Harmonies économiques par m. Fr. Bastiat
Amour de l'étude, besoin de croyances, esprit dégagé de préventions invétérées, cœur libre de haine, zèle de propagande, ardentes sympathies, désintéressement, dévouement, bonne foi, enthousiasme de tout ce qui est bon, beau, simple, grand, honnête, religieux, tels sont les précieux attributs de la jeunesse. C'est pourquoi je lui dédie ce livre. C'est une semence qui n'a pas en elle le principe de vie si elle ne germe pas sur le sol généreux auquel je la confie.
J'aurais voulu vous offrir un tableau , je ne vous livre qu'une ébauche; pardonnez-moi; qui peut achever une œuvre de quelque importance en ce temps-ci? Voici l'esquisse. En la voyant, puisse l'un d'entre vous s'écrier comme le grand artiste : Ânch' ïo son pittorel et, saisissant le pinceau, jeter sur celle toile informe la couleur et la chair, l'ombre et la lumière, le sentiment et la vie.
Jeunes gens, vous trouverez le litre de ce livre bien ambitieux. Harmonies économiques! Aurais-jecu la prétention de révéler le plan de la Providence dans Tordre social, et le mécanisme de toutes les forces dont elle a pourvu l'humanité pour la réalisation du progrès?
Non certes; mois je voudrais vous mellre sur la voie de cette vérité ; Tous les intérêts légitimes sont harmoniques. C'est l'idée dominante de cet écrit, et il est impossible d'en méconnaître l'importance.
Il a pu être de mode, pendant un temps, de rire de ce qu'on appelle le problème social, et, il faut le dire, quelquesunes des solutions proposées ne justifiaient que trop cette hilarité railleuse. Mais, quant nu problème lui-même, il n'a certes rien de risible; c'est l'ombre de Banque au banquet de Macbeth ; seulement ce n'est pas une ombre muette, et, d'une voix formidable, elle crie a la société épouvantée : Une solution ou la mort!
Or, cette solution, vous le comprendrez aisément, doit être toute différente selon que les intérêts sont naturellement harmoniques ou antagoniques.
Dans le premier cas, il faut la demander à la liberté; dans le second, à la contrainte. Dans l'un, il suffit de ne pas contrarier; dans l'autre, il faut nécessairement contrarier.
Hais la liberté n'a qu'une forme. Quand on est bien convaincu que chacune des molécules qui composent un liquide porte en elle-même la force d'où résulte le niveau général, en en conclut qu'il n'y a pas àc moyen plus simple et plus sûr pour obtenir ce niveau que de ne pas s'en mêler. Tous ceux donc qui adopteront ce point de départ : Les intérêts sont harmoniques, seront aussi d'accord sur la solution pratique du problème social : s'abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts.
La contrainte peut se manifester, au contraire, par des formes et selon des vues en nombre infini. Les écoles qui partent de celte donnée : Les intérêt» sont antagoniques^ n'ont donc encore rien fait pour la solution du problème, si ce n'est qu'elles ont exclu la liberté. Il leur reste encore
A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 3 à chercher, parmi les formes infinies de la contrainte, quelle est la bonne, si tant est qu'une le soit. Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à faire accepter universellement par des hommes, par des agents libres, cette forme préférée de la contrainte.
Mais, dans cette hypothèse, si les intérêts humains sont poussés par leur nature vers un choc fatal, si ce choc ne peut être évité que par l'invention contingente d'un ordre social artificiel, le sort de l'humanité est bien chanceux et l'on se demande avec effroi :
1° Serencontrera-t-il un homme qui trouve une forme satisfaisante de la contrainte?
2" Cet homme ramènera-t-il à son idée les écoles innombrables qui auront conçu des formes différentes?
3° L'humanité se laissera-t-elle plier à cette forme, laquelle, selon l'hypothèse, contrariera tous les intérêts individuels?
4° En admettant que l'humanité se laisse affubler de ce vêtement, qu'arrivera t-il si un nouvel inventeur se présente avec un vêtement plus perfectionné? Devra-t-ellc persévérer dans une mauvaise organisation, la sachant mauvaise, ou se résoudre à changer tous les matins d'organisation selon les caprices de la mode et la fécondité des inventeurs ?
b" Tous les inventeurs, dont le plan aura été rejeté, ne s'uniront-ils pas contre le plan préféré, avec d'autant plus de chances de troubler la société que ce plan, par sa nature et son but, froisse tous les intérêts?
6° Et en définitive, y a-t-il une force humaine capable de vaincre un antagonisme qu'on suppose être l'essence même des forces humaines?
le pourrais multiplier indéfiniment ces questions , et proposer, par exemple, cette difficulté :
i HARMONIES ÉCONOMIQUES.
Si l'intérêt individuel est opposé à l'intérêt général, où placercz-vous le principe d'action de la contrainte? Où sera le point d'appui? Sera-ce en dehors de l'humanité? Il le faudrait pour échapper aux conséquences de votre loi. Car si vous couliez l'arbitraire à des hommes, prouvez donc que ces homrrics sont pétris d'un autre limon que nous, qu'ils ne seront pas mus aussi par le fatal principe de l'intérêt, et que, placés dans une situation qui exclut l'idée de tout frein, de toute résistance efficace, leur esprit sera exempt d'erreurs, leurs mains de rapacité et leur cœur de convoitise ?
Ce qui sépare radicalement les diverses écoles socialistes (j'entends ici celles qui cherchent dans une organisation artificielle la solution du problème social) de l'école économiste, ce n'est pas telle ou telle vue de détail, telle ou telle combinaison gouvernementale, c'est le point de départ, c'est cette question préliminaire et dominante : Les intérêts humains, laissés h eux-mêmes, sont-ils harmoniques ou antagoniques?
11 est clair que les socialistes n'ont pu se mettre en quête d'une organisation artificielle que parce qu'ils ont jugé l'organisation naturelle mauvaise ou insuffisante, et ils n'ont jugé celle-ci insuffisante et mauvaise que parce qu'ils ont cru voir dans les intérêts un antagonisme rndkal, car sans cela ils n'auraient pas eu recours à la contrainte. Il n'est pas nécessaire de contraindre a l'harmonie ce qui est harmonique de soi.
Aussi ils ont vu l'antagonisme partout :
Entre le propriétaire et le prolétaire.
Entre le capital et le travail.
Entre le peuple et la bourgeoisie.
Entre l'agriculture et la fabrique.
Entre le campagnard et le citadin.
Dnitizcd by
A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 8 Entre le regnicole et l'étranger.
Entre le producteur et le consommateur.
Entre la civilisation et l'organisation.
Et, pour tout dire, en un mot :
Entre la liberté et l'harmonie.
Et ceci explique comment il se fait qu'encore qu'une sorte de philanthropie scntïmenlalislc habite leur cœur, la haine découle de leurs lèvres. Chacun d'eux réserve tout son amour pour la société qu'il a rêvée ; mais quant à celle où il nous a été donné de vivre, elle ne saurait s'écrouler trop tôt à leur gré afin que sur ses débris s'élève la Jérusalem nouvelle.
J'ai dit que l'école économiste, partant de la naturelle harmonie des intérêts, concluait à la liberté.
Cependant, je dois en convenir, si les économistes, en général, concluent à la liberté, il n'est malheureusement pas aussi vrai que leurs principes établissent solidement le point de départ ; l'harmonie des intérêts.
Avant d'aller plus loin, et afin de vous prémunir contre les inductions qu'on ne manquera pas de tirer de cet aveu, je dois dire un mot de la situation respective du socialisme et de l'économie politique.
Il serait insensé fi moi de dire que le socialisme n'a jamais rencontré une vérité, que l'économie politique n'est jamais tombée dans une erreur.
Ce qui sépare profondément les deux écoles, c'est la différence des méthodes. L'une, comme l'astrologie et l'alchimie, procède par l'imagination; l'autre, comme l'astronomie et la chimie, procède par l'observation.
Deux astronomes, observant le même fait, peuvent ne pas arriver au même résultat.
Malgré cette dissidence passagère, ils se sentent liés par le procédé commun qui tôt ou tard la fera cesser. Ils se
g HARMONIES ÉCONOMIQUES.
reconnaissent de la même communion. Mais entre l'astronome qui observe et l'astrologue qui imagine, l'abîme est infranchissable, encore que, par hasard, ils se puissent quelquefois rencontrer.
II en est ainsi de l'économie politique et du socialisme.
Les économistes observent l'homme, les lois de son organisation et lc3 rapports sociaux qui résultent de ces lois. Les socialistes imaginent une société de fantaisie et ensuite un cœur humain assorti à cette société.
Or, si la science ne se trompe pas, les savants se trompent. Je ne nie donc pas que les économistes ne puissent faire de fausses observations, et j'ajoute même qu'ils ont nécessairement dû commencer par là.
Mais voici ce qui arrive. Si les intérêts sont harmoniques, il s'ensuit que toute observation mal faite conduit logiquement a l'antagonisme. Quelle est donc la tactique des socialistes? C'est de ramasser dans les écrits des économistes quelques observations mal faites, d'en exprimer toutes les conséquences et de montrer qu'elles sont désastreuses. Jusque-là ils sont dans leur droit. Ensuite ils s'élèvent contre l'observateur qui s'appellera, je suppose, Malthus ou Ricardo. Ils sont dans leur droit encore. Mais ils ne s'en tiennent pas là. Ils se tournent contre la science, l'accusant d'être impitoyable et de vouloir le mal. En ceci ils heurtent la raison et la justice, car la science n'est pas responsable d'une observation mal faite. Enfin, ils vont bien plus loin encore, Ils s'en prennent à la société elle-même, ils menacent de la détruire pour la refaire, et pourquoi? Parce que, disent-ils, il est prouvé par la science que la société actuelle est poussée vers un abîme. En cela ils choquent le bon sens, car, ou la science ne trompe pas, et alors pourquoi l'attaquent- ils? ou elle se trompe, et, en ce cas,