RA1DE
Je ne peux charger personne que moi de ma commission ; faites ce que je vous dis.
A5NIBAL. \
Empsael m'a commandé de vous pbéir en tout : allons, quelle voiture voulez- vous ^ madame ?
ZORAÏDE
La plus diligente.
AKNIBAL.
Le palanquin est la plus douce et^ plus
sûre. Quels esclaves voulez-vous pour vos porn
teurs ? Les François sont plus prompts , les
Allemands plus forts, les Espagnols ont Id
48a HAAMOKIES
pied plus ferme ^ mais ils sont plus lents : après tout^ je les hâterai.
ZORÀÏOE.
J'aimerois mieux y aller k pied que d'être portée par mes semblables. O Dieu ! comme rhomme est traité par Thomme !
ANNIBAL
Vos esclaves ne sont pas des hommes : ce sont des blancs^ ce sont des infidèles.
EDSA ALBA.
^ayez-vous pas des dromadaires ?
ANNIBAL
Sayez-vous bien que ees dromadaires sont Arabes , ,el qu'il n y en a pas un qui ne vaille mieux que quatre esclaves européens ?
ZORAÎDE.
O triste effet de l'esclavage !
ANNIBAL
Ne vous affligez pas , madame ; je vais faire préparer les dromadaires. ( // rencontre, en sor-tanty Balabou ; il lui baise le bas de sa robe, et lui dit : ) Dépêchez-vous de lui parler j elle va partir pour aller trouver Empsael.
ZORAÎDE.
Que me voulez-vous , bon Morabitè ?
DE LA NAimifi. 483
BALABOU.
Madame^ je viens pour vous couvcriîr.
EOSA ALBA.
Comment ! est-ce que ma maitresse est per-^ vertie ? Apprenez y Balabou^ qu^elle est bonne et bienfaisante.
BALABOtJ.
Oui; mais avec sa bonté elle est dans le chemin de Terreur.
ZORAÏOE.
Comment faut-il faire pour me convertir ?
BALABOU.
Il faut croire tout ce que je vous dirai de la part de notre grand prophète.
ZORAÏDE
Il ne dépend pas de moi de croire.
BALABOU.
Tenez, prenez ce petit papier, portez-le jour et nuit sur votre cœur; il y a un passage de TAlcoran qui pénétrera dans votre âme, et de là dans celle desifemmes qui vous environnent.
ZORAÏDE
Quel bien nous en reviendra-t-il ?
484 RARMOIflES
BALÀBOU.
Il n'y a rien de plus beau que TÂlcoran. La sultane Zobeïde^ mère du calife Amin, avoit cent filles esclayes qui savoient toutes TAlcoran par cœur, et qui en récitoieni chaque jour la dixième partie : de. sorte que Ton en* tendoit. dans son palais un bourdonnement continuel , semblable à celui des abeilles (i )•
ROSA ALBA
Le beau conseil que vous nous donnez d'apprendre à bourdonner TAlcoran !
flORAiOE.
J'ai appris à prier Dieu avec mon cœur, et non avec mes lèvres.
BALABO0.
En apprenant FAlcoran vous augmenterez votre pouvoir sur Empsael; vous deviendrez semblable à la chrétienne Mentia , l'épouse du chérif Mahamed , qui , après s'être fait musul- )nane, inspira un si violent amour à son mari, qu'il donna la liberté k tous ses parens, et qu'après la mort de son épouse il pensa perdre l'esprit de regret (2) : vous verrez son tombeau
(1) Voyez la Bibliothèque orientale d'Herbelot* (a) Voye» Mtratol , Descriptkm de VAJHtfue.
DE LA. mATITRE. 48^
à l'entrée de la ville des Lions ; il fait tous les jonrs des miracles^ et on y apporte des offrandes de tous côtés.
KOSA ALBÀ.
Elle mourut chrétienne en secret*
BALABOU.
. Ce sont les chrétiens qui disent cela. Il est certain qu'elle mourut musulmane ; puisqu'elle fait des miracles.
ZORAÏDE
Ma perte sera bien peu de chose : à Dieu ne plaise qu'elle altérât jamais l'esprit d'Empsael !
BALABOU.
Oh ! il a un grand esprit y madame ! J'ai une grâce à vous demander auprès de lui.
ZOEAÏDE.
Quelle est-elle?
BALABOU.
Je désirerois qu'il me fit bâtir un hermitage auprès du tombeau de Mentia^ afin d'en recueillir les offrandes; on y apporte tous les jours des vivres qui sont perdus.
ZORAÏDE
Ces vivres sont peut-être utiles à de pauvres voyageurs ou à quelques misérables esclaves :
les offrandes mises sur le tombeau de la vertu doivent appartenir à un malheureux.
ÀNNIBAL.
Madame^ les dromadaires sont prêts ; hâtezvous de partir avant la nuit.
ZOKAÏOE y à Balabou.
Adieu , bon Morabite ; je vous servirai d'une manière ou d'autre. (^A ses femmes^ Allons tâcher de rendre Empsael sensible à la pitié. Chères amies ^ secondez ma foiblesse et mettons notre confiance en Dieu , à proportion de Toppression où nous tiennent les hommes.
Après cet entretien Zoraîde ^ laissant Balabon, monta sur un dromadaire^ et^ environnée de ses gardes > prit avec ses femmes le chemin de la ville des Lions. Bientôt elle arriva dans une gorge du mont Atlas couverte de palmiers et de jujubiers^ qui forment un contraste fort pittoresque avec les rochers élevés de la montagne plantés de cèdres et de sapins. Plusieurs tor« rens descendent des sommets de FAtlas et se précipitent au milieu de la vallée ; mais y en avançant un peu y on aperçoit tout à coup y à travers les colonnades des palmiers y les ruines d'une ville immense^ ses aqueducs^ ses rem* parts y ses palais usés par le temps et renversés
par les hommes. C'est dans ce lieu que Zoraïde espéroil trouver Empsael. Elle fit dresser ses tentes y et fat s'asseoir au pied d'une grande tour lézardée y sur laquelle elle lut cette inscription à moitié effacée :
CATOS CJiSAR.
Mais un autre monument attira ses regards et fit couler ses larmes. Elle aperçut un tombeau couvert de cyprès et d'aloès^ avec cette épitaphe en lettres gothiques :
Donna Mehtia de Movroy, Épouse
de Chërif Mahamed,
Tan du Christ 1537.
A l'aspect du tombeau d'unp femme qui avoit fait tant de bien à ses esclaves y elle se souvint du vieil Ozorio et de son nègre \ et s'adressant à ses femmes y elle leur dit :
Chères compagnes^ souvenez-vous bien que le nom du vieil esclave espagnol est Pedro Ozorio.
TOUTES
Oui, madame, Pedro Ozoriç.
ZORAÏDE
Maintenant qu'il est retourné au bagne , il seroit difficile de le retrouver parmi les autres esclaves y si nous oublions son nom.
46ft nAAMOiais
ftOSA ALiÀ.
Madame ^ n*allez pas plus loin ; voici la tour du diable qu'on aperçoit du camp : Januario m'a dit que c'étoit le rendez-vous de la cliasse.
ZORÀÏDE.
C'est la tour de César ; je ne vois point
HOSÂ ALBA.
Ah ! madame , si vous allez plus avant vous serez effrayée; nous sommes à l'entrée de la forêt et de la viUe des Lions.
DALTON
On ne voit de villes ruinées et abandonnées aux bétes féroces que dans les pays on règne l'esclavage. L'Asie , TAfrique , la Grèce et FItalie en sont pleines ; mais en Angleterre oa ne trouveroit pas un village sans habitans.
ZORAIDE.
Où pourrons-nous rencontrer Empsael ?
DÀLTON.
Je vais tâcher de le découvrir.
ZORAÏDE
Ne montez pas dans la tour , il peut y avoir des serpens , chère Dalton !
I)E LA NATX7RE. 4^9
TOUTES
Kj allei pas , oh ! n'y allez pas.
BALTON.
Je yeux vous tirer d'inquiétnde. ( Elle monte dans la tour et regarde par une fenêtre. )
ZORÀÏDE.
, N'apercevez-YOus pas quelcpi'an de la chasse ?
DALTOlf.
Madame y je yois de grauds amphithéâtres ruinés qui s'élèvent an-dessus de la forêt: voilà un palais dont il ne reste plus que la façade; ' des places publiques à perte de vue^ toutes remplies de vieux arbres; j'aperçois à travers leurs troncs de longues avenues de colonnades à demi renversées ; voilà aussi des églises sanS toit et sans clocher : oh I quelle désolation I
ZOKAIDE.
Dalton^ descendez^ je vous prie.
DALTON
JTaperçois quelque chose au milieu d'un am-* phithéâtre : c'est un éléphant.
TOUTES
tJn éléphalfct ! ( Elles se rassemblent auprès de Zoraïde. )
49^ BiltHORlES
ZORÀÏDE.
N*entendez-yous aucun cor de chasse ?
PETROWNÀ.
JTeiitends rugir un lion.
DÀLTON.
Non, c'est le bruit lointain d'un torrent. ( Elle redescend. )
ROSA ÂLBA.
En vérité , madame , nous ferions mieux de nous en retourner.
ZOKAÎDE.
Je commence â être inquiète d'Empsael.
ROSA ALBA
La chasse l'a conduit d'un autre côté r madame, retournons au camp.
ZORAÏDE
Quel est ce petit tombeau couvert de cyprès et surmonté d'une croix?
MARGUERITE
C'est le tombeau de Mentia, cette illustre Portugaise y épouse du chérif Mahamed* Voici son épitaphe.
DE LA NÀTtJRE. 491
ZORAÏDE
Quoi ! de cette infortunée Mentia dont j'ai tant ouï parler ? Voici des couronnes qu'on y a suspendues. Répétez • moi son histoire^ je Cfoyois que c'étoit une fable.
MARGUERITE
Madame, la yoici (i). Le chérif Mahamed étant venu s'établir dans la vallée voisine de Tarudent , lorsqu'elle n'étqit habitée que par des lions y il y planta la canne à sucre et rendit tout ce pays , ainsi que ce canton , très-florissant. Ayant pris, en i536, sur les Portugais la ville voisine de Santa-Crux , qui est aujourd'hui le cap d'Âguer , avec son gouverneur Guttières de Monroy et toute sa famille , il devint éperdûment amoureux de sa fille Mentia. Mentia refusa long-temps de répondre à son amour ; mais, enfin , le désir de rendre la liberté à son père, lui fit écouter les propositions de son amant, et elle devint son épouse.
ROSA ALBA
Sye fit fort bien.
PETROWNA
Oh oui !
(i) Voyez Marmol, Histoire des Chérif s .
marguerite.
Le chérif Mahamed la laissa vivre à la manière de son pays , se plaisant à la voir habillée à Tespagnole^ et à la faire servir en reine. Quelque temps, après ^ elle mourut en couche^ de son premier enfant^ empoisonnée, dit-on , par la jalousie des autres femmes du chérifl Son époux en pensa perdre Tesprit. Il rendit d'abord la liberté à tous ses parens, qui n'avoient pas voulu la quitter , et qu'il combla de bienfaits; ensuite il lui fit élever ce tombeau dans ce lieu , qui lui avoit plu pen* dant sa vie. Il j envoyoit deux fois par jour une femme maure qui avoit favorisé ses amonrs; elle y portoit des vivres et des lettres pleines de regrets , auxquelles elle assuroit que Mentia répondoit de vive voix, ce qui calmoit le désespoir de Mahamed. Il dura trèslong-^temps , et même , après avoir fait la con-quéte de Fez et de Maroc, et avoir eu des enfans de plusieurs autres femmes, il n'étoit pas encore consolé de la perte de sa chère Mentia. Depuis ce temps, les pauvres esclaves et les malheureux de toutes les nations tiennent apporter sur son tombeau des vivres et des couronnes.
Le tombeau de Mentia me rassure plus
DE LA VXTVKE. 49^
que la tour de César. Il me semble que quel-^ que puissance céleste y repose : je ne crains plus rien.
MARCCERITB.
On dit que Mentia répond encore aux infortunésL, qui la consultent^ et que son omhre même leur apparoit quelquefois la nuit tout en Liane.
BkLTOV.
Je vais lui parler.
ROSÂ ÂLBÀ.
Par Saint Janvier ! elle n'a qu'à paroitre V Ne lui parlez pas.
DALTOIi.
Quand elle paroltroit! Qui ne craint pas la mort ne craint pas les morts. Je vais lui parler.
MARGtJERITE.
Zoraide, parlez-lui plutôt vous-même. Si elle répon^i à quelqu'un^ ce doit être à vMis^ qui êtes bonne comme elle.
'lX)RAiDE*
Chères amies y nous ne sommes que de foi^ Ues mortdks aux ordres du ciel. Le ciel n'est pas à nos ordres ; il ne faut pas le leniet.
494 HARMOSIES
Cependant^ j'oftrirai volontiers^ en votre nom et au mien y un présent et des prières au tombeau de Mentia. (^Elle détache son collier y et s'age^ nouille auec ses femmes auprès du tombeau.) Vertueuse Mentia, recevez nos hommages. Si les âmes bienfaisantes s'intéressent encore , dans un autre monde , aux malheurs de celui-ci, favorisez nos projets en faveur de nos infor^ tunés compagnons d'esclavage, procurez-leur la liberté. Agréez ce collier , ouvrage de mes mains et de la couleur chérie d'Empsael. Donnez-moi autant d'influence sur mon époux pour le bonheur des pauvres esclaves , que vous en avez eu sur le chérif Mahamed. Si vous nous secourez, j'ornerai votre tombeau des plus belles fleurs de l'Europe ; j'y planterai des primevères et des violettes ; une fois par an y j'jr distribuerai , en votre nom^ des vivres aux malheureux. Soyez favorable aux prières de vos amies.
ROSÀ ÀLBÀ.
0 pouvoir de la vertu ! Je me sens protégée par ce tombeau. Je crois que je verrois paroltre l'ombre de Mentia, qiîe je n'en aurois pas peur.
(Empsael paroit. Une peau de lion à U main. ) .
DB LA NATVKE. ' 49^
EMPSAEL.
Quoi! c'est toi, timide Zoraîde ? Quel sujet si pressant t'amène à cette heure dans cette forêt redoutable?
Seigneur, si fose dire, c'est d'abord l'inquiétude où j'étois de votre absence.
EMPSAEL.
Chère Zoraîde, j'éloîs venu ici, au lever de l'aurore , lorsqu'un des plus vieux lions qui sortent des sommets de l'Atlas, retournant, au point du jour, dans sa caverne, s'est élancé sur moi ; je l'ai tué de ma main : voici sa dépouille. Ses flancs, noirs et velus comme ceux de l'ours, garantiront tes pieds délicats des plus rudes froids de la montagne ; pour surcroit de bonheur , j'ai appris qu'un de mes corsaires a enlevé Un gros* vaisseau espagnol. J'ai ordonné que son pavillon fût mis à tes pieds, et son équipage , chargé de fers , au nombre de tes esclaves. Je compte, au printemps, préparer aux infidèles de plus grands affronta , et à toi de nouveaux témoignages de mon amour.
ZORAÎDE.
Seigneur , que la victoire et les plaisirs partagent vos heureux jours ! Puisse Zoraîde ,
496 tlAltllOlIlES
Yotre esclaye fidèle^ être toujours agréable à Yos yeuicl
EMPSABIi.
JTaime aussi à croire que je ne triomphe que pour toi. Zoraïde^ je yeux te faire fouler aux pieds Torgueil des infidèles. Je veux, à lavenir^ qu'il n'y ait dans tes appartemens d'autres tapis de pied que des pavillons européens.
ZOftAÏDS.
Seigneur^ tant de gloire ne convient pas à une pauvre esclave.
EMPSAEL.
Zoraîde , vous n'êtes point esclave , vons
êtes mon épouse. Mais que vois-je? Vous
avez pleuré ! en vain vous vous contraignei. Quel est le sujet de vAs larmes ?
20ka!de.
II n'est guère propre à vous intéresser.
EHPSAEL.
Je veux le savoir. Quelqu'une de vos esclaves vous a-t-elle manqué de respect? Vous êtes trop bonne envers elles. Je venx vous en donner de toutes les nations de l'Europe : plus
VOUS en aurez y plus il tous sera aisé de tous en faire obéir.
ZORÂÎDE. .
Mes compagnes Tont au^-devant de mes dé-sirs.
EMPSAEL.
Cependant vous avez pleuré. Zoraide^ tous avez des secrets pour moi y qui n'en ai pas pour vous.
Seigneur y si je puis vbus le dire y j'ai pleuré de compassion.
EUPSAEL.
Et pour qui?
ZORAÎDE.
. Pour ce même équipage espagnol que vous m'avez envoyé^ mais surtout pour deux esclaves.
EBVSAEL.
Pourquoi ces deuk esclaves ont-ils plus votre pitié que les autres?
ZOKAIDE.
Us étoient au combla du malheur. Seigneur si vous eussiez entendu leur conversation y votre &me généreuse en eût été touchée.
EMPSÀEL.
La conversation de deux E^aropéeqisl Ame 2. ' 32
die! Ils parlent quelquefois bien; mais ils agissent toujours mal.'
Un de ces esclaves étoit noir.
ËMt>SÀEî:.
Oh! ponrtm noir, je le croîs. ïl n^aque les tiotrs de sittcères ût d€ génèrent.
Il ayoît pQpr col^pag^on d'esclavage un blanc déjà vieux, qui succomboil sous un fatr» deau.
EMPSAEL.
Je voudrois pouvqir mettre siir la tête de chaque Européen un ierrpcherç de rAfrique,
et Técràsér sous son poids !
* ZORAIDE.
'Seigneur, ce noir avoit été jadis Teisclave dç ce blanc II est allé, seul, lui chercher de leau a la fontaine des Lioqs, p^rçe qu*il mouroit de soif; et il s'est chargé ensuite de son
fardeau et du sien.
EM*SAfet.
II Ranime un serpent qui finira par le pi** quer.
20AÂ1DE.
0 Emps^el 1 vôtee âme toagnaaime eèt été.
DE tA NATURE. 499
^mtie de ce que ce noir disoit à son ancien maître. *
SMPSAEL.
A son ancien maître 7 Chère Zoralde ! tu es sensible aux maux des Européens ! Tu ne cou* nois pas ceux qu'ils m'ont fait souffrir! Ecoute^ et sois pour eux sans pitié.
Je ne suis pas né sur les marches du trône de notre invincible empereur j comme la palme croit sur le tronc du palmier; je n'ai pas yécu^ comme toi , l'objet de mille hommages : je ne suis parvenu à la fortune que par de rudes travaux ^ et à la grandeur qu'à travers les ou-* trages. La cause de mes malheurs^ Zoraïde, c'est ma couleur. Les hommes de ton pays^ qui conçoivent y à ta vue ^ des sentîmens respectueux , doux et obligeans y parce que tu es blanche , éprouvent , à la mienne ^ des sentimens de mépris^ de haine et de férocité^ parce que je suis noir» Ils n'ont pas d'autre raison que la couleur de ma peau ; car y si tu avois été noire comme moi , Zoraïdè y encore que tu sois la meilleure des créatures^ ils t'auroient haïe comme moi ; et si j'avois été blanc comme eux y quoique j'eusse été comme eux scélérat et perfide y ils m'auroient estimé comme Fun d'eux. Cependant la nature a couvert de ma teinte la moitié du genre humain : presque tous les
5oO HAKMOlflES ,
habitans de TAfrique et de ses Iles sont noirs. La nature a donné aux peuples noirs , comme aux blancs , les mêmes besoins^ les mêmes droits à la liberté , une terre plus riche ^ * un plus beau ciel^ un jugement plus sain et un cœur plus généreux , mais par cela même plus simple et plus facile à tromper. Tu connois mes malheurs , et surtout ce féroce Ozorio qui me tint dans ses fers ?
ZORAÏOE.
Ozorio ?..... C'est aussi le nom du vieil esclave ! Grand Dieu ! sauvez cet infortuné !
EMPSAEL.
Tant que les lions rugiront dans les forêts , mon cœur battra pour la vengeance.
ZORAÏOE.
Noble^iivictime de la cruauté des Européens , votre haine contre eux est bien légitime ; mais ne craignez- vous pas , en les punissant tous également de vos malheurs passés ^ de confondre rinnocent et le coupable?
EMPSAEL.
A leur exemple , Zoraïde ! que dis-je , à leur exemple ! Aucun noir ne leur a jamais fait de mal , et cependant tout homme noir est voué à Fesclavàge. Des millions de mes compa-
DE LA NATURE, 5oi
trîoles ont éprotivé de leuf part uij traitement semblable au mien. Mon injure est celle de TAfrique.
ZORAÏDE
Si j'ose le dire , seigneur , cet esclave blanc si misérable dont je vous parlois y a fait du bien aux hommes de votre pays y à en juger par cet esclave noir qui prend tant de soin de lui dans son infortune. O Empsael! par l'amour que je vous porte !....
EMPSAEL^ a^fec colère.
Zoraïde ! ton amour ne doit vouloir que ce que je veux.
ZORAÏDE
Au nom de Famour que vous me portez vous-même , seigneur ! La beauté passe ; un jour, quand ces traits seront effacés ^ vous ne chérirez Zoraïde que par le souvenir de sa vertu. Un. jour vous-même, un jour, approchant du terme de votre vie, et vous en représentant la carrière glorieuse , vous reposerez votre mémoire bien moins sur le sou- "venir de vos victoires, que sur celui de vos bienfaits. Le voyageur, à la fin de sa route , se ressouvient avec moins de plaisir des colonnes qui s'élèvent dans le désert , que des puit& où il s'est rafraîchi.
5o!) nÀaMOifiKs
EMPSÂEIi.
Tu remportes, Zoraïde. Gardes, qu'on fasse venir le commandeur de mes esclaves.
ZORAÏBE.
Puisses- In n être pas Ozorio 1
EMPSAEL.
Chère moitié de moi-même ! tout ce que tu me dis pénètre mon âme. Tes paroles sont pour moi ce qu'est pour le voyageur égaré dans les déserts de Zara 'y un ruisseau qui descend des neiges de l'Atlas. Lorsque je te trouvai toute petite à , bord d'nn vaisseau de guerre françois que j'enlevai a l'abordage sur les côtes de l'Amérique , ta frayeur attira ma pitié y et ton innocence ma protection. Je te rassurai dans mes bras, et je pris plaisir à t'élever sur mes genoux. A mesure que tu croissois en âge, je sentois augmenter ton empire sur moi. Je me souviens que, lorsque tu n'étois encore qu'une enfant , un de mes officiers osa, sur mon bord , résister à mes ordres ; je le renversai à mes pieds d'un coup de cimeterre. J'allois l'achever , lorsque tu tournas vers moi tes yeux remplis de larmes i je pardonnai au crime à la vue de l'innocence effrayée. Depuis , lorsque j'appris que tu étois orpheline ; qu'on avoit confisqué tes biens dans
DE I.À KAHHIE. 5o3
ton pays , à cause de ta religion ; que , fugitive de ta patrie , tu allois chercher au Canada un asile auprès d'une parente infortunée^ et un temple dans ses forêts : tes malheurs me rappelèrent tous les miens , et redoublèrefit mon affection pour toi. Je me dis : Je serai sa mère , son père, son protecteur, son roi. Je te donbai ma main. Depuis que tu es mon épouse ^ ton pouvoir sur moi augmente chaque jour ; ta grâce charme mes ennuis , et ta douceur inaltérable ma colère. Tu ine fais oublier les douloureux ressouvenirs de ma vie , la perte de mon pays , da m«8 pareas ; tu rae tiens lieu de tout. Pour te mériter, s'il le falloit, j'irois seul te chercher au milieu des serpens et des tigres ; j'irois au milieu des barbares £spa-« gnols.
Seigneur , \e suis panétrée de tos bontés. Oh ! que je crains l'arrivét d*Oiork) J.u fiinp^ iftel ! .,;...
EMPSABL.
Ma souveraine^ que me veux- tu?
ZOJliÎPE.
En voyant cet esfilftve^ promettez^moi de
5o4 VÀRHOIIIES
EMPSlEL.
Ame de mon ftme , je te le promets.
ZOIUÏDE.
Vous lui parlerez sans colère ; car enfin il est Européen.
EMPSAEL.
Avec bonté ^ pour toi^ ma Zoraidej ayee bonté.
ZORAÎDE.
Mais , s'il étoit Espagnol ?
KMPSAEIi.
Je lui parlerai sans colère*
XORAÏDE. *
Ne permettez pas qu'on lui fasse de mal; rappelez-YOus qu'il a fait du bien à un homme de votre pays.
EMPSAEL.
Je me souviendrai que tu veux lui en faire. L'oiseau , sous l'aile de sa mère , ne^ m'est pas j)lus sacré que l'infortuné que tu réchauffes de ta pitié.
CORÀÎDE.
Mais si.... (Elle s'arrête.)
( Achmei s'avance respeciueusemenL )
EMPSABL.
I^as^tu pas remarqué dans mes esdaves non-
DE ul nature. SoS
yellement arrivés un blanc et un noir qui sont toujours ensemble ?
ACHMET
Oui^ seigneur.
EMPSAEL.
Va les chercher et amène-les ici.
ACHMET
Us sont arrivés ce matin sur la prise espa-guiole , et ils se sont enfuis cette après-midi. -
EMPSAEL en colère.
Enfuis ! ils se sont enfuis ?
ACHMET
Très- illustre seigneur^ on lésa vus s'acheminer du camp où ils travailloient ^ vers votre chaumière où étoit votre respectable épouse , et depuis ce moment , quelque recherche qu'on ait faite , on ne les a pas retrouvés. Annibal a envoyé des soldats de tous côtés et y a été luimême. Qs se sont enfuis^ cela est certain.
A19N1BAL
Seigneur , c'est la vérité y à moins qu'ils ne se 3oient rendus invisibles par quelque sortilège. .
EMPSAEL y a Zoraîde*
Gomment > madame y vous favorisez la fuite d'un Espagnol et vous venez me demander des grâces pour» lui ?
$o5 KAiufomv^
Seigneur ^ je vous jure que je n'ai contrîlmé en rien à sa fuite.
EMPSAEL.
Vous êtes sans cesse à me solliciter pour ees perfides esclaves , partout je trouve vos inclinations opposées à ma volonté ; je porterai mes amours à des cœurs pins sensible* à mes victoires : allez f retirez-vous ^ madame.
ZORAÏDB.
Seigneur I
EMPSAEt.
Vous protégez mes tyrans! Retirez-^ous :
malédiction sur vous.
( Zoraïde s* éloigne en pleurant. )
EMMAKL y a ^chnèei.
Qu'on fasse les signaux accoutumés pour la fuite des esclaves ; qu'on garde soigneusement les avenues de la montagne et des bords de la mer ; qu'on lâche les chiens autour du camp : il faut que mes esclaves se retrouvent , 6u je te fuis mettre à la chaîne.... Ah^ Zoraïde ! tourment de ma vie !
ACHVET.
Srigneur , si vjous. me permettez de U dire , rien ne rend des esclaves audacieux e^rtunc lu
DE LA IfATUIlE. £^07
protection de leur maîtresse : depuis que les vôtres savent que Zoraïde s'intéresse à eux: , on ne peut en venir à bout. Sans ma vigilance ^ ils se seroient plus d'une fois révoltés.
EMPSÀEL.
J'y mettrai Lon ordre. La nuit s'approche , il est temps de finir la chasse. J'en ai l'ait une bien malheureuse aujourd'hui ; j'ai tué un lion ^ et j'ai perdu un esclave espagnol et tin noité
^ ACHMBT.
Ils n'iront pas loin« S'ils se sont sauvés dans la foret 9 on n'en retrouvera que les os demaîa matin ; celui qui est le plus à plaindre est ce pauvre noir.
EMPSAEL.
Zoraide estrelle partie avec une escorte?
ÀCHMET.
Non, seigneur.
EMPSAEL, avec inquiétude.
A cette heure et dans ce lieu partir sans escorte !... Va dire à mes braves cavaliers noirs qu'ils accompagnent Zoraïde jusqu-'au camp..... (^Empsaelle rappelle.) Tn leor diras de ne pas s'écarter d'elle de la longueur dé leurs lanceSi*. 'Va, cours, dis4eur qu'ils > amènent avec eux. ^atre de mes chiens mobilagnards qui com^ battent les lions corps à corps.
5o8 HARMONIES
JLCHUET.
Oui , seigneur.
A cette heure partir sans escorte !.... Elle étoit tout effrayée. Dis-lui que je ne tarderai pas a la revoir.
JLCHUET.
Je n'y manquerai pas ^'seigneur.
EMPSÂEL.
Non , non , îl faut que je l'accompagne moi-même à quelque distance de la forêt.... Dis qu'on m'amène mon cheval arabe.... Va fsir€ relever les toiles y les filets y les épieux ; qu'on rassemble les meutes et les esclaves , ne fécarte pas, et reviens ici. Je serai de retour incessamment ; tu me répondras de cet Espagnol sur ta tête. ( // sort. )
( Jacob et le Père Jeronimo arrivent au pied de la tour. ) *
JACOB
. Arrêtons-nous ici; c'est auprès de cette tour qu'Empsael doit se rendre. Je crains que vous ne soyez fatigué de la route ; j'ai cependant donné ordre qu'on vous donnât le plus doux it mes chevaux : c'est celui que je monte ordinairement.
DE LA NATURE. 5o9
LE PÈRE JERONIMO
Seigneur ^ je suis confus de vos bontés en- Ters un pauvre religieux étranger comme moi.
JACOB
Y a-t-il long-temps que tous ayez quitté l'Italie?
LE PÈRE JERONIMO
Je suis parti de Livoume il y a six se* maines. j
JACOB
Ayez-vous eu mauvais temps ?
LE PÈRE JEROICIMO.
Oh ! des teïnpètes . qui faisoient dresser le j cheveux; je n'en suis échappé que par miracle.
JACOB
On ne peut trop admirer votre charité , qui vous jette au milieu de tant de dangers pour délivrer vos frères : il n*y a rien que je ne fasse pour vous obliger.
LE PÈRE JERONIHO.
Seigneur , j'en suis pénétré de! reconnois* sance.
JACOB
Il n'en faut point ; c'est en moi un effet d'inclination particulière pour les religieux de votre ordre. •
Oîé ftAJtMOlflES
lE PÈRE JERONIMO.
• Seigtienî
JÂCOB.
Je yeux tous en donner la preuve en vous kervant gratuitement.
us pÈaa lEaonMO.
- Trè»>iUu9tre seigneur ^ vous ftret um grande cbarité ; car je suis un religieux bien pauvre : nous ne subsistons que d'aumônes*
JACOB
Un des premiers services que je veux vous rendriç e^t de vous donner un bon conseil
L£ ri&HE JBRONIMO.
Un bon conseil est un trésor.
JACOB
Je veux vQus parler avec une entière con* fiance ; mais vous n'en abuserez pi^.
. ^aifftwr» j*09 tais moapable.
JACOB
Vous me promettez le secret?
XB PiHE JEEOKIHO.
Je vous le jure sous le sceau de la confession.