; il n'en veut point d'autre que lui dans son sérail.

ZORAIDE*

Mon époux ne trouble pas nos plaisirs; vous ne connoissez pas ses bonnes qualités. Il n'a pas Textérieur de la politesse européenne , mais il ne trompe jamais personne.*S'il est un ennemi terrible pour ceux dont il se croit offensé , c'est un ami ardent pour qui lui a rendu le plus léger service ; il est généreux pour tout être innocent qui souffre; il se jetteroit à la mer pour sauver la vie d'un enfant. Il s'attache singulièrement à l'infortune^ et je crois que s'il m'a choisie pour son épouse , par préférence à tant de femmes qui valoient ici mieux que moi , je dois sa préférence uniquement à mes malheurs.

ROSA ALBA

Tout amant prend des qualités de , l'objet aimé. Empsael deviendra bon^ puisqu'il vous aime.

449 HAKlfOUlES

PETROWVA.

Ah ! l'amoar rend les hommes généreux ^ sin* cères^obligeans. Tout le monde seroit bon^ si tout le monde aimoit

ZORÀIDE.

Aimable Napolitaine^ pendant que nous nous délassons de nos travaux , chantez-nous quelque chanson de votre pays ; vous improvisez à merveille.

ROSA ALBA

PeDt-!on chanter dans. les. fers?

PETROWNA

Les oiseaux chantent bien en cage!

TOUTES

Chantez^ chantes.

(^Rosa Alba monte à la chaumière pour y prendre une guitare. )

ROSA ALBA

Je TOUS chanterai une chanson que je corn* posai tantôt à la vue de cette chaumière et de ces drapeaux.... Bonne Russe^ pendant que je m'accompagnerai de la guitare ^ exprimez le

jus de' ces gren^d^^ «l^^^ ce vase de cristaU ( Elle chante* )

DE LA IfATqRC. 443

^ ZOIUÎ^E»

Cessée vos chants^ j'entends soupirer. ( Elle regarde au côté gauche de la cçlUne. ) O Dieu ! ce sont des hommes qui soujSxent! Hélas! ce sont des esclaves : il ne nous est pas permis de les approcher. Retirons-nous dans la chau-

mière.

( Elle monte auec.ses femmes dans la cliau-' mière. Dom Ozoriop esclave espagnol^ et Almiri, esclave noir^ chargés de deux paniers de pierres j s'arrêtent au bas de la colline. Ils j mettent bas leurs fardeaux. Dom Ozorio s'as^ jsied en soupirofit.)

DOM OZOB^O.

Ils nous font entourer de unirs les fossés profonds où ils nous enferment la nuit.... Les forces me manquent^ je nUrai pas plus loin.

jOMIIU.

Seigneur , donnex-moi votre fardeau^ je suis asset fort pour le porter avec le mien.

DOM OZORIO.

0 mon ami! laiss&>moi finir ici ma vie. Quwd je ne mourrois pas de fatigue ^ je mourrois de soif : nos barbares conducteurs nous refusent à Iboire Teau quHls mêlent à leur cÈiOrtier.

444 nARMOiriES '

▲LiuRi y prenant une calebasse qu*il porte à son côté et l'ayant inclinée^ dit en soupirant :

Héhs ! il n'y en a pins.

DOM OZORIO.

Cëtoit la provision de tpnt le jour ; tu me l'as fiBÛt boire tout entière.

ALBfnil.

Nous en pouvons demander dans cette chau-

miere.

DOM OZOKIO.

Elle est habitée par nos tjrans; regarde ces pavillons.

ALMIRI.

On y cbantoit tout à l'heure. Les gens qui se divertissent sont bons.

DOM OZORIO.

Songe que c'est ici le lieu de plaisance d'Emp* sael^ l'ennemi le plus cruel des chrétiens. Je demanderois de l'eau à qui a soif de leur sang ! plutôt mourir !

ALMIRI.

Je vais en chercher là-bas.

OÙ en trouvera&-tu dans. ces sables?

DB'LA NATimE. 44^

.ALKim.

Seignear Qzorio, du côté de la mer.

DOIt OZORIO.

Comment penses -tu en découvrir dans ces plaines arides où il n'j a pas la moindre verdure?

ALMIRI.

Elle est dans un fond. Voyez ces oiseaux qui y volent au coucher du soleil j voyez aussi sur le sable ces «traces^ des tigres et des lions qui s'y dirigent de plusieurs points du désert*

DOTf ozomo.

O ami intelligent! tu as encore toutes les forces de ton corps et de ton âme. Pour moi , j'ai perdu les miennes f je i^'ai plus ni vue^ ni raison , ni courage. Aucune de mes facidtés n'a été exercée dans- mon enfance. Je n ai connu de raison que l'intérêt de ma fortune^ et de courage que celui de l'honneur, c'est-à-dire de ma vanité. J'ai bravé quelquefois le danger lorsque j'étois sûr d'être applaudi ; mais je n'ai été élevé à résister 'à aucun des maux qui attaquent l'homme sans témoin au-dedans et audehors tous les jours de sa vie : comment donc pourrois-je supporter l'esclavage ? O Almiri ! ^^ns tous les temps tu as été plus heureux que xnoi.. i ,

446 HA&ttOHIES

àLMllU.

ReùO^ez^toM ici , nioii maître^ j« Tais Vous chercner de l'eau àêB» ma ealebasse.

ï>OM ozouo»

Et left hètts féroces ?

ALMIRI.

Elles ne sortent que la nuit.

DOM OZORIOk

Et les hommes , qui sont i craindre en tout temps ! Si nos conducteurs t'epercoiyent^ ils croiront que tu t'enfuis» Je veux partager le danger avec toi.

ALMIU.

Je vous en {^riô, mon maître^ lais8az*moi aller seul : il vaut mieux que fe sois seul ttiséraUe.

)?oui^oî m'appelles-tu toujours ton mattre ? IPu ne peux, être fesclaye d'un iesClavo. Là servitude nous a rendus égaux. '

ALMIRI*

. Nous ne 'somœs pa^ 4g9uix, j^uisque vons étes'plus «aalheureux que moi.

1>0M OZOMO*

Si quelque chose pouvoh donner ées rangs parmi les hommes , ce ne seroit point le mal*

DE LÀ HÀTtniB. 447

heur^ gé èeroit la vertu ^ ei c'est toi (fai taériterois d'être mon maître.

ALMIRt.

Vous m'avez élevé avec tant de bonté , cjue je vous regarde comme un père.

DOM OZORIO.

-Serviteur fidèle ! dans mon adversité , tout non . jregret est de ne t'avoir pas fait , daùs ma prospérité , tout le bien que je pouvois te fai]:e ; tuaiatenant je mourrois eontent*

Mon père , ne vous affligez pas ; vous n'avez pas tout perdu j vous aviez en moi un esclave , à présent vous avei un fils. Je cours voua chercher de l'eau.

DOM OZORIO.

La fortune a épuisé sur moi tousi les droits. Je sui& noble i j'a été jeune , eon^dérév dans sion pays natal ^ a^laudi par les feminea, auxquelles je dottnois des fêt^s. Mes dotai«ine6> cultivés ^r mes esclaves^ s'étendaient. plua loin que mon horiïo^i^ eti ils étoieàt arrosés "pai: des lleuvea qui étoient à moi. Maintenant je aiiii vieux y knépriaé , dénué de tout dans ui^e. terre barbare , n'ayant pas même la propriété de wè. j|iersMine > et si toucmenté de la. soif > que , si

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