‹ Harmonies économiques par m. Fr. BastiatChapitre 8 sur 9 · W IIAH.UO.MES ECONOMIQUES · texte numérisé non relu

W IIAH.UO.MES ECONOMIQUES

raux. En ce ciis, il saute aux yeux que ses forces, qui sont limitées, no satisferont des désirs dépravés qu'aux dépens de désirs plus intelligents et mieux entendus. Mais est-il question de la société, cet axiome évident est considéré comme une erreur. On est porto à croire que les goûts factices, les satisfactions illusoires, que l'on reconnaît être une source de misère individuelle, sont néanmoins une source de richesses nationales, parce qu'ils ouvrent des déliouchés à une foule d'industries. S'il en était ainsi, nous arriverions à une conclusion bien triste : c'est que l'état social place l'homme entre la misère et l'immoralité. Encore une fois, l'économie politique résout de la manière la plus satisfaisante et la plus rigoureuse ces apparentes contradictions.

L'échange c'est l'économie politique, c'est lu société tout entière, air il est impossible de concevoir la société sans échange ni l'échange sans société. Aussi n'ai-jr. pas In prétention d'épuiser dans ce chapitre un aussi vnslc sujet. A peine le livre entier en offrira-t-H une ébauche.

Si les hommes, comme les colimaçons, vivaient dans un complet isolement les mis des autres, s'ils n'échangeaient pas leurs travaux et leurs idées, s'ils n'opéraient pas entre eux de transactions, il pourrait y avoir des multitudes, des unités humaines, des individualités juxtaposées; il n'y aurait pas de société.

Que dis-je? II n'y aurait pas même des individualités. Pour l'homme , l'isolement c'est la mort. Or , s! hors de la société il ne peut vivre, la conclusion rigoureuse c'est que son état de nature c'est l'état social.

Toutes les sciences aboutissent à celte vérité si méconnue du xviu° siècle qui fondait la politique et la morale sur l'assertion contraire. Alors, .on ne se contentait pas d'opposer l'état de nature à l'état social, on donnait au premier sur le second une prééminence décidée. « Heureux les u

hommes, avait dit Montaigne, quand ils vivaient sans liens, sans lois, sans langage, sans religion. » On sait que le système de Rousseau, qui a exercé et exerce encore une si grande influence sur les opinions et sur les faits, repose tout entier sur cette hypothèse qu'un jour les hommes, pour leur malheur, convinrent d'abandonner l'innocent état de nature pour l'orageux état de société.

Il n'entre pas dans l'objet de ce chapitre de l'assemblée toutes les réfutations qu'on peut faire de cette erreur fondamentale, la plus funeste qui ait jamais infecté les sciences politiques; car si la société est d'invention et de convention, il s'ensuit que chacun peut inventer une nouvelle forme sociale , et telle a été en effet , depuis Rousseau , la direction des esprits. Il me serait, je crois, facile de démontrer que l'isolement exclut le langage, l'absence du langage exclut la pensée, et certes, l'homme, moins la pensée, bien loin d'être l'homme de la nature, n'est pas même l'homme.

Mais une réfutation péremptoire de l'idée sur laquelle repose la doctrine de Rousseau sortira directement, sans que nous h cherchions, de quelques considérations sur l'échange.

Besoin, effort, satisfaction, voilà l'homme, au point de vue économique.

Nous avons vu que les deux premiers termes étaient essentiellement intransmissibles , car ils s'accomplissent dans fa sensation , ils sont la sensation même qui est tout ce qu'il y a de plus personnel au monde, aussi bien celle qui précède l'effort et le détermine, que celle qui le suit et en est la récompense.

C'est done l'effort qui s'échange, et cela ne peut être autrement, puisque échange implique activité, et que l'effort seul manifeste notre principe actif. Nous ne pouvons souffrir ou jouir les uns pour les autres, encore que

nous soyons sensibles aux peines fit aux plaisirs d'autrui. Mais nous pouvons nous entr 'aider, travailler les uns pour les autres, nous rendre des services réciproques, mettre nos facultés, ou ce qui en provient, au service d'autrui, à charge de revanche. C'est la société. Les causes, les effets, les lois de ces échanges constituent l'économie politique et sociale.

Non-seulement nous le pouvons, mais nous le faisons nécessairement. Ce que j'affirme, c'est ceci : Que notre organisation est telle que nous sommes tenus de travailler les uns pour les autres sous peine de mort et de mort immédiate. Si cela est , la société est notre état de nature, puisque c'est le seul où il nous soit donné de vivre.

Il y a, en effet, une remarque à faire sur l'équilibre des besoins et des facultés, remarque qui m'a toujours saisi d'admiration pour le plan providentiel qui régit nos destinées.

Dans l'isolement, nos besoins surpassent nos facultés.

Dans l'étal social, nos facultés surpassent nos besoins.

Il suit de là que l'homme isolé ne peut vivre, tandis que, chez l'homme social, les besoins les plus impérieux font place à des désirs d'un ordre plus élevé , et ainsi progressivement dans une carrière de perfectibilité à laquelle nul ne saurait assigner de limites.

Ce n'est pas là de la déclamation, niais une assertion susceptible d'être rigoureusement démontrée par le raisonnement et par l'analogie, sinon par l'expérience. Et pourquoi ne peut-elle cire démontrée par l'expérience, par l'observa lion directe ? Précisément parce qu'elle est vraie, précisément parce que l'homme ne pouvant vivre dans l'isolement, il devient impossible de montrer, sur la nature vivante, les effets de la solitude absolue. Les sens ne peuvent saisir une négation. On peut prouver à mon esprit

qu'un triangle n'a jamais quatre côtés; on ne peut, à l'appui, offrir a mes yeux un triangle tétragonc. Si on le faisait, l'assertion serait détruite par cette exhibition même. De même, me demander une preuve expérimentale, exiger de mot que j'étudie les conséquences de l'isolement sur la nature vivante, c'est m'imposcr une contradiction, puisque pour l'homme, isolement et vie s'excluant, on n'a jamais vu et on ne verra jamais des hommes sans relations.

S'il y a des animaux, ec que j'ignore, destinés, par leur organisme, à parcourir dans l'isolement absolu le cercle de leur existence, il est bien clair que la nature a dù mettre entre leurs besoins et leurs facultés une proportion exacte . On pourrait encore comprendre que leurs facultés fussent supérieures; en ce cas, ces animaux seraient perfectibles et progressifs. L'équilibre exact en fait des êtres stationnaires, mais la supériorité des besoins ne se peut concevoir. Il faut que, dès leur naissance, dès leur première apparition dans la vie, leurs facultés soient complètes relativement aux besoins auxquels elles doivent pourvoir, ou, du moins , que les unes et les autres se développent dans un même rapport. Sans cela , ces espèces mourraient en naissant et par conséquent ne s'offriraient pas a l'observation.

De tontes les espèces de créatures vivantes qui nous environnent, aucune, sans contredit, n'est assujettie à autant de besoins que l'homme. Dans aucune, l'enfance n'est aussi débile, aussi inn^m- , ainsi dénuée, la maturité chargée d'une responsabilité aussi étendue, la vieillesse aussi faible et souffrante. Et, comme s'il n'avait pas assez de ses besoins, l'homme a encore des goûts dont la satisfaction exerce ses facultés autant que celle de ses besoins même. À peine il sait apaiser sa faim qu'il veut flatter son palais; a peine se couvrir qu'il veut se décorer; à peine

s'abriter qu'il songe à embellir sn demeure. Son intelligence n'est pas moins inquiète que son eorps nécessiteux. Il veut Approfondir les secrets de In nature, dompter les animaux, enchaîner les éléments, pénétrer dans les entrailles de la terre, traverser d'immenses mers, planer audessus des vents, supprimer le temps et l'espace; il veut connaître les mobiles, les ressorts, les lois de sa volonté et de son cœur, régner sur ses passions, conquérir l'immortalité, se confondre avec son Créateur, tout soumettre a son empire, la nature, ses semblables, lui-même; en un mot, ses désirs se dilatent sans fin dans l'infini.

Aussi, dans aucune autre espèce, les facultés ne sont susceptibles d'un aussi grand développement que dans l'homme. Lui seul parait comparer et juger, lui seul raisonne et parle; seul il prévoit; seul il sacrifie le présent ù l'avenir; seul il transmet de génération en génération ses travaux, ses pensées et les trésors de son expérience, seul enfin il est capable d'une perfectibilité dont la chaîne incommensurable semble attachée au delà même de ce monde.

Plaçons ici une observation économique. Quelque étendu que soit le domaine de nos facultés, elles ne sauraient nous élever jusqu'à la puissance de créer. 11 n'appartient pas à l'homme, en effet, d'augmenter ou de diminuer le nombre des molécules existantes. Son action se borne à soumettre les substances répandues autour de lui à des modifications, à des combinaisons qui les approprient à son usage(J ,-B.Say).

Modifier les substances, de manière à accroître, par rapport à nous, leur utilité, c'est produire, ou plutôt c'est une manière de produire. J'en conclus que la valeur, ainsi que nous le verrons plus tard, ne saurait jamais être dans ces substances elles-mêmes, mais dans l'effort intervenu pour les modifier, et compare, par l'échange, à d'autres

efforts analogues. C'est pourquoi la valeur n'est que l'appréciation df services échangés. 6oil que la matière intervienne ou n'intervienne pas. Il e=l complètement indifférent, quant h la notion de valeur, que je rende a mou semblable un service direct, par exemple en lui faisant une opération chirurgicale, ou un service indirect en préparant pour lui une substance curative. Dans ce dernier cas, l'utilité est dans la substance, mais la valeur est dans le service, dans l'effort intellectuel cl matériel fait par un homme eu faveur d'un autre homme. C'est par pure métonymie qu'on u attribué la valeur h la matière elle-même , et, eu celte occasion comme en bien d'autres, la métaphore a fait dévier la science.

Je reviens a l'organisation de l'homme. Si l'on s'arrêtait aux notions qui précèdent, il ne différerait des autres animaux que par la plus grande étendue des besoins et la supériorité des facultés. Tous, en effet, sont soumis aux uns et pourvus des autres. L'oiseau entreprend de longs voyages pour chercher la température qui lui convient; le castor traverse le fleuve sur le pont qu'il a construit; l'épervier poursuit ouvertement sa proie, le chat la guette avec patience, l'araignée lui dresse des embûches; tous travaillent pour vivre et se développer.

Mais tandis que la nature a mis une exacte proportion entre les besoins des animaux et leurs facultés, si elle a traité l'homme avec plus de grandeur et de munificence , si, pour le forcer d'être sociable, elle a décrété que, dans l'isolement, ses besoins surpasseraient ses facultés, tandis que, au contraire, dans l'état social ses facultés, supérieures à ses besoins, ouvriraient un champ sans limite à ses nobles jouissances, nous devons reconnaître que, comme dans ses rapports avec le Créateur, l'homme est élevé audessus des bétes par le sentiment religieux , dans ses rap-

ports avec ses semblables par l'équité, dans ses rapports avec lui-même par la moralité", de même dans ses rapports avec ses moyens de vivre et de se développer, il s'en dislingue par un phénomène remarquable. Ce phénomène, e'est I'échangr.

Essayerai-je de peindre l'état de misère, de dénùment et d'ignorance où, sans la faculté d'échanger, l'espèce humaine aurait croupi éternellement, si même elle n'eût disparu du globe?

Un des philosophes les plus populaires, dans un roman qui a le privilège de charmer l'enfance de génération en génération, nous a montré l'homme surmontant par son énergie, son activité, son intelligence, les difficultés de la solitude absolue. Voulant mettre en lumière tout ce qu'il y a de ressources dans cette noble créature, il l'a supposée, pour ainsi dire, accidentellement retranchée de la civilisation. Il entrait donc dans le plan de Daniel de Foë de jeter dans l'île du Désespoir Robinson seul, nu, privé de tout ce qu'ajoutent aux forces humaines l'union des efforts, la séparation des occupations, l'échange, la société.

Cependant, et quoique les obstacles ne soient qu'un jeu pour l'imagination , Daniel de Foë aurait été à son roman jusqu'à l'ombre de la vraisemblance, si, trop fidèle à la pensée qu'il voulait développer, il n'eût pas fait à l'état social des concessions obligées, en admettant que son héros avait sauvé du naufrage quelques objets indispensables, des provisions, de la poudre, un fusil, une hache, un couteau, des cordes, des planches, du fer, etc., preuve décisive que la société est le milieu nécessaire de l'homme, puisqu'un romancier môme n'a pu le taire vivre hors de son sein.

Et remarquez que Bobinson portait avec lui dans la solitude un autre trésor social mille fois plus précieux et que

les flots ne pouvaient engloutir : je veux parler de ses idées, de ses souvenirs, de son expérience, de son langage même, sans lequel il n'aurait pu s'entretenir avec lui-même, c'est-à-dire penser.

Nous avons la triste et déraisonnable habitude d'attribuer à l'État social les souffrances dont nous sommes témoins. Nous avons raison jusqu'à un certain point, si nous entendons comparer la société à elle-même, prise à deux degrés divers d'avancement et de perfection, mais nous avons tort si nous comparons l'état social, ménic imparfait, à l'isolement. Pour pouvoir affirmer que la société empire la condition , je ne dirai pas de l'homme en général, mais de quelques hommes et des plus misérables d'entre eux, il faudrait commencer par prouver que le plus mal partagé de nos frères a à supporter, dans l'état social, un plus lourd fardeau de privations et de souffrances que celui qui eût été son partage dans la solitude. Or examinez la vie du plus humble manouvrier. Passez en revue, dans tous leurs détails, les objets de ses consommalions quotidiennes. Il est couvert de quelques vêtements grossiers ; il mange un peu de pain noir ; il dort sous un toit et au moins sur des planches. Maintenant demandezvous st l'homme isole, privé des ressources de l'échange, aurait la possibilité la plus éloignée de se procurer ces grossiers vêtements, ce pain noir, cette rude couche, cet humble abri ? L'enthousiaste le plus passionne de l'état de nature, Rousseau lui-même avouait cetlc impossibilité radicale. On se passait de tout , dit-il , on allait nu , on dormait à la belle étoile. Aussi Rousseau, pour exalter l'état de nature, était conduit à faire consister le bonheur dans la privation. Mais encore j'affirme que ce bonheur négatif est chimérique et que l'homme isolé mourrait infailliblement en très-peu d'heures. Peut-être Rousseau aurait-il été jus-

ÉCHANGE. 101 qu'si dire que c'est là In perfection. Il eut été conséquent, car si le bonheur est dans la privation, la perfection est dans le néant.

J'espère que le lecteur voudra bien ne pas conclure de ce qui précède que nous sommes insensibles aux souffrances sociales de nos frères. De ce que ecs souffrances sont moindres dans la société imparfaite que dans l'isolement, il ne s'ensuit pas que nous n'appelions de tous nos vœux le progrès qui les diminue sans cesse. Mais si l'isolement est quelque chose de pire que ce qu'il y a de pire dans l'étal social, .j'avais raison de dire qu'il met nos besoins, ù ne parler que des plus impérieux , tout à fait au-dessus de nos facultés.

Comment l'échange, renversant cet ordre a notre profit, place-t-il nos facultés au-dessus de nos besoins?

Et d'abord, le fait est prouvé par la civilisation même. Si nos besoins dépassaient nos facultés, nous serions des êtres invinciblement rétrogrades; s'il y avait équilibre, nous serions des êtres invinciblement stationnaires. Nous progressons, donc chaque période de la vie sociale, comparée à une époque antérieure, laisse disponible, relativement à une somme donnée de satisfactions, une portion quelconque de nos facultés.

Essayons de donner l'explication de ce merveilleux phénomène.

Celle que nous devons à Condillac me semble tout à fait insuffisante, empirique ou plutôt elle n'explique rien. « Par cela senl qu'un échange s'accomplit, dit-il, il doit y avoir nécessairement profit pour les deux parties contractantes, sans quoi il ne se ferait pas. Donc chaque échange renferme deux gains pour l'humanité. •<

En tenant la proposition pour vraie, on n'y peut voir que ia constatation d'un résultat. C'était ainsi que le

JOÎ HARMONIES ÉCONOMIQUES.

malade imaginaire expliquait la vertu narcotique de l'opium :

Quia est in cà Virtus tlormitiva Quœ f»cît dormire.

L'échange conslitue deux gains, dites-vous. La question est de savoir pourquoi et comment? — Cela résulte du fait même qui s'est accompli. — Mais pourquoi s'est-il accompli? Par quel mobile les hommes ont-ils été déterminés à l'accomplir? Est-ce que l'échangea, en lui-même, une vertu mystérieuse nécessairement bienfaisante, et inaccessible à toute explication?

D'autres font résulter l'avantage de ce que l'on donne ce qu'on a de trop pour recevoir ce dont on manque. Échange, disent-ils, c'est troc du superflu contre le nécessaire. Outre que cela est contraireaux faits qui se passent sous nos yeux, car qui osera dire que le paysan, en cédant le hic qu'il a cultivé et dont il ne mangera jamais, donne son superflu? — Je vois bien dans cet axiome comment deux hommes s'arrangent accidentellement ; mais je n'y vois pas l'explication du progrès.

L'observation nous donnera de la puissance de l'échange une explication plus satisfaisante.

L'échange a deux manifestations : union des forces, séparation des occupations.

11 est bien clair qu'en beaucoup de cas la force unie de plusieurs hommes est supérieure, du tout au tout, à la somme de leurs forces isolées. Qu'il s'agisse de déplacer un lourd fardeau. Là où mille hommes pourraient successivement échouer, il est possible que quatre hommes réussissent en s unissant. Essayez de vous figurer les choses qui ne se fussent jamais accomplies dans le monde sans cette union?

Et puis, ce n'est rien encore que le concours vers un but commun de ln force musculaire, la nature nous a dotés de facultés physiques, morales, intellectuelles très-variées. Il y a dans la coopération de ces facultés des combinaisons inépuisables. Faut-il réaliser une œuvre utile, comme la construction d'une route, ou la défense du pays? L'un met au service de la communauté sa vigueur, l'autre son agilité, celui-ci son audace, celui-là son expérience, sa prévoyance, son imagination et jusqu'à sa renommée. II est aisé de comprendre que les mêmes hommes, agissant isolément, n'auraient pu ni atteindre ni même concevoir le même. résultat.

Or, union des forées implique échange. Pour que les hommes consentent à coopérer, il laut bien qu'ils aient en perspective une participation à la satisfaction obtenue. Chacun fait profiter autrui de ses efforts et profite des efforts d'autrni dans des proportions convenues, ce qui est échange.

On voit ici comment l'échange, sous cette forme, augmente nos satisfactions. C'est que des efforts égaux en intensité aboutissent, par le seul fait de leur union, à des résultats supérieurs. Il n'y a là aucune trace de ce prétendu (roc du superflu contre le nécessaire, non plus que du double et empirique profit allégué par Condillac.

Nous ferons la même remarque sur la division du travail. Au fait, si l'on y regarde de près, se distribuer les occupations ce n'est, pour les hommes, qu'une autre manière, plus permanente, d'unir leurs forces, de coopérer, de s'associer, cl il est très-exact de dire, ainsi que cela sera démontré plus tard, que l'organisation sociale actuelle, à la condition de reconnaître l'échange libre, est la plus belle, la plus vaste des associations, association bien autrement merveilleuse que celles rêvées par les socialistes, puis-

que, par un mécanisme admirable, elle se concilie avec l'indépendance individuelle. Chacun y entre et en sort à chaque instant d'après sa convenance. Il y apporte le tribut qu'il veut; il en retire une satisfaction comparativement supérieure et toujours progressive, déterminée selon les lois de la justice, parla nature même des choses et non par l'arbitraire d'un chef. — Mais ce point de vue serait ici une anticipation. Tout ce que j'ai à faire pour le moment e'est d'expliquer comment la division du travail accroît notre puissance.

Sans nous étendre beaucoup sur ce sujet, puisqu'il est du petit nombre de ceux qui ne soulèvent pas d'objections, il n'est pas inutile d'en dire quelque chose. Peut-être l'a-t-on un peu amoindri. Pour prouver la puissance de la division du travail, on s'est attaché à signaler les merveilles qu'elle accomplit dans certaines manufactures, les fabriques d'épingles, par exemple. La question peut être élevée à un point de vue plus général et plus philosophique. Ensuite la force de l'habitude a ce singulier privilège de nous dérober la vue, de nous faire perdre la conscience des phénomènes au milieu desquels nous sommes plongés. Il n'y a pas de mot plus profondément vrai que celui de Rousseau : » II faut beaucoup de philosophie pour observer ce qu'on voit tous les jours. » Ce n'est donc pas une chose oiseuse que de rappeler aux hommes ce que, sans s'en apercevoir, ils doivent à l'échange.

Comment la faculté d'échanger a-t-cllc élevé l'humanité à In hauteur où nous la voyons aujourd'hui? Par son influence sur le travail, sur le concours des agents naturels, sur les facultés de l'homme et sur les capitaux.

Adam Smilh a fort bien démontré celte influence sur le travail.

« L'accroissement, dans la quantité d'ouvrage que peut

ÉCHANGE. MB exécuter le même nombre d'hommes par suite de In division du travail, est due à trois circonstances, dit ce célèbre économiste : I" au degré d'habileté qu' acquiert chaque travailleur; 2° à l'économie du temps qui se perd naturellement à passer d'un genre d'occupation ù un autre; 3° à ce que chaque homme a plus de chances de découvrir des méthodes aisées et expéditives pour atteindre un objet, lorsque cet objet est le centre de son attention que lorsqu'elle se dissipe sur une infinie variété de choses. »

Ceux qui, comme Adam Smith, voient dans le travail la source unique de la richesse, se bornent à rechercher comment il se perfectionne en se divisant. Mais nous avons vu, dans le chapitre précédent, qu'il n'est pas le seul agent de nos satisfactions. Les forces naturelles concourent. Cela est incontestable.

Ainsi, en agriculture, l'action du soleil et de la pluie, les sucs caciiés dans le sol, les gaz répandus dans l'atmosphère, sont certainement des agents qui coopèrent avec le travail humain à la production des végétaux.

L'industrie manufacturière doit des services analogues aux qualités chimiques de certaines substances, à la puissance des chutes d'eau, de l'élasticité de la vapeur, de la gravitation, de l'électricité.

Le commerce a su faire tourner au profit de l'homme la vigueur et l'instinct de certaines races animales, la force du vent qui enfle les voiles de ses navires, les lois du magnétisme qui, agissant sur la boussole, dirigent leur sillage à travers l'immensité des mers.

Il est deux vérités hors de toute contestation. La première, c'est que l'homme esl d'autant mieux pourvu de toutes choses qu'il tire un meilleur parti des forces de la nature.

Il est palpable, en effet, qu'on obtient plus de blé, a éga-

lilé d'efforts, sur une bonne terre végétale que sur des sables arides ou de stériles rochers.

Ln seconde, c'est que les agents naturels sont répartis sur le globe d'une manière inégale.

Qui oserait soutenir que tontes terres sont également propres aux mêmes cultures, tontes contrées au même genre de fabrication?

Or, s'il est vrai que les forces naturelles diffèrent sur les divers points du globe, et si, d'un autre coté, les hommes sont d'autant plus riches qu'ils s'en font plus aider, il s'ensuit que la faculté d'échanger augmente, dans une proportion incommensurable, l'utile concours de ces forces.

Ici nous retrouvons en présence l'utilité gratuite et l'utilité onéreuse, celle-là se substituant à celle-ci, en vertu de l'échange. N'cst-il pas clair, en effet, que si, privés de la fneulté d'echanger, les hommes étaient réduits à produire de la glace sous l'cqualeur et du sucre près des pôles, ils devraient faire avec beaucoup de peines ce que le chaud et le froid font aujourd'hui gratuitement pour eux et qu'à leur égard une immense proportion de forces naturelles resterait dans l'inertie? Grâce à l'échange, ces forces sont utilisées partout où on les rencontre. La terre à blé est semée en blé ; la terre h vigne est plantée en vigne ; il y a des pêcheurs sur les cotes et des bùelierons sur les montagnes. Ici on dirige l'eau, là le vent sur une roue qui remplace dix hommes. La nature devient un esclave qu'il ne faut ni nourrir, ni vêtir, ni habiller, dont nous ne payons ni ne faisons payer les services, qui ne coûte rien ni à notre bourse ni à notre conscience 1 . La même somme d'efforts humains, c'est-à-dire les mêmes services, la même valeur, réalise une

' Bien plus, rc\ rsrluvc-îà, ;'i <",une. An *i Jii["'i'iiirili ; . (in il. il In longue pnr déprécier cl alTrnnchii' Ions les ou 1res. C/esl une harmonie ilonl je laistc à lu sagacité du Itclcur de tuivrs les contcijuencei.

ÉCHANGE. 107 somme d'utilité toujours plus grande. Pour clin que résultat donné, une portion seulement de l'activité humaine est Absorbée; l'autre, par l'intervention des forces naturelles, est rendue disponible, elle se prend à de nouveaux obstacles, satisfait à de nouveaux désirs, réalise de nouvelles utilités.

Les effets de l'échange sur nos facultés intellectuelles sont tels qu'il n'est pas donné à l'imagination la plus vigoureuse d'en calculer la portée.

" Nos connaissances, dit M. de Tracy, sont nos plus précieuses acquisitions, puisque ce sont elles qui dirigent l'emploi de nos forces et le rendent plus fructueux , à mesure qu'elles sont plus saines et plus étendues. Or, nui homme n'est à portée de tout voir, et il est bien plus aisé d'apprendre que d'inventer. Mais quand plusieurs hommes communiquent ensemble, ce qu'un d'eux a observé est bientôt connu de tous les autres, et il suffit que parmi eux il s'en trouve un fort ingénieux pour que des découvertes précieuses deviennent promptement la propriété de tous. Les lumières doivent donc s'a ecroi Ire bien plus rapidement que dans l'état d'isolement, sans compter qu'elles peuvent se conserver et, par conséquent, s'accumuler de générations en générations. »

Si la nature a varié autour de l'homme les ressources qu'elle met à sa disposition, elle n'a pas été plus uniforme dans la distribution des facultés humaines. Nous ne sommes pas tous doués, au même degré, de vigueur, de courage, d'intelligence, de patience, d'aptitudes artistiques, littéraires, industrielles. Sans l'échange, cette diversité, loin de tourner au profit de notre bien-être, contribuerait à notre misère, chacun ressentant moins les avantages des facultés qu'il aurait que la privation de celles qu'il n'aurait pas. Grâce a l'échange, l'être fort peut, jusqu'à un certain point, se passer de génie, et l'être intelligent, de vigueur ; car, par

(08 HARMONIES ÉCOPiOJMQUES.

l'admirable coin mima nié qu'il établit entre les hommes,

chacun participe aux qualités distinctives de ses semblables.

Pour donner satisfaction à ses besoins et à ses goûts, il ne suffit pas, dans la plupart des cas, de travailler, d'exercer ses facultés sur ou par des agents naturels. Il faut encore des outils, des instruments, des machines, des provisions, en un mot, des capitaux. Supposons une petite peuplade, composée de dix familles, chacune desquelles, travaillant exclusivement pour elle-même, est obligée d'exercer dix industries différentes. Jl faudra à chaque chef de famille dix mobiliers industriels. Il y aura dans la peuplade dix charrues, dix paires de bœufs, dix forges, dix ateliers de charpente et de menuiserie, dix métiers à tisser, etc.; avec l'échange, une seule charrue, une seule paire de bœufs, une seule forge, un seul métier à lisser, pourront suffire. Il n'y a pas d'imagination qui puisse calculer l'économie de capitaux due à l'échange.

Le lecteur voit bien maintenant ce qui constitue la vraie puissance de l'échange. Ce n'est pas, comme dit Condillae, qu'il implique deux gains, parce que chacune des parties contractantes estime plus ce qu'elle reçoit que ce qu'elle donne. Ce n'est pas non plus que chacune d'elles cède du superllu pour acquérir du nécessaire. C'est tout simplement que lorsque un homme dit à un outre : « Ne fais que ceci, je ne ferai que cela et nous partagerons, » il y a meilleur emploi du travail, des facultés, des agents naturels, des capitaux, et, par conséquent, il y a plus à partager, A plus forte raison si trois, dix, cent, mille, plusieurs millions d'hommes entrent dans l'association.

Les deux propositions que j'ai avancées sont donc rigoureusement vraies, à savoir :

Bans l'isolement, nos besoins dépassent nos facultés.

Dans l'élut social, nos facultés surpassent nos besoins.

ÉCHANGE. 1011 La première est vraie, puisque toute la surface de la France ne pourrait faire subsister un seul homme à l'état d'isolement absolu.

La seconde est vraie, puisque, en fait, la population de cette même surface croit en nombre et en bien-être.

Progrès de l'échange. La forme primitive de l'échange, c'est le [roc. Deux personnes, dont cliaeune éprouve un désir et possède l'objet qui peut satisfaire le désir de l'autre, se font cession réciproque, ou bien elles conviennent de travailler séparément chacune à une chose, sauf à partager dans des proportions débattues le produit total. — Voilà le troc, qui est, comme diraient les socialistes, l'échange, le trafic, le commerce embryonnaire. Nous remarquons ici deux désirs comme mobiles, deux efforts comme moyens, deux satisfactions comme résultats ou comme consommation de l'évolution entière, et rien ne diffère essentiellement de la même évolution accomplie dans l'isolement, si ce n'est que les désirs et les satisfactions sont demeurés, scion leur nature, intransmissibles, et que les efforts seuls ont été échangés ; en d'autres termes, deux personnes ont travaillé l'une pour l'autre, elles se sont rendu mutuellement service.

Aussi c'est là que commence véritablement l'économie politique, car c'est là que nous pouvons observer la première apparition de la valeur. Le troc ne s'accomplit qu'à la suite d'une convention, d'un débat; chacune des parties contractantes se détermine par la considération de son intérêt personnel, chacune d'elles fait un calcul dont la portée est celle-ci : « Je troquerai si le troc me fait arriver à la satisfaction de mon désir avec un moindre effort. — C'est certainement un merveilleux phénomène que des efforts amoindris puissent faire face à des désirs et à des satisfactions égales, et cela s'explique par les considérations que

j'ai présentées dans le premier paragraphe de ce chapitre. Quand les deux produits ou les deux services se troquent, on peut dire qu'ils se valent. Nous aurons à approfondir ultérieurement la notion de valeur. Pour le moment, cette vague définition suffit.

On peut concevoir le troc circulaire, embrassant trois parties contractantes. Paul rend un service à Pierre, lequel rend un service équivalent à Jacques, qui rend a son tour un service équivalent à Paul, moyennant quoi tout est balance. Je n'ai pas besoin de dire que cette rotation ne se fait que parce qu'elle arrange toutes les parties, sans changer ni la nature ni les conséquences du troc.

L'essence du troc se retrouverait dans toute sa pureté, alors même que le nombre des contractants sérail plus grand, «ans ma commune, le vigneron paye avec du vin les services du forgeron, du barbier, du tailleur, du bedeau, du euré, de l'épicier. Le forgeron, le barbier, le tailleur, livrent aussi à l'épicier, contre les marchandises consommées le long de l'année, le vin qu'ils ont reçu du vigneron.

Ce troc circulaire, je ne saurais trop le répéter, n'altère en rien les notions primordiales posées dans les chapitres précédents. Quand l'évolution est terminée, chaque coopérant a offert ce triple phénomène r désir, effort, satisfaction. 11 n'y a eu qu'une chose de plus, l'échange des efforts, la transmission des services, la séparation des occupations avec tous les avantages qui en résultent, avantages auxquels chacun a pris part, puisque le travail isoié est un pis aller toujours réservé et qu'on n'y renonce qu'en vue d'un avantage quelconque.

Il est aise de comprendre que le troc circulaire et en nature ne peut s'étendre beaucoup, et je n'ai pas besoin d'insislcrsurlcs obstacles qui l'arrêtent. Comment s'y prendrait,

par exemple, celui qui voudrait donner sa maisou contre les mille objets de consommation dont il aura besoin pendant toute l'année? En tout cas, lo troc ne peut sortir du cercle étroit de personnes qui se connaissent. L'humanité serait bien vite arrivée à la limite de la séparation des Iravaux, à la limite du progrès, si elle n'eut pas trouvé un moyen de faciliter les échanges.

C'est pourquoi, dès l'origine même de la société, on voit les hommes faire intervenir dans leurs transactions une marchandise intermédiaire, du blé, du vin, des animaux et presque toujours des métaux. Ces marchandises remplissent plus ou moins commodément cette destination, mais aucune ne s'y refuse par essence, pourvu que l'effort y soit représenté par la valeur, puisque e'est ce dont il s'agit d'opérer la transmission.

Avec le recours il cette marchandise intermédiaire apparaissent deux phénomènes économiques qu'on nommerenfe et achat. 11 est clair que l'idée de vente et d'achat n'est pas comprise dans le troe simple, ni même dans le troe circulaire. Quand un homme donne a un autre de quoi boire pour en recevoir de quoi manger, il n'y a là qu'un fait indécomposable. Or eu qu'il faut bien remarquer, au début de la science, c'est que l'échange qui s'accomplit par un intermédiaire ne perd en rien la nature, l'essence, la qualité du troc, seulement c'est un troc compose. Selon la remarque ii èj-jiidicicuse et très -profonde de J.-B. Say, c'est un troc ii deux facteurs, dont l'un s'appelle uenle et l'autre achat, facteurs dont la réunion est indispensable pour constituer un troc complet.

En effet, l'apparition dans le monde d'un moyen commode de troquer ne change ni la nature des hommes ni celic des choses. Il reste toujours pour chacun le be.tt.in qui détermine l'effort, et la satisfaction qui le récompense.

US HARMOSIES ÉCOSOHIQLES.

L'échange n'est complot f[ue lorsque l'homme qui » fuit un effort en faveur d'aulrui en n obtenu un service équivalent, c'est-à-dire In satisfaction. Pour cela, il vend son service contre In marchandise intermédiaire, et puis avec cette marchandise intermédiaire, il nvkète des services équivalents, et alors les deux facteurs reconstituent pour lui le troc simple.

Considérez un médecin, par exemple. Pendant plusieurs années, il n appliqué son temps et ses facultés à l'étude des maladies et des remèdes. Il a visité des malades, il a donné des conseils, en un mot, il a rendu des services. Au lieu de recevoir de ses clients, en compensation , des services directs, ce qui eût constitué le simple troc, il en n reçu une marchandise intermédiaire, des métaux avec lesquels il s'est procure les satisfactions qui éjaient en définitive l'objet qu'il avait en vue. Ce ne sont pas les malades qui lui ont fourni le pain, le vin, le mobilier, mais ils lui en ont fourni la valeur, ils n'ont pu céder des écus que parce qu'euxmêmes avaient rendu des services. Il y a donc balance de servicet quant à eux, il y a aussi balance pour le médecin, et s'il était possible de suivre par la pensée cette circulation jusqu'au bout, on verrait que l'échange par intervention de la monnaie se résout en une multitude de trocs simples.

Sous le régime du troc simple, la valeur c'est l'appréciation de deux services échanges et directement comparés entre eux. Sous le régime de ^échange composé, les deux services s'apprécient aussi l'un l'autre, mais par comparaison à ce terme moyen, à celte marchandise intermédiaire qu'on appelle monnaie. Nous verrons ailleurs quelles difficultés, quelles erreurs sont nées de cette complication. 11 nous suffit de faire remarquer ici que la présence de cette marchandise intermédiaire n'altère en rien la notion de valeur.

l'nc fois admis que l'échange est à la fois cause et effet de

ÉCHANGE. (15 la séparation «les occupations, unn fois admis que In séparalion des occupations multiplie les satisfactions proportionnellement aux efforts, par les motifs exposés au commencement de ce chapitre, le lecteur comprendra facilement les services que la monnaie a rendus à l'humanité' par ce seul fait qu'elle facilite les échanges. Grâce à la monnaie, l'échange a pu prendre un développement vraiment indéfini. Chacun jette dans la société ses services, sans savoir à qui ils procureront la satisfaction qui y est attachée. De même il retire de la société, non des services immédiats, mais des écus avec lesquels il achètera en définitive des services, où, quand et comme il lui plaira. En sorte que les transactions définitives se font à travers le temps et l'espace, entre inconnus, sans que personne sache, au moins dans la plupart des circonstances, par Veffort de qui ses besoins seront satisfaits, aux désirs de qui ses propres efforts procureront satisfaction. L'échange, par l'intermédiaire de la monnaie, se résume en trocs innombrahlcs dont les parties contractantes s'ignorent.

Cependant, l'échange est un si grand bienfait pour la société (et n'est-il pas la société elle-même?) qu'elle ne s'est pas bornée, pour le faciliter, pour le multiplier, à l'introduction de la monnaie. Dans l'ordre logique, après le besoin et la satisfaction unis dans le même individu par l'effort isolé, — après le troc simple,— après le troc à deux facteurs, ou l'échange composé de «file et achat, — apparaissent encore les transactions étendues dans le temps et l'espace par le moyen du crédit, titres hypothécaires, lettres de change, billets de banque, etc. Gràceà ces merveilleux mécanismes, eclos de la civilisation, la perfectionnant et se perfectionnant eux-mêmes avec elle, un effort exécute aujourd'hui & Paris ira satisfaire un inconnu par delà les océans et par delà les siècles, cl celui qui s'y livre n'en reçoit pas moins

m 1IA11H0MES ÉCONOMIQUES

sa récompense actuelle par l'intermédiaire de personnes qui (uni l'avanee de celle rémunération et se soumettent à en aller demander In compensation a des pnys lointains ou fi l'attendre d T un avenir reculé. Complication étonnante autant que merveilleuse, qui, soumise à une exacte analyse, nous montre, en définitive, l'intégrité du phénomène économique, besoin, effort, satisfaction, s'nccomplissant dans chaque individualité selon la loi de justice.

Ilornes de l'échange. Le caractère général de réchange est de diminuer le rapport de l'effort à lasatvifaction. Entre nos besoins et nos satisfactions s'interposent des obstacles que nous parvenons a amoindrir par l'union des forces nu par ta séparation des occupations, c'est-à-dire par l'échange. Mais l'échange lui-même rencontre des obstacles, exige des efforts, La preuve en est dans l'immense masse de travail humain qu'il met en mouvement. Les métaux précieux, les routes, les canaux, les chemins de fer, les voitures, les navires, toutes ces ehoses absorbent une part considérable de l'activité humaine. Voyez d'ailleurs que d'hommes uniquement occupés a faciliter des échanges, que de banquiers, négociants, marchands, courtiers, voituriers, marins! Ce vaste et coûteux appareil prouve mieux que tous les raisonnements ce qu'il y a de puissance dans la faculté d'échanger; sans cela comment l'humanité aurait-elle consenti à se l'imposer?

Puisqu'il est dans la nature de l'échange iVépargner des efforts et d'en exiger, il est aisé de comprendre quelles sont ses bornes naturelles. En vertu de cette force qui pousse l'homme h choisir toujours le inoindre de deux maux, l'échange s'étendra indéfiniment, tant que l'effort exige par lui sera moindre que l'effort par lui épargné. Et il s'arrêtera naturellement, quand, au total, l'ensemble des satisfactions obtenues par la séparation des travaux seraient moindres,

échange, ua

à raison des difficultés de l'échange, que si on les demandait à la production directe.

Voici une peuplade. Si clic veut se procurer la satisfaction, il faut qu'elle fasse l'effort. Elle peut s'iidresser h une autre peuplade et lui dire : « Faites cet effort pour nous, nous en ferons un autre pour vous. » La stipulation peut arranger tout le monde, si, par exemple, la seconde peuplade est en mesure, par sa situation, de faire concourir à l'œuvre une plus forte proportion de forces naturelles et gratuites. En ce cas, elle réalisera le résultat avec un effort égal à 8, quand la première ne le pouvait qu'avec un effort égal à 12. Ne demandant que 8, il y a économie de 4 pour la première. Mais vient ensuite le transport, la rémunération des agents intermédiaires, en un mot l'effort exigé par l'appareil de l'échange. Il faut évidemment l'ajouter au chiffre 8 . L'échange continuera à s'opérer tant que lui-même ne coûtera pas 4. Aussitôt arrivé à ce chiffre, il s'arrêtera. Il n'est pas nécessaire de légiférer à ce sujet, car, — ou la loi intervient avant que ce nivellement soit atteint, et alors elle est nuisible, elle provient une économie d'efforts,— ou elle arrive après, et, en ce cas, elle est superflue. Elle ressemble à un décret qui défendrait d'allumer les lampes h midi.

Quand l'échange est ainsi arrêté parée qu'il cesse d'être avantageux, le moindre perfectionnement dans l'appareil commercial lui donne une nouvelle activité. Entre Orléans cl Angoulèmc, il s'accomplit un certain nombre de transactions. Ces deux villes échangent toutes les fois qu'elles recueillent plus de satisfactions par ce procédé que par la production directe. Elles s'arrêtent quand la production par échange, aggravée des frais de l'échange lui-même, dépasse ou atteint l'effort de la production directe. Dans ces circonstances, si l'on améliore l'appareil de l'échange,

116 HAIUJOSIES ÉCONOMIQUES,

si les négociants baissent le prix de leur concours, si l'on perce une montagne, si l'on jette un pont sur la rivière, si on pave une route, si on diminue l'obstacle, l'échange se multi pliera, parce que les hommes veulent tirer parti de tous les avantages que nous lui avons reconnus, parce qu'ils veulent recueillir de l'utilité gratuite. Le perfectionnement de Vappareil commercial équivaut donc à un rapprochement matériel des deux villes. — D'où il suit que le rapprochement matériel des hommes équivaut à un perfectionnement dans l'appareil de l'échange. — Et ceci est très-important; c'est là qu'est la solution du problème delà population ; c'est là, dans ce grand problème, l'élément néglige par Maltlius. Là où Maltlius avait vu discordance, cet clément nous fera voir harmonie.

Quand les hommes échangent, c'est qu'ils arrivent pur ce moyen à une satisfaction égale ovee moins d'efforts, et Ja raison en est que, de part et d'autre, ils se rendent des services qui servent de véhicule à une plus grande proportion d'utilité gratuite.

Or ils échangent d'autant plus que l'échange même rencontre de moindres obstacles, exige de moindres efforts.

Et l'échange rencontre des obstacles, exige des efforts d'autant moindres que les hommes sont plus rapprochés. La plus grande densité de la population est donc nécessairement accompagnée d'une plus grande proportion d'utilité gratuite. Elle donne plus de puissance à l'appareil de l'échange, elle met en disponibilité une portion d'efforts humains ; elle est une cause de progrès.

Et, si vous le voulez, sortons tics généralités et voyons les faits :

Une rue d'égale longueur ne rend-elle pas plus de services à Paris que dans une ville déserte? Un chemin de fer d'un kilomètre ne rend-il pas plus de services dans le

département de la Seine que dans le département des Landes? On marchand de Londres ne peut-i! pas se contenter d'une moindre rémunération sur chaque transaction qu'il facilite, À cause «le la multiplicité? Kn toutes choses, nous verrons deux appareils d'deliangc, quoique identiques, rendre des services bien différents, selon qu'ils fonctionnent au milieu d'une population dense ou d'une population disséminée.

La densité de In population m fait pas seulement tirer un meilleur parti de l'appareil de l'échange, elle permet encore d'accroilre et de perfectionner cet appareil. Il est telle amélioration avantageuse au sein d'une population condensée, parce que là elle épargnera plus d'efforts qu'elle n'en exige, qui n'est pas réalisable au milieu d'une population disséminée, parce qu'elle exigerait plus d'efforts qu'elle n'en pourrait épargner.

Lorsqu'on quitte momentanément Paris pour aller habiter une petite ville de province, on est étonné du nombre de cas où l'on ne peut se procurer certains services qu'à force de frais, de temps et à travers mille difficultés.

Ce n'est pas seulement la partie matérielle de l'appareil commercial qui s'utilise et se perfectionne par le seul fait de la densité de la population , mais aussi la partie morale. Les hommes rapprochés savent mieux se partager les occupations, unie leurs forces, s'associer pour fonder des écoles et des musées, bâtir des églises, pourvoir à leur sécurité, établir des banques ou des compagnies d'assurances, en un mot, se procurer des jouissances communes avec une beaucoup moins forte proportion d'efforts pour chacun.

Mais ces considérations reviendront quand nous en serons à la population. Bornons nous à cette remarque :

L'échange est un moyen donné aux hommes de tirer un

118 HAIÏMOSIRS ÉCONOMIQUES.

meilleur parti de leurs facultés, d'économiser les capitaux, de faire concourir davantage les agents gratuits île In nature, d'accroître la proportion de l'utilité gratuite ù l'utilité onéreuse, de diminuer par conséquent le rapport des efforts aux résultats, de laisser à leur disposition une partic de leurs forces, de manière à en soustraire une portion toujours plus grande au service des besoins les plus impérieux et les premiers dans l'ordre de priorité, pour les consacrer à des jouissances d'un ordre de plus eu plus élevé.

Si l'échange épargne des efforts, il en exige aussi. Il s'étend, il gagne, il se multiplie jusqu'au point où l'effort qu'il exige devient égal à celui qu'il épargne cl s'arrête là jusqu'à ce que, par le perfectionnement de l'appareil commercial, ou seulement par le seul fait de la condensation de la population et du rapprochement des hommes, il rentre dans les conditions nécessaires de sa marche ascendante. D'où il suit que les lois qui bornent les échanges sont toujours nuisibles ou superflues.

Les gouvernements, toujours disposés à se persuader que rien de bien ne se fait sans eux, se refusent à comprendre cette loi harmonique :

L'échange se développe naturellement jusqu'au point où il serait plus onéreux qu'utile, et s'arrête naturellement à cette limite.

En conséquence, on les voit partout fort occupés de le favoriser ou de le restreindre.

Pour le porter au tlelà de ses bornes naturelles, ils vont h la conquête de débouchés et de colonies. Pour le retenir en deçà, ils imaginent toutes sortes de restrictions et d'entraves.

Cette intervention de la force dans les transactions humaines est accompagnée de maux sans nombre.

L'accroisse me M même de celte force est déjà un premier ma!; or il est Lien évident que l'Etat ne |>eut faire des conquêtes, retenir sous sa domination des pays lointains, détourner le cours naturel du commerce par l'action des douanes, sans multiplier beaucoup le nombre de ses agents.

La déviation de la force publique est un mal plus grand encore que son accroissement. Sa mission rationnelle était de protéger toutes les libertés et toutes les propriétés, et la voilà appliquée à violer elle-même la liberté cl la propriété des ciloyens. Ainsi les gouvernements semblent prendre à tâche d'effacer des intelligences toutes les notions et tous les principes. Dès qu'il est admis que l'oppression et la spoliation sont légitimes pourvu qu'elles soient légales, pourvu qu'elles ne s'exereent entre citoyens que par l'intermédiaire de la loi ou de la force publique, on voit peu à peu chaque elasse venir demander de lui sacrifier toutes les autres.

Soil que cette intervention de la force dans les éebanges en provoque qui ne se seraient pas faits, ou en prévienne qui se seraient accomplis, il ne se peut pas qu'elle n'occasionne lout à la fois déperdition et déplacement de travail et de capitaux, et par suite perturbation dans la manière dont la population se serait naturellement distribuée. Des intérêts naturels disparaissent sur un point, des intérêts factices se créent sur un autre, cl les hommes suivent forcément le courant des intérêts, C'est ainsi qu'on voit de vastes industries s'établir là où elles ne devaient pas naître, la France faire du sucre, l'Angleterre filer du coton venu des plaines de l'inde. Il a fallu des siècles de guerres, des torrents de sang répandu, d'immenses trésors dissipés pour arriver h ce résultat : substituer en Europe dès industries précaires à des industries vivoees, et ouvrir ainsi des

chances aux crises, aux chômages, h l'instabilité, et, en définitive, au paupérisme.

Mais je m'aperçois que j'anticipe. Nous devons d'abord connaître les lois du libre et naturel développement des sociétés humaines. Plus tard, nous aurons à en étudier les perturbations.

Force morale de l'échange. Il faut le répéter, au risque de froisser le sentimentalisme moderne. L'économie politique se tient dans la région de ce qu'on nomme les affaires, et les affaires se font sous l'influence de V intérêt personnel. Les puritains du socialisme ont beau crier : « C'est affreux, nous changerons tout cela; » leurs déclamations à cet égard se donnent à elles-mêmes un démenti permanent. Allez donc les acheter, quai Voltaire, au nom de la fraternité?

Ce serait tomber dans un autre genre de déclamation que d'attribuer de lu moralité à des actes déterminés et gouvernés par l'intérêt personnel. Mais, certes, l'ingénieuse nature peut avoir arrangé Tordre social de telle sorte que ces mêmes actes, destitués de moralité dans leur mobile, aboutissent néanmoins à des résultats moraux. N'en est-il pas ainsi du travail? Or, je dis que l'échange, soit à l'état de simple troc, soit devenu vaste commerce, développe dans la société des tendances plus nobles que son mobile.

A Dieu ne plaise que je veuille attribuer à une seule énergie tout ce qui fait la grandeur, la gloire et le charme de nos destinées. Comme il y a deux forces dans le monde matériel, l'une qui va de la circonférence au centre, l'autre du centre a la circonférence, il y a aussi deux principes dans le monde social : l'intérêt privé et la sympathie. Qui donc est assez malheureux pour méconnaître les bienfaits et les joies du principe sympathique, manifesté par l'amitié, l'amour, la piété filiale, la tendresse paternelle, la cha-

rité, le dévouement patriotique, le sentiment religieux, l'enthousiasme du bon et du beau? Il y en a qui disent que le principe sympathique n'est qu'une magnifique forme du principe individualiste, et qu'aimer les autres ce n'est, ou fond, qu'une intelligente manière de s'aimer soi-même. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir ce problème. Que nos deux énergies natives soient distinctes ou confondues, il nous suffit de savoirque loin de se heurter, comme on le dit sans cesse, elles se combinent et concourent à la réalisation d'un même résultat, le Lien général.

J'ai établi ces deux propositions :

Dans l'isolement, nos besoins surpassent nos facultés.

Par l'échange, nos facultés surpassent nos besoins.

Elles donnent la raison de la société. En voici deux autres qui garantisssent son perfectionnement indéfini :

Dans l'isolement, les prospérités se nuisent.

Par l'échange, les pruspérilés s'entr'aident.

Est-il besoin de prouver que si la nature eut destiné les hommes a la vie solitaire, la prospérité de l'un ferait obstacle à la prospérité de l'autre* Plus ils seraient nombreux, moins ils auraient de chances de bien-élre. Bn tous cas, on voit clairement en quoi leur nombre pourrait nuire, on ne comprend pas comment il pourrait profiler. Et puis, je demande sous quelle forme se manifesterait le principe sympathique? A quelle occasion prendrait-il naissance? Pourrions-nous même le concevoir?

Mais les hommes échangent. L'échange, nous l'avons vu, implique la séparation des occupations. Il donne naissance aux professions, aux métiers. Chacun s'attache à vaincre un genre d'obstacles au profit de la communauté. Chacun se consacre à lui rendre un genre de services. Or une analyse complète de la valeur démontre que chaque service mut d'abord en raison de son utilité intrinsèque, ensuite

iîî HARMONIES ÉCONOMIQUES,

en raison de ce qu'il est offert dans un milieu plus riche, c'est-à-dire au sein d'une communauté plus disposée à le demander, plus en mesure de le payer. l'expérience, en nous montrant l'artisan, le médecin, l'avocat, le négociant, le voilurier, le professeur, le savant, tirer pour eux-mêmes un meilleur parti de leurs services à Paris, ù Londres, à New-York que dans les landes de Gascogne, ou dans les montagnes du pays de Galles, ou dans les prairies du Farwest, l'expérience, dis-je, ne nous confirme- 1- elle pas cette vérité : L'homme a d'autant plus de chances de prospérer qu'il est dans un milieu plus prospère ?

De toutes les harmonies qui se rencontrent sous ma plume, celle-ci est certainement la plus importante, la plus belle, la plus décisive, la plus féconde. Elle implique et résume toutes les autres. C'est pourquoi je n'en pourrai donner ici qu'une démonstration fort incomplète. Heureux si clic jaillit de l'esprit de ce livre. Heureux encore si elle en sortait du moins avec un caractère de probabilité suffisante pour déterminer le lecteur à s'élever par ses propres efforts à la certitude.

Car, il n'en faut pas douter, c'est là qu'est la raison de décider entre l'organisation naturelle et les organisations artificielles; c'est là, exclusivement là, qu'est le problème social. Si la prospérité de tous est la condition de la prospérité de chacun, nous pouvons nous fier non-seulement à la puissance économique de l'échange libre, mais encore à sa force morale. Il suffira que les hommes comprennent leurs vrais intérêts pour que les restrictions, les jalousies industrielles, les guerres commerciales, les monopoles tombent sous les coups de l'opinion, pour qu'avant de solliciter telle ou telle mesure gouvernementale, on se demande non pas : "Quel bien m'en reviemlra-t-il? n mais: " Quel bien en reviendra-l-il à la communauté? » Celte

ÉCHANGE. m

dernière question, j'accorde qu'on se la fait quelquefois en vertu du principe sympathique; mais que In lumière se fasse et on se l'adressera aussi par intérêt personnel. Alors il sera vrai de dire que les deux mobiles de notre nature concourent vers un même résultat: le bien général; et il sera impossible de dénier a l'intérêt personnel, non plus qu'aux transactions qui en dérivent, du moins quant a leurs effets, la puissance morale.

Que l'on considère les relations d'homme à homme, ne famille à famille, de province à province, de nation h nation, d'hémisphère à hémisphère, de capitaliste a ouvrier, de propriétaire a prolétaire, il est évident, ce me semble, qu'on ne peut ni résoudre ni même aborder le problème social à aucun de ses points de vue avant d'avoir choisi entre ces deux maximes :

Le profit de l'un est le dommage de l'autre.

Le profit de l'un est le profit de l'autre.

Car si la nature a arrangé les choses de telle façon que l'antagonisme soit la loi des transactions libres, notre seule ressource est de vaincre la nature et d'étouffer la liberté. Si, au contraire, ces transactions libres sont harmoniques, c'est-a-dire si elles tendent ù améliorer et égaliser les conditions, nos efforts doivent se borner à laisser agir la nature et a maintenir les droits de la liberté humaine.

Et c'est pourquoi je conjure les jeunes gens à qui ce livre est dédié de scruter avec soin les formules qu'il renferme, d'analyser la nature intime et les effets de l'échange. Oui, j'en ai la confiance, il s'en rencontrera un parmi eux qui arrivera enfin à la démonstration rigoureuse de cette proposition : Le bien de chacun favorise le bien de tous, comme le bien de tous favorise le bien de chacun;— qui saura faire pénétrer cette vérité dans toutes les intelligences à force d'en rendre la preuve simple, lucide, irréfragable.— Celui-là

m HARMONIES ÉCONOMIQUES.

aura résolu le problème social ; celui-là sera le bienfaiteur du genre humain.

Remarquons ceci en effet : selon que cet axiome est vrai ou faux, les lois sociales naturelles sont harmoniques ou antagoniques. Selon qu'elles sont harmoniques ou antagoniques , il est de notre intérêt de nous y conformer ou de nous y soustraire. Si donc il était une fois bien démontré que, sous le régime de la liberté, les intérêts concordent et s'entre-favori sent, tous les efforts que nous voyons faire aujourd'hui aux gouvernements pour troubler l'action de ecs lois sociales naturelles, nous les leur verrions faire pour laisser il ces lots toute leur puissance, ou plutôt ils n'auraient pas pour cela d'efforts à faire, si ce n'est celui de s'ahstcutr. — En quoi consiste l'action contrariante des gouvernements? Cela se déduit du but même qu'ils ont en vue. De quoi s'agit-il? De remédier à l'inégalité qui est censée naître de la liberté. Or il n'y a qu'un moyen de rétablir l'équilibre, c'est de prendre aux uns pour donner aux autres. — Telle est en effet la mission que les gouvernement se sont donnée ou ont reçue, et c'est une conséquence rigoureuse de la formule ; le profit de l'un est le dommage de l'autre. Cet axiome étant tenu pour vrai, il faut bien que la force répare le mal que fait la liberté. Ainsi les gouvernements, que nous croyions institués pour garantir à chacun sa liberté et sa propriété, ont entrepris la lâche île violer toutes les libertés et toutes les propriétés, et cela avec raison, si c'est en elles que réside le principe même du mal. Aussi partout nous les voyons occupés de déplacer artificiellement le travail, les capitaux et les responsabilités.

D'un autre coté, une somme vraiment incalculable de forces intellectuelles se perd à la poursuite d'organisations sociales factices. Prendre aux uns pour donner aux autres, violer la liberté et la propriété, c'est un but fort simple ;

ÉCHANGE. m mais les procédés peuvent varier à l'infini. De là ces multitudes de systèmes qui jettent l'effroi dans toutes les classes de travailleurs, puisque, par la nature même de leur but, ils menacent tous les intérêts.

Ainsi : gouvernements arbitraires el compliqués, négation de la liberté et de la propriété, antagonisme des classes et des peuples, tout cela est logiquement renfermé dans cet axiome : Le profit de l'un est le dommage de l'autre. — Et, par la même raison : simplicité dans les gouvernements, respect de la dignité individuelle, liberté du travail et de l'échange, paix entre les nations, sécurité pour les personnes et les propriétés, tout cela est contenu dans celte vérité: Les intérêts sont harmoniques, à une condition cependant, c'est que cette vérité soit généralement admise.

Or, il s'en faut bien qu'elle le soit. En lisant ce qui précède, beaucoup de personnes seront portées à me dire : Vous enfoncez une porte ouverte; qui jamais a songé à contester sérieusement la supériorité de l'échange sur l'isolement? Dans quel livre, si ce n'est peut-être dans ceux de Rousseau, avez-vous rencontré cet étrange paradoxe?

Ceux qui m'arrêtent par celte réflexion n'oublient que deux choses, deux symptômes ou plutôt deux aspects de nos sociétés modernes : les doctrines dont les théoriciens nous inondent et les pratiques que les gouvernements nous imposent. Il faut pourtant bien que l'harmonie des intérêts ne soit pas universellement reconnue, puisque, d'un côté, la force publique est constamment occupée à intervenir pour troubler leurs combinaisons naturelles; el que, d'une autre part, le reproche qu'on lui adresse surtout, c'est de ne pas intervenir assez,

La question est celle-ci : le mal (il est clair que je parle ici du mal qui n'est pas la conséquence nécessaire de notre infirmité native) est-il imputable à l'action des lois sociales

naturelles ou au trouble que nous faisons subir à celle action?

Or deux faits coexistent : le mal, la force publique occupée à contrarier les lois sociales naturelles. Le premier de ces faits cst-il la conséquence du second? Pour moi, je le crois, je dirai même, j'en suis sûr. Mais, en même temps, je suis témoin de ceci ; il mesure que le mal se développe, les gouvernements cherchent le remède dans de nouveaux troubles apportés à l'action de ces lois ; les théoriciens leur reprochent de ne pas les troubler assez. Ne suis-jc pas autorisé h en conclure qu'on n'a guère confiance en elles?

Oui, sans doute, si l'on pose la question entre l'isolement et l'échange, on est d'accord. Mais si on la pose entre l'échange libre eL l'échange forcé, en cst-il de même? N'y a-t-il rien d'artificiel, de forcé, de restreint ou de contraint, en France, dans la manière dont s'y échangent les services relatifs au commerce, au crédit, aux transports, aux arts, a l'instruction, à la religion? Le travail et les capitaux se sont-ils répartis nature 1k ment entre l'agriculture et les fabriques? Quand les intérêts se déplacent, obéissent- ils toujours à leur propre impulsion ? Ne rencontrons-nous pas de toutes parts des entraves? Est-ce qu'il n'y a pas cent professions qui sont interdites au plus grand nombre d'entre nous? Est-ce i|ue le catholique ne paye pas forcément les services du rabbin juif et le juif les services du prêtre catholique? Est-ce qu'il y a un seul homme en France qui a reçu Induration que ses parents lui eussent dounéc s'ils eussent été libres? Est-ce que notre intelligence, nos moeurs, nos idées, noire industrie ne se façonnent pas sous le régime de l'arbitraire ou du moins de l'artificiel? Or, je le demande, troubler l'échange libre des services, n'est-ce pas nier l'harmonie des intérêts? Sur quel fondement me vient-on ravir ma liberté si ce n'est qu'on la

ÉCHANGE. 127 juge nuisible aux mitres? Dira-t-on que c'est à moi-même qu'elle nuit? Mais alors c'est un antagonisme de pins. Et où en sommes-nous, grand Dieu ! si In nature a placé dans le cœurde tout homme un mobile permanent, indomptable, en vertu duquel il blesse tout le monde et se blesse lui-

Oli ! on a essaye tant de choses ; quand est-ce donc qu'on essayera la plus simple de toutes : la liberté! La liberté de lous actes qui ne blessent pas la justice ; la liberté de vivre, de se développer, de se perfectionner; le libre exercice des facultés; le libre échange des services. N'eùt-cc pas été un beau et solennel spectacle que le pouvoir né de la révolution de février se fût adressé ainsi aux citoyens t.'

« Vous m'avez investi de la force publique. Je ne l'emploierai qu'aux choses dans lesquelles l'intervention de la force soit permise ; or, il n'en est qu'une seule, c'est la justice. Je forcerai chacun à rester dans la limite de ses droits. Que chacun de vous travaille en liberté le jour et dorme en paix la nuit. Je prends à ma charge la sécurité des personnes et des propriétés : c'est ma mission, je la remplirai ; mais je n'en accepte pas d'autre. Qu'il n'y ait donc plus de malentendu entre nous. Désormais, vous ne me payerez que le léger tribut indispensable pour le maintien de l'ordre et la distribution de la justice. Mais aussi, sachez-le. bien, désormais chacun de vous est responsable envers lui-même de sa propre existence et de son perfectionnement. Ne tournez plus sans cesse vos regards vers moi. Ne me demandez pas de vous donner de la richesse, du travail, du crédit, de l'instruetioD, de la religion , de la moralité; n'oubliez pas que le mobile en vertu duquel vous vous développez, est en vous ; que, quant à moi, je n'agis jamais que par l'intermédiaire de la force ; que je n'ai rien, absolument rien que je ne le tienne de vous, et que, par consé-

quent, je ne puis conférer le plus petit avantage aux uns qu'aux dépens des autres. Labourez donc vos champs, fabriquez et transportez leurs produits, faites le commerce; donnez-vous réciproquement du crédit; rendez et recevez librement des services ; faites élever vos Gis, trouvez leur une carrière, cultivez les arls, perfectionnez votre intelligence, épurez vos sentiments, rapprochez-vous les uns des autres, formez des associations industrielles ou charitables ; unissez vos efforts pour le bien individuel comme pour le bien général ; obéissez à vos tendances, accomplissez vos destinées scion vos facultés, vos vues, volve prévoyance. N'attendez de inoi que deux choses : liberté, sécurité, et comprenez bien que vous ne pouvez, sans les perdre toutes deux, m'en demander une troisième. »

Oui, j'en suis convaineu, si la révolution de février eût proclamé ce principe, elle eût été la dernière. Comprendon que les citoyens, d'ailleurs parfaitement libres, aspirent à renverser le pouvoir, alors que son action se borne à satisfaire le plus impérieux, le mieux senti de tous les besoins sociaux, le besoin de la justice?

Mais il n'était malheureusement pas possible que l'Assemblée nationale entrut dans cette voie et fit entendre ces paroles. Elles ne répondaient ni à sa pensée, ni à l'attente publique. Elles auraient jeté l'effroi au sein de la société autant peut-être que pourrait le faire la proclamation du communisme. Être responsables de nous-mêmes! cùt-on dit. Ne plus compter sur l'Etat que pour le maintien de l'ordre et de la paix ! N'attendre de lui ni nos richesses, ni nos lumières ! N'avoir plus à rejeter sur lui la responsabilité de nos fautes, de notre incurie, de notre imprévoyance! Ne compter quesur nous-mêmes pour nos moyens de subsistance, pour notre amélioration physique, intellectuelle et morale ! Grand Dieu ! qu'allons -nous devenir? La société ne va-t-elle

ÉCHANGÉ. 139 pas être envahie par la misère, l'ignorance, l'erreur, l'irréligion et la perversité?

On en conviendra : telles eussent été les erainles qui se fussent manii'c;sl(!i's(l(! toutes parts si la révolution de février eût proclamé la liberté, c'est-à-dire le règne des lois sociales naturelles. Donc, ou nous ne connaissons pas ces lois, ou nous n'avons pas confiance en elles. Nous ne pouvons nous défendre de l'idée que les mobiles que Dieu a mis dans l'homme sont essentiellement pervers; qu'il n'y a de rectitude que dans les intentions et les vues des gouvernants ; que les tendances de l'humanité mènent à la désorganisation, à l'anarchie, en un mot, nous croyons à l'antagonisme fatal des intérêts.

Aussi, loin qu'à la révolution de février fa société française ail manifesté la moindre aspiration vers une organisation naturelle, jamais peut-être ses idées et ses espérances ne s'étaient tournées avec autant d'ardeur vers des combinaisons factices. Laquelle? On ne le savait trop. Il s'agissait, selon le langage du temps, de faire des essais .• Faciamtts expérimentant in corpore vili. Et l'on semblait arrivé à un tel mépris de l'individualité, ù une si parfaite assimilation de l'homme à la matière inerte, qu'un parlait de l'aire des expériences sociales avec des hommes comme on fait des expériences chimiques avec des alcalis et des acides. Une première expérimentation fut commencée au Luxembourg, on sait avec quel succès. Bientôt l'Assemblée constituante institua un comité du travail où vinrent s'engloutir des milliers de plans sociaux. On vit un représentant fouriériste demander sérieusement de la terre et de l'argent (il n'aurait pas tardé sans doute à demander aussi des hommes) pour manipuler sa société modèle. Un autre représentant égalitaire offrit aussi sa recette, qui fut refusée. Plus heureux les manufacturiers ont réussi à maintenir la

leur. Enfin, en ce moment, l'Assemblée législative a nommé une commission pour organiser rassislnnce.

Ce qui surprenil en tout ceci, c'est que tes dépositaires du pouvoir ne soient pus venus île temps en temps, dans l'intérêt de sa stabilité, faire entendre ces paroles : « Vous habituez trente-six millions de citoyens à s'imaginer que je suis responsable de tout ce qui leur arrive en bien ou en mal dans ce monde. A celte condition, il n'y a pas de gouvernement possible, ii

Quoi qu'il en soit, si ces diverses inventions sociales, déeorées du nom d'organisation, diffèrent entre elles parleurs procédés, elles partent toutes du même principe : prendre aux uns pour donner aux autres. — Or il est bien clair qu'un tel principe n'a pu rencontrer des sympathies si universelles au sein de la nation que parce que l'on y est trèsconvaincu que les intérêts sont naturellement antagoniques et les tendances humaines essentiellement perverses.

Prendre aux uns pour donner aux autres! Je sais bien que les choses se passent ainsi depuis longtemps. Mais avant d'imaginer, pour guérir la misère, divers moyens de réaliser ee bizarre principe, ne devrait-on pas se demander si la misère ne provient pas précisément de ce que ce principe a été réalisé sous une forme quelconque? Avant de chercher le remède dans de nouvelles perturbations apportées h l'empire des lois sociales naturelles, ne devrait-on pas s'assurer si ces perturbations ne constituent pas justement le mal dont la société souffre et qu'on veut guérir?

Prendre aux uns pour donner aux autres! Qu'il me soit permis de signaler ici le danger et l'absurdité de la pensée économique de cette aspiration, dite sociale, qui fermentait au sein des masses et qui a éclaté avec tant de force à la révolution de février.

Quand il y a encore plusieurs couches dans la société,

on conçoit que 3a première jouisse Je privilèges aux dépens de toutes les autres. C'est odieux, mais ce n'est pas absurde.

La seconde couche ne manquera pas alors de battre en brèche les privilèges, et, à l'aide des masses populaires, elle parviendra tôt ou tard à faire une révolution. En ce cas, la force passant en ses mains, on conçoit cncorequ'clle se constitue des privilèges. C'est toujours odieux, mais ce n'est pas absurde, ce n'est pas du moins impraticable, car le privilège est possible, tant qu'il a au-dcssuus de lut, pour l'alimenter, le gros du public. Si la troisième, la quatrième couche font aussi leur révolution, elles s'arrangeront aussi, si elles le peuvent, de manière à exploiter les masses, au moyen de privilèges très-habilement combinés. Mais voici que le gros du public foulé, pressuré, exténué, fait aussi sa révolution. Pourquoi? Que va-t-îl faire? Vous croyez peutêtre qu'il va abolir tous les privilèges, inaugurer le règne de la justice universelle? Qu'il va dire : Arrière les restrictions; arrière les entraves; arrière les monopoles; arrière les interventions gouvernementales au profit d'une classe; arrière les lourds impots; arrière les intrigues diplomatiques et politiques? Non, sa prétention est bien autre. II se fait solliciteur, il demande, lui aussi, a être privilégié. Lui, le gros du public, imitant les classes supérieures, implore à son tour des privilèges! II veut le droit au travail, le droit au crédit, le droit à l'instruction, le droit à l'assistance ! Mais aux dépens de qui ? C'est ce dont il ne se met pas en peine. Il sait seulement que si on lui assurait du travail, du crédit, de l'instruction, du repos pour ses vieux jours, le tout gratuitement, cela serait fort heureux, et certes, personne ne le conteste. Mais est-ce possible? Hélas! non, et c'est pourquoi je dis qu'ici l'odieux disparait ; mais l'absurde est h son comble.

Des privilèges aux masses ! Peuple, réfléchis donc au

cercle vicieux où tu te places. Privilège suppose quelqu'un pour en jouir et quelqu'un pour le payer. On comprend un homme privilégie 1 , une classe privilégiée, mais peut-on concevoir tout un peuple privilégié? Est-ce qu'il y a audessous de toi une autre touche sociale sur qui rejeter le fardeau ? Ne comprendra s -lu jamais lu bizarre mystification dont tu es dupe? Ne comprendras- tu jamais que l'État ne peut rien te donner d'une main qu'il ne t'ait pris un peu davantage de l'autre? Que bien loin qu'il y ait pour loi, dans celte combinaison, aucun accroissement possible de bien-être, le résidu de l'opération c'est un gouvernement arbitraire, plus vcxaloirc, plus responsable, plus dispendieux et plus précaire, des impôts plus lourds, des injustices plus nombreuses, des faveurs plus blessantes, une liberté plus restreinte, des forces perdues, des intérêts, du travail et des capitaux déplacés, la convoitise excitée, le mécontentement provoque et l'énergie individuelle éteinte?

Les classes supérieures s'alarment, cl ce n'esl pas sans raison, de celte triste disposition des masses. Elles y voient le germe de révolutions incessa nies, car quel gouvernement peut tenir quand il a eu le malheur de dire : « J'ai la force et je l'emploierai a faire vivre tout le monde aux dépens de tout le monde. J'assume sur moi la responsabilité du bonheur universel. » — Mais l'effroi donl ces classes sont saisies n'est-il pas un châtiment mérité ? N'ont-clles pas ellesmêmes donné au peuple le funesle exemple de la disposition dont elles se plaignent? N'ont-elles pas toujours tourné leurs regards vers les faveurs de l'État? Ont-cil es jamais manqué d'assurer quelque privilège grand ou petit aux fabriques, aux banques, aux mines, à la propriété foncière, aux arts, et jusqu'à leurs moyens de délassement et de diversion, h la danse, à la musique, à tout enfin, excepte au travail du peuple, au travail manuel? N'ont-ellee pas

poussé à la multiplication des fonctions publiques pour accroître, aux dépens des masses, leurs moyens d'existence, et y a-t-il aujourd'hui un père de famille qui ne songe à assurer une place à son fils ? Ont-elles jamais fait volontairement disptiraitre une seule des inégalités reconnues de l'impôt? N'ont-ellcs pas longtemps exploité jusqu'au privilège électoral? — Et maintenant, elles s'étonnent, elles s'affligent de ce que le peuple s'abandonne à la même pente! Mais quand l'esprit de mendicité a si longtemps prévalu dans les classes riches, comment veut-on qu'il n'ait pas pénétré au sein des classes souffrantes?

Cependant une grande révolution s'est accomplie. La puissance politique, la faculté de faire des lois, la disposition de la force, ont passé virtuellement, sinon de fait encore, aux mains du peuple, avec le suffrage universel. Ainsi, ce peuple qui pose le problème sera appelé à le résoudre, et malheur au pays si, suivant l'exemple qui lui a été donné, il cherche la solution dans le privilège, qui est toujours une violation du droit d'autrui. Certes, il aboutira à une déception et par là à un grand enseignement; car s'il est possible de violer le droit du grand nombre en faveur du petit nombre, comment pourrait-on violer le droit de tous pour l'avantage de tous? Mais a quel prix cet enseignement sera-t-il acheté ? Pour prévenir cet effrayant danger, que devraient faire les classes supérieures? Deux choses : renoncer pour elles-mêmes à tout privilège, éclairer les masses ; car il n'y a que deux choses qui puissent sauver la société : la justice et la lumière. Elles devraient rechercher avec soin si elles ne jouissent pas de quelque monopole, pour y renoncer; si elles ne profitent pas de quelques inégalités factices, pour les effacer-, si le paupérisme ne peut pas être attribué, en partie du moins, à quelque perturbation des lois sociales naturelles, pour la

faire cesser, afin de pouvoir dire, en montrant leurs mains au peuple : Elles sont pleines, mais elles sont pures. Est-ce là ce qu'elles font? Si je ne m'aveugle, elles font tout le contraire. Elles commencent par garder leurs monopoles et on les a vues même profiter de la révolution pour essayer de les accroître. Après s'être ainsi otc jusqu'à la possibilité de dire la vérité et d'invoquer les principes, pour ne pas se montrer trop inconséquentes, elles promettent au peuple de le traiter comme elles se traitent elles-mêmes, et font briller à ses yeux l'appât des privilèges. Seulement elles se croient très-rusées en ce qu'elles ne lui concèdent aujourd'hui qu'un petit privilège : le droit à l'assistance, dans l'espoir de le détourner d'en réclamer un gros : le droit au travail. Et elles ne s'aperçoivent pas qu'étendre et systématiser de plus en plus l'axiome : prendre aux uns pour donner aux autres, c'est renforcer l'illusion qui crée les difficultés du présent ut les dangers de l'avenir.

N'exagérons rien toutefois. Quand les elasses supérieures cherchent dans l'extension du privilège le remède aux maux que le privilège a faits, elles sont de bonne fui et agissent, j'en suis convaincu, plutôt par ignorance que par injustice. C'est un malheur irréparable que les gouvernements qui se sont succédé eu France aient toujours mis obstacle à l'enseignement de l'économie politique. C'en est un bien plus grand encore que l'éducation universitaire remplisse toutes nos cervelles de préjugés romains, c'est-à-dire de tout ce qu'il y a de plus antipathique à la vérité sociale. C'est là ce qui fait dévier les classes supérieures. II est de mode aujourd'hui de déclamer contre elles. Pour moi, je crois qu'à aucune époque elles n'ont eu des intentions plus bienveillantes. Je crois qu'elles désirent avec ardeur résoudre le problème social. Je crois qu'elles feraient plus que de renoncer à leurs privilèges et qu'elles sacrifieraient

volontiers, en œuvres charitables, une partie de leurs propriétés acquises, si, par là, elles croyaient mettre un terme définitif aux souffrances des classes laborieuses. On dira, sans doute, que l'intérêt ou la peur les anime et qu'il n'y a pas grande générosité à abandonner une partie de son bien pour sauver le reste. C'est In vulgaire prudence de l'homme qui fait la part du feu. — Ne calomnions pas ainsi la nature humaine. Pourquoi refuserions-nous de reconnaître un sentiment moins égoïste? N'cstil pas bien naturel que les habitudes dniiocni tiques qui prévoient dans notre pays rendent les hommes sensibles aux souffrances de leurs frères? Mais quel que soit le sentiment qui domine, ce qui ne se peut nier, c'est que tout ce qui peut manifester l'opinion, la philosophie, la littérature, la poésie, le drame, la prédication religieuse, les discussions parlementaires, le journalisme, tout révèle dans la classe aisée plus qu'un désir, une soif ardente de résoudre le grand problème. Pourquoi donc ne sort-il rien de nos assemblées législatives? Parce qu'elles ignorent. L'économie politique leur propose cette solution : justice lèvm.e , charité privée. Elles prennent le contre-pied, et obéissant, sans s'en apercevoir, aux influences socialistes, elles veulent mettre la charité dans la loi, c'est-a-dire en bannir la justiee, au risque de tuer du même coup la charité privée, toujours prompte à reculer devant la charité légale.

Pourquoi donc nos législateurs bouleversent-ils ainsi toutes les notions? Pourquoi ne laissent-ils pas choque chose à sa place, la sympathie dans son domaine naturel, qui est la liberté; et la justice dans le sien, qui est la loi? Pourquoi n'appliquent-ils pas la loi exclusivement à faire régner la justice? Serait-ce qu'ils n'aiment pas la justice? Non, mais ils n'ont pas confiance en elle. Justice, c'est liberté et propriété. Or, ils sont socialistes sans le savoir;

pour la réduction progressive de la misère, pour l'expansion indéfinie de la richesse, ils n'onl foi, quoi qu'ils en disent, ni à la liberté, ni à In propriété, ni, pur conséquent, à la justice. Et c'est pourquoi on les voit de très-bonne foi chercher la réalisation du bien par la violation perpétuelle du droit.

OnpeulappcIcWoi's sociales nature! 1rs i'ensemhle des phénomènes, considérés tant dans leurs mobiles que dans leurs résultats, qui gouvernent les libres transactions deshommes.

Cela posé, la question est celle-ci :

Faut-il laisser agir ces lois, ou faut-il les empêcher d'agir?

Cette question revient à celle-ci :

Faut-il reconnaître à chacun sa propriété et sa liberté, son droit de travailler et d'échanger sous sa responsabilité, soit qu'elle châtie, soit qu'elle récompense, et ne faire intervenir la loi, qui est la force, que pour la protection de ces droits? Ou bien, peut-on espérer arriver à une plus grande somme de bonheur social en violant la propriété et la liberté, en réglementant le travail, troublant l'échange et déplaçant les responsabilités?

En d'autres termes :

La loi doit-elle faire prévaloir la justice rigoureuse, ou être l'instrument de la spoliation organisée avec plus ou moins d'intelligence?

11 est bien évident que la solution de ces questions est subordonnée à l'étude et à la connaissance des lois sociales naturelles. On ne peut se prononcer raisonnablement avant de savoir si la propriété, la liberté, les combinaisons des services volontairement éilungés poussent les hommes vers leur amélioration comme le eroient les économistes, ou vers leur dégradation, comme l'affirment les socialistes. Dans le premier cas, le mal social doit être attribué aux perturbations des lois naturelles, aux violations légales de la pro-

Dl ].Ii:ù"J !.'•■

prié té et de la liberté. Ce sont ces perturbations et ces violations qu'il faut faire cesser, et l'économie politique a raison. Dans le second, nous n'avons pas encore assez d'intervention gouvernementale; les combinaisons factices et forcées ne se sont pas encore assez substituées aux combinaisons naturelles cl libres ; ces trois funestes principes : justice, propriété, liberté, ont encore trop d'empire. Nos législateurs ne leur ont pas encore porté d'assez rudes coups. On ne prend pas encore assez aux uns pour donner aux autres. Jusqu'ici on a pris au grand nombre pour donner au petit nombre. Maintenant il faut prendre à tous pour donner à tous. En un mot, il faut organiser la spoliation, et c'est du socialisme que nous viendra le salut.

Dissertation, ennui, Dissertation snr [a valeur, ennui sur ennui.

Aussi quel novice écrivain, placé en face d'un problème économique, n'a essayé de le résoudre, abstraction faite de toute définition de la valeur?

Mais il n'aura pas tardé, à reconnaître combien ce procédé est insuffisant. La théorie de la valeurest à l'économie politique ce que la numération est à l'arithmétique. Dans quels inextricables embarras ne se serait pas jeté Itezout, si, pour épargner quelque fatigue à ses élèves, il eût entrepris de leur enseigner les quatre règles et les proportions sans leur avoir préalablement expliqué la valeur que les chiffres empruntent à leur figure ou à leur position?

Si, encore, le lecteur pouvait pressentir les belles conséquences qui se déduisent de la théorie de la valeur! Il accepterait l'ennui de ces premières notions, comme on se résigne a étudier péniblement les éléments de la géométrie, en vue du magnifique champ qu'ils ouvrent à notre intelligence.

Mais cette sorte île prévision intuitive n'est pas possible. Plus je me donnerai de soins pour distinguer la valeur, soit de l'utilité, soit du travail, pour montrer combien il était naturel que la science commençât par trébucher à ces écueils, plus, sans doute, on sera porté à ne voir dans cette délicate discussion que de stériles et oiseuses subtilités, bonnes tout au plus à satisfaire !a curiosité des hommes du métier.

Vous recherchez laborieusement, me dira-t-on, si la richesse est dans l'utilité des choses, ou dans leur valeur, ou dans leur rareté. N'est-ce pas une question, comme celles de l'école : la forme est-elle dans la substance ou dans l'accident? Et ne craignez-vous pas qu'un Molière de carrefour ne vous expose aux risées du public des Variétés?

Et cependant, je dois le dire, au point de vue économique : société c'est échange. La première création de l'échange c'est la notion de valeur, en sorte que toute vérité ou toute erreur introduite dans les intelligences par ce mot est une vérité ou une erreur sociale.

J'entreprends de montrer dans cet écrit l'harmonie des lois providentielles qui régissent la société humaine. Ce qui fait que ces lois sont harmoniques et non discordantes, c'est que tous les principes, tous les mobiles, tous les ressorts, tous les intérêts, concourent vers un grand résultat final que l'humanité n'atteindra jamais, à cause de son imperfection native, mais dont elle approchera toujours, en vertu de sa perfectibilité indomptable ; et ce résultat est : le rappochemenl indéfini de toutes les classes vers un niveau qui s'élève toujours; en d'autres termes : l'égalisation des individus dans l'amélioration générale.

Mais pour réussir il faut que je fasse comprendre deux choses, savoir:

V Que futilité tend à devenir de plus en plus gratuite,

iio harmonies économiques.

commune, en sortant progressivement du domaine de l'appropriation individuelle.

2° Que la valeur, nu contraire, seule appropriable, seule constituant la propriété de droit et de fait, tend à diminuer de plus en plus relativement à l'utilité a laquelle elle est attachée.

En sorte que si clic est bien faite, une telle démonstration , fondée sur la propriété, mais seulement sur la propriété de la valeur, et sur la communauté, mais seulement sur la communauté de l'utilité, une telle démonstration, dis-je, doit satisfaire et concilier toutes les écoles, en leur concédant que toutes ont entrevu la vérité, mais la vérité partielle prise à des points de vue divers.

Économistes, vous défendez la propriété. 11 n'y a, dans l'ordre social, d'autre propriété que celle des valeurs, et ccll.e-la est inébranlable.

Communistes, vous rêvez la communauté, vous l'avez. L'ordre social rend toutes les utilités communes, à la condition que l'échange des valeurs appropriées soit libre.

Vous ressemblez à des architectes qui disputent sur un monument dont chacun n'a observé qu'une face. Ils ne voient pas mal, mais ils ne voient pas tout. Pour les mettre d'accord, il ne faut que les décider à faire le tour de l'édifice.

Mais cet édifice social commentlcpourrais-jc reconstruire aux yeux du public, dans toute sa belle harmonie, si je rejette ses deux pierres angulaires : ulililé, valeur? Comment pourrais-jc amener la désirable conciliation de toutes les écoles sur le terrain de la vérité , si je recule devant l'analyse de ces deux idées, alors que la dissidence est née de la malheureuse confusion qui en a été faite?

Cette manière d'exorde était nécessaire pour déterminer,

s'il se peut, le lecteur,» un instant d'attention, de fatigue, et probablement, hélas! d'ennui. Ou je me faisbien illusion, ou la consolante beauté des conséquences rachètera la sécheresse des prémisses. Si Newton s'était laissé rebuter, a l'origine, par le dégoût des premières éludes mathématiques, jamais son cœur n'eût battu d'admiration à l'aspect des harmonies delà mécanique céleste, et je soutiens qu'il suffît de traverser virilement quelques notions élémentaires, pour reconnaître que Dieu n'a pas déployé dans la mécanique sociale moins de bonté touchante, d'admirable simplicité et de magnifique splendeur.

Dans le premier chapitre, nous avons vu que l'homme est passif et actif; que le besoin et la satisfaction, n'affectant que la sensibilité, étaient, de leur nature, personnels, intimes, intransmissibles; que l'effort, au contraire, lien entre le besoin cl la satisfaction, moyen entre le principe et la fin, parlant de notre activité, de notre spontanéité, de noire volonté, élait susceptible de conventions, de transmission. Je sais qu'on pourrait, au point de vue métaphysique, contester cette assertion et soutenir que l'effort aussi est personnel. Je n'ai pas envie de m'engager sur le terrain de l'idéologie, et j'espère que ma pensée sera admise sans controverse, sous cette forme vulgaire: Nous ne pouvons sentiriez besoins des autres; nous ne pouvons sentir les satisfactions des autres, mais nous pouvons nous rendre service les uns aux autres.

C'est celte transmission d'eiforls, cet échange de services qui sont la matière de l'économie politique; et, puisque, d'un aulre côté, la science économique se résume dans le mot valeur, dont clic n'est que la longue explication, il s'ensuit que la notion de valeur sera imparfaitement, faussement conçue, si on la fonde sur les phénomènes extrêmes qui s'accomplissent dans noire sensibilité : besoins et satis-

Hi HARMONIES ÉCONOMIQUE S.

factions, phénomènes intimes, intransmissibles, incommensurables d'un individu h l'autre, an lieu de la fonder sur les manifesta lions de notre activité, sur les efforts, sur les services réciproques qui s'échangent parce qu'ils sont susceptibles d'être comparés, appréciés, évalués, et qui sont susceptibles d'êlre évalués, précisément parce qu'ils s'échangent.

Dans le même chapitre, nous sommes arrivés à ces formules :

« L'utilité (la propriété qu'ont certains actes ou certaines choses de nous servir) est composée: une partie est due ù faction de la nature, une autre à l'action de l'homme. « Il reste d'autant moins à faire au travail humain, pour un résultat donné, que la nature a plus fait, n « La coopération de la nature est essentiellement gratuite; la coopération de l'homme, intellectuelle ou matérielle, échangée ou non, collective ou solitaire, est essentiellement onéreuse, ainsi que l'implique ce mot même : effort. «

Et comme ce qui est gratuit ne saurait avoir de valtur, puisque l'idée de valeur implique celle d'acquisition à titre onéreux, il s'ensuit que la notion de voleur sera encore mal conçue si onl'étend,en toutou partie, aux dons ou à la coopération de la nature, au lieu de la restreindre exclusivement à la coopération humaine.

Ainsi, de deux côtés, par deux routes différentes, nous arrivons à cette conclusion que la valeur doit avoir trait aux efforts que font les hommes pour donner satisfaction à leurs besoins.

Au troisième chapitre, nous avons eonstaté que l'homme ne pouvait vivre dans l'isolement. Mais si, par la pensée, nous évoquons cette situation chimérique, cet état contre nature que lcxvm° siècle exaltait sous le nom d'état de nature, nous ne tardons pas à reconnaître qu'il ne révèle pas

DE LA VALEUR. 113 encore la notion de valeur, bien qu'il présente cette manifestation de notre principe actif que nous avons appelée effort. La raison en est simple : valeur implique comparaison, Appréciation, évaluation, mesure. Pour que deux choses se mesurent l'une par l'autre, il faut qu'elles soient cornmcnsurablcs, et pour cela il faut qu'elles soient de même nature. Dans l'isolement, à quoi pourrait-on comparer l'effort? au besoin, a la satisfaction? Cela ne peut conduire qu'à lui reconnaître pins ou moins d'à-propos, d'opportunité. Dans l'état social, ce que l'on compare (et c'est dccelte comparaison que naît ridée de valeur), c'est l'effort d'un homme à l'effort d'un autre homme, deux phénomènes de même nature et par conséquent commensurables.

Ainsi la définition du mot valeur, pour être juste, doil avoir Irait non-seulement aux efforts humains, mais encore à ces efforts échangés ou échangeables. L'échange fait plus que de constater et mesurer les valeurs, il leur donne l'existence. Je ne veux pas dire qu'il donne l'existence aux actes et aux choses qui s'échangent, mais il la donne à la notion de valeur.

Or quand deux hommes se cèdent mutuellement leur effort actuel, ou les résultats de leurs efforts antérieurs, ils se servent l'un l'autre, ils se rendent réciproquement service.

Je dis donc : la valeur, c'est le rapport de deux services

L'idée de valeur est entrée dans le monde la première fois qu'un homme ayant dit à son frère : Fais ceci pour moi, je ferai cela pour loi, ils sont tombés d'accord; car alors pour la première fois on a pu dire : Les deux services échangés se valent.

Il est assez singulier que la vraie théorie de la valeur, qu'on cherche en vain dans maint gros livre, se rencontre

dans la jolie table de Florian, l'Aveugle et le Paralytique:

Aidons-nous mutuellement, l.a charge des miillieurs en sera plus légère.

A nous deux

.Nous possédons le bien à chacun nécessaire

J'ai des jambes cl vous des yeux.

Ainsi , sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le (dus utile emploi , Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

Voilà la valeur trouvée et définie. La voilà dans sa rigoureuse exactitude économique, sauf le trait touchant relatif à l'amitié, qui nous transporte dans une autre sphère. On conçoit que deux malheureux se rendent réciproquement service, sans trop rechercher tequeldes deux remplit le plus utile emploi. La situation exceptionnelle imaginée par le fabuliste explique assez que le principe sympathique, agissant avec une grande puissance, vienne absorber pour ainsi dire l'appréciation minutieuse des services échangés, appréciation indispensable pour dégager complètement la notion de videur. Aussi elle apparaîtrait entière si tous les hommes ou la plupart d'entre eux étaient frappés de paralysie ou de cécité, car alors l'inexorable loi de l'offre et de la demande prendrait le dessus, et fuisant disparaître le sacrifice permanent accepté par celui qui remplit le plus utile emploi, elle replacerait la transaction sur le terrain de la justice.

Nous sommes tous aveugles ou perclus en quelques points. Nous comprenons bientôt qu'en nous entr'aidant, la charge des malheurs en sera plus légère. De la J'échange. Nous travaillons pour nous nourrir, vêtir, abriter, éclairer, guérir, défendre, instruire les uns les autres. De là les services réci-

proques. Ces services nous les comparons, nous les discutons, nous les évaluons; de là la valeur.

Une foule de circonstances peuvent augmenter l'importance relative d'un service. Nous le trouvons plus ou moins grand, selon qu'il nous est plus ou moins utile, que plus ou 11 "- 1 ^ 1 - l '- ' inoins de personnes sont disposées a nous le rendre, qu'il w--^ exige d'elles plus ou moins de travail, de peine, d'habileté, de temps, d'études préalables, qu'il nous en épargne plus ou moins à nous-mêmes. Non -seulement la valeur dépend de ces circonstances, mais encore du jugement que nous en portons ; cor il peut arriver et il arrive souvent, que nous estimons très-haut un service, parce que nous le jugeons fort utile, tandis qu'en réaliLé il nous est nuisible. C'est pour cela que la vanité, l'ignorance, l'erreur ont leur part d'influence sur ce rapport essentiellement élastique el mobile que nous nommons valeur, et l'on peut affirmer que l'appréciation des services tend à se rapprocher d'autant plus de lu vérité et de la justice absolue , que les hommes s'éclairent, se moralisent et se perfectionnent davantage.

On a jusqu'ici cherché le principe de la valeur dans une de ces circonstances qui t'augmentent ou qui la diminuent ; matérialité, durée, utilité, rareté, travail, difficulté d'acquisition, jugement, etc., fausse direction imprimée dès l'origine à la science; car l'accident qui modifie le phénomène n'est pas le phénomène. De pius, chaque auteur s'est fait pour ainsi dire le parrain d'une de ces circonstances qu'il croyait prépondérante, résultat auquel on arrive toujours à force de généraliser; car tout est dans tout, et il n'y a rien qu'on ne puisse faire entrer dans un mot à force d'en étendre Je sens. Ainsi le principe de la valeur est, pour Smith, dans la matérialité et la durée ; pour Say, dans l'utilité ; pour Ricardo, dans le travail ; pour Senior, dans la rareté ; pour Storcli, dans le jugement, etc.

Ii6 HARMONIES ÉCONOMIQUES.

Qu'est-il arrive et que devait-il arriver? C'est que ces auteurs ont innocemment porté atteinte à l'autorité et à ta dignité delà science, en paraissant se contredire, quand, au fond, ils avaient raison chacun à leur point de vue. En outre, ils ont enfoncé la première notion de l'économie politique dans un dédale de difficultés inextricables, car les mêmes mots ne représentaient plus pour les auleursles mêmes idées; et d'ailleurs, quoique une circonstance fût proclamée fondamentale, les autres agissaient d'une manière trop évidente pour ne pas se faire faire place, et l'on voyait les définitions s'allonger sans cesse.

Ce livre n'est pas destiné à la controverse, mais à l'exposition. Je montre ce que je vois, et non ce que les autres ont vu. Je ne pourrai m'empécher cependant d'appeler l'attention du lecteur sur les circonstances dans lesquelles on a cherché le fondement de la valeur. Mais avant, je dois la faire poser elle-même devant lui dans une série d'exemples. C'est par des applications diverses que l'esprit saisit une théorie.

Je montrerai comment tout se réduit à un troede services. Je prie seulement qu'on se rappelle ce qui a été dit du troc dans le chapitre précédent. Il est rarement simple ; quelquefois il s'accomplit par circulation entre plusieurs contractants, plus souvent par l'intermédiaire de la monnaie et il se décompose alors en deux facteurs, vente et achat; mais comme cette complication ne change pas sa nature, il me sera permis, pour plus de facilité, de supposer le troc immédiat et direct. Cela ne peut nous induire ù aucune méprise sur la nature de la valeur.

Nous naissons tous avec un impérieux besoin matériel qui doit être satisfait, sous peine de mort, celui de respirer. D'un autre cote, nous sommes tous plongés dans un milieu qui pourvoit à ce besoin, en général, sans l'intervention

DE LA VAL EU 11. 147 d'aucun effort de notre part. L'air atmosphérique a donc de l'utilité, sans avoir de valeur. II n'a pus de valeur, parce que, ne donnant lieu à aucun effort, il n'est l'occasion d'aucun service. Rendre service à quelqu'un c'est lui épargner une peine, et là où il n'y a pas de peine à prendre, pour réaliser la satisfaction, il n'y en a pas à épargner.

Mais si un homme descend au fond d'un fleuve, dans une cloche à plongeur, un corps étranger s'interpose entre l'air et ses poumons; pour rétablir la communication, il faut mettre une pompe en mouvement, il y a là un effort à faire, une peine à prendre; certes, cet homme y sera tout disposé, car il y va de la vie, et il ne saurait se rendre à luimême un plus grand service.

Au lieu de faire cet effort, il me prie de m'en charger, et pour m'y déterminer i) s'engage à prendre lui-même une peine dont je recueillerai la satisfaction. Nous débattons et concluons. Que voyons-nous ici? Deux besoins, deux satisfactions qui ne se déplacent pas ; deux efforts qui sont l'objet d'une transaction volontaire, deux services qui s'échangent, et la valeur apparaît.

Maintenant on dit que l'utilité est le fondement de la valeur, et comme l'utilité est inhérente à l'air, on induit l'csprità penser qu'il en est de même de la valeur. Il y a là évidente confusion. L'air, par sa constitution, a des propriétés physiques en harmonie avec un de nos organes physiques, le poumon. Ce que j'en puise dans l'atmosphère, pour en remplir la cloche a plongeur, ne change pas de nature, c'est toujours de l'oxygène et de l'azote; aucune nouvelle qualité physique ne s'y est combinée, aucun réactif n'en ferait sortir un élément nouveau appelé valeur. La vérité est que celle-ci naît exclusivement du service rendu.

Quand on pose cet axiome : l'utilité est le fondement de la valeur, si l'on entend dire : le service a de la valeur

MB HARMONIES ÉCONOMIQUES.

parce qu'il est utile à celui qui le reçoit et le paye, je ne disputerai pas. C'est là un truisme dont le mot service lient suffisamment compte.

Mais ce qu'il ne faut pas confondre, c'est l'utilité de l'air avec l'utilité du service. Ce sont là deux utilités distinctes, d'un atilrc ordre, d'une autre nature, qui n'ont entre elles aucune proportion, aucun rapport nécessaire, II y a des circonstances où je puis avec un très-léger effort, en lui épargnant une peine insignifiante, en lui rendant par conséquent un très-mince service, mettre à la portée de quelqu'un une substance d'une très-grande utilité intrinsèque.

Cherclicrons-nous à savoir comment les deux contractants s'y prendront pour évaluer le sereke que l'un rend à l'autre en lui envoyant de l'air? Il faut un point de comparaison, et il ne peut être que dans le service que le plongeur s'est engagé à rendre en retour. Leur exigence réciproque dépendra de leur situation respective, de l'intensité de leurs désirs, de la facilité plus ou moins grande de se passer l'un de l'autre, et d'une foule de circonstances qui démontrent que la valeur est dans le service, puisqu'elle s'accroît avec lui.

Et si le lecteur veut prendre celte peine, il lui sera facile de varier celte hypothèse de manière à reconnaître que la valeur n'est pas nécessairement proportionnelle a l'intensité des efforts, remarque que je place ici comme une pierre d'attente qui a sa destination, car j'ai à prouver que la valeur n'est pas plus dans le travail que dans l'utilité.

Il a plu h la nature de m'organiscr de telle façon que je mourrai si je ne me désaltère de temps en temps, et la source est à une lieue du village. C'est pourquoi tous les malins je me donne la peine d'aller chercher ma petite provision d'eau, car c'est h l'eau que j'ai reconnu ces qualités utiles qui ont lu propriété de calmer la souffrance qu'on

appelle soif. Besoin, effort, satisfaction, tout s'y trouve. Je connais l'utilité, je ne connais pas encore la valeur.

Cependant, mon voisin allant aussi à la fontaine, je lui dis : « Épargnez-moi la peina de, faire le voyage; rendezmoi le service de me porter de l'eau. Pendant ec temps, je ferai quelque chose pour vous, j'enseignerai à votre enfanta épelcr. » 11 se trouve que cela nous arrange tous deux, II y a la échange de deux services, et l'on peut dire que l'un natif l'autre. Remarquez que ce qui a été eomparc ici ce sont les deux efforts et non les deux besoins et les deux satisfactions, car d'après quelle mesure comparerait-on l'avantage de boire à celui de savoir épeler?

Bientôt, je dis à mon voisin : « Votre enfant m'importune, j'aime mieux faire autre chose pour vous; vous continuerez a me porter de l'eau et je vous donnerai cinq sous. Si la proposition est agréée , l'économiste , sans craindre de se tromper, pourra dire ; le service vaut cinq

SOUS, n

Plus tard, mon voisin n'attend plus ma requête. 11 sait, par expérience, que tous les jours j'ai besoin de boire. 11 va au-devant de mes désirs. Du même coup il pourvoit d'autres villageois. Bref, il se fait marchand d'eau. Alors on commence à s'exprimer ainsi : l'eau vaut cinq sous.

Mais, en vérité, l'eau a-t-elle changé de nature? La valeur, qui était tout à l'heure dans le service, s'est-elle matérialisée, pour alier s'incorporer dans l'eau et y ajouter un nouvel élément chimique ? Une légère modification dans la forme des arrangements intervenus entre mon voisin et moi, a-t-clle eu la puissance de déplacer le principe de la valeur et d'en changer la nature? Je ne suis pas assez puriste pour m'opposer à ce qu'on dise : l'eau vaut cinq sous, comme on dit : le soleil se couche. Mais H faut qu'on sache que ce sont là des métonymies; que les métaphores n'affec-

m HARMONIES ÉCONOMIQUES.

tcnt pas la réalité des faits; que, scientifiquement, puis- (] n'en tin nous faisons de lu science, lu valeur ne réside pas plus dans l'eau que le soleil ne se couche dans la mer.

Laissons donc aux choses les qualités qui leur sont propres : à l'air, ù l'eau, l'utilité, aux services, la valeur. Disons : c'est l'eau qui est utile, parce qu'elle a la propriété d'apaiser la soif; c'est le service qui vaut, parce qu'il est le sujet de la convention débattue. Cela est si vrai que si la source s'éloigne ou se rapproche, l'utilité de l'eau reste la même, mais la valeur augmente ou diminue. Pourquoi ? Parce que le service est plus grand ou plus petit. La valeur est donc dans le service, puisqu'elle varie avec lui et comme lui.

Le diamant joue un grand rôle dans les livres des économistes. Ils s'en servent pour élucider les lois de la valeur ou pour signaler les prétendues perturbations de ces lois. C'est une arme brillante avec laquelle toutes les écoles se combattent. L'école anglaise dit-elle : « La valeur est dans le travail? » L'école française lui montre un diamant: u Voila, dit-elle, un produit qui n'exige aucun travail et qui renferme une valeur immense. » L'école française affirmel-elle que la valeur est dans l'utilité? Aussitôt l'école anglaise met en opposition le diamant avec l'air, la lumière et l'eau. ■ L'air est fort utile, dit-elle, et n'a pas de valeur ; le diamant n'a qu'une utilité fort contestable et vaut plus que tout l'atmosphère. <• — Et le lecteur de dire, comme Henri IV, ils ont, ma foi, tous deux raison. Enfin, on finit par s'aceorder dans cette erreur, qui surpasse les deux autres. Il faut avouer que Dieu met de la valeur dans ses œuvres et qu'elle est matérielle.

Ces anomalies s'évonouissent, ce me semble, devant ma simple définition, qui est confirmée plutôt qu'infirmée par l'exemple en question.

Je me promène au bord de la mer. Un heureux hasard

me fait mettre In main sur un superbe diamant. Me voila en possession d'une grande valeur. Pourquoi? Est-ce que je vais répandre un grand bien dans l'humanité ? Serait-ce que je me sois livré a un long et rude travail? Ni l'un ni l'autre. Pourquoi donc ce diamant n-t-il tant de valeur? C'est sans doute que celui à qui je le cède estime que je lui rends un grand service, d'autant plus grand que beaucoup de gens riches le recherchent et que moi seul puis le rendre. Les motifs de son jugement sont controversées, soit. Ils naissent de la vanité, de l'orgueil, soit encore. Mais ce jugement existe dans la tête d'un homme disposé à agir en conséquence, et cela suffit.

Bien loin qu'ici le jugement soit fondé sur une raisonnable appréciation de Yvlilili; on pourrait dire que c'est tout le contraire. Montrer qu'elle sait faire de grands sacrifices pour l'inutile, c'est précisément le but que se propose l'ostentation.

Bien loin que la valeur ait ici une proportion nécessaire avec le travail accompli par celui qui rend le service, on peut dire qu'elle est plutôt proportionnelle au travail épargné » celui qui le reçoit; c'est du reste la loi des valeurs, loi générale et qui n'a pas été, que je sache, observée par les théoriciens, quoiqu'elle gouverne la pratique universelle. Nous dirons plus tard par quel admirable mécanisme la valeur tend à se proportionner au travail quand il est libre; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle a son principe moins dans l'effort accompli par celui qui sert que dans l'effort épargné à celui qui est serti.

En effet, la transaction relative à notre pierre précieuse suppose le dialogue suivant :

— Monsieur, cédez-moi votre diamant.

— Monsieur, je veux bien ; cédez-moi en échange votre travail de toute une année.

— Mais, monsieur, vous n'avez pas sacrifié ù votre acquisition une minute.

— Eh bien, monsieur, tâchez de rencontrer une minute semblable.

— Mais, en bonne justice, nous devrions échanger d travail égal.

— Non, en bonne justice, vous appréciez vos services et moi les miens. Je ne vous force pas ; pourquoi me forceriez vous? Donnez-moi un an tout entier, ou cherchez vousmême un diamant.

— Mais cela m'entraînerait à dix ans de pénibles recherches, sans compter une déception probable au bout. Je trouve plus sage, plus profitable d'employer ces dix ans d'une autre manière.

— C'est justement pour cela que je crois vous rendre encore service en ne vous demandant qu'un an. Je vous en épargne neuf, et voilà pourquoi j'attache beau coup de iî»7eur a ce service. Si je parais exigeant, c'est que vous ne considérez que le travail que j'ai accompli, mais considérez aussi celui que je vous épargne, et vous me trouverez débonnaire.

— 11 n'en est pas moins vrai que vous profitez d'un travail de la nature.

— Et si je vous cédais ma trouvaille pour rien ou pour peu de chose, c'est vous qui en profiteriez. D'ailleurs, si ce diamant a beaucoup de valeur, ce n'est pas parce que la nature l'élabore depuis le commencement des siècles, autant clic en fait pour la goutte de rosée.

— Oui, mais si les diamants étaient aussi nombreux que les gouttes de rosée, vous ne me feriez pas la loi.

— Sans doute, parce qu'en ce cas vous ne vous adresseriez pas à moi, ou vous ue seriez pas disposé à me récompenser chèrement pour un service que vous pourriez vous rendre si facilement à vous-même.

II résulte de ce dialogue que la valeur, que nous avons vu n'être ni dans l'eau, ni dans l'air, n'est pas davantage dans le diamant; elle est tout entière dans les services rendus et reçus à l'occasion de ces clioses, et déterminée par le libre débat des contractants.

Prenez la collection des économistes; lisez, comparez toutes les définitions. S'il y en a une qui aille h l'air cl an diamant, à deux cas en apparenee si opposés, jetez ce livre au feu. Mais si la mienne, toute simple qu'elle est, résont la difficulté ou plutôt la fait disparaître, lecteur, en bonne conscience, vous êtes tenu d'aller jusqu'au bout, car ce ne peut être en vain qu'une bonne cliquette est placée il l'entrée de la science.

Qu'il me soit permis de multiplier ccscxcmplcs, tantpour élucider ma pensée que pour familiariser Je lecteur avec une définition nouvelle. En le montrant sous tous ses aspects, cet exercice sur le principe prépare d'ailleurs la voie a l'intelligence des conséquences qui seront, j'ose l'annoncer, aussi importantes qu'inattendues.

Parmi les besoins auxquels nous assujettit notre constitution physique se trouve celui de l'alimentation, et un des objets les plus propres à le satisfaire, c'est le pain.

Naturellement, comme le besoin de manger est en moi, je devrais faire toutes les opérations relatives à la production de la quantité de pain qui m'est nécessaire. Je puis d'autant moins exiger de mes frères qu'ils me rendent gratuitement ce service, qu'ils sont eux-memes soumis au même besoin et condamnés au mémo effort.

Si je faisais moi-même mon pain, j'aurais à me livrer a un travail infiniment plus compliqué, mais tout a fait analogue à celui que m'impose la nécessité d'aller chercher l'eau à la source. En effet, les éléments du pain existent partout dans la nature. Selon la judicieuse observation de J.-B. Say, il uirïukies tcomwiflues. H

n'y a ni nécessité ni possibilité pour l'homme de rien créer. Gaz, sels, électricité, force végétale, touteela existe; il s'agit pour moi de réunir, aider, combiner, transporter, en me servant de ce grand laboratoire qu'on nomme la terre, et dans lequel s'accomplissent des mystères dont à peine la science humaine a soulevé le voile. Si l'ensemble des opérations auxquelles je me livre, à la poursuite de mon but, est fort compliqué, chacune d'elles, prise isolément, est aussi simple que l'action d'aller puiser à la fontaine l'eau que la nature y a mise. Chacun de mes efforts n'est donc autre chose qu'un service que je me rends à moi-même; et si, par convention librement débattue, il arrive que d'autres personnes m'épargnent quelques-uns ou la totalité de ees efforts, ce sont autant de services que je reçois. L'ensemble de ces services, comparés à ceux que je rends en retour, constituent la valeur du pain et la déterminent.

Un intermédiaire commode est survenu pour faciliter cet échange de services et même pour en mesurer l'importance relative : c'est la monnaie. Hais le fond des choses reste le même, comme la transmission des forces est soumise à la même loi, qu'elle s'opère par un ou plusieurs engrenages.

Cela est si vrai que, lorsque le pain vaut quatre sous, par exemple, si un bon teneur de livres voulait décomposer celte valeur, il parviendrait à retrouver, à travers des transactions fort multipliées sans doute, tous ceux dont les services ont concouru à la former, tous eeux qui ont épargné une peine à celui qui, en définitive, paye parce qu'il consommera. Il trouvera d'abord le boulanger, qui en retient un vingtième, et sur ce vingtième rémunère le maçon qui a bâti son four, le bûcheron qui a préparé ses fagots, etc.; viendra ensuite le meunier, qui recevra non-seulement la récompense de son propre travail, mais de quoi rembourser Je carrier qui a fait la meule, le terrassier qui a élevé les

digues, etc. D'autres parties de la valeur totale iront ou batteur en grange, ou moissonneur, au laboureur, au semeur, jusqu'à ce que compte soit rendu de la dernière obole. Il n'y en a pas une, une seule qui ira rémunérer Dieu ou la nature. Une telle supposition est absurde par ellemême, et cependant clic est impliquée rigoureusement dans la théorie des économistes qui attribuent à la matière ou aux forces naturelles une part quelconque dans lu valeur du produit, Non, encore ici, ce qui vaut, ce n'est pas le pain, c'est la série des services par lesquels il est mis à ma portée.

Il est bien vrai que parmi les parties élémentaires de la valeur du pain, notre teneur de livres en rencontrera une qu'il aura peine ù rattacher a un service, du moins à un service exigeant un effort. Il trouvera que sur ces vingt centimes, il y en a un ou deux qui sont la part du propriétaire du sol, de celui qui détient le laboratoire. Cette petite portion de la voleur du pain constitue ce qu'on nomme la rente de la terre, et, trompé par la locution, par cette métonymie que nous retrouvons encore iei, notre comptable sera peutêtre tenté de croire que cette part est afférente à des agents naturels, au sol lui-même.

Je soutiens que, s'il est habile, il découvrira que c'est encore le prix de services très-réels, de même nature que tous les autres. C'est ee qui sera démontré avec la dernière évidence quand nous traiterons de ]a propriété foncière. Pour le moment, je ferai remarquer que je ne m'occupe pas ici de la propriété, mais de la valeur. Je ne recherche pas si tous les services sont réels, légitimes, et si des hommes sont parvenus à se faire payer pour des services qu'ils ne rendent pas. Eh, mon Dieu ! le monde est plein de telles injustices, parmi lesquelles ne doit pas figurer la renie.

Tout ce que j'ai à démontrer ici, c'est que la prétendue ;

ISS HARMONIES ECONOMIQUES.

valeur des choses n'est que la valeur des services, réels ou imaginaires, reçus et rendus à leur occasion; qu'elle n'est pas dans les choses mêmes, pas plus dans le pain que dans le diamant, ou dans l'eau ou dans l'air. Qu'aucune part de rémunération ne va à la nature, qu'elle se distribue tout entière par le consommateur définitif entre des hommes, et qu'elle ne peut leur être par lui accordée que parce qu'ils lui ont rendu des services, sauf le cas de fraude ou de violence.

Deux hommes jugent que la glace est une bonne chose en été, et la houille une meilleure chose en hiver. Elles répondent à deux de nos besoins : l'une nous rafraîchit, l'autre nous réchauffe. Ne nous lassons pas de faire remarquer que l'utilité de ces corps consiste en certaines propriétés matérielles, qui sont en rapport de convenance avec nos organes matériels. Remarquons, en outre, que parmi ces propriétés, que la physique et la chimie pourraient énumérer, ne se trouve pas la valeur ni rien de semblable. Comment donc est-on arrivé à penser que la valeur était dans la matière et matérielle?

Si nos deux personnages se veulent satisfaire sans se concerter, chacun d'eux travaillera à faire sa double provision. S'ils s'entendent, l'un ira chercher de la houille pour deux dans la mine, l'autre de la glace pour deux dans la montagne. Mais en ce cas, il y aura lieu à convention. Il faudra bien régler le rapport des deux services échangés. On tiendra compte de toutes les circonstances : difficultés à vaincre, dangers à braver, temps à perdre, peine à prendre, habileté à déployer, chances a courir, possibilité de se satisfaire d'une autre façon, etc., etc. Quand on sera d'accord, l'économiste dira : les deux services échangés se valent. La langue vulgaire, par métonymie : telle quantité de houille vaut telle quantité de glace, comme si la valeur avait matériellement passé dans les corps. Mais il est aisé de reconnaître

DE LA VALEUR. IB7 que si le locution > ulgaire suffit pour exprimer les résultats,

I expression si u-iililii)iie révèle seule h vérité des causes.

Au lieu de deux services et deux personnes, la convention peut en embrasser un . ; ■ nombre, substituant l'échange composé su troc sini|>le. En ce cas, In monnaie interviendra pour faciliter l'éxecution. Ai je besoin dédire que le principe delà valeur n'en sera ni déplace ni changé?

Mais je dois ajouter une observation à propos de la houille.

II se peut qu'il n'y ait qu'une mine dans le pays et qu'un homme s'en soit emparé. Si cela est, cet homme fera la loi, c'est-à-dire qu'il mettra à haut prix ses services ou ses prétendus services.

Nous n'en sommes pas encore à la question de droit et de justice, à séparer les services loyaux des services frauduleux. Cela viendra. Ce qui importe en ce moment, c'est de consolider la vraie théorie de la valeur et de la débarrasser d'une erreur dont la science économique est infectée. Quand nous disons : Ce que la nature a fait ou donné, elle l'a fait ou donné gratuitement, et n'a pas par conséquent de valeur, on nous répond en décomposant le pris de la houille ou de tout autre produit naturel. On reconnaît bien que ce prix, pour la plus grande partie, est afférent à des services humains. L'un a creusé la terre, l'autre a épuise l'eau, celui-ci a monté le combustible, celui-îà l'a transporté; et c'est la totalité de ces travaux qui constitue, dit-on, presque toute la valeur. Cependant il reste encore une portion o"e valeur qui ne répond a aucun travail, à aucun service. C'est le prix de la houille gisant sous le sol, encore vierge, comme on dit, de tout travail humain; il forme la part du propriétaire, et puisque celte portion de valeur n'est pas de création humaine, il faut bien qu'elle soit de création naturelle.

Je repousse une telle conclusion, et je préviens le lecteur

que, s'il l'admet de près ou de loin, il ne peut plus faire un pas dans la science. Non, l'action de la nature ne crée pas la valeur, pas plus que l'action de l'homme ne crée la matière. De deux choses l'une : ou le propriétaire a utilement concouru au résultat final et a rendu des services réels, et, alors, la part de valeur qu'il a attachée à la houille reutre dans ma définition; ou bien il s'est imposé comme un parasite ; et, en ce cas, il a eu l'adresse de se faire payer pour des services qu'il n'a pas rendus. Le prix de la houille s'est trouvé indûment augmenté. Cette circonstance prouve bien qu'une injustice s'est introduite dans la transaction, mais elle ne saurait renverser la théorie au point d'autoriser à dire que cette portion de valeur est matérielle, qu'elle est combinée, comme un élément physique, avec les dons gratuits de la Providence. En voici la preuve : qu'on fasse cesser l'injustice, si injustice il y a, et la valeur correspondante disparaîtra. Il n'en serait certes pas ainsi si clic était inhérente à la matière et de création naturelle.

Passons maintenant à un de nos besoins le plus impérieux, celui de la sécurité.

Un certain nombre d'hommes abordent une plage inhospitalière. Ils se mettent à travailler. Mais chacun d'eux se trouve à choque instant détourné de ses occupations par la nécessité de se défendre contre des bétes féroces ou des hommes plus féroces encore. Outre le temps et les efforts qu'il consacre directement à sa défense, il en emploie beaucoup à se pourvoir d'armes et de munitions. On finit par reconnaître que la déperdition totale des efforts serait infiniment moindre, si quelques-uns, abandonnant les autres travaux, se chargeaient exclusivement de ce service. On y affecterait ceux qui ont Je plus d'adresse, de courage et de vigueur. Ils se perfec tionneraient dans un art dont ils feraient leur occupation constante, et pendant qu'ils veille-

raient sur le salut de la communauté, colle-ci recueillerait de ses travaux, désormais non interrompus, plus de satisfactions -pour tous que ne lui en peut faire perdre le détournement de dix de ses membres. En conséquence, l'arrangement se fait. Que peut-on voir là, si ce n'est un nouveau progrès dans la séparation des occupations, amenant et exigeant un échange de services?

Les services de ces militaires, soldats, miliciens, gardes, comme on voudra les appeler, sont-ils productifs? Sans doute, puisque l'arrangement n'a eu lieu que pour augmenter le rapport des satisfactions totalesaux efforts généraux.

Ont-ils une valeur? Il le faut bien, puisque on les estime, on les cote, on les évalue, et, en définitive, on les paye par d'autres services auxquels ils sont compares.

La forme sous laquelle cette rémunération est stipulée, le mode de cotisation, le procédé par lequel on arrive h débattre et conclure l'arrangement, rien de tout cela n'altère le principe. Y a-l-il efforts épargnés aux uns par les autres? Y a-t-il satisfactions procurées aux uns par les autres? En ce cas il y a services échangés, comparés, évalués, il y a valeur.

Ce genre de service amène souvent, au milieu des complications sociales, de terribles phénomènes. Comme la nature même des services qu'on demande à cette classe de travailleurs esigcqucla communauté remette en leurs mains la force, et une force capable de vaincre toutes les résistances, il peut arriver que ceux qui en sont dépositaires en abusent, la tournent contre la communauté elle-même. — Il peut arriver encore que, tirant de la communauté des services proportionnés au besoin qu'elle a de sécurité, ils provoquent l'insécurité même, afin de se rendre plus nécessaires, et engagent leurs compatriotes, par une diplomatie trop habile, dans des guerres continuelles.

Tout cela s'est vu et se voit encore. Il en résulte, j'en conviens, d'énormes perturbations dans le juste équilibre des services réciproques. Mais il n'en résulte aucune allé-, ration dons le principe fondamental et la théorie scientifique de la valeur.

Encore un exemple ou deux. Je prie le lecteur de croire que je sens, au moins autant que lui, ec qu'il y a de fatigant et de lourd dans cette série d'hypothèses, toutes ramenant les mêmes preuves, aboutissant à la même conclusion, exprimées dans les mêmes termes. 11 voudra bien comprendre que ce procédé, s'il n'est pas le plus divertissant est au moins le plus sûr pour établir la vraie théorie de la valeur et dégager ainsi la route que nous aurons â parcourir.

— Nous sommes à Paris. Dans cette vaste métropole fermentent beaucoup de désirs; elle abonde aussi en moyens du les satisfaire. Une multitude d'hommes riches ou aisés se livrent à l'industrie, aux arts, à la politique, et le soir, ils recherchent avec ardeur une heure de délassement. Parmi les plaisirs dont ils sont le plus avides figure au premier rang eelui d'entendre la belle musique de Rossini chantée par madame Malibran, ou l'admirable poésie de Racine interprétée par Rachcl. 11 n'y a que deux femmes, dans le monde entier, capables de procurer ces délicates et nobles jouissances, et, à moins qu'on ne fusse intervenir la torture, ce qui probablement ne réussirait pas, il faut bien s'adresser à leur volonté. Aussi les services qu'on attend de Malibran et de llachel auront une grande valeur. Celte explication est bien prosaïque, elle n'en est pas moins

Qu'un opulent banquier veuille donc, pour gratifier sa vanité, faire entendre dans ses salons une de ces grandes artistes, il éprouvera, par expérience, que ma théorie est

DE LA VALEUR. I6i exacte de tous points. II recherche une vive satisfaction, il la recherche avec ardeur, une seule personne au monde peut la lui procurer. Il n'a d'autre moyen de l'y déterminer nue d'offrir une rémunération considérable.

Quelles sont les limites extrêmes entre lesquelles oscillera la transaction? Le banquier ira jusqu'au point où il préfère se priver de la satisfaction que de la payer; la cantatrice, jusqu'au point où elle préfère la rémunération offerte à n'être pas rémunérée du tout. Ce point d'équilibre déterminera la valeur de ce service spécial, comme de tous les autres. Il se peut que, dans beaucoup de cas, l'usage fixe ce point délicat. On a trop de goût dans le beau monde pour marchander certains services. Il se peut même que la rémunération soit assez galamment déguisée pour voiler ce que la lot économique a de vulgarité. Celte loi ne plane pas moins sur cette transaction comme sur les transactions les plus ordinaires, et lu valeur ne change pas de nature parce que l'expérience ou l'urbanité dispensent de la débattre en toute rencontre.

Ainsi s'explique la grande fortune à laquelle peuvent parvenir les artistes hors ligne. Une autre circonstance les favorise. Leurs services sont de telle nature qu'ils peuvent lesrendre,parunmème effort, à une multitude de personnes. Quelque vaste que soit une enceinte, pourvu que la voix de JRachel la remplisse, chacun des spectateurs reçoit dans son âme toute l'impression qu'y peut faire naître une inimitable déclamation. On conçoit que c'est la hase d'un nouvel arrangement. Trois, quatre mille personnes éprouvant le même désir peuvent s'entendre, se cotiser, et la masse des services que chacun apporte en tribut à la grande tragédienne fait équilibre au service unique rendu par elle à tous les auditeurs à la fois. Voilà la valeur.

Comme un grand nombre d'auditeurs s'entendent pour

m HARMONIES ÉCONOMIQUES,

dcoulcr, plusieurs acteiirs peuvent s'entendre pour chanter un opéra on représenter un drame. Des entrepreneurs peuvent intervenir pour dispenser les contractants d'une foule do petits arrangements accessoires. La valeur se multiplie, se complique, se ramifie, se distribue, elie ne change pas de nature.

Terminons par ce qu'on nomme des cas exceptionnels. Us sont l'épreuve des bonnes théories. Quand la règle est vraie, l'exception ne l'infirme pas, elle la confirme.

Voici un vieux prêtre qui chemine, pensif, bâton en main, bréviaire sous le bras. Que ses traits sont sereins! que sa physionomie est expressive ! que son regard est inspiré! Où va-t-ïl? Ne voyez-vous pas ce clocher à l'horizon? Le jeune desservant du village ne se fie pas encore a ses propres forces ; il a appelé à son aide le vieux missionnaire. Mais avant, il y avait quelques dispositions â prendre. Le prédicateur trouvera bien au presbytère le vivre et le couvert. Mais d'un carême à l'autre il faut vivre; c'est la loi commune. Donc, M. le curé a provoqué, parmi les riches du village, une cotisation volontaire, modeste, mais suffisante, car le vieux pasteur n'a pas été exigeant, et à ce qu'on lui a écrit à ce sujet, il a répondu : « Du pain pour moi, voilà mon nécessaire; une obole pour le pauvre, voilà mon superflu. ■■>

Ainsi les préalables économiques sont remplis, car cette importune économie politique se glisse partout et se mêle à tout, et je crois, vraiment, que c'est elle qui a dit : « ,Yi7 humain a me aiiemim puto. »

Dissertons un peu sur cet exemple, bien entendu au point de vue qui nous occupe.

Voici bien un échange de services. D'un côté, un vieillard va consacrer son temps, sa force, ses talents, sa santé, à faire pénétrer quelque clarté dans l'intelligence d'un petit

DE LA VALEUR. 163 nombre de villageois, a relever leur niveau moral. D'un autre côté, du pain pour quelques jours, une superbe soutane d 'al épine et un tricorne neuf sont assurés à l'homme de la parole.

Mais il y a autre chose ici. H y a un assaut de sacrifices. Le vieux prêtre refuse tout ce qui ne lui est pas strictement indispensable. Cette maigre pitance, le desservant en prend la moitié à sa eliarge, et l'autre moitié, les Crésns du village en dispensent leurs frères, qui profiteront pourtant de la prédication.

Ces sacrifices infirment-ils notre définition de la valeur? pas le moins du monde. Chacun est libre de ne céder ses efforts qu'aux conditions qui lui conviennent. Si l'on est facile sur ces conditious, ou si même on n'en exige aucune, qu'en résultc-t-il? que le service, en conservant son utilité, perd desa valeur. Le vieux prètreest persuadé que ses efforts trouveront leur récompense ailleurs. Il ne tient pas à ce qu'ils la trouvent ici-bas. Il sait sans doute qu'il rend service à ses auditeurs en leur parlant, mais il croit aussi que ses auditeurs lui rendent service à lui-même en l'écoutant. Il suit de là que la transaction se fait sur des bases avantageuses à l'uncdcs parties contractantes, du consentement de l'autre. Voilà tout. En général, les échanges de services sont déterminés et évalués par l'intérêt personnel. Mais ils le sont quelquefois, grâce au ciel, par le principe sympathique. Alors, ou nous cédons à autrui une satisfaction que nous avions le droit de nous réserver, ou nous faisons pour lui un effort que nous pouvions nous consacrer à nousmêmes. La générosité, le dévouement, l'abnégation, sont des impulsions de notre nature qui, comme beaucoup d'autres circonstances , influent sur la valeur actuelle d'un service déterminé, mais qui ne changent pas la loi générale des valeurs.

Bl HARMONIES ECONOMIQUES.

En opposition avec ce consolant exemple, j'c:

fait, il n'est pas indispensable qu'il soit réel , conscien utile. Il suffit qu'on l'accepte et qu'on le paye par tin service. Le monde est plein de gens qui font accep payer par le public des services d'un aloi plus que doi Tout dépend du jugement qu'on en porte, et e'est poi la morale sera toujours le meilleur auxiliaire de l'éi politique.

Des fourbes parviennent ii Taire prévaloir une fausse croyance. Ils sont, disent-ils, les envoyés du ciel. Ils ouvrent à leur gré les portes du paradis ou de l'enfer. Quand celte croyance est bien enracinée, voici, disent-ils, de petites images auxquelles nous avons communiqué la vertu de rendre éternellement heureux ceux qui les porteront sur eux. Vous céder une de ces images, c'est vous rendre un immense service; rendez-nous donc des services en retour. — Voila une valeur créée. Elle tient a une fausse appréciation, dira-l-on ; cela est vrai. Autant on en peut dire de bien des choses matérielles et qui ont une valeur certaine, car elles trouveraient des acquéreurs, fussent-elles mises aux enchères. La science économique ne serait pas possible si elle n'admettait comme valeurs que les valeurs judicieusement appréciées. A chaque pas, clic devrait renouveler un cours de sciences physiques et morales. Dans l'isolement, un homme peut, en vertu de désirs dépravés ou d'une intelligence faussée, poursuivre par de grands efforts une satisfaction chimérique, une déception. De même, en société, il nous arrive, comme disait un philosophe, d'acheter fort cher un regret. S'il est dans la nature de l'intelligence humaine d'avoir une plus naturelle proportion avec la vérité qu'avec l'erreur, toutes ces fraudes sont destinées à dispa-

DE LA VALEUR. 463 roitrc, tous ces faux services à être refusés, délaissés, à perdre leur valeur. La civilisation mettra a. In longue chacun et chaque chose à sa place.

Il faut pourtant clore cette trop longue analyse. Besoin de respirer, de boire, de manger; besoin de la vanité, de l'intelligence, du' cœur, de l'opinion, des espérances fondées ou chimériques, nous avons cherché partout la valeur, nous l'avons constatée partout où elle existe, c'est-à-dire partout où il y a échange de. services, nous l'avons trouvée partout identique à elle-même, fondée sur un principe clair, simple, absolu, quoique influencée par une multitude de circonstances diverses. Nous aurions passé enrevue tous nos autres besoins, nous aurions fait comparaître le menuisier, le maçon, le fabricant, le tailleur, le médecin, l'huissier, l'avocat, le négociant, le peintre, le juge, le président de la république, que nous n'aurions jamais trouvé autre chose : souvent de la matière, quelquefois des forces fournies graUdteme.nt par la nature, toujours des services humains s'échangeant entre eux, se mesurant, s'estimant, s'appréciant, s évaluant les uns par les autres, et manifestant seuls le résultat de cette évaluation ou la valeur.

Il est néanmoins un de nos besoins, fort spécial de sa nature, ciment de la société, cause et effet de toutes nos transactions, éternel problème de l'économie politique, dont je dois dire ici quelques mots : je veux parler du besoin d'échanger.

Dans le chapitre précédent, nous avons décrit les merveilleux effets de l'échange. Ils sont tels que les hommes doivent éprouver naturellement le désir de le faciliter même an prix de grands sacrifices. C'est pour cela qu'il y a des routes, des canaux, des chemins de fer, des chars, des vaisseaux, des négociants, des marchands, des banquiers, et il est impossible de croire que l'humanité se se-

rait soumise, pour faciliter l'échange, a un si énorme prélèvement sur ses forces, si elle n'eût dû trouver dans l'échange lui-même une large compensation.

Nous avons vu aussi que le simple (roc ne pouvait donner lieu qu'à des transactions fort incommodes et fort restreintes.

C'est pour cela que les hommes ont imaginé de décomposer le troc en deux facteurs : vente et achat, au moyen d'une marchandise intermédiaire, facilement divisible, et surtout pourvue de valeur, afin qu'elle portât avec elle son titre à la confiance publique. C'est la monnaie.

Ce que je veux faire observer ici, c'est que ce qu'on appelle, par ellipse ou métonymie, la valeur de l'or et de l'argent repose sur le même principe que la valeur de l'air, de l'eau, du diamant, des sermons de notre vieux missionnaire, ou des roulades de Malibran, c'csl-a-dirc, sur des services rendus et reçus.

L'or, en effet, qui se trouve répandu sur les heureux rivages du Sacramcnto, tient de la nature beaucoup de qualités précieuses : ductilité, pesanteur, éclat, brillant, utilité même, si l'on veut. Mais il y a une chose que la nature ne lui a pas donnée, parce que cela ne la regarde pas, c'est la valeur. Un homme sait que l'or répond à un besoin bien senti, qu'il est très-désire. II va en Californie pour chercher de l'or, comme mon voisin allait tout a l'heure à la fontaine pour chercher de l'eau. Il se livre a de rudes efforts: il fouille, il pioche, il lave, il fond, et puis il vient me dire : je vous rendrai le service de vous céder cet or, quel serviee me rendrez-vous en retour? Nous débattons, chacun de nous pèse toutes les circonstances qui peuvent le déterminer - , enfin nous concluons, et voila la valeur manifestée et fixée. Trompé par celte locution abrégée : l'or vaut, on pourra bien croire que la valeur est daus l'or au même titra

que la pesanteur et la ductilité, cl que la nature a pris soin de l'y mettre. J'espère que le lecteur est maintenant convaincu que c'est ià un malentendu. 11 se convaincra plus tard que c'est un malentendu déplorable.

Il y en a un autre au sujet de l'or ou plutôt de la monnaie. Gomme elle est l'intermédiaire habituel dans toutes les transactions, le terme moyen entre les deux facteurs du troc composé; que c'est toujours à sa valeur qu'on compare celle des deux services qu'il s'agit d'échanger, elle est devenue la mesure des valeurs. Dans la pratique cela ne peut être autrement. Mais la science ne doit jamais perdre de vue que la monnaie est soumise, quanta la valeur, aux mêmes fluctuations que tout autre produit ou service. Elle l'oublie souvent, et cela n'a rien de surprenant. Tout semble concourir à faire considérer la monnaie comme la mesure des valeurs au même titre que le litre est la mesure de capacité. — Elle joue un rôle analogue dans les transactions. — On n'est pos averti de ses propres fluctuations parce que le franc ainsi que ses multiples et ses sous-multiples conservent toujours la même dénomination. — Enfin l'arithmétique elle-même conspire à propager la confusion, en rangeant le franc, comme mesure, parmi le mètre, le litre, l'are, le stère, le gramme, etc.

J'ai défini la valeur telle du moins que je la conçois. J'ai soumis ma définition à répreuve défaits très-divers; aucun, ce me semble, ne l'a démentie ; enfin, le sens scientifique que j'ai donné à ce mot se confond avec l'acception vulgaire, ce qui n'est ni un méprisable avantage ni une mince garantie, car qu'est-ce que la science, sinon l'expérience raisonnée? Qu'est-ce que la théorie, sinon la méthodique exposition de l'universelle pratique?

H doit m'être permis maintenant de jeter un rapide coup d'œil sur les systèmes qui ont jusqu'ici prévalu. Ce n'est

pas en esprit de controverse, encore moins de critique que j'entreprends cet examen, et je l'abandonnerais volontiers si je n'étais convaincu qu'il peut jeter de nouvelles clartés sur In pensée fondamentale de cet écrit. —

Nous avons vu que les auteurs avaient cherché le principe de lu valeur dans un ou plusieurs des accidents qui exercent sur elle une notable influence : matérialité, conscrvabilité, utilité, rareté, travail, etc., comme un physiologiste qui chercherait le principe de la vie dans un ou plusieurs des phénomènes extérieurs qui la développent dans l'air, l'eau, lu lumière, l'électricité, ete.

Matérialité. « L'homme, dit M. de Donald, est une intelligence servie par des organes, n Si les économistes de J'dcole matérialiste avaient seulement voulu dire que les hommes ne se peuvent rendre des services réciproques que par l'entremise de leurs orgnoes corporels, pour en conclure qu'il y a toujours quelque chose de matériel dans ces services et, par suite, dans la valeur, je n'irais pas au delà, ayant en horreur les disputes de mots et ces subtilités dont l'esprit aime trop souvent à se montrer fécond.

Mais ce n'est pas ainsi qu'ils l'ont entendu. Ce qu'ils ont cru, c'est que la valeur était communiquée à la matière, soit par le travail de l'homme, soit par l'action de la nature. En un mot, trompés par celte locution elliptique : l'or vaut tant, le blé vuul tant, jls ont été conduits ii voir dans lu matière une qualité nommée valeur, comme le physicien y reconnaît l'impénétrabilité, la pesanteur, cl encore ces attributs lui sont-ils contestés.

Quoi qu'il en soit, je lui conteste formellement la valeur.

Et d'abord, on ne peut nier que matière et valeur ne soient souvent séparées. Quand nous disons à un homme : Portez celte lettre à son adresse, allez-moi chercher de l'eau, cnscignen-moi celte science ou ce procédé, donnez-

moi un conseil sur ma maladie ou mou procès, veillez à ma sùrelé pendant que je me livrerai au travail ou nu sommeil; ce que nous réclamons, c'est un service, et a ee service nous reconnaissons, à la face de l'univers, une valeur, puisque nous le payons volontairement par un service i'f/uivulent. Il serait étrange que la théorie refusât d'admettre ce qu'admet dans la pratique le consentement universel.

Il est vrai que nos transactions portent souvent sur des objets matériels. Mais qu'ert-ee que cela prouve? C'est que les hommes, par prévoyance, se préparent à rendre des services qu'ils sauront être demandés. Que j'achète un habit tout fait, ou que je fasse venir chez moi un tailleur pour Iravailler à la journée, en quoi cela change-t-il Je principe de la valeur, au point surtout de faire qu'il réside tantôt dans l'habit, tantôt dans le service?

On pourrait poser ici ccLtc question subtile : Faut-il voir le principe de la valeur dans l'objet matériel, et de là l'attribuer, par analogie, aux services? Je dis que c'est tout le contraire; il faut le reconnaître dans les services et l'attribuer ensuite, si l'on veut, par métonymie, aux objets matériels.

Du reste, les nombreux exemples que j'ai soumis au lecteur, en manière d'exercice, me dispensent d'insister davantage sur eelte discussion. Mais je ne puis m 'empêcher de me justifier de l'avoir abordée en montrant à quelles conséquences funestes peut conduire une erreur ou, si Ion veut, une vérité incomplète, placée à l'entrée d'une science.

Le moindre inconvénient de la définition que je combats a clé d'écourter et de mutiler l'économie politique. Si la valeur réside dans la matière, là où il n'y a pas de matière il n'y a pas de valeur. Les phy si ocra tes appelaient classes s(ériks, et Smith adoucissant l'expression, classes improductives, les trois quarts de la population.

Et comme en définitive les faits sont plus forts que les définitions, il fallait bien, par quelque côté, faire rentrer ces classes dans le cercle des études économiques. On les y appelait par voie d'analogie, mais la langue de la science, faite sur une autre donnée, se trouvait d'avance matérialisée au poinlderendre celte extension choquante. Qu'est-cequc: ■■ Consommer un produit immatériel? L'homme est un capital accumulé? La sécurité est vue marchandise? etc., etc.

Non-seulement on matérialisait outre mesure la langue, mais on était réduit à In surcharger de distinctions subtiles, afin de réconcilier les idées qu'on avait faussement séparées. On imaginait la valeur d'usage, par opposition à la valeur d'échange, etc.

Enfin, et ceci est bien autrement grave, grâce à celte confusion des deux grands phénomènes sociaux, la propriété et la communauté, Van restait injustifiable et l'autre indiscernable.

En effet, si la valeur est dans la matière, elle se confond avec les qualités physiques des corps qui les rendent utiles à l'homme. Or ces qualités y sont souvent mises par la nature. Donc la nature concourt à créer la valeur, et nous voila attribuant de In valeur à ee qui est gratuit et commun par essence. Où est donc alors la buse de la propriété? Quand la rémunération que je cède pour acquérir un produit matériel, du blé, par exemple, se distribue entre tous les travailleurs qui, à l'occasion de ce produit, m'ont, de près ou de loin, rendu quelque service, à qui va cette part de rémunération correspondante à la portion de valeur due a la nature et étrangère à l'homme? Va-t-elle à Dieu? nul ne le soutient, et l'on n'a jamais vu Dieu réclamer son salaire. Va-t-elle à un homme? A quel titre? puisque dans l'hypothèse, il n'a rien fait.

Et qu'on n'imagine pas que j'exagère, que dans l'intérêt

DE LA VALEUR. 171 de mn définition je force les conséquences rigoureuses de la définition des économistes. Non, ces conséquences, ils les ont très-cxplicitcmcnt tirées eux-mêmes sous la pression de la logique.

Ainsi, Senior en est arrivé n dire : « Ceux qui se sont emparés des agents naturels reçoivent, sous forme de renie, une récompense sans avoir fait de sacrifices. Leur rôle se borne à tendre lu main pour recevoir les offrandes du reste de la communauté. » Scrope : « La propriété de la terre est une restriction artificielle mise ù la jouissance des dons que le Créateur avait deslinés ù la satisfaction des besoins de lous. « Say : - Les terres cultivables sembleraient devoir être comprises parmi les rîcbesses naturelles, puisqu'elles ne sont pas de création humaine et que la nature les donne gratuitement à l'homme. Mais comme cette richesse n'est pas fugitive, ainsi que l'air et l'eau; comme un champ est un espace fixe et circonscrit que certains hommes ont pu s'approprier, ù l'exclusion de tous les autres qui ont donné leur consentement à rette appropriation, la terre, qui était un bien naturel et gratuit, est devenue une richesse sociale dont l'usage a dû se payer.

Certes, s'il en est ainsi, Proudhon est justifié d'avoir posé celte terrible interrogation, suivie d'une affirmation plus terrible encore :

« A qui est dû le fermage de la terre? Au producteur de la terre snns doute. Qui n fuit la terre? Dieu. En ce cas, propriétaire, retire-toi. »

Oui, par une mauvaise définition, l'économie politique n mis la logiqucdu coté des communistes. Celte arme terrible, je la briserai dans leurs mains, ou plutôt ils me la rendront joyeusement. Il ne restera rien des conséquences, quand j'aurai anéanti le principe; et je prétends démontrer que si, dans la production des richesses, l'action de la nature se

combine avec l'action de l'homme, In première, gratuite et commune par essence, reste toujours gratuite et commune à travers toutes nos transactions; que In seconde représente seule des services, de la valeur; que, seule, elle se rémunère; que, seule, clic est le fondement, l'explication et la justification de la propriété. En un mot, je prétends que,

jiriéliiii'cs que du la vnlcur des choses, et qu'en se passnnt de main en ^ain les produits, ils stipulent uniquement sur la vnlcur, c'est-à-dire sur les services réciproques, se donnant, par-dessus le marché, toutes les qualités, propriétés et utilités que ces produits tiennent de la nature.

Si jusqu'ici l'économie politique.cn méconnaissant celle considération fondamentale, a ébranlé le principe tutélairc de la propriété, présentée comme une institution artificielle, nécessaire, mais injuste, du même coup elle a laissé dans l'ombre, complètement inaperçu, un autre phénomène admirable, la plus touchante dispcnsalion de la Providence envers sa créature, le phénomène de la communauté progressive.

La richesse, en prenant ce mot dans son acception générale, résulte de la combinaison de deux actions : celle de lu nature et celle de l'homme. La première est gratuite et commune par destination providentielle, et ne perd jamais ce caractère. La seconde est seule pourvue de valeur et par conséquent appropriée. Mais, par suite du développement de l'intelligence et do progrès de la civilisation, l'une prend une part de plus en plus grande, l'autre une part de plus en plus petite à la réalisation de toute utilité donnée, d'où il suit que le domaine de la gratuité cl de la communauté se dilate sans cesse au sein de la race humaine proportionnellement au domaine delà valeur et de la propriété; aperçu fécond et consolant, entièrement soustrait à l'œil de la

science tant qu'elle attribue tic la valeur à In coopération de la nature.

Dans toutes les religions on remercie Dieu de ses bienfaits ; le père tic famille bénit le pain qu'il rompt et distribue à ses enfants ; louchant usage que la raison ne justifierait pas s'il n'y avait rien de gratuit dans les libéralités de la Providence.

Conservabilitê ; cette fuctenduc condition sine quû non de la valeur se rattache à celle que je viens de discuter. Pour que la valeur exisle, pensait Smith, il faut <[u'cllc soit fixée en quelque chose qui se puisse échanger, accumuler, conserver, par conséquent en quelque chose de matériel.

•• Il y a un genre de travail, dit-il, qui ajoute ' à la valeur du sujet sur lequel il s'exerce. 11 y en a un autre qui n'a pas cet effet. «

« Le travail du manufacturier, ajoute Smith, se fixect se réalise dans quelque marchandise vendable, qui dure au moins quelque temps après que le travail est passé. Le travail des domestiques, au contraire (auquel l'auteur assimile sous ce rapport celui des militaires, magistrats, musiciens, professeurs, etc.), ne se fixe en aucune marchandise vendable. Les services s'évanouissent à mesure qu'ils sont rendus, et ne laissent pas trace de valeur après eux. »

On voit qu'ici la valeur se rapporte plutôt à la modification des choses qu'à la satisfaction des hommes; erreur profonde, car s'il est bon que les choses soient modifiées, c'est uniquement pour arriver à cette satisfaction qui est le but, la fin, la consommation de tout effort. Si donc nous la réalisons par un effort immédiat et direct, le résultat est le

1 Ajoute! Lu sujet avait donc do lû voleur par lui-même, aiilirieurement au (r.ivnil. Il ne pouvait la tenir que do la uni lire. L'action naturelle n'est donc pas gratuite. Qui dont a l'audace de se faire payer colle porlion de râleur txtra-humainc ?

même ;si en outre cet effort est susceptible de transactions, d'échanges, d'évaluation, il renferme le principe de la valeur.

Quanta l'intervalle qui peut s'écouler cnlrc l'effort et la satisfaction, en vérité Smith lui donne trop de gravité, quand il dit que l'existence ou la non-cxistcncc de la valeur en dépend. « La valeur d'une marchandise vendable, dit-il, dure au moins quelque temps, >■ Oui, sans doute, elle dure jusqu'à ce que cet objet ait rempli sa destination qui est de satisfaire au besoin, et il en est exactement de même d'un service. Tant que celte assiette de fraises restera dans le buffet elle conservera sa valeur. Mais pourquoi? parce qu'elle est le résultat d'un service que j'ai voulu me rendre à moi-même ou que d'autres m'ont rendu moyennant compensation, et dont je n'ai pas encore usé. Sitôt que j'en aurai usé en mangeant les fraises, la valeur disparaîtra. Le service se sera évanoui et ne laissera pas Ue trace de valeur après lui. C'est tout comme dans le service personnel. Le consommateur l'ait disparaître la valeur, car clic n'a été créée qu'à cette fin. Il importe peu à la notion de valeur que la peine prise aujourd'hui satisfasse le besoin immédiatement, ou demain ou dans un an.

Quoi ! je suis affligé de la cataracte. J'appelle un oculiste. L'instrument dont il se sert aura de la valeur, parce qu'il a de la durée, et l'opération n'en a pas, encore que je la paye, que j'en aie débattu le prix, que j'aie mis plusieurs opérateurs en concurrence? Mais cela est contraire aux faits les plus usuels, aux notions le plus unanimement reçues; et qu'est-ce qu'une théorie qui, no sachant rendre compte de l'universelle pratique, la tient pour non avenue.

Je vous prie de croire, lecteur, que je ne me laisse pas emporter par un goût desordonne pour la controverse. Si j'insiste sur ces notions élémentaires, c'est pour préparer

DE LA VALEUR. (7S voire esprit à des conséquences d'une hnutc gravité qui se manifesteront plus tard. Je ne sais si c'est violer les lois de la méthode, que de l'aire pressentir, par anticipation, ees conséquences. Mais je me permets cette légère infraction, dans la crainte où je suis de voir la patience vous échapper. C'est ce qui m'a porté tout à l'heure à vous parler prématurément de propriété cl de communauté. Par le même motif, je dirai un mol du capital.

Smith, faisant résidcrla richesse dans la matière, ne pouvait concevoir le capital que comme une accumulation d'objels matériels. Comment donc alLribuer de la valeur à des services non susceptibles d'être accumulés, capitalisés?

Parmi les capitaux, on place en première ligne les outils, machines, instruments de travail. Ils servent à faire concourir les forces naturelles à l'œuvre de la production, et puisqu'on attribuait» ces forces la faculté de créer de la valeur, on était amené a penser que les instruments de travail étaient, par eux-mêmes, doués de la même faculté, indépendamment de lout service humain. Ainsi la bûche, la charrue, la machine a vapeur, étaient censées concourir, simultanément avec les agents naturels et les forces humaines, à créer non-seulement <Ie l'utilité, mais encore de la valeur. Mais toute valeur se paye dans l'échange? A qui donc revenait cette part de valeur indépendante de tout service humain?

C'est ainsi que l'école de Proudhon, après avoir contesté la rente de la terre, a été amenée ù contester l'intérêt des capitaux, thèse plus large puisqu'elle embrasse l'autre. J'affirme que l'erreur proudhonienne, an point de vue scientifique, a sa racine dans l'erreur de Smith. Je démontrerai que les capitaux, comme les agents naturels, considérés en eux-mêmes, et dans leur action propre, créent de l'utilité, mais jamais de valeur. Celle-ci est, par essence, le fruit

d'un légitime service. Je démontrerai aussi que, dans l'ordre social, les capitaux ne sont pas une accumulation d'objets matériels, tenant à la conserva bit i té matérielle, niais une accumulation de valeurs, c'est-à-dire de services. Par là se trouvera détruite, virtuellement du moins et faute de raison d'être, cette lutte récente contre In productivité du capital, et cela à la snlisfaction lie ceux-là mêmes qui l'ont soulevée; car si je prouve qu'il ne se passe rien dans te monde des échanges qu'une mutualité de services, M. Proudlion devra se tenir pour vaincu par la victoire même de son principe.

Travail. Ad. Smith et ses élèves ont assigné le principe delà valeur au travail , sous la condition de la matérialité. Ceci est contradictoire à cette autre opinion, que les forces naturelles prennent une partqueteonquc dans la production de la voleur. Je n'ai pas ici fi combattre ces contradictions qui se manifestent dons tontes leurs conséquences funestes, quand ecs auteurs parlent de la rente des terres ou de l'intérêt des capitaux.

Quoi qu'il en soit, quand ils font remonter le principe de la valeur ou travail, ils approcheraient énormément de la vérité, s'ils ne faisaient pas allusion au travail manuel. J'ai dit, en effet, en commençant ce chapitre , que la valeur devait se rapporter à l'effort, expression que j'ai préférée a celle de travail , comme plus générale et embrassant toute la sphère de l'activité humaine. Mais je me suis hâté d'ajouter qu'elle ne pouvait naitre que d'efforts échangés, ou de services réciproques, parce qu'elle n'est pas une chose existante par elle-même, mais un rapport.

Il y a donc, rigoureusement parlant, deux vices dons la définition de Smitli. Le premier, c'est qu'elle ne tient pas compte de l'échange sans lequel ta valeur ne se peut ni produire ni concevoir; le second, c'est qu'elle se sert d'un mot

DE l,A VALEUR. 177 trop étroit , travail, à moins qu'on ne donne à ce mot une extension inusitée en y comprenant des idées non-seulement d'intensité et de durée, mais d'habileté, de sagacité et même de chances plus ou moins heureuses.

Remarquez que le mot service que je substitue dans la définition fait disparaître ces deux défectuosités. Il implique nécessairement l'idée de transmission, puisqu'un service ne peut être rendu qu'il ne soit reçu; et il implique aussi l'idée d'un effort, sans préjuger que la valeur lui soit proportionnelle.

Et c'est là surtout en quoi pèche la définition des économistes anglais. Dire que In valeur est dans le travail , c'est induire l'esprit à penser qu'ils se servent de mesure réciproque, qu'ils sont proportionnels entre eux. En cela, elle est contraire aux faits, et une définition contraire aux faits est une définition défectueuse.

Il est très-fréquent qu'un travail considéré comme insi- gnifiant en lui-même soit accepté dans le monde pour une valeur énorme (exemples : le diamant, léchant d'une prima donna, quelques traits de plume d'un banquier, la spéculation heureuse d'un armateur, le coup de pinceau d'un Raphaël, une bulle d'indulgence plénièrc, le facile rôle d'une reine d'Angleterre , etc. ) , il est plus fréquent encore qu'un travail opiniâtre, accablant, n'aboutisse qu'à une déception, à une non-valeur. S'il en est ainsi , comment pourrait-on établir une corrélation, une proportion nécessaire entre la valeur et le travail?

Ha définition lève la difficulté. Il est clair qu'il est des circonstances où l'on peut rendre un grand service en se donnant peu de peine ; d'autres , où après s'être donné beaucoup de peine, on trouve qu'elle ne rend service à personne , et c'est pourquoi il est plus exact de dire , sous ce rapport encore, que la valeur est dans le service plutôt que

dans le travail, puisqu'elle est proportionnelle à l'un et pas à l'autre.

J'irai plus loin. J'affirme que la valeur s'estime au moins autant par le travail épargne au cessionnaire que par le travail exécuté par le cédant. Que le lecteur veuille bien se rappeler le dialogue intervenu entre deux contractants h propos d'une pierre précieuse. Il n'est pas né d'une circonstance accidentelle , et j'ose dire qu'il est , tacitement , au fond de toutes les transactions. Il ne faut pas perdre de vue que nous supposons ici aux deux contractants une entière liberté, la pleine possession de leur volonté et de leur jugement. Chacun d'eux se détermine 5 accepter l'échange par des considérations nombreuses, parmi lesquelles figure certainement en première ligne la difficulté pour le cessionnaire de se procurer directement la satisfaction qui lui est offerte. Tous deux ont les yeux sur cette difficulté et en tiennent compte, l'un pour être plus ou moins facile, l'autre pour être plus ou moins exigeant. La peine prise par le cédant exerce aussi son influence sur le marché, c'en est un des éléments, mais ce n'est pas le seul. Il n'est donc pas exact de dire que la valeur est déterminée par le travail; elle l'est par une foule de considérations, toutes comprises dans le mot service.

Ce qui est très-vrai c'est que, par l'effet de la concurrence, les valeurs tendent à se proportionner aux efforts, ou les récompenses aux mérites. C'est une des belles harmonies de l'ordre social. Mais relativement à la valeur, celle pression égalitaire exercée par la concurrence est toute extérieure, et il n'çst pas permis , en bonne logique , de confondre l'influence que subit un phénomène d'une cause externe, avec le phénomène même.

Utilité. J.-B. Say, si je ne me trompe, est le premier qui ait secoué le joug de la matérialité. Il fit très-expressément

de la valeur une qualité morale, expression qui peut-être dépasse le but, car la valeur n'est guère ni physique, ni morale, c'est simplement un rapport.

Maïs le grand économiste français avait dit lui-même : « 11 n'est donné à personne d'arriver aux confins de la science. Les savants montent sur les épaules les uns des autres pour explorer du regard un horizon de plus en plus étendu, ■ Peut-être la gloire de M. Say (en ce qui concerne la question spéciale qui nous occupe, car, à d'autres égards, ses titres de gloire sont aussi nombreux qu'impérissables) est-elle d'avoir légué à ses successeurs un aperçu fécond.

L'axiome de M. Say était celui-ci : La valeur a pour fondement l'utilité.

S'il était ici question de l'utilité relative des services humains, je ne contesterais pas. Tout au plus pourrais-jc faire observer que l'axiome est superflu à force d'être évident. 11 est bien clair, en effet, que nul ne consent à rémunérer un service, que parce qu'à tort ou a raison il le juge utile. Le mot service renferme tellement l'idée d'utilité qu'il n'est autre chose que la traduction en français et même la repro- ■ duction littérale du mot latin «fi, senir.

Maïs malheureusement ee n'est pas ainsi que Say l'entendait. Il trouvait le principe de la valeur non- seulement dans les services humains rendus à l'occasion des choses , mais encore dans les qualités utiles, mises par la nature dans les choses elles-mêmes. Par là il se replaçait sous le joug de la matérialité. Par là, il faut bien le dire, il élait loin de déchirer le voile funeste que les économistes anglais avaient jeté sur la question de propriété.

Avant de discuter en lui-même l'axiome de Say, j'en dois faire voir la portée logique, afin qu'il ne me soit pas reproché de me lancer et d'entretenir le lecteur dans d'oiseuses dissertations.

ISO IIARSI0NIE5 ÉCONOMIQUES.

On ne peut pas douter que l'utilité dont parte Say est celle qui est dans les choses. Si le blé, le bois, la houille, le drop ont de la valeur, c'est que ces produits ont des qualités qui les rendent propres à notre usage, à satisfaire le besoin que nous avons de nous nourrir, de nous chauffer, de nous vêtir.

Dés lors , comme In nature crée de VtttiHli , elle crée de lavalcur, funeste confusion dont les ennemis delà propriété se sont fait une arme terrible.

Voilà un produit, du blé, par exemple. Je l'achète à la halle pour seize francs. Une grande partie de ces seize francs se distribue, par des ramifications infinies, par une inextricable complication d'avances et de remboursements, entre tous les hommes qui, de prés ou de loin, ont concouru à mettre ce blé à ma portée. II y a quelque chose pour le laboureur, le semeur, le moissonneur, le batteur, le charretier, ainsi que pour le forgeron, le charron qui ont préparé les instruments. Jusqu'ici il n'y a rien fi dire, que l'on soit économiste ou communiste.

Hais j'aperçois que quatre francs sur mes seize francs vont ou propriétaire du sol, et j'ai bien le droitde demander si cet homme , comme tous les autres , m'a rendu un service, pour avoir, comme tous les autres, droit incontestable à une rémunération.

D'après la doctrine que cet écrit aspire à faire prévaloir, la réponse est catégorique. Elle consiste en un oui très-formel. Oui, le propriétaire m'a rendu un service. Quel est-il? Le voici : Il a , par lui-même ou par son aïeul, défriché et clôturé le champ ; il l'a purgé de mauvaises herbes et d'eaux stagnantes; il a donné plus d' épaisseur à la couche végétale; il a bâti une maison, des étables, des écuries. Tout cela suppose un long travail qu'il n exécuté en personne, ou, ce qui revient au même, qu'il a payé h d'autres. Ce

son) certainement là des services qui , en vertu de la juste loi de réciprocité, doivent lui être remboursés. Or ce propriétaire n'a jamais été rémunéré, du moins intégralement. Il ne pouvait pas l'être par le premier qui est venu lui acheter un hectolitre de blé. Quel est donc l'arrangement qui est intervenu? Assurément le plus ingénieux , le plus légitime et le plus équitable qu'un pùt imaginer. Il consiste en ceci ; Quiconque voudra obtenir un sac de blé, payera, outre les services des différents travailleurs que nous avons énumérés, une petite portion des services rendus par le propriétaire ; en d'autres termes , la valeur des services du propriétaire se répartira sur tous les sacs de blé qui sortiront de ce champ.

Maintenant on peut demander si cette rémunération supposée être ici de quatre francs est trop grande ou trop petite. Je réponds : Cela ne regarde pas l'économie politique. Cette science constate que la valeur des services du propriétaire foncier se règle absolument par les mêmes lois que la valeur de tous les autres services, et cela suffit.

On peut s'étonner aussi que ce système de remboursement morcelé n'arrive pas à la longue à un amortissement intégral, par conséquent h l'extinction du droit du propriétaire. Ceux qui font cette objection ne savent pas qu'il est dans la nature des capitaux de produire une rente perpétuelle; c'est ce que nous apprendrons plus tard.

Pour le moment, je ne dois pas m'écarter plus longtemps de la question , et je ferai remarquer (car tout est 15 ) qu'il n'y a pas dans mes seize francs une obole qui n'aille rémunérer des services humains, il n'y en a pas une qui corresponde à la prétendue valeur que la nature aurait introduite dans le blé en y mettant l'utilité.

Mais si , vous appuyant sur l'axiome de Say et des économistes anglais, vous dites : Sur les seize francs, il y en a

douze qui vont aux laboureurs, semeurs, moissonneurs, charretiers , etc. , deux qui récompensent les services personnels du propriétaire; enfin, deux autres francs représentent une valeur qui a pour fondement l'utilité créée par Dieu, par des agents naturels, et en dehors de toute coopération humaine ; ne voyez-vous pas qu'on vous demandera de suite : Qui doit profiter de cette portion de valeur? qui a droit à celte rémunération? Dieu ne se présente pas pourla recevoir? Qui osera se présenter à sa place?

Et plus Say veut expliquer la propriété sur cette donnée, plus il prête le flanc à ses adversaires. Il compare d'abord, avec raison, la terre à un laboratoire où s'accomplissent des opérations chimiques dont le résultat est utile aux hommes, u Le sol , ajoute-t-il , est donc producteur d'une utilité, et lorsqu'il. ( le sol ) la fait payer sous la forme d'un profit ou d'un fermage pour son propriétaire, ce n'est pas sans rien donner au consommateur en échange de ce que le consommateur lui (au sol) paye. Il (toujours le sol ) lui donne une utilité produite, et c'est en produisant cette utilité que la terre est productive, aussi bieti que le travail. »

Ainsi, l'assertion est nette. Voilà deux prétendants qui se présentent pour se partager la rémunération due par le consommateur du blé, savoir ; la terre et le travail. Ils se présentent au même titre, car le sol , dit M. Say , est productif comme le travail. Le travail demande à être rémunéré d'un service; le sol demande à être rémunéré d'une utilité, et cette rémunération, il ne la demande pas pour lui ( sous quelle forme la lui donnerait-on ? ), il la réclame pour son propriétaire.

Sur quoi Proudhon somme ce propriétaire, qui se dit chargé de pouvoirs du sol, de montrer sa procuration.

On veut que je paye, en d'autres termes, que je rende un service, pour recevoir l'utilité produite par les agents

naturels, indépendamment du concours de l'homme déjà payé séparément.

Mais je demanderai toujours : qui profitera de mon service?

Sera-ce le producteur de l'utilité, c'est-à-dire le sol? Cela est absurde, et je puis attendre tranquillement qu'il m'envoie un huissier.

Sera-ee un homme? mais à quel titre ? si c'est pour «l'avoir rendu un service, à la bonne heure. Mais alors vous êtes à mon point de vue. C'est le service humain qui vaut et non le service naturel, c'est la conclusion à laquelle je veux vous amener.

Cependant, cela est contraire à votre hypothèse même. Vous dites que tousles services humains sont rémunérés par quatorze francs, et que les deux francs qui complètent le prix du blé répondent à la valeur créée par la nature. Eu ce cas, je répète ma question : A quel titre un homme quelconque se présente-il pour les recevoir? Et n'est-il pas malheureusement trop clair que si vous appliquez spécialement le nom de propriétaire à l'homme qui revendique le droit de toucher ces deux francs, vous justifiez cette trop fameuse maxime : La propriété c'est le vol?

Et qu'on ne pense pas que celte confusion entre l'utilité et la valeur se borne à ébranler la propriété foncière. Après avoir conduit à contester la rente de la terre, elle conduit à contester l'intérêt du capital.

En effet, les machines, les instruments de travail, sont, comme le sol, producteurs d'utilité. Si celte utilité a une valeur, elle se paye, car le mot valeur implique droit à payement. Mais à qui se paye-t-clle? au propriétaire de la machine, sans doute. Est-ce pour un service personnel? alors dites donc que la valeur est dans le service. Mais si vous dites qu'il faut faire un premier payement pour le service, et un second pour l'utilité produite par la machine, indé-

pendammcnt de toute notion humaine déjà rétribuée, on vous demandera à qui va ce second payement, et comment l'homme qui est déjà rémunéré de tous ses services a-l-il droit de réclamer quelque chose de plus?

La vérité est que l'utilité produite par la nature est gratuite, partant commune, ainsi que celle produite par les instruments de travail. Jîile est gratuite et commune à une condition : c'est de se donner la peine, c'est de se rendre h soi-même le service de la recueillir, ou si l'on donne cette peine, si l'on demande ec service à autrui, de céder en retour un service équivalent. C'est dans ces services comparés qu'est la valeur et nullement dans l'utilité naturelle. Cette peine peut être plus ou moins grande, ce qui fait varier la valeur et non l'utilité. Quand nous sommes auprès d'une source abondante, l'eau est gratuite pour nous tous, à la condition de nous baisser pour la prendre. Si nous chargeons notre voisin de prendre cette peine pour nous, alors je vois apparaître une convention, un marché, une valeur, mais cela ne fait pas que l'eau ne reste gratuite. Si nous sommes à une heure de la source, le marché se fera sur d'autres bases quant au degré, mais non quant au principe. La valeur n'aura pas passé pour cela dans l'eau ni dans son utilité. L'eau continuera d'être gratuite a la condition de l'aller chercher, ou de rémunérer ceux qui, après libre débat, consentent à nous épargner cette peine en la prenant

II en est ainsi pour tout. Les utilités nous entourent, mais il faut ne bainser pour les prendre; cet effort, quelquefois très-simple, est souvent fort compliqué. Rien n'est plus facile, dans la plupart des cas, que de recueillir l'eau dont la nature n préparé l'utilité. Il ncl'est pasautantde recueillir le blé dont la nature prépare également l'utilité. C'est pourquoi la valeur de ces deux efforts diffère par le degré, non par le

DE 1,A VÀLRUR.

principe. Le service est plus ou moins onéreux, partant il vont plus ou moins; l'utilité est et reste toujours gratuite.

Que s'il intervient un instrument de travail, qu'en résulte-t-il ? que l'utilité est plus facilement recueillie. Aussi le service a-t-il moins de valeur. Nous payons certainement moins cher les livres depuis l'invention de l'imprimerie. Phénomène admirable et trop méconnu ! Vous dites que les instruments île travail produisent de In voleur; vous vous trompez, c'est de l'utilité et de l'utilité gratuite qu'il faut dire. Quant à de la valeur, ils en produisent si peu qu'ils l'anéantissent de plus en plus.

Il est vrai que celui qui a fait la machine a rendu un service. Il reçoit une rémunération dont s'augmente la valeur du produit. C'est pourquoi nous sommes disposés à nous figurer que nous rétribuons l'utilité produite par la machine ; c'est une illusion. Ce que nous rétribuons, ce sont les services que nous rendent tous ceux qui ont concouru à la faire confectionner ou fonctionner. La valeur est si peu dans l'utilité produite, que même après avoir rétribué ces nouveaux services, l'utilité nous est acquise a de meilleures conditions qu'avant.

Habituons-nous donc à distinguer l'utilité de la valeur. Jl n'y a de science économique qu'à ce prix. Loin que l'utilité et la valeur soient identiques ou même assimilables, j'ose affirmer, sans crainte d'aller jusqu'au paradoxe, que ce sont des idées opposées. Besoin, effort, satisfaction, voilà l'homme, avons-nous dit, au point de vue économique. Le rapport de l'utilité est avec le besoin et la satisfaction. Le rapport de la valeur est avec l'effort. L'utilité est le bien qui fait cesser le besoin par la satisfaction. La valeur est le mal, car elle nait de l'obstacle qui s'interpose entre le besoin et la satisfaction ; sans ces obstacles il n'y aurait pas d'efforts à faire et à échanger, l'utilité serait infinie, gratuite et.

commune sans condition, et la nolion de valeur ne se serait jamais introduite dans ce monde. Par là présence de ces obstacles, l'utilité* n'est gratuite qu'à la condition d'efforts échanges, qui, comparés entre eux, constatent la valeur. Plus les obstacles s'abaissent devant la libéralité de la nature ou les progrès des sciences, plus l'utilité s'approche de la gratuité et de la communauté absolues, car la condition onéreuse et par conséquent la valeur diminuent avec les obstacles. Je m'estimerais heureux si, à travers toutes ces dissertations qui peuvent paraître subtiles, et dont je suis condamné à redouter tout à la fois la longueur et la concision, je parviens :i établir cette vérité rassurante : propriété légitime de la valeur, et cette autre vérité consolante : communauté progressive de l'utilité.

Encore une remarque : Tout ce qui sert est utile [vti, servir) ; à ce titre, il est fort douteux qu'il existe rien dans l'univers, force ou matière, qui ne soit utile à l'homme.

Nous pouvons affirmer du moins, sans crainte de nous tromper, qu'une foule de choses nous sont utiles a notre insu. Si la lune était placée plus haut ou plus bas, il est fort possible que le règne inorganique, par suite le règne . végétal, par suite encore le règne animal, fussent profondément modifiés. Sans cette étoile qui brille au firmament pendant que j'écris, peut-être le genre humain ne pourrait-il exister. La nature nous a environnés d'utilités. Cette qualité d'être utiles, nous la reconnaissons dans beaucoup de substances et de phénomènes ; dans d'autres, la science et l'expérience nous la révèlent tousles jours; dans d'autres encore, elle existe, quoique complètement et peut-être pour toujours ignorée de nous.

Quand ces substances et ces phénomènes exercent sur nous, mais sans nous, leur action utile, nous n'avons aucun intérêt à comparer le degré d'utilité dont elles. nous

sont, et qui plus est, nous n'en avons guère les moyens. Nous savons que l'oxygène et l'azote nous sont utiles, mais nous n'essayons pas, et nous essayerions probablement en Tain de déterminer dans quelle proportion. Il n'y a pas là les éléments de l'évaluation, de la valeur. J'en dirai autant des sels, des gaz, des forces répandues dans la nature. Quand tous ces agents se meuvent et se combinent de manière à produire pour nous, niais sans notre concours, de l'utilité, cette utilité, nous en jouissons sans l'évaluer. C'est quand notre coopération intervient et surlout quand elle s'échange, c'est alors et seulement alors qu'apparaissent l'évaluation et la valeur, portant non sur l'utilité de substances et de phénomènes souvent ignorés, mais sur cette coopération même.

C'est pourquoi je dis : la valeur, c'est l'appréciation des services échanges. Ces services peuvent être fort compliqués, ils peuvent avoir exigé une foule de travaux divers, anciens et récents; ils peuvent se transmettre d'un hémisphère ou d'une génération à une autre génération et à un autre hémisphère, embrassant de nombreux contractants, nécessitant des crédits, des avances, des arrangements variés, jusqu'à ce que la balance générale se fasse; toujours est-il que le principe de la valeur est en eux et non dans l'utilité auxquels ils servent de véhicule, utilité gratuite par essence, et qui passe de main en main, qu'on me permette le mot, par-dessus le marché.

Après tout, si l'on persiste à voir dans l'utilité le fondement de la valeur, je le veux bien, mais qu'il soit bien entendu qu'il ne s'agit pas de cette utilité qui est dans les choses et les phénomènes, par la dispensation de la Providence, ou la puissance de l'art, mais de l'utilité des services humains comparés et échangés.

Rareté. Selon Senior, de toutes les circonstances qui —

m HARMONIES ÉCONOMIQUES.

influent sur la valeur, la rareté est la plus décisive. Je n'ai aucune objection ii faire contre cette remarque, si ce n'est qu'elle suppose, par sa forme, que la voleur est inhérente aux choses mêmes; hypothèse dont je combattrai toujours jusqu'à l'apparence. Au fond, le mot rareté, dans le sujet qui nous occupe, exprime d'une manière abrégée cette pen-

, sée : 'Foules choses égales d'ailleurs, un service a d'autant plus de valeur que nous aurions plus de difficultés à nous Je rendre à nous-mêmes, et que, par conséquent, nous rencontrons plus d'exigences quand nous le réclamons d'autrui. La rareté est une de ces difficultés. C'est un obstacle

i de plus à surmonter. Plus il est grand, plus nous rémunérons ceux qui le surmontent pour nous. La rareté donne souvent lieu à des rémunérations considérables; et c'est pourquoi je refusais d'admettre tout à l'heure avec les économistes anglais que la valeur fût proportionnelle au travail. Il faut tenir compte de la parcimonie avec laquelle la nature nous a traités à certains égards. Le mot service embrasse toute ces idées et nuances d'idées.

Jugement. Slorch voit la valeur dans le jugement qui nous la fait reconnaître. Sans doute chaque fois qu'il s'agit d'un rapport, il faut comparer et juger. Mais le rapport n'en est pas moins une chose et le jugement une autre. Quand nous comparons la hauteur de deux arbres, leur grandeur et la différence de leur grandeur est indépendante de notre appréciation.

Maïs dans la détermination de la valeur, quel est le rapport qu'il s'agit de juger? C'est le rapport de deux services échangés. La question est desavoir ce que valent, l'un à l'égard de l'autre, les services rendus et reçus, à l'occasion des actes transmis ou des choses cédées, en tenant compte de toutes les circonstances, et non ce que ces actes ou ces choses contiennent d'utilité intrinsèque; car cette

DE LA VALEUR. 189 utilité peut être en partie étrangère h toute action humaine et par conséquent étrangère à la valeur.

S tord i reste donc dans l'erreur fondamentale que je combats ici, quand il dit :

» Notre jugement nous fait découvrir le rapport qui existe entre nos besoins et l'utilité des choses. L'arrêt que notre jugement porte sur l'utilité des choses constitue leur valeur. »

Et plus loin :

« Pour créer une valeur, il faut la réunion de trois circonstances : \° que l'homme éprouve ou conçoive un besoin ; 2° qu'il existe une chose propre à satisfaire ce besoin ; 3" que le jugement se prononce en faveur de l'utilité de la chose. Donc la valeur des choses, c'est leur utilité relative. »

Le jour, j'éprouve le besoin de voir clair. Il ciiste une chose propre à satisfaire ce besoin, qui est ia lumière du soleil. Mon jugement se prononce en faveur de l'utilité de cette chose, et elle n'a pas de valeur. Pourquoi? Parce que j'en jouis sans réclamer le service de personne.

La nuit, j'éprouve le même besoin. 11 existe une chose propre à le satisfaire très-imparfaitement, une bougie. Mon jugement se prononce sur l'utilité, mais sur l'utilité relative beaucoup inoindre de cette chose, et elle a une valeur. Pourquoi? Parce que celui qui s'est donné la peine de faire la bougie ne veut pas me rendre le service de me la céder, si je ne lui rends un service équivalent.

Ce qu'il s'agit de comparer et de juger pour déterminer la valeur, ce n'est donc pas Y utilité relative des choses, mais te rapport de deux services.

En ces termes, je ne repousse pas la définition de Storch.

Résumons ee paragraphe, afin de montrer que ma définition contient tout ce qu'il y a de vrai dans celles de mes

JJARMÛNJES éconoxiqUES. 17

190 11AHMONIF.S liCONOSIQUES.

prédécesseurs, et élimine tout ce qu'elles ont d'erroné par excès ou défaut.

Le principe de In valeur, fii-jc dit, est dnns un service humain. Elle résulte de l'appréciation de deux services

comparés.

La valeur doit avoir trait à l'effort ; scryiee implique un effort quelconque.

I-;ile suppose comparaison d'efforts échangés, au moins échangeables : service implique les termes donner et recevoir.

En fait, clic n'est cependant pas proportionnelle à l'intensité des efforts : service n'implique pas nécessairement cette proportion.

Une foule de circonstances extérieures influent sur la valeur sans être la valeur même : le mot service tient compte de toutes ces eirconstanc.es dans la mesure convenais :

Matérialité. Quand le service consiste à céder une ehose matérielle, rien n'empêche de dire, par métonymie, que c'est celle chose qui vaut. Hais il ne faut pas perdre 'de "vue que c'est là un Iropc qui attribue aux choses mêmes la valeur des services dont elles sont l'occasion.

Conservubililè. Bîatiércou non, la valeur se conserve jusqu'à la satisfaction et pas plus loin. Elle ne change pas de nature selon que la satisfaction suit l'effort de plus ou moins près, selon que le service est personnel ou réel.

Accumuiabililé. Ce que l'épargne accumule, dans l'ordre social, ce n'est pas la matière, mais la valeur ou les ser-

Ulilité. J'admettrai avec M. Say que l'utilité est le fondement de la valeur, pourvu qu'on convienne qu'il ne s'agit nullement de l'utilité qui est dans les choses, mats de l'utilité relative des services.

Travail. J'admcltrai avec Ricaïdo que le travail est le fondement de la valeur, pourvu d'abord qu'on prenne le mot travail dans le sens le plus général, et ensuite qu'on ne conclue pas à une proportionnalité contraire ù tous les faits; en d'autres termes, pourvu qu'on substitue au mot travail le mot service.

Rareté. J'admets avec Senior que la rareté influe sur la . valeur. Mais pourquoi? Parce qu'elle rend le service d'au- ■ tant plus précieux.

Jugement. J'admets avec Storcli que la valeur résulte d'un jugement, pourvu qu'on convienne que c'est du jugement que nous portons, non sur l'utilité des choses, mais sur l'utilité des services.

Ainsi les économistes de toutes nuances devront se tenir pour satisfaits. Je leur donne raison à tous, parée que tous ont aperçu la vérité par un côté. Il est vrai que l'erreur était sur le revers de la médaille. C'est au lecteur de décider si ma définition lient compte de toutes les vérités et rejetle toutes les erreurs.

Je ne dois pas terminer sans dire un mot de celle quadrature de l'économie politique : la mesure de la valeur; et ici je répéterai, avec bien plus de force encore, l'observation qui termine les précédents chapitres.

J'ai dit que nos besoins, nos désirs, nos goûts n'ont ni bornes ni mesure précise.

J'ai dit que nos moyens d'y pourvoir, dons de la nature, \ facultés, activité, prévoyance, discernement, n'avaient pas de mesure précise. Chacun de ces éléments est variable en lui-même, il diffère d'homme à homme; il diffère dans chaque individu de minute en minute, en sorte que tout cela forme un ensemble qui est la mobilité même.

Si maintenant l'on considère quelles sont les circonstances qui influent sur la valeur, utilité, travail, rareté,

m HARMONIES ÉCONOMIQUES,

jugement, et si l'on reconnaît qu'il n'est aucune de ces circonstances qui ne varie à l'infini, comment s'obstinerail-on à chercher a la valeur une mesure fixe?

Il serait singulier qu'on trouvât la fixité dans un terme moyen compose d'éléments mobiles, et qui n'est autre chose qu'un rapport entre deux termes extrêmes plus mobiles encore !

Les économistes qui poursuivent une mesure absolue de ta valeur courent donc après une chimère, et qui plus est, après une inutilité. La pratique universelle a adopté l'or et l'argent, encore qu'elle n'ignorât pas combien la valeur de ces métaux est variable. Mais qu'importe la variabilité de la mesure, si, affectant de la même manière les deux objets échangés, elle ne peut altérer la loyauté de l'échange? C'est une moyenne proportionnelle qui peut hausser ou baisser sans manquer pour cela à sa mission, qui est d'accuser exactement le rapport des deux extrêmes.

La science ne se propose pas pour but, comme l'échange, de chercher le rapport actuel de deux services, car en ce cas la monnaie lui suffirait. Ce qu'elle cherche surtout, c'est le rapport de l'effort à la satisfaction, et à cet égard, une mesure de la valeur, existât-elle, ne lui apprendrait rien, car l'effort apporte toujours a la satisfaction une proportion variable d'utilité gratuite qui n'a pas de valeur. C'est parce que cet élément de bien-étre a été perdu de vue, que la plupart des écrivains ont déploré l'absence d'une mesure de la valeur. Ils n'ont pas vu qu'elle ne ferait aucune réponse à la question proposée : Quelle est la richesse ou le bien-être comparatif de doux classes, de deux peuples, de deux générations?

Pour résoudre cette question, il faut à la science une mesure qui lui révèle, non pas le rapport de deux services, lesquels peuvent servirde véhicule à des doses très-diverses

DE LA VALEUR. I9ï d'Utilité gratuite, maïs le rapport de l'effort à la satisfaction, et cette mesure ne saurait être autre que l'effort lui-même ou le travail.

Mais comment le travail scrvira-t-il de mesure? N'est-il pus lui-même un des cléments les plus variables? N'est-il pas plus ou moins habile, pénible, chanceux , dangereux, répugnant? N'cxige-l-il pas plus ou moins l'intervention de certaines facultés intellectuelles, de certaines vertus morales? et ne conduit- il pas, en raison de toutes ces circonstances, à des rémunérations d'une variété infinie?

Il y a une nature de travail qui , en tout temps, en tous I lieux, est identique a lui-même, cl c'est celui-là qui doit! servir de type. C'est le travail le plus simple, le plus brut , j le plus primitif, le plus musculaire, celui qui est le plus dégagé de toute coopération naturelle, celui que toutliommc peut exécuter, celui qui rend des services que chacun peut se rendre à soi-même ; celui qui n'exige ni force exceptionnelle, ni habileté, ni apprentissage, le travail, tel qu'il s'est manifesté nu point de départ de l'humanité, le travail, en un mot, du simple journalier. Ce travail est partout le plus offert, !e moins spécial, le plus homogène et le moins rétribué. Toutes les rémunérations s'échelonnent et se graduent à partir de cette base , elles augmentent avec toutes les circonstances qui ajoutent à son mérite.

Si donc on veut comparer deux états sociaux, il ne faut pas recourir à une mesure de la valeur, par deux motifs, aussi logiques l'un que l'autre : d'abord, parce qu'il n'y en a pas ; ensuite, parce qu'elle ferait h l'interrogation une réponse trompeuse, négligeant un clément considérable et progressif du bien-être humain : l'utilité gratuite.

Ce qu'il faut faire, c'est au contraire oublier complètement la valeur, particulièrement la monnaie, cl se demander : Quelle est, dans tel pays, à telle époque, la quantité de

IW HARMONIES ÉCONOMIQUES,

chaque genre d'utilité spéciale, et la somme de toutes les utilités qui répond à chaque quantité donnée de travail brut ; en d'autres termes : quel est le bien être que peut se procurer par l'échange le simple journalier?

On peutaflïrmcr que l'ordre social naturel est perfectible et harmonique, si, d'un côlé, le nombre des hommes voués nu travail brut, et recevant la plus petite rétribution possible, va sans cesse diminuant, et si, de l'autre, celle rémunération mesurée non en valeur ou en monnaie, mais en satisfaction réelle, s'accroit sans cesse.

Ainsi, en tout ce qui est propre à satisfaire nos besoins et nos désirs, il y a à considérer, à distinguer deux choses : ce (ju'a fait Ja nature et ce que lait l'homme, ce qui est gratuit et ce qui est onéreux, le don de Dieu et le service humain, YulUitè et la valeur. Dans le même objet, l'une peut être immense et l'autre imperceptible. Celle-là restant invariable, celle-ci peut diminuer indéfiniment et diminue en effet, chaque fois qu'un procédé ingénieux nous fait obtenir un résultat identique avec un moindre effort.

On peut pressentir ici une des plus grandes difficultés , une des plus abondantes sources de malentendus, de controverses et d'erreurs placées à l'entrée même de la science.

Qu'est-ce que la richesse?

Sommes-nous riches en proportion des utilités dont nous pouvons disposer, c'est-à-dire des besoins et des désirs que nous pouvons satisfaire? « Un homme est pauvre ou riche, dit A. Smith, selon le plus ou moins de choses utiles dont il peut se procurer la jouissance. »

Sommes-nous riches en proportion des valeurs que nous possédons, c'est-à-dire des services que nous pouvons com-

19G BABMOMES ÉCONOMIQUES.

mander? « La richesse, ditJ.-B. Say, est en proportion de la voleur. Elle est grande, si la somme de valeurs dont elle ëc compose est considérable ; elle est petite, si les valeurs le sont. »

Les ignorants donnent les deux sens au mot richesse. Quelquefois on leur entend dire : •< L'abondance des eaux est une richesse pour telle contrée," alors ils ne pensent qu'à l'utilité. Mais quand l'un d'entre eux veut connaître sa propre richesse , il fait ec qu'on nomme un inventaire où l'on ne lient compte que de la valeur.

N'en déplaise aux savants, je crois que les ignorants ont raison cette fois. La richesse, en effet, est effective ou relative. Au premier point de vue elle se juge par nos satisfactions ; l'humanité devient d'autant plus riche qu'elle acquiert plus de bien-être, quelle que soit la valeur des objets qui le procurent. Mais veul-on connaître la part proportionnelle de chaque homme au bien-être général, en d'autres termes la riche&te relative, c'est là un simple rapport que la valeur seule révèle, parce qu'elle est elle-même un rapport.

La science se préoccupe du bien-être général des hommes, de la proportion qui existe entre leurs efforts et leurs satisfactions, proportion que modifie avantageusement la participation progressive de l'utilité gratuite à l'œuvre de la production. Elle ne peut donc pas exclure cet élément de l'idée de richesse. A ses yeux la richesse effective, ce n'est pas la somme des valeurs , mais la somme des utilités gratuites ou onéreuses attachées à ces valeurs. Au point de vue de la satisfaction, c'est-à-dire de la réalité, nous sommes riches autant de la valeur anéantie par le progrès que de celle qui lui survit encore.

Dans les transactions ordinaires de la vie, on ne tient plus compte de l'utilité à mesure qu'elle devient gratuite par l'abaissement de la valeur. Pourquoi ? Parce que ce qui est

gratuit est commun, et ce qui est commun n'altère en rien la part proportionnelle Je chacun à la richesse effective. On n échange pas ce qui est commun ; et comme, dans la pratique des affaires, on n'a besoin de connaître que celte proportion, qui est constatée par la valeur, on ne s'occupe que d'elle.

Un débat s'est élevé entre Ricardo et J.-B. Say à ce sujet. Ricardo donnait au mot richesse le sensd'utililé; J.-B. Say, celui de valeur. Le triomphe exclusif de l'un des champions était impossible, puisque ce mot a l'un et l'autre sens, selon qu'on se place au point de vue de l'effectif ou du relatif.

Mais il faut bien le dire et d'autant plus que l'autorité de Say est plus grande en ces matières. Si l'on assimile la richesse (au sens de bien-être effectif) à la valeur, si l'on affirme surtout que l'une est proportionnelle à l'autre, on s'expose à fourvoyer la science. Les livres des économistes de second ordre et ceux des socialistes ne nous en offrent que trop la preuve. C'est un point de départ malheureux qui dérobe au regard justement ce qui forme le plus beau patrimoine de l'humanité ; il fait considérer comme anéantie cette part de bien-être que le progrès rend commun à tous, et fait courir à l'esprit le plus grand des dangers, celui d'entrer dans une pétition de principes sans issue et sans fin, de concevoir une économie politique à rebours où le but auquel nous aspirons est perpétuellement confondu avec l'obstacle qui nous arrête.

En effet, il n'y a de valeur que par ces obstacles. Elle est le signe, le symptôme, le témoin, la preuve de notre infirmité native. Elle nous rappelle incessamment cet arrêt prononce à l'origine : Tu mangeras Ion pain à la sueur de ton front. Pour l'Etre tout- puissant ces mots : effort, service, et, par conséquent, valeur n'existent pas. Quant à nous, nous sommes plongés dans un milieu d'utilités dont un

grand nombre sont gratuites, mais dont d'autres ne nous sont livrées qu'à titre onéreux. Des obstacles s'interposent entre ces utilités et les besoins auxquels elles peuvent satisfaire. Nous sommes condamnés à nous passer de l'utilité ou à vaincre l'obstacle par nos efforts. Il faut que la sueur tombe de notre front, ou pour nous ou pour ceux qui l'ont répandue à notre profit.

Plus done il y a de valeurs dans une société, plus cela prouve sans doute qu'on y a surmonté d'obstacles, mais plus cela prouve aussi qu'il y avait des obstacles à surmonter. Ira-t-onjusqu'à dire que ces obstacles font la richesse, parce que sans eux les valeurs n'existeraient pas?

On peut concevoir deux nations. L'une a plus de satisfactions que l'autre , mais elle a moins de valeurs , parée que la nature l'a favorisée et qu'elle rencontre moins d'obstacles. Quelle sera la plus riche ?

Bien plus : prenons le même peuple à deux époques. Les obstacles à vaincre sont les mêmes. Mais aujourd'hui il les surmonte avec une telle facilité , il exéeute, par exemple , ses transports, ses labours, ses tissages, avec si peu d'efforts que les valeurs s'en trouvent considérablement réduites. Il a done pu prendre un de ces deux partis : ou se contenter des mêmes satisfactions qu'autrefois , ses progrès se traduisant en loisirs , et en ce cas dira-t-on que sa richesse est rétrograde parce qu'il possède moins de valeurs? ou bien, consacrer ses efforts devenus disponibles à accroître ses jouissances ; et s'avisera-t-on, parce que la somme de ses valeurs sera restée stationnaire, d'en conclure que sa richesse est restée stationnaire aussi? C'est à quoi l'on aboutit si on assimile ces deux choses : richesse et valeur.

L'écueil est ici bien dangereux pour l'économie politique. Doit-elle mesurer la richesse par les satisfactions réalisées ou par les valeurs créées ?

S'il n'y avait jamais d'obstacles entre les utilités et les désirs , il n'y aurait ni efforts , ni service , ni valeurs, non plus qu'il n'y en a pour Dieu , et pendant que , dans le premier sens, l'humanité serait, comme Dieu , en possession de In richesse infinie, suivant la seconde acception , elle serait dépourvue de toutes richesses. De deux économistes qui chacun adopterait une de ces définitions, l'un dirait : Elle est infiniment riche; l'autre : Elle ett infiniment pavvre.

L'infini, il est vrai, n'est sous aucun rapport l'attribut de l'humanité. Mais enfin elle se dirige de quelque côté, elle fait des efforts, elle a des lendanees, elle gravite vers la richesse progressive on vers la progressive pauvreté. Or comment les économistes pourront-ils s'entendre , si cet anéantissement successif de l'effort par rapport au résultat, de la peine à prendre on it rémunérer, de la valeur, est considérée par les uns comme un progrès vers la richesse, par les autres, comme une chute dans la misère?

Encore si la difficulté ne concernait que les économistes, on pourrait dire : Entre eux les débats! Mais les législateurs, les gouvernements ont tous les jours h prendre des mesures qui exercent sur les intérêts humains une influence réelle. Et où en sommes-nous si ces mesures sont prises en l'absence d'une lumière qui nous fasse distinguer la richesse de la pauvreté?

Or j'affirme ceci : La théorie qui définit la richesse par la valeur n'est en définitive que la glorification de l'obstacle. Voici son syllogisme : « La richesse est proportionnelle aux valeurs, les valeurs aux efforts, les efforts aux obstacles, donc les richesses sont proportionnel les aux obstacles. « J'affirme encore ceci : A cause de k division du travail, qui a renfermé tout homme dans un métier ou profession , cette illusion est très-difficile à détruire. Chacun de nous Vit des services qu'il rend à l'occasion d'un obstacle , d'un

SOO HARMONIES ÉCONOMIQUES.

besoin, d'une souffrance, le médecin sur les maladies, le laboureur sur In famine, le manufacturier sur le froid , le voiturier sur la distance, l'avocat sur l'iniquité, le soldat sur le danger du pays , de telle sorte qu'il n'est pas un obstacle dont la disparition ne fût très-inopporlune et très-importune à quelqu'un, et même ne paraisse funeste au point de vue général , parce qu'elle semble anéantir une source de services, de valeurs, de richesses. Fort peu d'économistes se sont entièrement préservés de cetle illusion , et , si jamais la science parvient à la dissiper , sa mission pratique dans le inonde sera remplie ; car je fais encore cette troisième affirmation r notre pratique officielle s'est imprégnée de cette théorie , et choque fois que les gouvernements croient devoir favoriser une classe , une profession , une industrie, ils n'ont pas d'outre procédé que d'élever des obstacles , afin de donner à une certaine nature d'efforts l'occasion de se développer ; afin d'élargir artificiellement le cercle des services auxquels la communauté sera foreée d'avoir recours, d'accroître ainsi la valeur et, soi-disant, la richesse.

Et, en effet , il est très-vrai que ce procédé est utile à la classe favorisée : on la voit se féliciter, s'applaudir , et que fait-on? On accorde successivement la même faveur à toutes les autres.

Assimiler d'abord l'utilité h la valeur, puis la valeur à la richesse, quoi de plus naturel ! La science n'a pas rencontre de piége dont elle se soit moins défiée; car que lui est-il arrivé? A chaque progrès, elle a raisonné ainsi : « L'obstacle diminue, donc l'effort diminue ; donc la valeur diminue; donc l'utilité diminue; donc la richesse diminue; donc nous sommes les plus malheureux des hommes pour nous être avisés d'inventer, d'échanger, d'avoir cinq doigts au lieu de trois et deux bras au lieu d'un ; donc il faut engager le

.i j M':"j Lr'

HICHFSSF. 301

gouvernement, qui n la force, à mettre ordre à ees abus. «

Cette économie politique h rebours défraye un grand nombre de journaux et les séances de nos assemblées législatives. Elle a égaré l'honnête et philanthrope Sïsmondi; on la trouve très-logiquement exposée dans le livre de M. deSaint-Chamans.

« Il y a deux sortes de richesses pour une nation, dit-il. Si l'on considère seulement les produits utiles sous le rapport de la quantité, de l'abondance, on s'occupe d'une richesse qui procure des jouissances à la société , et que j'appellerai richesse de jouissance.

« Si l'on considère les produits sous le rapport de leur valeur échangeable ou simplement de leur valeur, l'on s'occupe d'une richesse qui procure des valeurs à la société, et que je nomme richesse de valeur.

« C'est de la richesse de valeur que s'occupe spécialement l'économie politique; c'est celle-là surtout dont peut s'occuper le gouvernement. »

Ceci posé, que peuvent l'éeonomie politique et le gouvernement? L'une, indiquer les moyens d'accroître celte richesse de valeur; l'autre, mettre ces moyens en œuvre.

Mais la richesse de valeur est proportionnelle aux efforts, et les efforts sont proportionnels aux obstacles. L'économie politique doit donc enseigner , et le gouvernement s'ingénier à multiplier les obstacles. M. de Saint-Chamans ne recule en aucune façon devant cette conséquence.

L'échange facilite-t-il aux hommes les moyens d'acquérir plus de richesses de jouissance avec moins de richesses de valeur? « il faut contrarier l'échange. « (P. 458.)

Y a-tri] quelque part de l'utilité gratuite qu'on pourrait remplacer par de l'utililé onéreuse, par exemple, en supprimant un outil ou une machine? 11 n'y faut pas manquer, car il est bien évident, dit-il, que si les machines ta

augmentent la richesse de jouissance elles diminuent la rickesse de valeur. « Bénissons les obstacles que la cherté dit combustible oppose chez nous à la multiplicité des machines à vapeur. » (Page 263.)

Ln nature nous a-t-ellc favorisés en quoi que ce soit? C'est pour noire malheur, car, par la, elle nous a ôlé une occasion de travailler. « J'avoue qu'il est fort possible pour moi de désirer voir faire avec les mains, les sueurs, et un travail forcé, ce qui peut être produit sans peine et spontanément. » (Page 456.)

Aussi, quel dommage qu'elle ne nous ait pas laissé fabriquer l'eau potable ! C'eût été une belle occasion de produire de la richesse de valeur. Fort heureusement nous prenons notre revanche sur le vin. •< Trouvez le secret de faire sortir de la terre des sources de vin aussi abondamment que les sources d'eau, et vous verrez que ce bel ordre de choses ruinera un quart de la France. » (Page4i>6.)

D'après la série d'idées que parcourt avec tant de naïveté notre économiste, il y a une foule de moyens, tous très-simples, de rédujre les hommes à créer de la richesse de valeur.

Le premier c'est de la leur prendre à mesure. « Si l'impôt prend l'argent où il abonde pour le porter où il manque, il sert, et loin que ce soit une perte pour l'État, c'est un gain. » (page 161.)

Le second, c'est de la dissiper. « Le luxe et la prodigalité, m nuisibles aux fortunes des particuliers, sont avantageux h la richesse publique. Vous prêchez h une belle morale, me dira-t-nn. Je n'en ai pas la prétention. Il s'agit d'économie politique et non de morale. On cherche les moyens de rendre les nations plus riches, et je prèvUe le luxe. (Page 168.)

I ii moyen plus prompt encore, c'est de la détruire par

de bonnes guerres. « Si l'on reconnaît avec moi que la dépense des prodigues est aussi productive qu'une autre ; que la dépense des gouvernements est également productive... on ne s'étonne plus de la richesse de l'Angleterre après cette guerresi dispendieuse. « (Page 168.)

Mois pour pousser à lu création de In richesse de valeur, tous ces moyens, impôts, luxe, guerres, etc., sont forcés de boisser pavillon devant une ressource beaucoup plus efficace, c'est l'incendie.

« C'est une grande source de richesse que de bâtir, parce que cela fournit des revenus aux propriétaires qui vendent des matériaux, aux ouvriers, et à diverses classes d'artisans et d'artistes. Melon cite le chevalier Pelty, qui regarde comme profit de la nation le travail pour le rétablissement des édifices de Londres après le fameux incendie qui consuma les deux tiers (le la ville, et il l'apprécie (ce profit!) à un million sterling par an (valeur de 1666), pendant quatre années, sans que cela ait altéré en rien les autres commerces. Sans regarder, ajoute M. de Saint-Chamuns, comme bien assurée l'évaluation de ce profit h une somme fixe, il est certain du moins que cet événement n'a pas eu une influence fâcheuse sur la richesse anglaise à cette époque... Le résultat du chevalier Petty n'est pas impossible, puisque la nécessité de rebâtir Londres a du créer une immense quantité de nouveaux revenus. » (Page 63.)

Les économistes qui partent de ce point : la richesse c'est la valeur, arriveraient infailliblement aux mêmes conclusions, s'ils étaient logiques ; mais ils ne le sont pas, parce que, sur le chemin de l'absurdité, on s'arrête toujours, un peu plus tôt, un peu plus tard, selon qu'on a l'esprit plus ou moins juste. M. de Saint-Chamans lui-même semble avoir reculé enfin quelque peu devant les conséquences de son principe quand elles le conduisent jusqu'à l'éloge de

SOi HARMONIES ÉCONOMIQUES.

l'incendie, On voit qu'il lidsite et se contente d'un éloge négatif. Logiquement il devait aller jusqu'au bout, et dire ouvertement ce qu'il donne fort clûireinent à entendre.

De tous les économistes, celui qui a succombé de la manière la plus affligeante à la difficulté dont il est ici question, c'est certainement M. de Sismondi. Comme M. de Saint-Cbamans, il a pris [>our point de départ cette idée que la valeur était l'élément de la richesse; comme lui, il a bàli sur cette donnée une économie politique à rebours, maudissant tout ce qui diminue la valeur. Lui aussi exalte l'obstacle, proscrit les machines, anathématise l'échange, la concurrence, la liberté, glorifie le luxe et l'impôt, et arrive enfin à celte conséquence, que plus est grande l'abondance de toutes choses, pins les hommes sont dénués de tout.

Cependant M. de Sismondi, d'un bout à l'autre de ses écrits, semble porter au fond de sa conscience le sentiment qu'il se trompe, et qu'un voile qu'il ne peut percer s'interpose entre lui et la vérité. Il n'ose tirer brutalement, comme M. de Saint-Cbamans, les conséquences de son principe : il se (rouble, il hésite. Il se demande quelquefois s'il est possible que tous les hommes, depuis le commencement du monde, soient dans l'erreur et sur la voie du suicide, quand ils cherchent à diminuer le rapport de l'effort a la satisfaction, c'csl-ii-dire la valeur. Ami et ennemi de la liberté, il la redoute puisqu'elle conduit à l'universelle misère par l'abondance qui déprécie la valeur, et en même temps, il ne sait comment s'y prendre pour détruire cette liberté funeste. Il arrive ainsi sur les confins du socialisme et des organisations artificielles ; il insinue que le gouvernement et la science doivent tout régler et comprimer, puis il comprend le danger de ses conseils, les rétracte, et finit enfin par tomber dans le désespoir, disant : La liberté mène

RICHESSE. ÏOS

au gouffre, la contrainte est aussi impossible qu'inefficace; il o'y a pas d'issue. Il n'y en a pas en effet, si la valeur est la richesse, c'est-à-dire si l'obstacle au bicn-étrc est le bienêtre, c'est-à-dire si le mal est le bien.

Le dernier écrivain qui ait à ma connaissance remue cette question, c'est M. Proudhon. Elle était pour son livre des Contradictions Éeonotniquts une bonne fortune. Jamais plus belle occasion de saisir aux cheveux une antinomie et de narguer la science. Jamais plus belle occasion de lui dire : « Vois-tu dans l'accroissement de la valeur un bien ou un mal ? Quidquid dixeris artjiunentabor. » Je laisse à penser quelle fête 1 !

« Je somme tout économiste sérieux, dit-il, de me dire, autrement qu'en [réduisant et répétant la question, par quelle cause la valeur décroît à mesure que la production augmente, et réciproquement... En termes techniques, la valeur utile et la valeur échangeable, quoique nécessaires l'une à l'autre, sont en raison inverse l'une de l'autre... La valeur utile et la valeur échangeable restent donc fatalement enchaînées l'une à l'autre, bien que par leur nature elles tendent continuellement à s'exclure.

« Il n'y a pas, sur la contradiction inhérente à la notion de valeur, de cause assignable ni d'explication possible... Étant donné pour l'homme le besoin d'une grande variété de produits avec l'obligation d'y pourvoir par son travail, l'opposition de valeur utile à valeur échangeable en résulte nécessairement; et de celte opposition, une contradiction sur le seuil même de l'économie politique. Aucune intelligence, aucune volonté divine et humaine ne saurait l'empêcher. Ainsi, au lieu de chercher une explication inutile,

1 ■ l'reiiei parti pour lu concurrence, vous oiiret lorl; prenei parli toiilre la concurrence, vuus nurci encore ton : ce qui signifie que voua aurei toujours raison. » (Pa B e 183.)

contentons-nous de bien constater In nécessité rfe ta contradiction. «

On sait que la grande découverte duc à M. Proudhon est que tout est ii la fois vrai cl faux, bon et marnais, légitime et illégitime; qu'il n'y a aucun principe qui ne se contredise, et que la contradiction n'est pas seulement dans les fausses théories, mais dans l'essence même des clioses et des phénomènes ; « elle est l'expression pure de la nécessité, la loi intime des êtres, etc. ; >■ en sorte qu'elle est inévitable et serait incurable rationnellement sans la série et, en pratique, sans la banque dupeupie. Dieu, antinomie; liberté, antinomie ; concurrence, antinomie; propriété, antinomie ; valeur, crédit, monopole, communauté, antinomie et toujours antinomie. Quand H. Proudhon fit cette fameuse découverte, son cœur dut certainement bondir de joie ; ear puisque la contradiction est en tout et partout, il y a toujours matière à contredire, ce qui est pour lui le bien suprême. El me disait un jour ; Je voudrais bien aller en paradis, mais j'ai peur que tout le monde y soit d'accord et de n'y trouver personne avec qui disputer.

II faut avouer que la valeur lui fournissait une excellente occasion de faire tout à son aise de l'antinomie, Mais, je lui en demande bien pardon, les contradictions et oppositions que ce mot fait ressortir sont dans les fausses théories et pas du tout, ainsi qu'il le prétend, dans la nature même du phénomène.

Les théoriciens ont d'abord commencé par confondre la valeur avec l'utilité, c'est-à-dire le mal avec le bien (car l'utilité, c'est le résultat désiré, et la valeur vient de l'obstacle qui s'interpose entre le résultat et le désir) ; e'élait une première faute, et quand ils en ont aperçu les conséquences, ils ont cru sauver la diiliculté en imaginant de distinguer !a valeur d'utilité de la valeur d'échange, tautologie encom-

branle qui avait le tort d'attacher le même mot valeur à deux phénomènes opposés.

Mais si, mettant de côté ces subtilités, nous nous attachons aux faits, que voyons-nous? Rien assurément que de tris-naturel et de fort peu contradictoire.

Un homme travaille exclusivement pour lui-même. S'il acquiert île l'habileté, si sa force et son intelligence se développent, si la nature devient plus libérale ou s'il apprend à la mieux faire concourir à son œuvre, il a plus de bienêtre avec moins de peine. Où voyez-vous la contradiction el y a-t-il là tant de quoi se récrier?

Maintenant, an lieu d'être isolé, cet homme a des relations avec d'autres hommes. Ils échangent, et je répète mon observation : à mesure qu'ils acquièrent de l'habileté, de l'expérience, de la force , de l'intelligence ; à mesure quo la nature, plus libérale ou plus asservie, prête une collaboration plus efficace, ils ont plus de bien-être avec moins de peine, il y a à leur disposition une plus grande somme d'utilité gratuite; dans leurs transactions, ils se transmettent les uns aux autres une plus grande somme de résultats utiles pour chaque quantité donnée de travail. Où donc est la contradiction?

Ah ! si vous avez le tort, à l'exemple de Smith et de tous ses successeurs, d'attacher la même dénomination, celle de Valeur, et aux résultats obtenus et à la peine prise, en ce cas, l'antinomie ou la contradiction se montrent. Mais, sachcz-le bien, elle est tout entière dans vos explications erronées et nullement dans les faits.

M. Prnudhon aurait donc dû établir ainsi sa proposition : Étant donné pour l'homme le besoin d'une grande variété de produits, !a nécessite d'y pourvoir par son travail et le don précieux d'apprendre et de se perfectionner, rien au monde de plus naturel que l'accroissement soutenu des ré-

ÏOB HARMONIES ÉCONOMIQUES.

sultals par rapport aux efforts, et il n'est nullement contradictoirc qu'une valeur donnée serve de véhieule ù plus d'utilités réalisées.

Car, encore une fois, pour l'homme l'utilité c'est le beau cote, la valeur c'est le triste revers delà médaille. L'utilité n'a de rapports qu'avec nos satisfactions, In valeur qu'avec nos peines. L'utilité réalise nos jouissances cl leur est proportionnelle. La valeur atteste notre infirmité native, nait de l'obstacle et lui est proportionnelle.

En vertu de In perfectibilité humaine, l'utilité gratuite fend à se substituer de plus en plus à l'utilité onéreuse exprimée par le mot valeur. Voilà le phénomène, et il ne présente assurément rien de contradictoire.

Mais reste toujours la question de savoirsi le mol n'e/fesses doit comprendre ces deux utilités réunies ou la dernière seulement.

Si l'on pouvait faire , une fois pour toutes , deux classes d'utilités, mettre d'un côté toutes eelles qui sont gratuites et de l'autre toutes celles qui sont onéreuses, on ferait aussi deux classes de richesses, qu'on appellerait richesses naturelles et richesses sociales avec M . Say ; ou bien richesses de jouissance et richesses île valeur avec M. de Saint Clmmans. Après quoi, comme ces écrivains le proposent, on ne s'occuperait plus des premières.

« Les biens accessibles à tous , dit M. Say, dont chacun ■i peut jouir à sa volonté, sans èlrc obligé de les acquérir, il sans crainte de les épuiser , tels que l'air, l'eau , la luit mi ère du soleil, etc., nous étant donnés gratuitement par ii la nature, peuvent être appelés ricliesses naturelles. « Comme elles ne sauraient être ni produites, ni distri- « buées , ni consommées , elles ne sont pas du ressort de « l'économie politique.

« Celles dont l'étude est l'objet de celte science se com-

« posent des biens qu'on possède cl qui onl une valeur « reconnue. On peut 1rs nommer richesses sociales, parce u qu'elles n'existent que parmi les hommes réunis en « société. »

« C'est de la richesse de valeur, dit M. de Saint- Chamans, « que s'occupe spécialement l'économie politique, et toutes « les fois que, dans cet ouvrage, je parlerai de la richesse « sans spécifier, c'est de celle-là seulement qu'il est ques- " tion. »

Presque tous les économistes l'ont vu ainsi : « La distinction la plus frappante qui se présente d'abord, « dit Storch, c'est qu'il y a des valeurs qui sont suscepti- 11 bles d'appropriation et qu'il y en a qui ne le sont point '. « Les premières seules sont l'objet de l'économie politique, « car l'analyse des autres ne fournirait aucun résultat qui .1 fût digne de l'attention de l'homme d'État. »

Pour moi , je crois que celte portion d'utilité qui , par suite du progrès , cesse d'être onéreuse, cesse d'avoir de la valeur, mais ne cesse pas pour cela d'être utilité et va tomber dans le domaine commun et gratuit, est précisément celle qui doit constamment attirer l'attention de l'homme d'État et de l'économiste. Sans cela, au lieu de pénétrer et de comprendre les grands résultats qui affectent et élèvent l'humanité, la science reste en face d'une chose tout à fait contingente, mobile, tendant à diminuer sinon à disparaître, d'un simple rapport, de la valeur en un mot; sans s'en apercevoir elle se laisse aller à ne considérer que la peine, l'obstacle, l'intérêt du producteur, qui pis est, a le confondre avec l'intérêt public, c'est-à-dire à prendre justement

1 Toujours celle perpétuelle el maudite confusion entre la valeur el l'utilité. Je puis bien vous montrer des milites mm appropriée»; mais je vous délie <le me montrer ilans le monde entier une seule valeur qui n'ait pas de propriétaire.

le mal pour le bien, et à aller tomber, sons ln conduite des Saint- Chftmans fit des Sisniondi , dans l'utopie socialiste ou l'antinomie proudhoniciinc.

Et puis cette ligne de démarcation entre les deux utilités n'est-elle pns tout à fait chimérique, arbitraire, impossible? Comment voulez-vous disjoindre ainsi la coopération de la nature cl celle de l'heinme, quand elles se mêlent, se combinent, se confondent partout, bien plus, quand l'une tend incessamment à remplacer l'autre, et que c'est justement en cela que consiste le progrès? Si la science économique, si aride h quelques égards , élève et enchante l'intelligence sous d'autres rapports, c'est précisément qu'elle décrit les lois de cette association entre l'homme et la nature; c'est qu'elle montre l'utilité gratuite se substituant de plus en plus à l'utilité onéreuse, la proportion des jouissances de l'homme s'accroissant eu égard à ses fatigues, l'obstacle s'abaissent sans cesse , et avec lui la valeur, les perpétuelles déceptions du producteur, plus que compensées par le bien-être croissant des consommateurs ; la richesse naturelle, c'est-à-dire gratuite el commune, venant prendre la place de la richesse personnelle cl appropriée Eh quoi! oit exclurait de l'économie politique ce qui constitue sa religieuse harmonie!

L'air, l'eau , la lumière, sont gratuits, dites-vous. C'est vrai , et si nous n'en jouissions que sous leur forme primitive, si nous ne les faisions concourir à aucun de nos travaux, nous pourrions les exclure de l'économie politique, comme nous en excluons l'utilité possible et probable des comètes. Mais observez l'homme au point d'où il est parti et au point où il est arrivé. D'abord il ne savait faire concourir que très -imparfaite m eut l'eau, l'air, la lumière et les autres agents naturels. Chacune de ses satisfactions était achetée par de grands efforts personnels, exigeait une très-grande

RICtIESSR. 311 proportion de travail, ne pouvait être cédée que comme un grand serat'ce, représentait en un mot beaucoup de valeur. Peu ù peu cette eau, cet air, cette lumière, la gravitation, lY'Inslintc, le calorique, l'électricité, l;i vie végétale sont sortis de celle inertie relative. Us se sont de plus en plus mêlés a notre industrie. Ils s'y sont substitués au travail humain. Us ont Tait gratuitement ce qu'il faisait à titre onéreux. Ils ont, sans nuire aux satisfactions, anéanti delà valeur. Pour parler en langue vulgaire, ce qui coûtait cent francs n'en coûte que dix; ce qui exigeait dix jours de labeur n'en demande qu'un . Toute cette valeur anéantie est passée du domaine de la propriété dans celui de la communauté. Une proportion considérable d'efforts humains ont été dégagés et rendus disponibles pour d'autres entreprises; c'est ainsi qu'à peine égale , à services égaux, à valeurs égales, l'humanité a prodigieusement élargi le cercle de ses jouissances, et vous dites que je dois éliminer de la science celte utilité gratuite, commune, qui seule explique le progrès tant en hauteur qu'en surface, si je puis m'exprimer ainsi; tant en bien-être qu'en égalité !

Concluons qu'on peut donner et qu'on donne légitimement deux sens au mot richesse :

La richesse effective, vraie, réalisant des satisfactions, ou la somme des utilités que le travail humain , aidé du concours de la nature, met à la portée des sociétés,

La richesse relative, c'est-à-dire la quote-part proportionnelle de chacun à la richesse générale, quote-part qui se détermine par la valeur.

Voici donc la loi harmonique enveloppée dans ce mot :

Les hommes rendent des services, la nature rend des services.

L'utilité résulte de celle coopération.

Chacun prend à l'utilité générale une part proportionnelle à la valeur qu'il crée, c'est-à-dire aux services qu'il rend, c'est-à-dire, en définitive, à l'utilité dont il est lui-

Les luis économiques agissent sur le même principe, qu'il s'agisse d'une nombreuse agglomération d'hommes, de deux individus, au même d'un seul, condamné par les circonstances à vivre dans l'isolement.

L'individu , s'il pouvait vivre quelque temps isolé, serait à la fois capitaliste, entrepreneur, ouvrier, producteur et consommateur. Toute l'évolution économique s'accomplirait en lui. En observant ehacun des éléments qui la composent : le besoin, l'effort, la satisfaction, l'utilité gratuite et l'utilité onéreuse , il se ferait une idée du mécanisme tout entier , quoique réduit à sa plus grande simplicité.

Or s'il y a quelque chose d'évident au monde, c'est qu'il ne pourrait jamais confondre ce qui est gratuit avec ce qui exige des efforts. Cela implique contradiction dans les termes. 11 saurait bien quand une matière ou une force lui sont fournies par la nature, sans la coopération de son travail, alors même qu'elles s'y mêlent pour le rendre plus fructueux.

L'individu isolé ne songerait jamais à demander une chose à son travail , tant qu'il pourrait la recueillir directement

de In nature. II n'irait pas chercher de l'eau îi une lieue s'il avait une source près de sa hutte. Par le même motif, chaque fois que son travail aurait à intervenir, il chercherait à y substituer le plus possible de collaboration naturelle.

C'est pourquoi s'il construisait un canot, il le ferait du bois le plus léger afin de mettre à profit le poids de l'eau. Il s'efforcerait d'y adapter une voile, afin que le vent lui épargnât la peine de ramer, etc.

Pour faire concourir ainsi des puissances naturelles, il faut des instruments.

Ici, on sent que l'individu isolé aura un calcul à faire. II se posera cette question : Maintenant j'obtiens une satisfaction avec un effort donné; quand je serai en possession de l'instrument, obtiendrai-jc la même satisfaction avec un effort moindre, en ajoutant à celui qui me restera à faire celui qu'exige la confection de l'instrument lui-même?

Nul homme ne veut dissiper ses forces pour le plaisir de les dissiper. Notre Robinson ne se livrera donc à la confection. de l'instrument qu'autant qu'il apercevra au bout une économie définitive d'efforts à satisfaction égale, ou un accroissement de satisfactions à efforts égaux.

Une circonstance qui influe beaucoup sur le calcul, c'est le nombre et la fréquence des produits auxquels devra concourir l'instrument pendant sa durée. Robinson a un premier terme de comparaison. C'est l'effort actuel, celui auquel il est assujetti chaque fois qu'il veut se procurer la satisfaction directement et sans nul aide. Il estime ce que l'instrument lui épargnera d'cfforls dans chacune de ces occasions; mais il faut travailler pour faire l'instrument, et ce travail il le répartira, par la pensée, sur le nombre total des circonstances où il pourra s'en servir. Plus ce nombre sera grand, plus sera puissant aussi le motif déterminant à faire concourir l'agent naturel . C'est là , c'est dans cette ré-

CAPITAL. 2iï

partition d'une avance sur la totalité des produits qu'est le principe et la raison d'èlre de l'intérêt.

Une fois que llobinson est décidé à fabriquer l'instrument, il s'aperçoit que la bonne volonté et l'avantage ne suffisent pas. 11 faut des instruments pour faire des instruments; il faut du fer pour battre le fer et ainsi de suite, en remontant de difficultés en difficultés vers une difficulté première qui semble insoluble. Ceci nous avertit de l'extrême lenteur avec laquelle les capitaux ont dû se former à l'origine, et dans quelle proportion énorme l'effort humain était sollicité pour chaque satisfaction.

Ce n'est pas tout . Pour faire les instruments de travail , eut-on les outils nécessaires, il faut encore des matériaux. S'ils sont fournis gratuitement parla nature, comme la pierre, encore faut-il les réunir, ce qui est une peine. Maïs presque toujours la possession de ces matériaux suppose un travail antérieur, long et compliqué, comme s'il s'agit de mettre en œuvre de In laine, du lin, du 1er, du plomb, etc.

Ce n'est pas tout encore. Pendant que l'homme travaille ainsi, dans l'unique vue de faciliter son travail ultérieur, il ne fait rien pour ses besoins actuels. Or c'est là un ordre de phénomène dans lequel la nature n'a pas voulu mettre d'interruption . Tous les jours il faut se nourrir, se vêtir, s'abriter. Robinson s'apercevra doue qu'il ne peut rien entreprendre en vue de faire concourir des forces naturelles, qu'il n'ait préalablement accumulé des provisions. Il faut que chaque jour il redouble d'activité à la chasse, qu'il mette de côté une partie du gibier, puis, qu'il s'impose des privations, afin de se donner le temps nécessaire à l'exécution de l'instrument de travail qu'il projette. Dans ces circonslauces , il est plus que vraisemblable que sa prétention se bornera à faire un instrument imparfait et grossier, c'est-à-dire trèspeu propre à remplir sa destination.

Plus tord, loules les facilités s'accroîtront de concert. La réflexion et l'expérience auront appris à notre insulaire à «lieux opérer; le premier instrument lui-même lui fournira les moyens d'en fabriquer d'autres et d'accumuler des provisions avec plus de promptitude.

Instruments, matériaux, provisions, voilà sans doute ce que Rubinson appellera son capital, et il reconnaîtra aisément que, plus ce capital sera considérable, plus il asservira de forces naturelles , plus il les fera concourir à ses travaux, plus enfin il augmentera le rapport de ses satisfactions h ses efforts.

Plaçons-nous maintenant nu sein de l'ordre social. Le capital se composera aussi des instruments de travail , des matériaux et des provisions sans lesquels , ni dans l'isolement ni dans la société, il ne se peut rien entreprendre de longue haleine. Ceux qui se trouveront pourvus de ce capital ne l'auront que parce qu'ils l'auront créé par leurs efforts ou par leurs privations, et ils n'auront fait ces efforts ( étrangers aux besoins actuels ) , ils ne se seront imposé ces privations qu'en vue d'avuntages ultérieurs, en vue, par exemple, de faire concourir désormais une plus grande proportion de forces naturelles. De leur part, céder ce capital, ce sera se priver de l'avantage cherché, ce sera céder cet avantage à d'autres , ce sera rendre service. Dès lors, ou il faut renoncer aux plus simples éléments de la justice , il faut même renoncera raisonner, ou il faut reconnaître qu'ils auront parfaitement le droit de ne faire cette cession qu'en échange d'un service librement débattu, volontairement consenti. Je ne crois pas qu'il se rencontre un seul homme sur la terre qui conteste l'équité de la mutualité des services, car mutualité des services signifie , en d'autres termes , équité. Dira-t-on que la transaction ne devra pas se faire librement, parce que celui qui a des capitaux est en mesure

de faire la loi à celui qui n'en a pas? Mais comment devra-t-elle se faire? A quoi reconnaître Yèqmvakme des services, si ce n'est quand de part et d'autre rechange est volontairement accepté" ? Ne voit-on pas d'ailleurs que l'emprunteur, libre de le faire, refusera , s'il n'a pas avantage h accepter, et que l'emprunt ne peut jamais empirer sa condition ? Il est clair que la question qu'il se posera sera celle-ci : L'emploi de ce capital me donnera-t-il des avantages qui fassent plus que compenser les conditions qui me sont demandées? ou bien : I/cITovt que je suis maintenant obligé de faire pour obtenir une satisfaction donnée est-il supérieur ou moindre que la somme des efforts auxquels je serai contraint par l'emprunt, d'abord pour rendre les services qui me sont demandés, ensuite pour poursuivre cette satisfaction à l'aide du capital emprunté ? Que si, tout compris, tout considéré, il n'y a pas avantage, il n'empruntera pas, il conservera sa position, et, en cela, quel tort lui est-il infligé? Il pourra se tromper, dira-t-on. Sans doute. On peut se tromper dans tontes les transactions imaginables. Est-ce à dire qu'il ne doit yen avoir aucune de libre? Qu'on aille donc jusque-la, et qu'on nous dise ce qu'il faut mettre à la place de la libre volonté, du libre consentement. Sera-ce la contrainte, car je ne connais que la contrainte en dehors de la liberté. Non, dit-on, ce sera le jugement d'un tiers. Je le veux bien, à trois conditions : c'est que la décision de ce personnage , quelque nom qu'on lui donne, ne sera pas exécutée par la contrainte ; la seconde, qu'il sera infaillible, car pour remplacer une faillibilité par une autre, ce n'est pas la peine, et celle dont je me défie le moins est celle de l'intéressé ; enfin , la troisième condition c'est que ce personnage ne se fasse pas payer ; car ce serait une singulière manière de manifester sa sympathie pour l'emprunteur que de lui ravir d'abord sa liberté et de lui mettre ensuite une

charge de plus sur les épaules , en compensation de ce philanthropique service. Mais laissons la question de droit et rentrons dans l'économie politique.

Un capital, qu'il se compose de matériaux, de provisions ou d'instruments, présente deux aspects: l'utilité et la valeur. J'aurais bien mal exposé la théorie de la valeur si le lecteur ne comprenait pas que celui qui cède un capital ne s'en fait payer que ln valeur, c'est-fi-dire le service rendu à son occasion , c'est-à-dire la peine prise par le cédant, combinée avec la peine épargnée au cessionnaire. Un capital, en effet, est un produit comme un autre ; il n'emprunte ce nom qu'à sa destination ultérieure. C'est une grande illusion de croire que le capital soit une chose existante par elle-même. Un sac de blé est un sac de blé, encore que, selon les points de vue, l'un le vende comme revenu et l'autre l'achète comme capital. L'échange s'opère sur ce principe invariable : valeur pour valeur, service pour service, et tout ce qui entre dans la chose d'utilité gratuite est donné par-dessus le marché, attendu que ce qui est gratuit n'a pas de valeur et que la valeur seule figure dans les transactions. En cela, celles relatives aux capitaux ne diffèrent en rien des autres.

11 résulte de là, dans l'ordre social, des vues admirables et que je ne puis qu'indiquer ici. L'homme isolé n'a de capital que lorsqu'il » réuni des matériaux, des provisions et des instruments. 11 n'en est pas de mémede l'homme social. Il suffit à celui-ci d'avoir rendu des services, et d'avoir ainsi la faculté de retirer delà société, par l'appareil de l'échange, des services équivalents. Ce que j'appelle l'appareil de l'échange, c'est la monnaie, les billets à ordre, les billets de banque et même les banquiers. Quiconque a rendu un service et n'a pas encore reçu la satisfaction correspondante est porteur d'un titre, soit pourvu de valeur comme la monnaie, soit fiduciaire comme les billets de banque , qui lui

CAPITAL. 2(9 donne la faculté de retirer, du milieu social, quand il voudra , où il voudra, et sous la forme qu'il voudra, un service équivalent. Ce qui n'altère en rien, ni dans les principes, ni dans les effets, ni au point de vue du droit, la grande loi que je cherche à élucider : Les services s'échangent contre des set-vices. C'est toujours le trou embryonnaire qui s'est développé, agrandi, compliqué, sans cesser d'être luimême.

Le porleur du titre peut donc retirer de la société, à son gré, soit une satisfaction immédiate, soit un objet qui, fi son point de vue, ait le caractère d'un capital. C'est ce dont le cédant ne se préoccupe en aucune façon. On examine l'équivalence des services, voilà tout.

Il peut encore céder son titre à un autre pour en faire ce qu'il voudra , sous la double condition de la restitution et d'un service, au temps fixé. Si l'on pénètre le fond des choses, on trouve qu'en ce cas, le cédant se prive en faveur du cessionnaire ou d'une satisfaction immédiate qu'il recule de plusieurs années, ou d'un instrument de travail qui aurait augmenté ses forces, fuit concourir les agents naturels, et augmenté, à son profit, le rapport des satisfactions aux efforts. Ces avantages, ii s'en prive pour en investir autrui. C'est là certainement rendre service, et il n'est pas possible d'admettre, en bonne équité, que ce service soit sans droit à la mutualité. La restitution pure et simple au bout d'un an ne peut être considérée comme la rémunération de ce service spécial. Ceux qui le soutiennent ne comprennent pas qu'il ne s'agit pas ici d'une vente dans laquelle comme la livraison est immédiate, la rémunération est immédiate aussi. Il s'agit d'un délai. Et le délai , à lui seul, est un service spécial, puisqu'il impose un sacrifice à celui qui l'accorde, et confère un avantage à celui qui le demande. Il y a donc Heu à rémunération, ou il faut renoncerà cette

loi suprême de la société : service pour service. C'est cette rémunération qui prend diverses dénominations selon les circonstances, loyer, fermage, rente, mais dont le nom générique est intérêt 1 .

Ainsi , chose admirable, et grâce au merveilleux mécanisme de l'échange, tout service est ou peut devenir un capital. Si des ouvriers doivent commencer dans dix ans un chemin defer, nous ne pouvons pas épargner dès aujourd'hui, et en nature, le blé qui les nourrira , le lin qui les vêtira , et les brouettes dont ils s'aideront pendant cette opération de longue haleine. Mais nous pouvons épargner et leur transmettre la valeur de ces choses. II suffit pour cela de rendre à la société des services actuels , et de n'en retirer que des titres, lesquels dans dix ans se convertiront en blé , en lin. Il n'est pas même indispensable que nous hissions sommeiller improductivement ces titres dans l'intervalle. Il y a des négociants, il y a des banquiers, il y a des rouages dans la société qui rendent, contre des services, le service des'imposer ces privations à notre place.

" Ce qui est plus surprenant encore, c'est que nous pouvons faire l'opération inverse, quelque impossible qu'elle semble au premier coup d'œîl. Nous pouvons convertir en instrument de travail, en chemin de fer, en maisons, un capital qui n'est pas encore né, utilisant ainsi des services qui ne seront rendus qu'au xx 1 siècle. H y a des banquiers qui en font l'avance sur la foi que les travailleurs et les voyageurs de la troisième ou quatrième génération pourvoiront au payement, et ces litres sur l'avenir se transmettent de main en main, sans rester jamais improductifs. Je ne pense pas, je l'avoue, que les inventeurs de sociétés artificielles, quelque nombreux qu'ils soient, imaginent jamais rien de si

1 Voir ma brochure inlilulée : Capital ci Renie.

simple à la fois et de si compliqué , de si ingénieux et de si équitable. Certes, ils renonceraient à leurs Indes et lourdes utopies s'ils con unissaient les belles harmonies de la mécanique sociale instituée par Dieu. Un roi d'Aragon cherchait aussi quel conseil il aurait donné h la Providence sur la mécanique céleste, s'il eût été appelé à ses conseils. Ce n'est pas Newton qui eût conçu cette pensée impie.

Mais , il faut le dire, toutes les transmissions de services d'un point à un autre point de l'espace et du temps reposent, sur cette donnée qu'accorder délai c'est rendre service; en d'autres termes, sur la légitimité de l'intérêt, L'homme qui de nos jours a voulu supprimer l'intérêt n'a pas compris qu'il ramenait l'échange à sa forme emhryonnnïre, le troc, le troc actuel sans avenir et sans passé. 11 n'a pas compris que se croyant le plus avancé il était le plus rétrograde des hommes, puisqu'il reconstruisait la société sur son ébauche la plus primitive. H voulait, disait-il, la mutualité des services; mais il commençait par ôter le caractère de services justement a celte nature de services qui rattache, lie et solidarise tous les lieux et tous les temps. De tous les socialistes, c'est celui qui, malgré l'audace de ses aphorismes à effet, a le mieux compris et le plus respecté l'ordre actuel des sociétés. Ses réformes se bornent h une 6eule qui est négative: elle consiste à supprimer dans la société le plus puissant et le plus merveilleux de ses rouages.

J'ai explique ailleurs la légitimité et la perpétuité de l'intérêt. Je me contenterai de rappeler ici que :

i' ta légitimité de l'intérêt repose sur ce fait ; Celui qui accorde terme rend service. Donc l'intérêt est légitime, en vertu du principe service pour service.

2° La perpétuité de l'intérêt repose sur cet autre fait : Celui qui emprunte doit restituer intégralement d l'échéance. Or si la chose ou la voleur est restituée à son propriétaire,

il In peut prêter de nouveau. Elle lui scrn rendue une seconde fois, il la pourra prêter une troisième, et ainsi de suite à perpétuité. Quel est celui des emprunteurs successifs et volontaires qui peut avoir à se plaindre?

Puisque la légitimité de l'intérêt a été assez contestée dans ces derniers temps pour effrayer le capital, et le déterminer a se cacher et à fuir, qu'il me soit permis de montrer combien celte étrange levée de boucliers est insensée.

Et d'abord, ne scrail-il pas aussi absurde qu'injusle que la rémunération fut identique, soit qu'on demandât et obtint un an, deux ans , dix ans de terme , ou qu'on n'en prît pas du tout? Si malheureusement, sous l'influence de la doctrine prétendue ëijaUtuire, noire code l'exigeait ainsi, toute une catégorie de transactions humaines serait h l'instant supprimée. Il y aurait encore des (rues, des rentes au comptant, il n'y aurait plus de t-enfes à termes ni de prêts. Les égalitaires déchargeraient les emprunteurs du poids de l'intérêt, c'est vrai, mais en les frustrant de l'emprunt. Sur cette donnée on peut aussi soustraire les hommes à l'incommode nécessité de payer ce qu'ils achètent. Il n'y a qu'à leur défendre d'acheter, ou, ce qui revient au même, à faire déclarer par la loi que les prix sont illégitimes.

Le principe égalilairc a quelque chose d'égalitaire en effet. D'abord, il empêcherait le capital de se former, car qui voudrait épargner ce dont on ne peut tirer aucun parti? et ensuite, il réduirait les salaires à zéro , car où il n'y a pas de capital (instruments, matériaux et provisions), il ne saurait y avoir ni travail d'avenir ni salaires. Nous arriverions donc bientôt à la plus complète des égalités, celle du néant.

Mais quel homme peut être assez aveugle pour ne pas comprendre que le délai est par lui-même une circonstance onéreuse et, par suite, rémunérable? Même en dehors du

prêt, chacun ne s'efforce -t-il pas d'abréger les délais ? Mais c'est l'objet de nos préoccupations continuelles. Tout entrepreneur prend en grande considération l'époque où il rentrera dans ses avances. Il vend plus ou moins cher, selon que cette époque est prochaine ou éloignée. Pour rester indifférent sur ce point, il faudrait ignorer que le capital est une force ; car si on sait cela , on désire naturellement qu'elle accomplisse le plus tôt possible l'œuvre où on l'a engagée, afin de l'engager dans une œuvre nouvelle.

Ce sont de bien pauvres économistes que ceux qui croient que nous ne payons .l'intérêt des capitaux que lorsque nous les empruntons. La règle générale, fondée sur la justice, est que celui qui recueille la satisfaction doit supporter toutes les charges de la production, délais compris, soit qu'il se rende le service il lui-même , soit qu'il se le fasse rendre par autrui. L'homme isolé, qui ne fait, lui, de transactions avec personne , considérerait comme onéreuse toute circonstance qui le priverait de ses armes pendant un an. Pourquoi donc une circonstance analogue ne serait-elle pas considérée comme onéreuse dans la société? Que si un homme s'y soumet volontairement pour l'avantage d'un autre qui stipule volontairement une rémunération, en quoi cette rémunération est-elle illégitime?

Rien ne se ferait dans le monde, aucune entreprise quî exige des avances ne s'accomplirait, on ne planterait pas , on ne sèmerait pas, on ne labourerait pas, si le délai n'était, en lui-même , considéré comme une circonstance onéreuse, traité et rémunéré comme telle. Le consentement universel est si unanime sur ce point , qu'il n'est pas un échange où ce principe ne domine. Les délais, les retards entrent dans l'appréciation des services et, par conséquent, dans la constitution de la valeur.

Ainsi, dans leur croisade contre l'intérêt, les égalitaîrcs

22i HARMONIES ÉCONOMIQUES.

foulent aux pieds non-seulement les plus simples notions d'équité, non-seulement leur propre principe service pour service, mats encore l'autorité Ou genre humain et la pratique universelle. Comment osent-ils ëtaler à tous les yeux l'incommensurable orgueil qu'une telle prétention suppose? Et n'est-ce pas une chose bien étrange et bien triste, que des sectaires prennent cctle devise implicite et souvent explicite : Depuis le commencement du monde, tous les hommes se trompent hors moi. Omnes, ego non.

Qu'on me pardonne d'avoir insisté sur la légitimité de l'intérêt fondée sur cet axiome ; Puisque délai coûte il faut qu'il se paye, coûter el payer étant corrélatifs. La faute en est il l'esprit de notre époque. Il faut bien se porter du côté de vérités vitales, admises parle genre humain, mais ébranlées par quelques novateurs fanatiques. Pour un écrivain qui aspire à montrer un ensemble harmonieux de phénomènes, c'est une chose pénible, qu'on le croie bien, d'avoir à s'interrompre à chaque instant pour élucider les notions les plus élémentaires. Laplace aurait-il pu exposer dans toute sa simplicité le système dit monde planétaire, si, parmi ses lecteurs, il n'y eut pas eu des notions communes et reconnues; si, pour prouver que la terre tourne, il lui eût fallu préalablement enseigner la numération ? Telle est la dure alternative de l'économiste à notre époque. S'il ne scrute pus les éléments il n'est pas compris, et s'il les explique, le torrent des détails fait perdre de vue la simplicité et la beauté de l'ensemble.

Et vraiment, il est heureux pour l'humanité que l'intérêt soit légitime.

Sans cela elle serait, elle aussi , placée dans une rude alternative : périr en restant juste, ou progresser par l'injustice.

Toute industrie est un ensemble d'efforts. Mats il y a entre

CAPITAL. 225 ces efforts une distinction essentielle à faire. Les uns se rapportent aux services qu'il s'agit de rendre actuellement; les autres, à une série indéfinie de services analogues. Je m'explique.

La peine que prend dans une journée Je porteur d'eau doit lui être payée par ceux qui profitent de cette peine. Mais celle qu'il a prise pour faire sa brouellc et son tonneau doit être répartie, quant à la rémunération, sur un nombre indéterminé de consommateurs.

De même, ensemencement, sarclage, labourage, hersage, moisson, battage, ne regardent que la récolte actuelle; mais clôtures, défrichements , dessèchements, bâtisses, amendements, concernent et facilitent une série indéterminée de récoltes ultérieures.

D'après la loi générale service pour service, ceux à qui doit aboutir la satisfaction ont à restituer les efforts qu'on a faits pour eux. Quant aux efforts de la première catégorie, pas de difficulté. Ils sont débattus et évalués entre celui qui les fait et celui qui en profite. Mais les services delà seconde catégorie, comment seront-ils évalués? Comment une juste proportion des avances permanentes, frais généraux, capital fixe, comme disent les économistes, scra-t-ellc répartie sur toute la série des satisfactions qu'elles sont destinées à réaliser ? Parquet procédé enfera-t-on retomber le poids d'une manière équitable sur tous les acquéreurs d'eau, jusqu'à ce que la brouette soit usée ; sur tous les acquéreurs de blé, tant que le champ en fournira?

J'ignore comment on résoudrait le problème en Ieario ou au phalanstère. Maïs il est permis de croire que messieurs les inventeurs de sociétés, si féconds en arrangements artificiels et si prompts à les imposer par la loi, c'est-à-dire, qu'ils en conviennent ou non , par la contrainte , n'imagineraient pas une solution plus ingénieuse que le procédé luuuoiics ÉcoiiomocEs. 20

SSG HARMONIES ÉCONOMIQUES.

tout naturel que les hommes ont trouvé d'eux-mêmes (les audacieux ! ) depuis le commencement du monde, et qu'on voudrait aujourd'hui leur interdire. Ce procédé le voici : il découle de la loi de l'intérêt.

Soit mille francs ayant été employés en améliorations foncières ; soit le taux de l'intérêt à cinq pour cent et la récolte moyenne de cinquante hectolitres. Sur ces données, chaque hectolitre de hlé devra Être grevé d'un franc.

Ce franc est évidemment la récompense légitime d'un service réel rendu par le propriétaire ( qu'on pourrait appeler travailleur), aussi bien à celui qui acquerra un hectolitre de blé dans dix ans qu'à celui qui l'achète aujourd'hui. La loi de stricte justice est donc observée.

Que si l'amélioration foncière , ou la brouette et le tonneau , ne doivent avoir qu'une durée approximativement appréciable, un amortissement vient s'ajouter à l'intérêt, afin que le propriétaire ne soit pas dupe et puisse eneore recommencer. C'est toujours la loi de justice qui domine.

11 ne faudrait pas croire que ce franc d'intérêt dont est grevé chaque hectolitre do blé soit invariable. Non, il représente une valeur et est soumis ù la loi des valeurs. Il s'accroit ou décroît selon la variation de l'offre et delà demande, c'est-à-dire selon les exigences des temps et le plus grand bien de la société.

On est généralement porté à croire que cette nature de rémunération tend à s'accroître, sinon quant aux amélioralions industrielles, du moins quant aux améliorations foncières. En admettant que cette rente fût équilableà l'origine, dit-on, clic finit par devenir abusive, parce que le propriétaire , qui reste désormais les bras croisés , la voit grossir d'année en année par le seul fait de l'accroissement de la population, impliquant un accroissement dans la demande du blé.

CAPITAL. ÎS7 Cette tendance existe, j'en conviens, mais elle n'est pas spéciale à la rente foncière, elle est commune a tous les genres de travaux. Il n'en est pas un dont la valeur ne s'accroisse avec la densité de la population, et le simple nianouvricr gagne plus à Paris qu'en Bretagne.

Ensuite, relativement à la rente foncière, la tendaneequ'on signale est énergiquement balancée par une tendance opposée, c'est celle du progrès. Une amélioration réalisée aujourd'hui par des moyens perfectionnés, obtenue avec moins de travail humain , et dans un temps où le taux de l'intérêt a baissé, empêche toutes les anciennes améliorations d'élever trop haut leurs exigences. Le capital fixe du propriétaire, comme celui du manufacturier, se détériore à la longue, par l'apparition d'instruments de plus en plus énergiques à valeur égale. C'est là une magnifique loi qui renverse la triste théorie de Ricardo ; elle sera exposée avec plus de détails quand nous en serons à la propriété foncière.

Remarquez que le problème de la répartition des services rémunératoircs dus aux améliorations permanentes ne pouvait se résoudre que parla loi de l'inféré*. Le propriétaire ne pouvait répartir le capital même sur un certain nombre d'acquéreurs successifs, car où se scrait-il arrêté, puisque le nombre en est indéterminé? Les premiers auraient payé pour les derniers, ce qui n'est pas juste. En outre, un moment serait arrivé où le propriétaire aurait eu à la fois et le capital et l'amélioration, ce qui ne l'est pas davantage. Reconnaissons doue que le mécanisme social naturel est assez ingénieux pour que nous puissions nous dispenser de lui substituer un mécanisme artificiel.

J'ai présenté le phénomène sous sa forme la plus simple afin d'en faire comprendre la nature. Dans la pratique les choses ne se passent pas tout à fait ainsi.

Le propriétaire n'opère pas lui-même la répartition, ce

n'est pas lui qui décide que chaque hectolitre de blé sera grevé d'un franc, plus ou moins. Il trouve toutes choses établies dons le monde, tant le cours moyen du blé que le taux de l'intérêt. C'est sur cette donnée qu'il décide de la destination de son capital. Il le consacrera à l'améliorai ion foncière s'il calcule que le cours du blé lui permet de retrouver le taux normal de l'intérêt. Dans leeasconlraire, il le dirige sur une industrie plus lucrative et qui, par cela même, exerce sur les capitaux, dans l'intérêt social, une plus grande force d'attraction. Celle marche, qui est la vraie, arrive au même résultat et présente une harmonie de plus.

Le lecteur comprendra que je ne me suis renfermé dans un fait spécial que pour élucider une loi générale, à laquelle sonl soumises toutes les professions.

Un avocat, par exemple, ne peut se faire rembourser les frais de son éducation , de son stage , de son premier établissement , soit une vingtaine de mille francs, par le premier plaideur qui lui tombe sous la main. Outre que ce serait inique, ee serait inexécutable. Jamais ce premier plaideur ne se présenterait, et notre Cujas serait réduit à imiter ce maître de maison qui, voyant que personne ne se rendait à son premier bal, disait : L'année prochaine, je commencerai par le second.

Il en est ainsi du négociant, du médecin , de l'armateur , de l'artiste. En toute carrière se rencontrent les deux catégories d'efforts; la seconde exige impérieusement une répartition sur une clientèle indéterminée, et je défie qu'on puisse imaginer une telle répartition en dehors du mécanisme de l'intérêt.

Dans ces derniers temps, de grands efforts ont été faits pour soulever les rcpiijiruinci's populaires contrôle capital, l'infâme, l'infernal capital ; on le représente aux masses comme un monstre dévorant et insatiable, plus destructeur

OiqilizMB/Coogl

CAPITAL. M9 que Je choléra, plus effrayant que l'émeute, exerçant sur le corps social l'action d'un vampire dont la puissante île succion se multiplierait indéfiniment par elle-même. Vire» acquirit eundo. La langue de ce monstre s'appelle rente, usure, loyer, fermage, intérêt. Un écrivain qui pouvait devenir célèbre par ses fortes facultés et qui a préféré l'être par ses paradoxes, s'est plu à jeter celui-là au milieu d'un peuple déjà tourmenté de la fièvre révolutionnaire. J'ai aussi un apparent paradoxe à soumettre au lecteur, et je le prie d'examiner s'il n'est pas une grande et consolante vérité.

Mais avant, je dois dire un mot de la manière dont M. Proudhon et son école expliquent ce qu'ils nomment l'illégitimité de l'intérêt.

Les capitaux sont des instruments de travail. Les instruments de travail ont pour destination de faire concourir les forces gratuites de la nature. Par la machine à vapeur on s'empare de l' élasticité dus gaz; par le ressort de montre, de l'élasticité de l'acier ; par des poids ou des chutes d'eau , de la gravitation ; par la pile de Voita , de la rapidité de l'étincelle électrique ; par le sol , des combinaisons chimiques et physiques qu'on appelle végétation, etc., etc. Or confondant l'utilité avec la valeur, on suppose que ces agents naturels ont une valeur qui leur est propre, et que par conséquent ceux qui s'en emparent s'en font payer l'usage, car valeur implique payement. On s'imagine que les produits sont grevés d'un item pour les services de l'homme, ce qu'on admet comme juste, et d'un antre lient pour les services de la nature, ce qu'on repousse comme inique. Pourquoi, dit-on, faire payer la gravitation , l'électricité, la vie végétale, l'élasticité, etc.? »

La réponse se trouve dans la théorie de la valeur. Celte classe de socialistes qui prennent le nom d'égal i ta ires coufond la légitime valeur de l'instrument, fille d'un service

humain, avec son résultat utile, toujours gratuit, sous déduction de cette légitime valeur ou de l'intérêt y relatif. Quand je rémunère un laboureur, un meunier, une compagnie de chemin de fer, je ne donne rien, absolument rien , pour le phénomène végétal, pour la gravitation, pour l'élasticité de la vapeur. Je paye le travail humain qu'il a fallu consacrer à faire les instruments au moyen desquels ces forces sont contraintes à agir; ou, ce qui vaut mieux pour moi, je paye l'intérêt de ce travail. Je rends service contre service, moyennant quoi l'action utile de ces forces est toute à mon profit et gratuitement. C'est comme dans l'échange, comme dans le simple troc. La présence du capital ne modifie pas cette loi, car le capital n'est autre chose qu'une accumulation de valeurs, de services auxquels est donnée la mission spéciale de faire coopérer la nature.

Et maintenant voici mon paradoxe :

De tous les éléments qui composent la valeur totale d'un produit quelconque, celui que nous devons payer le plus joyeusement, c'est ect clément même qu'on appelle intérêt des avances ou du capital.

Et pourquoi? Parce que cet élément ne nous fait payer un qu'en nous épargnant deux; parce que, par sa présence même, il constate que des forces naturelles ont concouru au résultat final sans nous faire payer leur concours; parce qu'il en résulte que la même utilité générale est mise à notre disposition, avec cette circonstance, qu'une certaine proportion d'utilité gratuite a été substituée, heureusement pour nous, à de l'utilité onéreuse, et pour tout dire, en un mot, parce que le produit a baissé de prix. Nous l'acquérons avec une moindre proportion de notre propre travail, et il arrive à. la société tout entière, ce qui arriverait à l'homme isolé qui aurait réalisé une invention.

Dl J lO.'-J

Voici un modeste ouvrier qui gagne quatre francs par jour. Avec deux francs, c'est-à-dire avec une demi-journée de travail, il achète une paire de bas de coton. S'il voulait se procurer ces bas directement et par son propre travail, je crois vraiment que sa vie entière n'y suffirait pas. Gomment se fait-il donc que sa demi-journée acquitte tous les services humains qui lui sont rendus en cette occasion? D'après la loi service pour service, comment n'est-il pas oblige délivrer plusieurs années de travail?

C'est que cette paire de bas est le résultat de services humains dont les agents naturels, par l'intervention du capital, ont énormément diminué la proportion. Notre ouvrier paye cependant, non-seulement le travail actuel de tous ceux qui ont concouru à l'œuvre, mais encore l'intérêt des capitaux qui y ont fait concourir la nature ; et ce qu'il faut remarquer, c'estquc sans cette dernière rémunération, ou si elle était tenue pour illégitime, le capital n'aurait pas sollicité les agents naturels, il n'y aurait dans le produit que de l'utilité onéreuse, il serait le résultat unique du travail humain, et notre ouvrier serait replacé au point de départ, c'est-à-dire dans l'alternative ou de se priver de bas, ou de les payer au prix de plusieurs années de labeur.

Si notre ouvrier a appris à analyser les phénomènes, certes il se réconciliera avec le capital en voyant combien il lui est redevable. Il se convaincra surtout que la gratuité des dons de Dieu lui a été complètement réservée ; que ces dons lui sont même prodigués avec une libéralité qu'il ne doit pas à son propre mérite, mais au beau mécanisme de l'ordre social naturel. Le capital, ce n'est pas la force végétative qui a fait germer et fleurir le coton, mais la peine prise par le planteur ; le capital, ce n'est pas le vent qui a gonflé les voiles du navire, ni le magnétisme qui a agi sur

la boussole, mais la peine prise par le voilier et l'opticien ; le capital, ce n'est pas l'élasticité de la vapeur qui a fait tourner les broches do In fabrique, mais la peine prise par le constructeur de machines. Végétation, force des vents, magnétisme, élasticité, tout cela est certes gratuit, et voilà pourquoi les bas ont si peu de valeur. Quant à cet ensemble ■ de peines prises par le planteur, le voilier, l'opticien, le constructeur, le marin, le fabricant, le négociant, elles se répartissent, ou plutôt, en tant que c'est !e capital qui agit, l'intérêt s'en répartit entre d'innombrables acquéreurs de bas, et voilà pourquoi la portion de travail cédée en retour par ebacun d'eux est si petite.

En vérité, réformateurs modernes, quand vous voulez remplacer cet ordre admirable par un arrangement de votre invention, il y a deux choses (et elles n'en font qu'une) qui me confondent : votre manque de foi eu la Providence et votre foi en vous-mêmes ; votre ignorance et votre orgueil.

De ce qui précède, il résulte que le progrès de l'humanité coïncide avec la rapide formation des capitaux; car dire que de nouveaux capitaux se forment, c'est dire en d'autres ternies que des obstacles, autrefois onéreusement combattus par le travail, sont aujourd'hui gratuitement combattus par la nature, et cela, remarquez-le bien, non au profil des capitalistes, mats au profit de la communauté.

S'il en est ainsi, l'intérêt dominant de tous les hommes (bien entendu au point de vue économique), c'est de favoriser la rapide formation du capital. Mais le capital s'accroît pour ainsi dire de lui-même sous la triple influence de l'activité, de la frugalité et de la sécurité. Nous ne pouvons guère exercer d'action directe sur l'activité et la frugalité de nos frères, si ce n'est par l'intermédiaire de l'opinion

publique, par une intelligente dispensât! on de nos antipathies et de nos sympathies. Mais nous pouvons beaucoup pour la sécurité, sans laquelle les capitaux, loin de se former, se cachent, fuient, se détruisent; et par Iïl on voit combien il y a quelque chose qui tient du suicide dans cette ardeur que montre quelquefois la classe ouvrière à troubler la paix publique. Qu'elle le sache bien, le capital travaille depuis le commencement à affranchir les hommes du joug de l'ignorance, du besoin, du despotisme. Effrayer le capital, c'est river une triple chaîne aux bras de l'humanité.

Le vires acquirit ettndo s'applique avec une exactitude rigoureuse au capital et a sa bienfaisante influence. Tout capital qui se forme laisse nécessairement disponible et du travail et de la rémunération pour ce travail. Il porte donc en lui-même une puissance de progression. Il y a en lui

capitalistes. Si l'objection était fondée, il y aurait en effet un ton discordant dans l'harmonie sociale.

L'illusion consiste en ce qu'on perd de vue ceci : Le capital, à mesure que son action s'étend, ne met en disponibilité une certaine quantité d'efforts humains qu'en mettant aussi

ÎM HARMONIES ÉCONOMIQUES.

en disponibilité une quantité de rémunération correspondante, de telle sorte que ces deux éléments se retrouvant, se satisfont l'un par l'autre. Le travail n'est pas frappé d'inertie ; remplacé dans une œuvre spéciale par de l'énergie gratuite, il se prend à d'autres obstacles dans l'œuvre générale du progrès, avec d'autant plus d'infaillibilité que sa récompense est déjà toute préparée au sein de la communauté.

Et, en effet, reprenant l'exemple ci-dessus, il est aisé de voir que le prix des bas (comme eelui des livres, des transports et de toutes choses) ne baisse sous l'action du capital qu'en laissant entre les mains de l'acheteur une partie du prix ancien. C'est même la un pléonasme presque puéril. L'ouvrier qui paye deux francs ce qu'il aurait payé six francs autrefois, a donc quatre francs en disponibilité. Or c'est justement dans cette proportion que le travail humain a été remplacé par des forces naturelles. Ces forces sont donc une pure et simple conquête qui n'altère en rien le rapport du travail à la rémunération disponible. Que le lecteur veuille bien se rappeler que la réponse à cette objection avait été d'avance préparée (page HO), lorsque, observant l'homme dans l'isolement, ou bien réduit encore à la primitive loi du troc, je le mettais en garde contre l'illusion si commune que j'essaye ici de détruire.

Laissons donc sans scrupule les capitaux se créer, s'accumuler, se multiplier suivant leurs propres tendances et celles du cœur humain. N'allons pas nous imaginer que lorsque le rude travailleur économise pour ses vieux jours, lorsque le perc de famille songe ù la carrière de son fils ou à la dot de sa fille, iis n'exercent cette noble faculté do l'homme, la prévoyance, qu'au préjudice du bien général. Il en serait ainsi, les vertus privées seraient en antagonisme avec le bien public, s'il y avait incompatibilité entre le capital et le travail.

CAPITAL. 23ï

Loin que l'Immunité ait été soumise h cette contradiction, disons plus, à celte impossibilité (car comment concevoir le mal progressif dans l'ensemble résultant du bien progressif dans les fractions), il faut reconnaître qu'au contraire la Providence, dans sa justice et sa bonté, a réservé, dans le progrès, une plus belle part au travail qu'au capital, un stimulant plus efficace, une récompense plus libérale à celui qui verse actuellement la sueur de son front qu'à celui qui vit sur la sueur de ses pères.

En effet, étant admis que toot accroissement de capilal est suivi d'un accroissement nécessaire de bien-être général, j'ose poser comme inébranlable, quant à la distribution de ce bien-être, l'axiome suivant :

•i A mesure que les capitaux s'accroissent, la part absolue des capitalistes dans les produits totaux augmente et leur part relative diminue. Au contraire, ks travailleurs voient augmenter leur part dans les deux sens. >•

Je ferai mieux comprendre ma pensée par des chiffres.

Représentons les produits totaux de la société, à des époques successives, par les chiffres 1 ,000, 2,000, 3,000, 4,000, etc.

Je dis que le prélèvement du capital descendra successivement de 50 p. cent à 40, 3S, 30 p. cent, et celui du travail s'élèvera par conséquent de 30 p. centà 60, 65, 70 p. cent. De telle sorte néanmoins que la. part absolue du capital soit toujours plus grande à chaque période, bien que sa part relative soit plus petite.

Ainsi le partage se fera de la manière suivante :

Produit tolal.— Put Ou cnpilil.-Part il u Initiil.

Première période. .

Deuxième période .

Troisième période .

Quatrième période .

. 1O00 SOO

SOO 12(10

mo

Telle est la grande, admirable, consolante, nécessaire et inflexible loi du capital. Lu démontrer c'est, ce me semble, frapper de discrédit ces déclamations dont on nous reliât les oreilles depuis si longtemps contre l'acidité, la tyrannie du plus puissant instrument de civilisation et d'égalisation qui sorte des facultés humaines.

Cette démonstration se divise en deux. Il faut prouver d'abord que la part relative du capital va diminuant sans cesse. Ce ne sera pas long, car cela revient à dire : plus les capitaux abondent plus l'intérêt baisse. Or c'est un point de fait incontestable et incontesté. Non-seulement la science l'explique, mais il crève les yeux. Les écoles les plus excentriques l'admettent ; celle qui s'est spécialement posée comme l'adversaire de l'infernal capital en fait la base de sa théorie, car c'est de celte baisse visible de l'intérêt qu'elle conclut à son anéantissement fatal; or, dit-elle, puisque cet anéantissement est fatal, puisqu'il doit arriver dans un temps donné, puisqu'il implique la réalisation du bien absolu, il faut le hâter et le décréter. Je n'ai pas à réfuter ici ces principes et les inductions qu'on en tire. Je constate seulement que toutes les écoles économistes, socialistes, égalitaircs et autres, admettent en point de fait que, dans l'ordre naturel des sociétés, l'intérêt baisse d'autant plus que les capitaux abondent davantage. Leur plût-il de ne point l'admettre, le fait n'en serait pas moins assuré. Le fait a pour lui l'autorité du genre humain et l'acquiescement, involontaire peut-être, de tous les capitalistes du monde. 11 est de fait que l'intérêt des capitaux est moins élevé en Espagne qu'au Mexique, en France qu'en Espagne, en Angleterre qu'en France, et en Hollande qu'en Angleterre. Or, quand l'intérêt descend de 20 p. cent à ia p. cent, et puis à 10, à 8, à 6, 6 5, à 4 1/2, à 4, à 3 1/2, à 3 p. cent, qu'est-ce que cela veut dire, relativement à la question qui

Di j i [:■.■

CAPITAL. S37 nous occupe ? Cela veut dire que Je capital, pour son concours, dans l'œuvre industrielle, à la réalisation du bien-être, se contente, ou si Ton veut, est force (le se contenter d'une part de plus en plus réduite ù mesure qu'il s'accroît, Entraitil pour un tiers dans la valeur du blé, des maisons, des lins, des navires, des canaux? En d'autres termes, quand on vendait ces eboses, revenait-il un tiers aux capitalistes et deux tiers aux travailleurs? Peu à peu les capitalistes ne reçoivent plus qu'un quart, un cinquième, un sixième; leur part relative va décroissant; celle des travailleurs augmente dans la même proportion, et la première partie de ma démonstration est faite.

Il me reste à prouver que la pari absolue du capital s'accroît sans cesse. II est bien vrai que l'intérêt tend a baisser ; mais quand et pourquoi? Quand et parce que le capital augmente. I) est donc fort possible que le produit total s'accroisse, bien que le percentage diminue. Un homme a plus de rentes avec 200,000 francs à 4 pour eent qu'avec 100,000 francs h cinq pour cent , encore que, dans le premier cas, il fasse payer moins cher aux travailleurs l'usage du capital. 11 en est de même d'une nation et de l'humanité tout entière. Or, je disque le percentage, dans sa tendance a baisser, ne doit ni ne peut suivre une progression tellement rapide que la somme totale des intérêts soit moins grande alors que les capitaux abondent que lorsqu'ils sont rares. J'admets bien que si le capital de l'humanité est représenté par 100 et l'intérêt par 5 , cet intérêt ne sera plus que 4 alors que le capital sera monté h 200. Ici l'on voit la simultanéité des deux effets. Moindre part relative, plus grande part absolue. Mais je n'admets pus, dans l'hypothèse, que l'élévation du capital de 100 à 200 puisse faire tomber l'intérêt de îi pour cent à 2 pour cent, par exemple. Car s'il en était ainsi, le capitaliste qui avait 5, 000 francs

de rentes avec 100,000 francs de capital n'aurait plus que 4,000 francs de rentes avec 200,000 francs de cnpilfil. Résultat contradictoire et impossible, anomalie étrange qui rencontrerait le plus simple et le plus agréable de tous les remèdes, car alors, pour augmenter ses rentes il suffirait de manger la moitié de son capital. Heureuse et bizarre époque où il nous sera donné de nous enrichir en nous appauvrissant !

Il ne faut donc pas perdre de vue que la combinaison de ces deux faits corrélatifs : accroissement de capital, abaissement d'intérêt, s'accomplit nécessairement de telle façon que le produit total augmente sans cesse.

Et, pour lu dire en passant, ceci détruit d'une manière radicale et absolue l'illusion de ceux qui s'imaginent que parce que l'intérêt baisse il tend à s'anéantir. II en résulterait qu'un jour viendra où le capital se sera tellement développé qu'il ne donnera plus rien à ses possesseurs. Qu'on se tranquillise, avant ce temps-là, ceux-ci se bâteront de dissiper le fonds pour faire reparaître le revenu.

Ainsi la grande loi du capital et du travail, en ce qui concerne le partage du produit de la collaboration, est déterminée. Chacun d'eux a une part absolue de plus en plus grande, mais la part proportionnelle du capital diminue sans cesse comparativement à celle du travail.

Cessez donc, capitalistes et ouvriers , de vous regarder d'un œil de défiance et d'envie, fermez l'oreille h ces déclamations absurdes, dont rien n'égale l'orgueil si ce n'est l'ignorance, qui, sous promesse d'une philanthropie en perspective, commencent par souiller la discorde actuelle. Reconnaissez que vos intérêts sont communs, identiques, quoi qu'on en dise ; qu'ils se confondent, qu'ils tendent ensemble vers la réalisation du bien général ; que les sueurs de la génération présente se mêlent aux sueurs des géné-

CAPITAL. 339 rations passées; qu'il faut bien qu'une part de rémunération revienne à tous ceux qui concourent à l'œuvre, et que la plus ingénieuse comme la plus équitable répartition s'opère entre vous, par la sagesse des lois providentielles, sous l'empire de transactions libres cl volontaires, sans qu'un sentimentalisme parasite vienne vous imposer ses décrets aux dépens de votre bien-être, de votre liberté, de votre sécurité el de voire dignité.

Le capital a sa racine dans trois attributs de l'homme : la prévoyance, rinlelligencc et la frugalité. Pour se déterminer a former un capital, il faut en effet prévoir l'avenir, lui sacrifier le présent, exercer un noble empire sur soimême et sur ses appétits, résister non-seulement à l'appât des jouissances actuelles, mais encore aux aiguillons de la vnnïtc, et aux caprices de l'opinion publique toujours si partiale envers les caractères insouciants et prodigues. Il faut encore lier les effets aux causes, savoir par quels procédés, par quels instruments la nature se laissera dompter et assujettir à l'œuvre de la production. 11 faut surtout être animé de l'esprit de famille et ne pas reculer devant des sacrifices donl le fruitsera recueilli par les êtres chéris qu'on laissera après soi. Capitaliser c'est préparer le vivre, le couvert, l'abri, le loisir, l'instruction, l'indépendance, la dignité aux générations futures. Rien de tout eela ne se peut faire sans mettre en exercice les vertus les plus sociales, qui plus est, sans les convertir en habitudes.

Il est cependant bien commun d'attribuer nu capital une sorte d'efficace funeste dont l'effet serait d'introduire l'égoïsme, la dureté, le machiavélisme dans le cœur de ceux qui y aspirent ou le possèdent. Mais ne fait-on pas confusion? Il y a des pays où le travail ne mène pas à grand'chose. Le peu qu'on gagne, il faut le partager avec le fisc. Pour vous arracher le fruit de vos sueurs, ce qu'on

SiO HARMONIES ÉCONOMIQUES.

nomme l'État vous entrelace dans une multitude d'entraves. Il intervient dans tous vos actes, il se mêle tic toutes vos transactions; il régente votre intelligence cl votre foi; il déplace tous les intérêts, et met chacun dans une position artificielle et précaire; i! énerve l'activité et l'énergie individuelle en s'emparant de la direction de toutes choses ; il fait retomber la responsabilité des actions sur ceux à qui elle ne revient pas, en sorte que, peu à peu, la notion du juste et de l'injuste s'efface; il engage la nation, par sa diplomatie, dans toutes les querelles du monde, et puis il y fait intervenir la marine et l'armée ; il fausse autant qu'il est en lui l'intelligence des masses sur les questions économiques, car il a besoin de leur faire croire que ses folles dépenses, ses injustes agressions, ses conquêtes, ses colonies, sont pour elles une source de richesses. Dans ces pays, le capital a beaucoup de peine à se former par les voies naturelles. Ce h quoi on aspire surtout, c'est de le soutirer par )a force et par la ruse à ceux qui l'ont créé. La on voit les hommes s'enrichir par la guerre, les fonctions publiques, le jeu, les fournitures, l'agiotage, les fraudes commerciales, les entreprises hasardées, les marchés publics, etc. Les qualités requises pour arracher ainsi les capitaux aux mains de ceux qui le forment sont précisément l'opposé de celles qui sont nécessaires pour le former. 11 n'est donc pas surprenant que, dans ces pays-là, il s'établisse une sorte d'association entre ces deux idées : capital et êgoïsme, et cette association devient indestructible, si toutes les idées morales de ce pays se puisent dans l'histoire de l'antiquité et du moyen âge.

Mais lorsqu'on porte sa pensée non sur la soustraction des capitaux, mais sur leur formation par l'activité intelligente, la prévoyance et la frugalité, il est impossible de ne pas reconnaître qu'une vertu sociale et moralisante est attachée à leur acquisition.

. S'il y a de In sociabilité morale dans la formation du capital, il n'y en a pas moins dans son action. Son effet propre est de faire concourir la nature ; de décharger l'homme de ce qu'il y a de plus matériel, de plus musculaire, de plus brutal dans l'œuvre de la production ; de faire prédominer de plus en plus le principe intelligent ; d'agrandir de plus en plus la place, je ne dis pas de l'oisiveté, mais du loisir ; de rendre de moins eu moins impérieuse, par la facilité de la satisfaction, la voix des besoins grossiers, et d'y substituer des jouissances plus élevées, plus délicates, plus pures, plus artistiques, plus spiritualistes.

Ainsi à quelque point île vue que l'on se place, que l'on considère le capital dans ses rapports avec nos besoins qu'il ennoblit, avec nos efforts qu'il soulage, avec nos satisfactions qu'il épure, avec la nature qu'il dompte, avec la moralité qu'il change en habitudes, avec la sociabilité qu'il développe, avec l'égalité qu'il provoque, avec la liberté dont il vit, avec l'équité qu'il réalise parles procédés les plus ingénieux, partout, toujours, et à la condition qu'il se forme et agisse dans un ordre social qui ne soit pas détourné de ses voies naturelles , nous reconnaîtrons en lui ce qui est le cachet de toutes les grandes lois providentielles : l'harmonie.

PROPHIKTB, COMHl-ftADTÉ.

Reconnaissant h la terre, aux agents naturels, aux instruments de travail ce qui est incontestablement en eux, Je don d'engendrer l'utilité, je me suis efforce 1 de leur arracher ce qui leur a été faussement attribué : la faculté de créer de la valeur, faculté qui n'appartient qu'aux services que les hommes échangent entre eux.

Cette rectification si simple, en même temps qu'elle raffermira in propriété en lut restituant son véritable caractère, révélera à la science un fait prodigieux, et, si je ne me trompe, par elle encore inaperçu, le fait d'une communauté réelle, essentielle, progressive, résultat providentiel de tout ordre social qui a pour régime la liberté, et dont l'évidente destination est de conduire, comme des frères, tous les hommes de l'égalité primitive , celle du dénûment et de l'ignorance, vers l'égalité finale dans la possession du bien-étre et de la vérité.

Si cette radicale distinction entre l'utilité des choses et la valeur des services est vraie en elle-même ainsi que dans ses déductions, il n'est pas possible qu'on en méconnaisse la portée, car elle ne va à rien moins qu'à l'absorption de

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTE, SiS

l'utopie dans la science , et à réconcilier les écoles antagoniques dans une commune foi qui donne satisfaction à toutes les intelligences comme à toutes les aspirations.

Hommes de propriété et de loisir , à quelque degré de l'échelle sociale que vous soyez parvenus à force d'activité, de probité, d'ordre, d'économie, d'où vient le trouble qui vous a saisis? Ah! voici que le souffle parfumé, maïs empoisonné de l'utopie, menace votre existence. On dit, on vocifère que le bien par vous muasse pour assurer un peu de repos à votre vieillesse, du pain, de l'instruction et une carrière à vos enfants , vous l'avez acquis aux dépens de vos frères; on dit que vous vous êtes placés entre les dons de Dieu et les pauvres; que, comme des collecteurs avides, vous avez prélevé, sous le nom de propriété, intérêt, rente, loyer, une taxe sur ces dons; que vous avez intercepté, pour les vendre, les bienfaits que le Père commun avait prodigués à tous ses enfants; on vous appelle à restituer j et ce qui augmente votre effroi , c'est que dans la défense de vos avocats se trouve trop souvent cet aveu implicite : l'usurpation est flagrante, mais elle est nécessaire. Et moi je dis : Non, vous n'avez pas intercepté les dons de Dieu; vous les avez gratuitement recueillis des mains de la nature, c'est vrai; mais aussi vous les avez gratuitement transmis à vos frères, sans en rien réserver. Ils ont agi de même envers vous ; et les seules choses qui aient été réciproquement compensées, eu sont les efforts physiques ou intellectuels, les sueurs répandues, les dangers bravés, l'habileté déployée, les privations acceptées, la peine prise, les services reçvs et rendus. Vous n'avez peut-être songé qu'à vous, mais voire intérêt personnel même a été l'instrument d'une Providence infiniment prévoyante et sage pour élargir sans cesse au sein du genre humain le domaine de la communauté; car, sans vos efforts, tous ces effets

Mi HARMONIES ÉCONOMIQUES.

utiles que vous avez sollicitas île la nature pour les répandre sans ré mu nd ration parmi les hommes, seraient restes dans une éternelle inertie. Je dis : sans rémunération, parce que celle que vous avez reçue n'est qu'une simple restitution de vos efforts , et non point du tout le prix des dons de Dieu. Vivez donc en paix, sans crainte et sans scrupule. Vous n'avez d'autre propriété au monde que voire droit à des services , en échange de services par vous loyalement rendus, par vos frères volontairement acceptés. Celte propriété-là est légitime, inattaquable ; aucune utopie ne prévaudra contre elle, car elle se combine et se confond avec J'esscncc même de notre nature. Aucune théorie ne parviendra jamais ni à l'ébranler ni à la flétrir,

Hommes de labeur et de privations , vous ne pouvez fermer les yeux sur cette vérité que le point de déport du genre humain est une entière communauté, une parfaite égalité tic misère, de dénùment et d'ignorance. 11 se rachète n la sueur de son front, et se dirige vers une outre communauté, celle des dons de Dieu successivement obtenus avec de moindres efforts, vers une autre égalité, celle du bien-être, des lumières et de la dignité morale. Uni, le» pas des hommes sur cette route de perfectibilité sont inégaux el vous ne pourriez vous en plaindre qu'autant que la marelic plus précipitée de I avant-garde fût de nature à retarder la votre. Mais cesl lout le coutraire. Il ne jaillit pas une étincelle dans une intelligence qui n'éclaire à quelque degré votre intelligence; il ne s'accomplit pas un progrès, sous le mobile propriétaire, qui ne soit pour vous un progrès; il ne se forme pa? une richesse qui ne tende à votre .tllr.uu liis-i-mcnt, pas un capital qui n'augmente lo proportion de vos jouissances à votre travail , pas une acquisition qui ne soit pour vous une facilité d'acquisition, pas une propriété dont la mission ne noit d'élargir, à votre profit,

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. MB le domaine de la communauté. L'ordre social naturel a été si artistement arrangé par le divin Ouvrier que les plus avancés dans la voie de la rédemption vous tendent une main secourante, volontairement ou à leur insu, qu'ils en aient ou non la conscience; car il a disposé les choses de telle sorte qu'aucun homme ne peut travailler honnêtement pour lui-même sans travailler en même temps pour tous. Et il est rigoureusement vrai de dire que toute atteinte portée à eet ordre merveilleux ne serait pas seulement de votre part un homicide, mais un suicide. L'humanité est une chaîne admirable où s'accomplit ce miracle, que les premiers chaînons communiquent a tous les autres un mouvement progressif de plus en plus rapide jusqu'au dernier.

Hommes de philanlliropic , amants de l'égalité, aveugles défenseurs, dangereux amis de ceux qui souffrent attardés sur la route de la civilisation , vous qui cherchez le règne de la communauté en ce monde, pourquoi commencez-vous par ébranler les intérêts et les consciences? Pourquoi, dans votre orgueil , aspirez-vous à ployer toutes les volontés sous le joug de vos inventions sociales? Cetle communauté après laquelle vous soupirez , comme devant étendre le royaume de Dieu sur la terre , ne voyez-vous pas que Dieu lui-même y a songé et y a pourvu ? qu'il ne vous a pas attendus pour en faire le patrimoine de ses enfants? qu'il n'a pas besoin de vos conceptions ni de vos violences? qu'elle se réalise tous les jours en vertu de ses admirables décrets ? que, pour l'exécution de sa volonté , il ne s'en est rapporté ni à la contingence de vos puérils arrangements, ni même à l'expression croissante du principe sympathique manifesté par la charité, mais qu'il a confié la réalisation de ses desseins à la plus active, à la plus intime, à la plus permanente de nos énergies, l'intérêt personnel, sûr que celle-là ne se repose jamais. Étudiez donc le mécanisme social tel qu'il

m HARMONIES ÉCONOMIQUES,

est sorti des mains du grand Mécanicien, vous resterez convaincus qu'il témoigne d'une universelle sollicitude qui laisse bien loin derrière elle vos rêves et vos chimères. Peutêtre alors, au lieu de prétendre refaire l'œuvre divine, vous vous contenterez de la bénir.

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas de place sur cette terre pour les réformes et les réformateurs. Ce n'est pas à dire que l'humanité ne doive appeler de ses vœux , encourager de sa reconnaissance les hommes d'investigation, de science et de dévouement, les cœurs iidèles a la démocratie, lis ne lui sont encore que trop nécessaires , non point pour renverser les lois sociales, mais, au contraire, pour combattre les obstacles artificiels qui en troublent et pervertissent l'action. En vérité . il est difficile de comprendre comment on répète sans cesse ces banalités : « L'économie politique est optimiste quant aux faits accomplis; elle affirme que ce qui doit être est; à l'aspect du mal comme à l'aspect du bien, elle se contente de dire : Laissez faire. » Quoi ! nous ignorerions que le point de départ de l'humanité est la misère , l'ignorance , le règne de la force brutale , ou nous serions optimistes à l'égard de ces faits accomplis ! Quoi ! nous ignorerions que le moteur des êtres humains est l'aversion de toute douleur, de toule fatigue , et que le travail étant une fatigue , la première manifestation de l'intérêt personnel parmi les hommes a été de s'en rejeter des uns aux autres le pénible fardeau ! Les mots anthropophagie, guerre, esclavage, privilège, monopole, fraude, spoliation, imposture, ne seraient jamais parvenus à notre oreille, ou nous verrions, dons ces abominations, des rouages nécessaires à l'œuvre du progrès ! Hais n'est-ce pas un peu volontairement que l'on confond ainsi toutes choses pour nous accuser de les confondre? Quand nous admirons la loi providentielle des transactions, quand nous disons que les intérêts

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. Si7

concordent, quand nous en concluons que leur gravitation naturelle tend a réaliser l'égalité" relative et le progrès général , apparemment c'est de l'action de ces lois et non de leur perturbation que nous attendons l'harmonie. Quand nous disons Laissez faire, apparemment nous entendons dire : Laisse» agirces*lois et non pas laissez troubler ces lois. Selon qu'on s'y conforme ou qu'on les viole, le lien ou le mal se produit; en d'autres termes, les intérêts sont harmoniques pourvu que chacun reste dans son droit, pourvu que les services s'échangent librement , volontairement, contre les services. Mais est-ce à dire que nous ignorons la lotie perpétuelle du lorl contre le droit? Est-ce à dire que nous perdons de vue ou que uous approuvons les efforts qui se sont faits en tout temps et qui se font encore pour altérer, par la force ou la ruse, la naturelle équivalence des services? C'est là justement ce que nous repoussons sous le nom de violation des lois sociales providentielles, sous le nom d'attentats à la propriété; car, pour nous, libre échange de services, justice, propriété , liberté, sécurité, c'est toujours la même idée sous divers aspects. Ce n'est pas le principe de la propriété qu'il faut combattre, mais, au contraire, le principe antagonique, celui de la spoliation. Propriétaires à tous les degrés , réformateurs de toutes les écoles, c'est Ih la mission qui doit nous roncilier el nous unir.

El il est temps, il esl grand temps que cette croisade commence. La guerre théorique a la propriété n'est ni la plus acharnée ni la plus dangereuse. 11 y a contre clic, depuis le commencement du monde, une conspiration pratique qui n*cst pus près de cesser : Guerre , esclavage, imposlurc, taxes abusives, monopoles, privilèges, fraudes commerciales , colonies , droit au travail , droit au crédit, droit à l'assistance , droit h l'instruction, impôt pin^rc-sil en raison directe ou en raison inverse des facultés, autant

aifl HARMONIES ÉCONOMIQUES.

de béliers qui frappent h coups redoublés la colonne chancelante; et pourrait-on bien me dire s'il y a beaucoup d'hommes en France, même parmi ceux qui se croient conservateurs , qui ne mettent la main, sous une forme ou sous une autre, à l'oeuvre de destruction?

II y a des gens aux yeux de qui la propriété n'apparaît jamais que sous l'apparence d'un champ ou d'un sacd'écus. Pourvu qu'on ne déplace pas les bornes sacrées et qu'on ne vide pas matériellement les poches, les voilà fort rassurés. Mais n'y a-t-il pas la propriété des bras, celle des facultés, celle des idées, n'y a-t-il pas en un mot la propriété des services? Quand je jette un service dans le milieu social, n'est-ce pas mon droit qu'il s'y tienne, si je puis m'exprimer ainsi, en suspension, selon les lois de sa naturelle équivalence? qu'il y fasse équilibre à tout autre service qu'on consent à me céder en échange? Nous avons, d'un commun accord , institué une force publique pour protéger la propriété ainsi comprise. Où en sommes-nous donc si cette force même croit avoir et se donne la mission de troubler cet équilibre , sous le prétexte socialiste que le monopole naît de la liberté, que le laisser faire est odieux et sans entrailles? Quand les choses vont ainsi, le vol individuel peut être rare, sévèrement réprimé , mais la spoliation est organisée, légalisée, systématisée. Réformateurs, rassurezvous, votre œuvre n'est pas terminée, tâchez seulement de la comprendre.

Mais avant d'analyser la spoliation publique ou privée, légale ou illégale, son rôle, dans le monde, sa portée, comme élément du problème social , il faut nous faire , s'il est possible, des idées justes sur la communauté et la propriété; car, ainsi que nous allons le voir, la spoliation n'est autre chose que la limite de la propriété , comme la propriété est la limite de la communauté.

Des chapitres précédents, et notamment de celui où il a été traité de l'utilité et de lu valeur , nous pouvons déduire cette formule :

Tout homme jouit gratuitement de toutes les utilités fournies ou élaborées par la nature, à la condition de prendre la peine de les recueillir ou de restituer un service équivalent à ceux qui lui rendent le service de prendre cette peine pour lui.

Il y a là deux faits combinés, fondus ensemble quoique distincts par leur essence.

II y a les dons naturels, les matériaux gratuits, les forces gratuites : c'est le domaine de la communauté.

Il y a de plus les efforts humains consacrés à recueillir ces matériaux, à diriger ces forces, efforts qui s'échangent, s'éwafuenfet se compensent : c'est le domaine de la propriété.

En d'autres termes , à l'égard les uns des autres, nous ne sommes pas propriétaires de l'utilité des choses, mais de leur valeur, et la valeur n'est que l'appréciation des services réciproques.

Propriété, communauté, sont deux idées corrélatives à celles d'onérosité et de gratuité, d'où elles procèdent.

Ce qui est gratuit est commun, car chacun en jouit et est admis à en jouir sans conditions.

Ce qui est onéreux est approprié, parce qu'une peine à prendre est la condition de la satisfaction , comme la satisfaction est la raison de la peine prise.

L'échange intervient-il , il s'accomplit par l'évaluation de deux peines ou de deux services.

Ce recours à une peine implique l'idée d'un obstacle. On peut donc dire que l'ohjet cherché se rapproche d'autant plus de la gratuité et de la communauté que l'obstacle est moindre, puisque, d'après nos prémisses, l'absence complète de l'obstacle entraîne la gratuité et la communauté parfaites.

m HARMONIES ÉCONOMIQUES.

Or, devant Je genre humain progressif et perfectible, l'obstacle ne peut jamais être considéré comme une quantité invariable et absolue. 11 s'amoindrit. Donc la peine s'amoindrit avec lui, et le service avec la peine, et la valeur avec le service, et la propriété avec la valeur.

Et l'utilité reste la même, donc la gratuité et la communauté ont gagné tout ce que E'onérosité et la propriété ont perdu.

Pour déterminer l'homme ou travail , il fout un mobile; ce mobile c'est la satisfaction qu'il a en vue, ou la propriété. Sa tendance inconlestable et indomptable c'est de réaliser la plus grande satisfaction possible avec le moindre travail possible; c'est de faire que la plus grandeulilité corresponde à la plus petite propriété; d'où il suit que la mission de la propriété ou plutôt de l'esprit de propriété est de réaliser de plus en plus la communauté.

Le point de départ du genre humain étant le maximum de misère, ou le maximum d'obstacles à vaincre, il est clair que tout ce qu'il gagne d'une époqueà. l'autre, il le doit à l'esprit de propriété.

Les choses étant ainsi, se rencontrera-t-ïl dans le monde entier un seul adversaire théorique de la propriété? Ne voit-on pas qu'il ne se peut imaginer une force sociale à la fois plus juste et plus démocratique? Le dogme fondamental de Proudhon lui-même est la mutualité des services. Nous sommes d'accord là-dessus. En quoi nous différons , e'est en ceci : ce dogme je l'appelle propriété, parce qu'en creusant le fond des choses , je m'assure que les hommes, s'ils sont libres, n'ont et ne peuvent avoir d'autre propriété que celle de la valeur ou de leurs services. Au contraire , Proudhon, ainsi que la plupart des économistes, pense que certains agents naturels ont unervakur qui leur est propre, et qu'ils sont par conséquent appropriés. Mais, quant à la

propriété des services, loin de la contester, clic est toute sa Foi. Y a-t-il quelqu'un qui veuille encore nller au delà? Ira-t-on jusqu'à dire qu'un homme ne doit pas cire propriétaire de sa propre peine? que, dans rechange, ce n'est pas assez de céder gratuitement In coopération des agents naturels, il faut encore céder gratuitement ses propres efforts? Biais qu'on y prenne garde ! ce serai! glorifier l'esclavage ; car, dire que certains hommes doivent rendre, c'est dire que certains autres doivent recevoir des services non rémunérés, ce qui est bien l'esclavage. Que si l'on dit que cette gratuité doit être réciproque, on articule une logomachie incompréhensible; car, ou il y aura quelque justice dans l'échange et alors les services seront, de manière ou d'autre, évalués et compensés, ou ils ne seront pas évalués et compensés ; en ce cas, les uns en rendront beaucoup, les autres peu, et nous retombons dans l'esclavage.

Il est donc impossible de contester la légitime propriété des services échangés sur le principe de l'équivalence. Pour expliquer cette légitimité, nous n'avons besoin ni de philosophie, ni de science du droit, ni de métaphysique. Socialistes, économistes, égalitaires, fra terni La ires, je vous défie, tous tant que vous êtes , d'élever même l'ombre d'une objection contre la légitime nivtualilè des services volontaires, par conséquent contre la propriété, telle que je l'ai définie, telle qu'elle existe dans l'ordre social naturel.

Certes, je le sais, dans la pratique, la propriété est encore loin de régner sans partage; en face d'elle il y a le fait antagonique ; il y a des services qui ne sont pas volontaires, dont la rémunération n'est pas librement débattue; il y a des services dont l'équivalence est altérée parla force ou par la ruse ; en un mot, il y a la spoliation. Le légitime principe de la propriété n'en est pas infirmé mais confirmé; on le viole, donc il existe. Ou il ne faut croire à rien dans le

2Ua HARMONIES ÉCONOMIQUES.

monde, ni aux faits , ni à la justice, ni à l'assentiment universel , ni ou langage humain, ou il faut admettre que ces deux mots propriété et spoliation expriment des idées opposées, inconciliables, qu'on ne peut pas plus identifier qu'on ne peut identifier le oui avec le non , la lumière avec les ténèbres , le bien avec le mal , l'harmonie avec la discordance. Prise au pied de la lettre, la célèbre formule : la propriété, c'est levol, est donc l'absurdité portée à sa dernière puissance. Il ne serait pas plus exorbitant de dire : Le vol, c'est la propriété; le légitime est illégitime; ce qui est n'est pas, etc. Il est probable que l'auteur de ce bizarre aphorisme a voulu saisir fortement les esprits, toujours curieux de voir comment on justifie un paradoxe, et qu'au fond ce qu'il voulait exprimer c'est ceci : Certains hommes se font payer, outre le travail qu'ils ont fait, le travail qu'ils n'uni pus fait, s'a ppro priant ainsi exclusivement les dons de Dieu, l'utilité gratuile, le bien de tous. En ce cas, il fallait d'abord prouver l'assertion , et puis dire : Le vol, c'est le vol.

Voler, dans le langage ordinaire, signifie : s'emparer par force ou par fraude d'une valeur au préjudice et sans le consentement de celui qui l'a créée. On comprend comment la fausse économie politique a pu étendre le sens de ce triste mot, voler. On a commencé par confondre l'utilité avec la valeur. Puis, eomme la nature coopère à la création de l'utilité , on en a conclu qu'elle concourait à la création de la valeur, et on a dit : Cette portion de valeur, n'étant le fruit du travail de personne, appartient à tout le monde. Enfin, remarquant que la valeur ne se cède jamais sans rémunération, on a ajouté : Celui-là vole qui se fait rétribuer pour une valeur qui est de création naturelle, qui est indépendante de tout travail humain, qui est inhérente aux choses, et est, par destination providentielle, une de leurs qualités

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. SSÏ

intrinsèques, comme la pesanteur ou la porosité, la forme ou la couleur.

Une exacte analyse de fa valeur renverse cet échafaudage de subtilités d'où l'on voudrait déduire une assimilation monstrueuse entre la spoliation et la propriété.

Dieu a mis des matériaux et des forces à la disposition des hommes. Pour s'emparer de ces matériaux et de ces forces, il faut une peine ou il n'en fout pas. S'il ne faut aucune peine, nul ne consentira librement à acheter d'autrui, moyennant un effort , ce qu'il peut recueillir sans effort des mains de la nature. II n'y a là ni services, ni échange, ni valeur, ni propriété possibles. S'il faut une peine, en bonne justice elle incombe a celui qui doit éprouver la satisfaction, d'où il suit que la satisfaction doit aboutir à celui qui a pris la peine. Voilà le principe de la propriété. Cela posé, un homme prend la peine pour lui-même; il devient propriétaire de toute l'utilité réalisée par le concours de cette peine et de la nature. Il la prend pour autrui; en ce cas, il stipule en retour la cession d'une peine équivalente servant aussi de véhicule à de l'utilité, et le résultat nous montre deux peines, deux utilités qui ont change de mains, et deux satisfactions. Mais ce qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est que la transaction s'accomplit par la comparaison, par Yévahial ion, non des deux utilités (elles sont inévaluables ) , mais des deux services échangés. 11 est donc exact de dire qu'au point de vue personnel, l'homme, par le travail, devient propriétaire de l'utilité naturelle (il ne travaille que pour cela) , quel que soit le rapport, variable à l'inQni , du travail à l'utilité. Mais au point de vue social, à l'égard les uns des autres, les hommes ne sont jamais propriétaires que de la valeur, laquelle n'a pas pour fondement la libéralité de la nature , mais le service humain , la peine prise , le danger couru . l'habileté déployée pour recueillir cette

libéralité. En un mol, en ce qui concerne l'utilité naturel!*! et gratuite, le dernier acquéreur, celui à qui doit aboutir la satisfaction, est mis, par l'échange , exactement au lieuetà la pince du premier travailleur. Celui-ci s'était trouvé en présence d'une utilité gratuite qu'il s'est donné la peine de recueillir; celui-là lui restitue une peine équivalente, et se substitue ainsi à (ans ses droits : l'utilité lui est acquise nu même litre, c'est- à- dire à titre gratuit sous la condition d'une peine. Il n'y a là ni le fait ni l'apparence d'une interception abusive des dons de Dieu.

Ainsi, j'ose dire que cette proposition est inébranlable.

A l'égard les uns des autres, les hommes ne sont propriétaires que de valeurs, et les valeurs ne représentent que (/es services comparés, librement reçus H rendus.

Que, d'un côte, ce soit là le vrai sens du mot valeur, c'est ce que j'ai déjà démontré ( chapitre iv); que d'autre part les hommes ne soient jamais et ne puissent jamais être, à l'égard les uns des autres, propriétaires que de la valeur, c'est ce qui résulte aussi bien du raisonnement que de l'expérience. Du raisonnement; car comment irois-je acheter d'un homme, moyennant une peine, ce que je puis sans peine, ou avec une moindre peine, obtenir île la nature? De l'expérience universelle, qui n'est pas d'un poids à déiliti^iu i' dans la question, rien n'étant plus propre à donner confiance à une théorie que le consentement raisonné et pratique des hummes de tous les temps et de tous les pays. Or je dis que le consentement universel ratifie le sens que je donne ici au mot propriété. Quand l'officier public fait un inventaire après déeès.ou par autorité de justice ; quand le négociant, le manufacturier, le fermier font, pour leur propre compte, la même opération, ou qu'elle est confiée aux syndics d'une faillite, rju 'inscrit-on sur les rôles timbrés a mesure qu'un objet se présente? Est-ce son utilité, sou

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 253 mérite intrinsèque? Non, c'est sa valeur, c'est-à-dire l'équivalent delà peine que tout acheteur, pris nu hasard, devrait prendre pour se procurer un objet semblable. Les cxperls s'occupent-ils de savoir si telle eliose est plus utile que telle autre? Se placent-ils au point de vue des satisfactions qu'elles peuvent procurer? Estiment-ils un marteau plus qu'une chinoiserie, parce que le marteau fait tourner d'une manière admirable ou profit de son possesseur la loi de la gravitation? ou bien un verre d'eau plus qu'un diamant, parce que , d'une manière absolue , il peut rendre de plus réels services? ou le livre de Say plus que celui de Fourier, parce qu'on peut puiser dans le premier plus de sérieuses jouissances et de solide instruction? Non; ils Évaluent, ils relèvent la valeur, en se conformant rigoureusement,. remarquez-le bien, à ma définition. Pour mieux dire, c'est ma définition qui se conforme à leur pratique. Ils tiennent compte, non point des avantages naturels ou de l'utilité gratuite attachée à chaque objet, mais du service que tout acquéreur aurn.it à se rendre à lui-même, ou à réclamer d'autrui pour se le procurer. Ils n'estiment pas, qu'on me pardonne cette expression hasardée, la peine que Dieu a prise, mais celle que l'acheteur aurait à prendre. Et quand l'opération est terminée, quand le public connaît le total des valeurs porlées au bilan, il dit d'une voix unanime : « Voilà ce dont l'héritier est pnoriiiÉTAiEE. »

Puisque les propriétés n'embrassent que des valeurs, et puisque les valeurs n'expriment que des rapports, il s'ensuit que les propriétés ne sont elles-mêmes que des rapports.

Quand le public, à la vue des deux inventaires, prononce : « Cet homme est plus riche que cet autre, » il n'entend pas dire pour cela que le rapport des deux propriétés exprime celui des deux riehesses absolues ou du

bien-être. Il entre dnns les satisfactions, dans le bien-être absolu une part d'utilité commune qui ebange beaucoup cette proportion. Tous les hommes, en effet, sont égaux devant la lumière du jour, devant l'air respirante, devant la chaleur du soleil; et l'inégalité, exprimée par la différence des propriétés ou des valeurs, ne doit s'entendre que de l'utilité onéreuse.

Or, je l'ai déjà dit bien des fois, et je le répéterai sans doute bien des fois encore, car c'est la plus grande, la plus belle, peut-être la plus méconnue des harmonies sociales, celle qui résume toutes les autres : il est dans la nature du progrès, et le progrès ne consiste qu'en cela, de transformer l'utilité onéreuse en utilité gratuite; de diminuer la valeur sans diminuer l'utilité ; de faire que, pour se procurer les mêmes choses, chacun ait moins de peine à prendre ou à rémunérer; daccroitre incessamment la niasse de ces choses communes, dont la jouissance, se distribuant d'une manière uniforme entre tous, efface peu à peu l'inégalité qui résulte de la différence des propriétés.

Ne nous lassons pas d'analyser le résultat de ce mécanisme.

Combien de fois, en contemplant les phénomènes du monde social, n'ai -je pas eu l'occasion de sentir la profonde justesse de ce mot de Rousseau ; •< Il fautbeaucoup de philosophie pour observer ce qu'on voit tous les jours. C'est ainsi que l'accoutumance, ce voile étendu sur les yeux du vulgaire, et dont ne parvient pas toujours à se délivrer l'observateur attentif, nous empêche de discerner le plus merveilleux des phénomènes économiques : la richesse réelle tombant incessamment du domaine de la propriété dans celui de la communauté.

Essuyons cependant de constater cette démocratique évolution, et même, s'il se peut, d'en mesurer la portée.

J'ai dit ailleurs que si nous voulions comparer deux époques au point de vue du bien-être réel, nous devrions tout rapporter au travail brut mesuré par le temps et nous poser cette question : Quelle est la différence de satisfactions que procure, selon le degré d'avancement de la société, une durée déterminée de travail brut ; par exemple : la journée d'un simple manouvrier?

Celte question en implique deux autres :

Quel est, au point de départ de l'évolution, le rapport de la satisfaction au travail le plus simple?

Quel est ce même rapport aujourd'hui?

La différence mesurera l'accroissement qu'ont pris l'utilité gratuite relativement à l'utilité onéreuse, le domaine commun relativement au domaine approprié.

Je ne crois pas que l'homme politique puisse se prendre à un problème plus intéressant, pins instructif. Quele lecteur veuille me pardonner si, pour arriver à une solution satisfaisante, je le fatigue de trop nombreux exemples.

J'ai fait, en commençant, une sorte de nomenclature des besoins humains les plus généraux : respiration, alimentation, vêtement, logement, locomotion, instruction, diversion, etc.

Reprenons cet ordre, et voyons ce qu'un simple journalier pouvait à l'origine et peut aujourd'hui se procurer de satisfactions par un nombre déterminé de journées de travail .

Respiration. Ici la gratuite et la communauté sont complètes dès l'origine. La nature, s'étant chargée de tout, ne nous laisse rien à faire. 11 n'y a ni efforts, ni échanges, ni services, ni valeur, ni propriété, ni progrès possibles. Au point de vue de l'utilité, Diogène est aussi riche qu'Alexandre ; au point de vue de la valeur, Alexandre est aussi pauvre que Diogène.

SïS HARMONIES ÉCONOMIQUES.

Alimentation. Dans l'état actuel des choses, la valeur d'un hectolitre de blé fait équilibre, en France, à celle de quinze à vingt journées du travail le plus vulgaire. Voilà un fait, et on a beau le méconnaître, il n'en est pas moins digne de remarque. 11 est positif qu'aujourd'hui, en considérant l'humanité sous son aspect le moins avancé, et représentée par le journalier prolétaire, nous constatons qu'elle obtient la satisfaction attachée à un hectolitre de blé avec quinze journées du travail humain le plus brut. On calcule qu'il faut trois hectolitres de blé pour l'alimentation d'un homme. Le simple manœuvre produit donc, sinon sa subsistance, du moins (ce qui revient au même pour. lui) la valeur de sa subsistance, en prélevant de quarante-cinq à soixante journées sur sou travail annuel. Si nous représentons par un le type de la valeur (qui pour nous est une journée da travail brut), la valeur d'un heclolitre de blé s'exprimera par 15, 18 ou 20, selon les années. Le rapport de ces deux valeurs est de un à quinze.

Pour savoir si un progrès a été accompli et pour le mesurer, il faut se demander quel était ce mémo rapport

hasarder un chiffre; mais il y a un moyen de dégager cet ar. Quand vous entendrez un homme déclamer contre l'ordre social, contre l'appropriation du sol, contre la rente, contre les machines, conduisez-le au milieu d'une forêt vierge ou en l'ace d'un marais infect. Je veux, direz-vous, vous affranchir du joug dont vous vous plaignez; je veux vous soustraire aux luttes atroces de la concurrence anarehique, à l'antagonisme des intérêts, à l'égoïsme des riches, à l'oppression de la propriété, à l'écrasante rivalité des machines, à l'atmosphère étouffante de la société. Voilà de lu terre semblable à celle que rencontrèrent devant eux

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTE. 259 les premiers défricheurs. Prenez-en tant qu'il vous plaira, par dizaines, par centaines d'hectares. Cultivez-la vousmême. Tout ce que vous lui ferez produire est à vous. Je n'y mets qu'une condition : c'est que vous n'aurez pas recours à cette société dont vous vous dites victime.

Cet homme, remarquez-le bien, serait mis en face du sol dans la même situation où était, à l'origine, l'humanité elle-même. Or je ne crains pas d'être contredit en avançant qu'il ne produirait pas un hectolitre de blé tous les deux ans. Rapport : i a GOO.

Et voilà le progrès mesuré. Relativement au blé, et malgré qu'il soit obligé de payer la rente du sol, l'intérêt du capital, le loyer des outils, ou plutôt parce qu'il les paye, un journalier obtient avec quinze jours de travail ce qu'il aurait eu peine de recueillir avec six cents journées. La valeur du blé, mesurée par le travail le plus brut, est donc tombée de 600 à 15 ou de 40 à 1. Un hectolitre de blé a, pour l'homme, exactement la même utilité qu'il aurait eue le lendemain du déluge ; il contient la même quantité de substance alimentaire ; il satisfait au même besoin et dans la même mesure. 11 est une égale richesse réelle, il n'est plus une égale richesse relative. Sa production a été mise en grande partie à la charge de la nature; on l'obtient avec un moindre effort humain ; on se rend un moindre service en se le passant de main en main, il a moins de valeur; et, pour tout dire en un mot, il est devenu gratuit, non absolument, mais dans la proportion de quarante à un.

Et non-seulement i! est devenu gratuit, mais encore commun dans cette proportion. Car ce n'est pas au profil de celui qui le produit que les 59/40" de l'effort ont été anéantis, mais an profit de celui qui le consomme, quel que soit le genre de travail auquel il se voue.

SBO HARMONIES ÉCONOMIQUES.

Vêtement. Même phénomène. Un simple manœuvre entre dans un magasin du Marais, et y reçoit un vêtement qui correspond à vingt journées de son travail, que nous supposons être de la qualité la plus inférieure. S'il devait faire ce vêtement lui-même, il n'y parviendrait pas de toute sa vie. S'il eût voulu s'en procurer un semblable du temps de Henri IV, il fui en eût coûté trois ou quatre cents journées. Qu'est donc devenue, quant aux étoffes, celte différence de valeur rapportée à la durée du travail brut? Elle a été anéantie, parce que des forces naturelles gratuites se sont chargées de l'œuvre, et elle a été anéantie nu profit de l'humanité tout entière.

Car, il ne faut pas cesser de faire remarquer ceci : « chacun doit à son semblable un service équivalent à celui qu'il en reçoit. « Si donc l'art du tisserand n'avait fait aucun progrès, si le tissage n'était exécuté en partie par des forces gratuites, le tisserand mettrait deux ou trois cents journées à fabriquer l'étoffe, et il faudrait bien que notre manœuvre cédât deux ou trois cents journées pour l'obtenir. Et puisque le tisserand ne peut parvenir, malgré sa bonne volonté, à se faire céder deux ou trois cents journées, à se faire rétribuer pour l'intervention des forces gratuites, pour le progrès accompli, il est parfaitement exact de dire que ce progrès a été accompli au profit de l'acquéreur, du consommateur, de la satisfaction universelle, de l'humanité.

Transport. Antérieurement à tout progrès, quand le genre humain en était réduit, comme le journalier que nous avons mis en scène , à du travail brut et primitif, si un homme avait voulu qu'un fardeau d'un quintal fût transporté de Paris h Bayonnc , il n'aurait eu que cette alternative : ou mettre le fardeau sur ses épaules et accomplir l'œuvre lui-même , voyageant par monts et par vaux, ce qui eût exigé au moins un an de fatigues ; ou Sien prier

quelqu'un do faire pour lui cette rude besogne ; et comme d'après l'hypothèse, le nouveau portcballe aurait employé les mêmes moyens et le même temps, il aurait réclamé en payement un an de travail. A cette époque donc, la valeur du travail brut étant un, celle du transport était 500 pour un poids d'un quintal et une distance de 200 lieues.

Les choses ont bien changé. En fait, il n'y a aucun manœuvre à Paris qui ne puisse atteindre le même résultat par le saerïfice de deux journées. L'alternative est bien la même. Il faut encore exécuter le transport soi-même ou le faire faire par d'autres en les rémunérant. Si notre journalier l'exécute lui-même, il lui faudra encore un an de fatigues; maïs s'il s'adresse à des hommes du métier, il trouvera vingt entrepreneurs qui s'en chargeront pour 3 ou 4 francs, e'est-à-dirc pour l'équivalent de deux journées de travail brut. Ainsi, la valeur du travail brut étant un, celle du transport, qui était de 500, n'est plus que de deux.

Comment s'est accomplie cette étonnante révolution? Oh! elle a exigé bien des siècles. On a dompté certains animaux, on a percé des montagnes, on a comblé des vallées, on a jeté des ponts sur les fleuves, on a invente le traîneau d'abord, ensuite la roue; on a amoindri les obstacles ou l'occasion du travail, des services, de la valeur; bref, on est parvenu ù faire, avec une peine égale à deux, ce qu'on ne pouvait faire, à l'origine, qu'avec une peine égale à trois cents. Ce progrès a été réalisé par des hommes qui ne songeaient qu'à leurs propres intérêts. Et cependant qui en profite aujourd'hui? Notre pauvre journalier, et avec lui tout le monde.

Qu'on ne dise pas que ce n'est pas la de la communauté. Je dis que c'est de la communauté dans le sens le plus strict du mot. A l'origine, la satisfaction dont il s'agit faisait équilibre, pour tous les hommes, à 300 journées de travail

2GÎ HARMONIES ÉCONOMIQUES.

brut ou à un nombre inoindre, mais proportionnel, de travail intelligent. Maintenant, b'98 parties de cet effort sur G00 ont été mises h la eharge de la nature, et l'humanité se trouve exonérée d'autant. Or, évidemment, tous les hommes sont égnux devant cet obstacle détruit, devant cette distance effacée, devant cette fatigue inutile, devant celte valeur anéantie, puisque tous obtiennent le résultat sans avoir à le rémunérer. Ce qu'ils rémunéreront, c'est l'effort humain qui reste encore à faire, mesuré par 2, exprimant du travail brut. En d'antres termes, celui qui ne s'est pas perfectionné, et qui n'a à offrir que de la force musculaire, a encore deux journées de travail à céder pour obtenir la satisfaction. Tous les autres huinmes l'obtiennent avec un travail de moindre durée : l'avocat de Paris, gagnant 50,000 francs par an, avec la vingt-cinquième partie d'une journée, etc., par où l'on voit que les hommes sont égaux devant la valeur anéantie, et que l'inégalité se restreint dans les limites qui forment encore le domaine de la valeur qui survit, ou de la propriété.

C'est un écueil pour la science de procéder par voie d'exemples. L'esprit du lecteur est porté a. croire que le phénomène qu'elle veut décrire n'est vrai qu'aux cas particuliers invoqués à l'appui de la démonstration. Mais il est clair que ce qui a été dit du blé , du vêtement , du transport, est vrai de tout. Quand l'auteur généralise, c'est au lecteur de particulariser, et quand celui-là se dévoue à la lourde et froide analyse, c'est bien le moins que celui-ci se donne le plaisir de la synthèse.

Après tout, cette loi synthétique, nous la pouvons formuler ainsi :

La valeur, qui est la propriété sociale, naît de l'effort et de l'obstacle.

A mesure que l'obstacle s'amoindrit, l'effort, la valeur,

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 263 ow le domaine de la propriété; s'amoindrissait avec lai.

La propriété recule toujours , pour chaque satisfaction donnée, et la communauté avance sans cesse.

Faut-il en conclure, comme fait M. Proutthon, que la propriété est destinée à périr? De ce que, pour choque effet utile à réaliser, pour chaque satisfaction à obtenir, elle recule devant la communauté, est-ce à dire qu'elle va s'y absorber et s'y anéantir?

Conclure ainsi, c'est méconnaître complètement la nature même de l'homme. Nous rencontrons ici un sophisme analogue à celui que nous avons déjà réfuté au sujet de l'intérêt des capitaux. L'intérêt tend à baisser, disait-on, donc sa destinée est de disparaître. La valeur et la propriété diminuent, dit-on maintenant, doncleurdestinéeestdes'anéaii tir.

Tout le sophisme consiste à omettre ces mots : pour chaque effet détermine. Oui, il est très-vrai que les hommes obtiennent des effets déterminés avec des efforts moindres ; c'est en cela qu'ils sont progressifs et perfectibles; c'est pour cela qu'on peut affirmer que le domaine relatif de la propriété se rétrécit, en l'examinant au point de vue d'une satisfaction donnée.

Mais il n'est pas vrai que tous les effets possibles a obtenir soient jamais épuisés, et dès lors il est absurde de penser qu'il soit dans la nature du progrès d'altérer le domaine absolu de la propriété.

Nous l'avons dit plusieurs fois et sous toutes les formes : choque effort, avec le temps, peut servir de véhicule a une plus grande somme d'utilité gratuite, sans qu'on soit autorisé à en conclure que les hommes cesseront jamais de faire des efforts. Tout ce qu'on en doit déduire, c'est que leurs forces devenues disponibles s'attaqueront à d'autres obstacles, réalisant, à travail égal, des satisfactions jusque-là inconnues.

2fii HARMONIES ECO »"0 NIQUES.

J'insisterai encore sur cette idée. Il doit être permis , pur le temps qui court, de ne rien laisser à l'interpréta Lion abusive quand on s'est avisé d'articuler ces terribles mots : propriété, communauté.

A un moment donné de son existence, l'homme isolé ne peut disposer que d'une certaine somme d'efforts. II en est de même de la sociélé.

Quand l'homme isolé réalise un progrès, eh Taisant concourir à son œuvre une force naturelle, la sommede ses efforts se trouve réduite d'autant, pur rapport à l'effet utile cherché. Elle serait réduite aussi d'une manière absolue, si cet homme, satisfait de sa première condition, convertissait son progrès en loisir, et s'abstenait de consacrer à de nouvelles jouissances celte portion d'efforts rendue désormais disponible. Mais cela suppose que l'ambition, le désir, l'aspiration sont des forces limitées ; que le cœur humain n'est pas indéfiniment expansible. Or, il n'en est rien. A peine Robinson a mis une partie de son travail à la charge de la nature, qu'il le consacre à de nouvelles entreprises. L'ensemble de ses efforts reste le même : seulement il y en a un entre autres qui est plus productif, plus fructueux, aidé par une plus grande proportion de collaboration naturelle et gratuite. C'est justement le phénomène qui se réalise au sein de la société.

De ce que la charrue, la herse , le marteau , la scie , les bœufs et les chevaux, la voile, les chutes d'eau, la vapeur, ont successivement exonéré l'humanité d'une masse énorme d'efforts pour chaque résultat obtenu , il ne s'ensuit pas nécessairement que ecs efforts, mis en disponibilité, aient été frappés d'inertie. Rappelons-nous ce qui a été dit de l'cxpansibilitc indéfinie des besoins et des désirs. Jetons d'ailleurs un regard sur le monde, et nous n'hésiterons pas à reconnaître qu'à chaque fois que l'homme a pu faire

vaincre un obstacle avec de la force naturelle , il a tourné sa force propre contre d'autres obstacles. On imprime plus facilement, niais on imprime davantage. Chaque livre répond à moins d'effort humain , à moins de valeur , à moins de propriété ; mais il y a plus de livres, et, nu total, autant d'efforts, autant de valeurs, autant de propriétés. J'en pourrais dire autant des vêtements, des maisons, des chemins de fer, de toutes les productions humaines. Ce n'est pas l'ensemble des valeurs qui a diminué , c'est l'ensemble des utilités qui a augmente. Ce n'est pas le domaine absolu de la propriété qui s'est rétréci, c'est le domaine absolu de la communauté qui s'est élargi. Le progrès n'a pas paralysé le travail, il a étendu le bien-être.

La gratuité et la communauté, c'est le domaine des forces naturelles, et ce domaine s'agrandit sans cesse. C'est une vérité de raisonnement et de fait.

La valeur et la propriété, c'est ie domaine des efforts humains, des services réciproques, et ce domaine se resserre incessamment pour chaque résultat donné, mais non pour l'ensemble des résultats ; pour chaque satisfaction déterminée, mais non pour l'ensemble des satisfactions, parce que les satisfactions possibles ouvrent devant l'humanité un horizon sans limites.

Autant donc il est vrai que la propriété relative fait successivement place à la communauté, autant il est faux que la propriété absolue tende à disparaître de ce monde. C'est un pionnier qui accomplit son œuvre dans un cercle et passe dans un autre. Pour qu'elle s'évanouit, il faudrait que tout obstacle fit défaut au travail ; que tout effort humain devint inutile ; que les hommes n'eussent plus occasion d'échanger, de se rendre des services ; que toute production fût spontanée; que la satisfaction suivit immédiatement le désir ; il faudrait que nous fussions tous égaux aux S3.

dieux. Alors, il est vrai, tout serait gratuit, tout serait commun : effort, service, voleur, propriété, rien de ce qui constate notre native infirmité n'aurait sa raison d'être.

Mois l'homme a beau s'élever, il est toujours aussi loin de l'omnipotence. Que sont les degrés qu'il parcourt sur l'échelle de l'infini? Ce qui caractérise la Divinité, autant qu'il nous est donné de le comprendre, c'est qu'entre sa volonté et l'accomplissement de sa volonté , il n'y a pas d'obstacle : Fiax lux et lux facta est. Encore est-ce son impuissance à exprimer ce qui est étranger à l'humaine nature qui a réduit Moïse à supposer, entre la volonté divine et la lumière, l'obstacle d'un mot à prononcer. Mais quels que soient les progrès que réserve à l'humanité sa nature perfectible, on peut affirmer qu'ils n'iront jamais jusqu'à faire disparaître tout obstacle sur la route du bien-être infini, et à frapper ainsi d'inutilité le travail de ses muscles et de son intelligence. La raison en est simple : c'est qu'à mesure que certains obstacles sont vaincus , les désirs se dilatent, rencontrent de nouveaux obstacles qui s'offrent à de nouveaux efforts. Nous aurons donc toujours du travail à accomplir, à échanger, h évaluer. La propriété existera donc jusqu'à la consommation des temps, toujours croissonte quant à la masse, à mesure que les hommes deviennent plus actifs et plus nombreux , encore que chaque effort, chaque service, chaque valeur, choque propriété relative, passant de main en main , serve de véhicule à une proportion croissante d'utilité gratuite et commune.

Le lecteur voit que nous donnons au mot propriété un sens Irès-é tendu et qui n'en est pas pour cela moins exact. La propriété , c'est le droit de s'appliquer à soi-même ses propres efforts, ou de ne les céder que moyennant la cession en retour d'efforts équivalents. La distinction entre propriétaires et prolétaires est donc radicalement fausse ; a

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 967 moins qu'on ne prétende qu'il y a une classe d'hommes qui n'exécute aucun travail ou n'a pas droit sur ses propres efforts ou sur les services qu'elle rend , ou sur ceux qu'elle reçoit en échange.

C'est à tort que l'on réserve souvent le nom de propriété 5 une de ses formes spéciales , au capital , h In terre, à ce qui procure un intérêt ou une rente, et c'est sur cette fausse définition qu'on sépare ensuite les hommes en deux classes antagoniques. L'analyse démontre que l'intérêt et la rente sont le fruit de services rendus, et ont même origine, même nature, niâmes droits que la main-d'œuvre.

Le monde est un vaste atelier où la Providence a prodigué des matériaux et des forces. C'est à ces matériaux et à ces forces que s'applique le travail humain. Efforts antérieurs, efforts actuels, même efforts ou promesses d'efforts futurs s'échangent les uns contre les autres. Leur mérite relatif, constaté par l'échange et indépendamment des matériaux et forces gratuites, révèle la valeur, et c'est de la valeur par lui produite que chacun est propriétaire.

On fera cette objection : Qu'importe qu'un homme ne soit propriétaire, comme vous dites, que de la valeur ou du mérite reconnu de son service? La propriété de la valeur emporte celle de l'utilité qui y est attachée. Jean a deux sacs de blé, Pierre n'en a qu'un. Jean, dites-vous, est le double plus riche en valeur. Eh, morbleu ! il l'est bien aussi en utilité et même en utilité naturelle. Il peut manger une fois davantage.

Sans doute , mais n'a-t-il pas accompli le double de travail?

Allons néanmoins au fond de l'objection,

La richesse essentielle, absolue, nous l'avons déjà dit, réside dans l'utilité. C'est ce qu'exprime ce mot lui-même. II n'y a que Vulilitê qui serve (wti, servir). Elle seule est

MB HARMONIES ÉCONOMIQUES.

en rapport avec nos besoins, et c'est elle seule que l'homme a en vue quand il travaille. C'est du inoins elle qu'il poursuit en définitive, car les choses ne satisfont pas notre fàim et notre soif parce qu'elles renferment de la valeur, mais de l'utilité.

Cependant il faut se rendre compte du phénomène que produit à cet égard la société.

Dans l'isolement, l'homme aspirerait à réaliser de l'utilité sans se préoccuper de la valeur, dont la notion même ne pourrait exister pour lui.

Dans l'état sociul , au contraire, l'homme aspire â réaliser de la valeur sans se préoccuper de l'utilité. La chose qu'il produit n'est pas destinée a ses propres besoins. Des lors peu lui importe qu'elle soit plus ou moins utile. C'est à celui qui éprouve le désir à la juger à ce point de vue. Quant à lui, ce qui l'intéresse, c'est qu'on y attache, sur le marché, la plus grande valeur possible, certain qu'il retirera de ce marché et à son choix d'autant plus d'utilités qu'il y aura apporté plus de valeur.

La séparation des occupations amène cet étal de choses que chacun produit ce qu'il ne consommera pas, et consomme ce qu'il n'a pas produit. Comme producteurs, nous poursuivons lu valeur; comme consommateur», l'utilité. Cela est d'expérieoce universelle. Celui qui polit uu diamant, brode de la dentelle, distille de l'eau de-vie ou cultive du pavol, ne se demande pus si la consommation de ces choses est bien nu mal entendue. Il travaille, et pourvu que son travail réalise de la valeur, cela lui suffit.

Et, pour le dire en passant, ceci prouve que ce qui est moral ou immoral, ce n'est pas le travail, mais le désir ; et que l'humanité se perfectionne, non par la moralisation du producteur, mais par celle du consommateur. Combien ne s'est-on pas récrié contre les Anglais de ce qu'ils récol-

(aient de l'opium dans l'Inde avec l'idée bien arrêtée, disait-on, d'empoisonner les Chinois. C'était méconnaître et déplacer le principe de la moralité. Jamais on n'empêchera de produire ce qui , étant recherché, a de ia valeur. C'est à celui qui aspire à une satisfaction à en calculer les effets, et c'est bien en vain qu'on essayerait de, séparer la prévoyance de la responsabilité. Nos vignerons font du vin et en feront tant qu'il aura de la valeur, sans se mettre en peine de savoir si avec ce vin on s'enivre en France et on se tue en Amérique. C'est le jugement que les hommes portent sur leurs besoins et leurs satisfactions qui décide de la direction du travail. Cela est vrai même de l'homme isolé; et si une sotte vanité eût parié plus haut que la faim à Robinson, au lieu d'employer son temps ù la chasse, il l'eût consacré à arranger les plumes de sa coiffure. De même un peuple sérieux provoque des industries sérieuses ; un peuple futile, des industries futiles.

Mais revenons. Je dis :

L'homme qui travaille pour lui-même a en vue l'utilité. L'homme qui travaille pour les autres a en vue la valeur.

Or la propriété , telle que je l'ai définie, repose sur la voleur, et la valeur n'étant qu'un rapport, il s'ensuit que la propriété n'est elle-même qu'un rapport.

S'il n'y avait qu'un homme sur la terre, Vidée de propriété ne se présenterait jamais à son esprit. Maître de s'assimiler toutes les utilités dont il serait environne, ne rencontrant jamais un droit analogue pour servir de limite au sien, comment la pensée lui viendrait-elle de dire ; Ceci est à moi. Ce mot suppose ce corrélatif : ceci n'est pas à moi, ou ceciest à autrui. Le tien et le mien ne se peuvent concevoir isolés, et il faut bien que le mot propriété implique relation, car il n'exprime aussi énergiquement qu'une chose

esl propre à une personne qu'en faisant comprendre qu'elle

n'est propre k aucune autre.

« Le premier qui , ayant clos un terrain , dit Rousseau, s'avisa de dire : Ceci est h moi , fut le vrai fondateur de la société civile. »

Que signifie celle clôture, si ce n'est une pensée d'exclusion et par conséquent de relation? Si elle n'avait pour objet que de défendre le champ contre les animaux, c'était une précaution , non un signe de propriété ; une borne, au contraire, est un signe de propriété, non une précaution.

Ainsi les hommes ne sont véritablement propriétaires que relativement les uns aux autres ; et cela posé, de quoi sont-ils propriétaires? De valeurs, ainsi qu'on le discerne fort bien dans les échanges qu'ils font entre eux.

Prenons, selon noire procédé habituel, un exemple Irès-simplc.

La nature travaille, de toute éternité peut-être, à mettre dans l'eau de la source ces qualités qui la rendent propre à élancher la soif et qui font pour nous son utilité. Ce n'est certainement pas mon œuvre, car elle a été élaborée sans ma participation et à mon insu. Sous ce rapportée puis bien dire que l'eau est pour moi un don gratuit de Dieu. Ce qui est mon œuvre propre, c'est l'effort auquel je me suis livré pour aller chercher ma provision de la journée.

Par cet acte, de quoi suis-je devenu propriétaire?

Relativement à moi, je suis propriétaire, si on peut s'exprimer ainsi, de toute l'utilité que la nature a mise dans cette eau. Je puis la faire tourner à mon avantage comme je l'entends. Ce n'est même que pour cela que j'ai pris la peine de l'aller chercher. Contester mon droit, ce serait dire que, bien que les hommes ne puissent vivre sans boire, ils n'ont pas le droit de boire l'eau qu'ils se sont procurée par leur travail. Je ne pense pas que les communistes, quoiqu'ils

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 371 aillent fort loin, aillent jusque-là, et, même sous le régime Cabet, il sera permis sans doute aux agneaux Ica riens, quand ils auront soif, de s'aller désaltérer dans le courant d'une onde pure.

Mais relativement aux autres hommes, supposés libres de faire comme moi , je ne suis et ne puis être propriétaire que de ce qu'on nomme, par métonymie, la valeur de l'eau, c'est-à-dire ia valeur du service que je rendrai en la cédant.

Puisqu'on me reconnaît le droit de boire cette eau, il n'est pas possible qu'on me conteste le droit de la céder. Et puisqu'on reconnaît à l'autre contractant le droit d'aller, comme moi, en chercher à la source, il n'est pas. possible qu'-on lui conteste le droit d'accepter la mienne. Si l'un a le droit de céder, l'autre d'accepter moyennant payement librement débattu , le premier est donc propriétaire j l'égard du second. En vérité, il est triste d'écrire, à une époque où l'on ne peut faire un pas en économie politique, sans s'arrêter à de si puériles démonstrations.

Mais sur quelle base se fera l'arrangement? C'est là ce qu'il faut surtout savoir pour apprécier toute la portée sociale de ce mot propriété, si mal sonnant aux oreilles du sentimentalisme démocratique.

U est clair qu'étant libres tous deux, nous prendrons en considération la peine que je me suis donnée et celle qui lui sera épargnée, ainsi que toutes les circonstances qui constituent la valeur. Nous débattrons nos conditions, et, si le marché se conclut , il n'y a ni exagération ni subtilité à dire que mon voisin aura acquis gratuitement, ou , si l'on veut, aussi gratuitement que moi, toute l'utilité naturelle de l'eau. Veut-on la preuve quelesefforlsliumains, et non l'utilité intrinsèque, déterminent les conditions plus ou moins onéreuses de la transaction ? On conviendra que cette utilité reste identique, que la source soit rapprochée ou éloignée.

C'est la peine prise ou à prendre qui diffère selon les dislances ; et puisque la rémunération varie avec elle, c'est eu elle, non dans l'utilité, qu'est le principe de la valeur, de la propriété relative.

Il est donc certain que , relativement aux autres , je ne suis et ne puis être propriétaire que de mes efforts, de mes services, qui n'ont rien de commun avec les élaborations mystérieuses et inconnues par lesquelles la nature a communiqué de l'utilité aux choses qui sont l'occasion de ces services. J'aurai beau porter plus loin mes prétentions, la se bornera toujours ma propriété de fait, car si j'exige plus que Ja valeur de mon service, mon voisin se le rendra à luimême. Cette limite est absolue , infranchissable , décisive. Elle explique et justifie pleinement la propriété forcément réduite au droit bien naturel de demander un service pour un autre. Elle implique que la jouissance des utilités naturelles n'est appropriée que nominalement et en apparence ; que l'expression : propriété d'un hectare de terre, d'un quintal de fer, d'un hectolitre de blé , d'un mètre de drap, est une véritable métonymie, de même que valeur de l'eau, du fer, etc. ; qu'en tant que la nature a donne ces biens aux hommes, ils en jouissent gratuitement et en commun; qu'en un mot, la communauté se concilie harmonieusement avee la propriété, les dons de Dieu restant dans le domaine de l'une, et les services humains formant seuls le très-légitime domaine de l'autre.

De ce que j'ai choisi un exemple très-simple pour montrer la ligne de démarcation qui sépare le domaine commun du domaine approprié, on ne serait pas fondé à conclure que cette ligne se perd et s'efface dans les transactions plus compliquées. Non, elle persiste et se montre toujours dans toute transaction libre. L'action d'aller chercher de l'eau à la source est très-simple sans doute ; mais qu'on y regarde

de près, et l'on se convainc™ que l'action de cultiver du blé n'est plus compliquée que parce qu'elle embrasse une série d'actions lout aussi simples, dans chacune desquelles la collaboration delà nature et celle de l'homme se combinent, en sorte que l'exemple choisi est le type de tout autre fait économique. Qu'il s'agisse d'eau, de blé, d'étoffes, de livres, de transports, de tnbleaux, de danse, de musique, certaines circonstances , nous l'avons avoué , peuvent donner beaucoup de valeur à certains services, mais nul ne peut jamais se faire payer autre chose, et notamment le concours de la nature, tant qu'un des contractnnts pourra dire à l'autre : si vous me demande/, plus que ne vaut votre service, je m'adresserai ailleurs ou me le rendrai à moi-même.

Ce n'est pas assez de justifier la propriété, je voudrais la faire chérir mémo par les communistes les plus convaincus. Pour cela, que faudrait-il? Décrire son rôle démocratique, progressif et égalitairc ; faire comprendre que non-seulement elle ne monopolise pas , entre quelques mains, les dons de Dieu , mais qu'elle a pour mission spéciale d'agrandir sans cesse le cercle de la communauté. Sous ce rapport, elle est hien autrement ingénieuse que Platon, Morus, Fénclon ou M. Cabet.

Qu'il y ait des biens dont les hommes jouissent gratuitement et en commun, sur le pied de In plus parfaite égalité ; qu'il y ait, dans l'ordre social, au-dessous de la propriété une communauté très-réelle, c'est ce que nul ne conteste. Il ne faut d'ailleurs, qu'on soit économiste ou socialiste, que des yeux pour le voir. Tous les enfants de Dieu sont traités de même à ccrlLiins égards. Tous sont égaux devant la gravitation qui les attache au sol, devant l'air respirable, la lumière du jour, l'eau des torrents. Ce vaste et incommensurable fonds commun, qui n'a rien a démêler avec la valeur ou la propriété, Say le nomme richesse naturelle,

par opposition a la richesse sociale ; Proudhon, biens naturel», par opposition aux biens acquis ; Considérant, capital naturel, par opposition au capital créé; Saint-Chamans, richesse de jouissance, par opposition h la richesse de valeur; nous l'avons nommé utilité gratuite, par opposition à Vutilité onéreuse. Qu'on l'appelle comme on voudra, il existe, cela suffit pour dire : 11 y a parmi les hommes un fonds commun de satisfactions gratuites et égales.

Et si la richesse sociale, acquise, créée, de valeur onéreuse, en un mot la propriété, est inégalement répartie, on ne peut pas dire qu'elle le soit injustement, puisqu'elle est pour chacun proportionnelle aux services d'où elle procède et dont elle n'est que l'évaluation. En outre, il est clair que cette inégalité est atténuée par l'existence du fonds commun, en vertu de cette règle mathématique : l'inégalité relative de deux nombres inégaux s'affaiblit si l'on ajoute' à chacun d'eux des nombres égaux. Lors donc que nos inventaires constatent qu'un homme est le double plus riche qu'un autre, cette proportion cesse d'être exacte si l'on prend en considération leur part égale dans l'utilité gratuite, et même l'inégalité s'effacerait progressivement si cette masse commune était elle-même progressive.

La question est donc de savoir si ce fonds commun est une quantité fixe, invariable, accordée aux hommes dès l'origine et une fois pour toutes par la Providence, au-dessus duquel se superpose le fonds approprié, sans qu'il puisse y avoir aucune relation, aucune action entre ces deux ordres de phénomènes.

Les économistes ont pense que l'ordre social n'avait aucune influence sur cette richesse naturelle et commune, et c'est pourquoi ils l'ont exclue de l'économie politique.

Les socialistes vont plus loin : ils croient que l'ordre social tend à faire passer le fonds commun dans le domaine

de la propriété 1 ; qu'il consacre au profit de quelques-uns l'usurpation de ce qui appartient à tous, et c'est pourquoi ils s'élèvent contre l'économie politique, qui méconnaît cette funeste tendance et contre la société actuelle, qui la subit.

Que dis-jc ? le socialisme taxe ici, et avec quelque fondement, l'économie politique d'inconséquence; car, après avoir déclaréqu'il n'y avait pas de relations entre la richesse commune et la richesse appropriée, elle a infirmé sa propre assertion, et préparé le grief socialiste le jour où, confondant la valeur avec l'utilité, elle a dit que les matériaux et les forces de la nature, e'est-à-dire les dons de Dieu, avaient une valeur intrinsèque, une valeur qui leur était propre, car valeur implique toujours et nécessairement appropriation. Ce jour-là, l'économie politique a perdu le droit et le moyen de justifier logiquement la propriété.

Ce que je viens de dire, ce que j'aflirme avec une conviction qui est pour moi une certitude absolue, c'est ceci : Oui, il y a une action constante du fonds approprié sur le fonds commun, et, sous ce rapport, la première assertion économiste est erronée. Mais la seconde assertion, développée et exploitée par le socialisme, est plus funeste encore; car l'action dont il s'agit ne s'accomplit pas en ce sens qu'elle fait passer le fonds commun dans le fonds approprié, mais au contraire qu'elle fait incessamment tomber le domaine approprie dans le domaine commun. La propriété, juste et légitime en soi, pnree qu'elle correspond toujours à des services, tend à transformer l'utilité onéreuse enutilîté gratuite. Elle est cet aiguillon qui force l'intelligence humaine à tirer de l'inertie des forces naturelles latentes. Elle lutte, à son profit sans doute, contre les obstacles qui rendent l'utilité onéreuse. Et quand l'obstacle est renversé, dans une certaine mesure, il se trouve qu'il a disparu, dans cette

mesure, au profit de tous. Alors l'infatigable propriété s'attaque à d'autres obstacles, et ainsi de suite et toujours, élevant sans cesse le niveau humain, réalisant de plus en plus la communauté, et avec clic l'égalité, au sein de la grande famille.

C'est en cela que consiste l'harmonie vraiment merveilleuse de l'ordre social naturel. Cette harmonie, je ne la puis décrire sans combatlre des objections toujours renaissantes, sans tomber dans du f«l finies redites. N'importe, je me dévoue ; que le lecteur se dévoue aussi un peu de son côté.

11 faut bien se pénétrer de cette notion fondamentale : Quand il n'y a pour personne aucun obstacle entre le désir et la satisfaction (il n'y en a pas, par exemple, entre nos yeux et la lumière du jour), il n'y a aucun effort à faire, aucun service à se rendre à soi-même ou à rendre aux autres, aucune valeur, aucune propriété possible. Quand un obstacle existe, toute la série se construit. Nous voyons apparaître d'abord l'effort; puis l'échange volontaire des efforts ou les services ; puis l'appréciation comparée des services ou la valeur ; enfin, le droit pour chacun de jouir des utilités attachées à ces valeurs ou la propriété.

Si, dans cette lutte contre des obstacles toujours égaux, le concours de la nature et celui du travail étaient aussi toujours respectivement égaux, la propriété et la communauté suivraient des lignes parallèles sans jamais changer de proportions.

Mais il n'en est pas ainsi. L'aspiration universelle des hommes, dans leurs entreprises, est de diminuer le rapport de l'effort au résultat, et pour cela, d'associer à leur travail une proportion toujours croissante d'agents naturels. Il n'y a pas sur toute la terre un agriculteur, un manufacturier, un négociant, un ouvrier, un armateur, un artiste dont ce

ne soit l'éternelle préoccupation. C'est à cela que tendent toutes leurs facultés ; t'est pour cela qu'ils inventent des outils et des machines, qu'ils sollicitent les forces chimiques et mécaniques des éléments, qu'ils se partagent leurs travaux, qu'ils unissent leurs efforts. Faire plus avec moins, c'est l'éternel problème qu'ils se posent en tous temps, en tous lieux, en toutes situations, en toutes choses. Qu'en eela ils soient inus par l'intérêt personnel, qui le conteste ? Quel stimulant les inciterait avec la même énergie? Chaque homme ayant d'ailleurs ici-bas la responsabilité de sa propre existence et de son développement, était-il possible qu'il portât en lui-même un mobile permanent autre que l'intérêt personnel? Vous vous récriez; mais attendez la fin, et vous verrez que si chacun s'occupe de soi, Dieu pense à tous.

Notre constante application est donc de diminuer l'effort proportionnellement à l'effet utile cherché. Mais quand l'effort est diminué, soit par la destruction de l'obstacle, soit par l'invention des machines, la séparation des travaux, l'union des forces, l'intervention d'un agent naturel, etc., cet effort amoindri est moins apprécié, comparative me ut aux aulrcs; on rend un moindre service en le faisant pour autrui ; il a moins de valeur et il est très-exact de dire que la propriété a reculé. L'effet utile est-il pour cela perdu ? Non, d'après l'hypothèse même, Où cst-ÏI donc passé? Dans le domaine de la communauté. Quant a cette portion d'effort humain que l'effet utile n'absorbe plus, elle n'est pas pour cela stérile; elle se tourne vers d'autres conquêtes. Assez d'obstacles se présentent et se présenteront toujours devant l'cxpansibiîité indéfinie de nos besoins physiques, intellectuels et moraux, pour que le travail, libre d'un côté, trouve h quoi se prendre de l'autre. Et c'est ainsi que le fonds approprie restant le même, le fonds commun se dilate 2*.

comme un cercle dont le rayon s'allongerait toujours.

Sans cela, comment pourrions-nous expliquer le progrès, la civilisation, quelque imparfaite qu'elle soit? Tournons nos regards sur nous-mêmes; considérons notre faiblesse ; comparons notre vigueur et nos connaissances avec la vigueur et les connaissances quesupposcntles innombrables satisfactions qu'il nous est donné de puiser dans le milieu social. Certes, nous resterons convaincus que, réduits à nos propres efforts, nous n'en atteindrions pas la cent millième partie, mit-on à la disposition de ebacun de nous des millions d'hectares de terre inculte. Il est donc certain qu'une quantité donnée d'efforts humains réalise immensément plus de résultats aujourd'hui qu'au temps des druides. Si cela n'était vrai que d'un individu, l'induction naturelle serait qu'il vit et prospère aux dépens d'au Irai. Mais puisque le phénomène se manifeste dans tous les membres de la famille humaine, il faut bien arriver à cette conclusion consolante, que quelque chose qui n'est pas de nous est venu à notre aide ; que la coopération gratuite de la nature s'est progressivementajoulée à nos propres efforts, et qu'elle reste gratuite à travers toutes nos transactions; car si elle n'était pas gratuite, elle n'expliquerait rien.

De ce qui précède, nous devons déduire ces formules : Toute propriété est une valeur; toute valeur est une propriété.

Ce qui n'a pas de valeur est gratuit; ce qui est gratuit est commun.

Baisse de valeur, c'est approximation vers la gratuité.

Approximation vers la gratuité, c'est réalisation partielle de communauté.

Il est des temps où l'on ne peut prononcer certains mots sans s'exposer à de fausses interprétations. Il ne manquera pas de gens prêts à s'écrier, dans une intention laudative

rROPRIËTË, COMMUNAUTÉ. 379 ou critique, selon le camp: « L'auteur parle de communauté, donc il est communiste. » Je m'y attends, et je m'y résigne. Mais en acceptant d'avance le calice, je n'en dois pas moins m'efforcer de l'éloigner.

Il faudra que le lecteur ait été bien inaLtcntif (et c'est pourquoi la classe de lecteurs la plus redoutable est celle qui ne lit pas), s'il n'a pas vu l'abîme qui sépare la communauté et le communisme. Entre ces deux idées, il y a toute l'épaisseur non-seulement de la propriété, mais encore du droit, de la liberté, de la justice, et même de la personnalité humaine.

La communauté s'entend des biens dont nous jouissons en commun, par destination providentielle, parce que, n'ayant aucun effort à faire pour les appliquer à notre usage, ils ne peuvent donc donner lieu à aucun service, à aucune transaction, à aucune propriété. Celle-ci a pour fondement le droit que nous avons de nous rendre des services a nous-mêmes, ou d'en rendre aux autres, à charge de revanche.

Ce que le communisme veut mettre en commun, ce n'est pas le don gratuit de Dieu, c'est l'effort humain, c'est le service.

Il veut que chacun porte à la masse le fruit de son travail, et il charge ensuite l'autorité de faire de cette masse une répartition équitable.

Or de deux choses l'une ; on cette répartition se fera proportionnellement aux mises, ou elle sera assise sur une autre base.

Dans le premier cas, le communisme aspire à réaliser, quant au résultat, l'ordre actuel, se, bornant à substituer l'arbitraire d'un seul à la liberté de tous.

Dans le second cas, quelle sera la base de la répartition? Le communisme répond ; L'égalité. Quoi ! l'égalité sans

360 HARMONIES liCONOMIQUES.

avoir égard à la différence des peines! On aura part égale, qu'on ait travaillé six heures ou douze, machinalement ou avec intelligence ! Mais c'est de toutes les inégalités la plus choquante; en outre, c'est la destruction de toute activité, de toute liberté, de toute dignité, de toute sagacité. Vous prétendez tuer la concurrence ; mais, prenez garde, vous ne faites que la transformer. On concourt aujourd'hui ù qui travaillera plus ut mieux. On concourra sous votre régime à qui travaillera plus mal et moins.

Le communisme méconnaît la nature même de l'homme. L'effort est pénible en lui-même. Qu'est-ce qui nous y détermine? Ce ne peut être qu'un sentiment plus pénible encore, un besoin à satisfaire, une douleur à éloigner, un bien à réaliser. Notre mobile est donc lïutdrêt personnel. Quand on demande au communisme ce qu'il y veut substituer, il repond par la bouche de Louis Blanc : le point d'honneur, et par celle de M. Cabot : la fraternité. Faites donc que j'éprouve les sensations d'autrui, afin que je sache au moins quelle direction je dois imprimer à mon travail.

Et puis qu'est-ce qu'un point d'honneur, une fraternité mis en œuvre dans l'humanité entière par l'incitation et sous l'inspection de MM. Louis Blanc etCabct?

Mais je n'ai pas ici à réfuter le communisme. Tout ce que je veux faire remarquer, c'est qu'il est justement l'opposé, en tous points, du système que j'ai cherché à établir.

Nous reconnaissons à l'homme le droit de se servir luimême, ou de servir les autres, à des conditions librement débattues. Le communisme nie ce droit, puisqu'il centralise tous les services dans les mains d'une autorité arbitraire.

Notre doctrine est fondée sur la propriété. Le communisme est fondé sur la spoliation systématique, puisqu'il consiste à livrer ù l'un, sans compensation, le travail de l'autre. En effet, s'il distribuait à chacun selon son travail ,

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