BESOINS, EFFORTS, SATISFACTIONS
intérêts. 1J s'agit de prétentions qui se limitent les unes par les autres, où l'abnégation et le dévouement n'ont que faire. Prenez donc une lyre pour parler de ecs choses. Autant j'aimerais que Lamartine consultât la table des logaritum.es pour chanter ses odes.
Ce n'est pas que l'économie politique n'ait aussi sa poésie. Il y en a partout où il y a ordre et harmonie. Mais elle est dans les résultats, non dans la démonstration. Elle se révèle, on ne la crée pas. Képlcr ne s'est pas donné pour poète, et certes les lois qu'il a découvertes sont la vraie poésie de l'intelligence.
Ainsi l'économie politique n'envisage l'homme que par un côté, et notre premier soin doit être d'étudier l'homme h ce point de vue. C'est pourquoi nous ne pouvons nous dispenser de remonter aux phénomènes primordiaux de la sensibilité et de l'activité humaines. Que le lecteur se rassure néanmoins. Notre séjour ne sera pas long dans les nuageuses régions de la métaphysique, et nous n'emprunterons à. cette science que des notions simples, claires et, s'il se peut, incontestées.
L'âme (ou pour ne pas en gager la question de spiritualité), l'homme est doué de sensibilité. Que la sensibilité soit dans l'âme ou dans le corps, toujours est-il que l'homme, comme Cire passif éprouve des sensations pénibles ou agréables. Comme être actif, il fait effort pour éloigner les unes et multiplier les autres. Le résultat, qui l'alTcctc encore comme être passif, peut s'appeler satisfaction.
De l'idée générale sensibilité naissent les idées plus précises : peines, besoins, désirs, goûts, appétits d'un côté, et de l'autre, plaisirs, jouissances, consommation, bien-être.
Entre ces deux extrêmes s'interpose le moyen, et de l'idée générale activité naissent les idées plus précises : peine, effort, fatigue, travail, production.
En décomposant la sensibilité cl l'activité, nousrclrouvons un mot commun aux deux sphères, le mot peine. C'est une peine que d'éprouver certaines sensations, et nous ne pouvons In faire cesser que par un effort qui est aussi une peine. Ceci nous avertit que nous n'avons guère ici-bas que le choix des maux.
Tout est personnel dans cet ensemble de phénomènes, tant la sensation qui précède l'effort que la satisfaction qui le suit.
Nous ne pouvons donc pas douter que l'intérêt personnel ne soit le grand ressort de l'humanité. 11 doit être bien entendu que ce mot est ici l'expression d'un fait universel incontestable, résultant de l'organisation de l'homme, et non point un jugement critique, comme serait le mot égoïsme. Les sciences morales seraient impossibles si l'on pervertissait d'avance les termes dont elles sont obligées de se servir.
L'effort humain ne vient pas se placer toujours et nécessairement entre la sensation et la satisfaction. Quelquefois la satisfaction se réalise d'elle-même. Plus souvent l'effort s'exerce sur des matériaux, par l'intermédiaire de forces que la nature a mises gratuitement à la disposition des hommes.
Si l'on donne le nom d'utilité à tout ce qui réalise la satisfaction des besoins, il y a doue des utilités de deux sortes. Les unes nous ont été accordées gratuitement par la Providence; les autres veulent être, pour ainsi parler, achetées par un effort.
Ainsi, l'évolution complète embrasse ou peut embrasser ces quatre idées :
Besoin \ fî'IH! 1 ! 0, '* , ' e " se ) Satisfaction. ( Utilité gratuite )
L'homme est pourvu de facultés progressives. 11 coin-
BESOINS. EFFORTS, SATISFACTIONS. :i3 parc, il prévoit, il apprend, il se réforme par l'expérience. Puisque, si le besoin est une peine, l'effort est une peine aussi, il n'y a pas de raison pour qu'il ne cherche » diminuer celle-ci, quand îl le peut faire sans nuire il la satisfaction qui en est le but. C'est à quoi il réussit quand il parvient à remplacer de l'utilité onéreuse par de l'utilité gratuite, et c'est l'objet perpétuel de ses recherches.
11 résulte de la nature intéressée de notre cœur que nous cherchons constamment à augmenter le rapport de nos satisfactions à nos efforts ; et il résulte de la nature intelligente de notre esprit que nous y parvenons, pour chaque résultat donné, en augmentant le rapport de l'utilité gratuite à l'utilité onéreuse.
Chaque fois qu'un progrès de ce genre se réalise, une partie de nos efforts est mise, pour ainsi dire, en disponibilité, et nous avons l'option ou de nous abandonner à un plus long repos, ou de travailler à la satisfaction de nouveaux désirs, s'il s'en forme d'assez puissants pour stimuler notre activité.
Tel est le principe de tout progrès dans l'ordre économique; c'est aussi, H est aisé de le comprendre, le principe de toute déception, car progrès et déceptions ont leur racine dans ce don merveilleux et spécial que Dieu a fait aux hommes : le libre arbitre.
Nous sommes doués de la faculté de comparer, déjuger, de choisir et d'agir en conséquence; ce qui implique que nous pouvons porter un bon ou un mauvais jugement, faire un bon ou un mauvais choix. Il n'est jamais inutile de le rappeler aux hommes quand on leur parle de liberté.
Nous ne nous trompons pas, il est vrai, sur la nature intime de nos sensations, et nous. discernons, avec un instinct infaillible, si elles sont pénibles ou agréables. Mais que de formes diverses peuvent pre ndre nos erreurs ! Nous
pouvons nous méprendre sur la cause et poursuivre avec ardeur, comme devant nous donner une satisfaction, ce qui doit nous infliger une peine; ou bien sur l'enchaînement des effets, et ignorer qu'une satisfaction immédiate sera suivie d'une plus grande peine ultérieure ; ou encore sur l'importance relative de nos besoins et de nos désirs.
Non-seulement nous pouvons donner ainsi une fausse direction h nos efforts par ignorance, mais encore par perversion de volonté. « L'homme, dit M. de Bonald, est une intelligence servie par des organes. » Eh quoi, n'y a-t-il pas autre chose en nous? N'y a-t-il pas les passions?
Quand donc nous parlons d'harmonie, nous n'entendons pas dire que l'arrangement naturel du monde social soit tel que l'erreur et le vice en aient été exclus; soutenir cette thèse en face des faits, ce serait pousser jusqu'à la folie lu manie du système. Pour que l'harmonie fût sans dissonance, il faudrait ou que l'homme n'eut pas de libre arbitre, ou qu'il fût infaillible. Nous disons seulement ceci : les grandes tendances sociales sont harmoniques, en ce que, toute erreur menant à une déception et tout vice à un châtiment, les dissonances tendent incessamment à disparaître.
Une première et vague notion de la propriété se déduit de ces prémisses. Puisque e'est l'individu qui éprouve la sensation, le désir, le besoin, puisque c'est lui qui fait l'effort, il faut bien que la satisfaction aboutisse à lui, sans quoi l'effort n'aurait pas sa raison d'être.
Il en est de même de l'hérédité. Aucune théorie, aucune déclamation ne fera que les pères n'aiment leurs enfants. Les gens qui se plaisent à arranger des sociétés imaginaires peuvent trouver cela fort déplacé, mais c'est ainsi. Un pèro fait autant d'efforts, plus peut-être, pour la aatitfaction do ses enfants, que pour In sienne propre. Si donc une loi
DESOIKS, EFFORTS, SATISFACTIONS. 55 contre nature interdisait la transmission de la propriété, non-seulement elle la violerait par cela même, mais encore elle l'empêcherait de se former, en frappant d'inertie la moitié nu moins des efforts humains.
Intérêt personnel, propriété, hérédité, nous aurons occasion de revenir sur ces sujets. Cherchons d'ahord la circonscription de la science qui nous occupe.
Je oc suis pas de ceux qui pensent qu'une science a, par eUe-même, des frontières naturelles et immuables. Dans le domaine des idées, comme dans celui des faits, tout se lie, tout s'enchaîne, toutes les vérités se fondent les unes dans les autres, et il n'y a pas de science qui, pour être complète, ne dût les embrasser toutes. On a dit avec raison que, pour une intelligence infinie, il n'y aurait qu'une seule vérité. C'est donc notre faiblesse qui nous réduit à étudier isolément un certain ordre de phénomènes, et les classifications qui en résultent ne peuvent échapper a un certain arbitraire.
Le vrai mérite est d'exposer avec exactitude les faits, leurs causes et leurs conséquences. C'en est un aussi, mais beaucoup moindre et purement relatif, de déterminer d'une manière, non point rigoureuse, cela est impossible, mais rationnelle, l'ordre de faits que l'on se propose d'étudier.
Je dis ceci pour qu'on ne supposa pas que j'entends faire la critique de mes devanciers, s'il m'arrive de donner à l'économie politique des limites un peu différentes dccelles qu'ils lui ont assignées.
Dans ces derniers temps, on a beaucoup reproché aux économistes de s'être trop attachés à étudier la richesse. On aurait voulu qu'ils fissent entrer dans la science tout ce qui, de près ou de loin, contribue au bonheur ou aux souffrances de l'humanité, et on a été jusqu'à supposer qu'ils niaient tout ce dont ils nu s'occupaient pas, par exemple ;
les phénomènes du principe sympathique, aussi naturel au cœur de l'homme que le principe de l'intérêt personnel. C'est comme si l'on accusait le minéralogiste de nier l'existence du régne animal. Eh quoi ! la richesse, les lois de sa production, de sa distribution, de sa consommation, n'estce pas un sujet assez vaste, assez important pour faire l'objet d'une science spéciale? Si les conclusions de l'économiste étaient en contradiction avec celles de la politique ou de la morale, je concevrais l'accusation. On pourrait lui dire: « En vous limitant, vous vous êtes égaré, car il n'est pas possible que deux vérités se heurtent. » Peut-être résultera-t-il du travail que je soumets au public que la science de la richesse est en parfaite harmonie avec toutes les autres.
Des trois termes qui renferment les destinées humaines : sensation, effort, satisfaction, le premier et le dernier se confondent toujours et nécessairement dans la môme individualité. Il est impossible de les concevoir sépares. On peut concevoir une sensation non satisfaite, un besoin inassouvi ; jamais personne ne comprendra le besoin dans un homme et sa satisfaction dans un autre.
S'il en était de même pour le terme moyen, l'effort, l'homme serait un être complètement solitaire. Le phénomène économique s'accomplirait intégralement dans l'individu isolé. Il pourrait y avoir une juxtaposition de personnes, il n'y aurait pas de société. Il pourrait y avoir une économie personnelle, il ne pourrait exister d'économie politique.
Mais il n'en est pas ainsi. Il est fort possible et fort fréquent que le besoin de l'un doive sa satisfaction a l'effort de l'autre. C'est un fait. Si chacun de nous veut passer en revue toutes les satisfactions qui aboutissent à lui, il reconnaîtra qu'il les dolt,pour]u plupart, a des efforts qu'il n'a pas faits;
BESOIKS, EFFORTS, SATISFACTIONS. S7 et (le même, le travail que nous accomplissons, chacun dans notre profession, va presque toujours satisfaire des désirs qui ne sont pas en nous.
Ceci nous avertit que ce n'est ni dans les besoins ni dans les satisfactions, phénomènes essentiellement personnels et intransmissibles, mais dnns la nature du terme moyen, des efforts humains, qu'il faut chercher le principe social, l'origine de l'économie politique.
C'est, en effet, cette faculté donnée aux hommes, et aux hommes seuls, entre toutes les créatures, de travailler les uns pour les autres; c'est cette transmission d'efforts, cet échange de services, avec toutes les combinaisons infinies et compliquées auxquelles il donne lieu à travers le temps et l'espace, c'est là précisément ce qui constitue la science économique, en montre l'origine et en détermine les limites.
Je dis done :
Forment le domaine de l'économie politique tout effort susceptible de satisfaire, à chargeât retour, tes besoins d'une personne autre que celle qui t'a accompli, et, par suite, les besoins et satisfactions relatifs à cette natvre d'efforts.
Ainsi, pour citer un exemple, l'action de respirer, quoiqu'elle contienne les trois termes qui constituent le phénomène économique, n'appartient pourtant pas à cette science, et l'on en voit la raison: c'est qu'il s'agit ici d'un ensemble de faits dans lequel non-seulement les deux extrêmes : besoin et satisfaction, sont intransmissibles (ils le sont toujours), mais où le terme moyen, V effort, est intransmissible aussi. Nous n'invoquons l'assistance de personne pour respirer; il n'y a là ni service ù recevoir ni service à rendre ; il y a un fait individuel par nature et non social, qui ne peut, par conséquent, entrer dans une science toute de relation, comme l'indique sou nom même.
Mais que, dans des circonstances particulières, des boni- B
mes aient ù s'cnlr'aidcr pour respirer, comme lorsqu'un ouvrier descend dans une eloclie à plongeur, ou quand un médecin agit sur l'appareil pulmonaire, ou quand la police prend des mesures pour purifier l'air, alors il y a un besoin satisfait par l'effort d'une autre personne que celle qui l'éprouve, il y a service rendu, cl la respiration même entre, sous ce rapport du moins, quant à l'assistance et à la rémunération, dans le cercle de l'économie politique.
Il n'est pas nécessaire que la transaction soit effectuée, il suffit qu'elle soit possible pour que le traçai/ soit de nature économique. Le laboureur qui cultive du blé pour son usage accomplit un fait économique par cela seul que le blé est susceptible d'être échangé.
Accomplir un effort pour satisfaire le besoin d'autrui, c'est lui rendre un service. Si unscrvicecstslipuléenrelour, il y a échange de services, et comme c'est le cas le plus ordinaire, l'économie politique peut être délinïc; la théorie de l'échange.
Quelle que soit pour l'une des parties contractantes la vivacité du besoin, pour l'autre l'intensité de l'effort, si l'écliangc est libre, les deux services échangés se valent. La valeur consiste donc dans l'appréciation comparative des services réciproques, et Ton peut dire encore que l'économie politique est la théorie de la valeur.
Je viens de délinir l'économie politique et de circonscrire son domaine, sans parler d'un élément essentiel: l 'ulifid 1 gratuite.
Tous les auteurs ont fait remarquer que nous puisons une foule de satisfactions à cette source. Ils ont appelé ces utilités, telles que l'air, l'eau, la lumière du soleil, etc., richesses naturelles, par opposition aux richesses sociales, après quoi ils ne s'en sont plus occupés, et, en effet, il semble que ne donnant lieu à aucun effort, à aucun éebange,
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à aucun service, n'entrant dans aucun inventaire comme dépourvues de valeur, elles ne doivent pas entrer dans le cercle d'étude de l'économie politique.
Cette exclusion serait rationnelle si l'utilité gratuite était une quantité fixe, invariable, toujours séparée de l'utilité onéreuse, mais elles se mêlent constamment et en proportions inverses. L'application soutenue do l'homme est de substituer l'une à l'autre, c'est-à-dire d'arriver, à l'aide des agents naturels <■! gratuits, aux mêmes résultats avec moins d'efforts. 11 fait faire par !c vent, par la gravitation, par le calorique, par l'élasticité du gaz ce qu'il n'accomplissait a l'origine que par sa force musculaire.
Or, qu'arrivc-t-il? Quoique l'effet utile soit égal, l'effort est moindre. Moindre effort implique moindre service, et moindre service implique moindre valeur. Chaque progrès anéantit donc de la valeur, mais comment? Non point en supprimant l'effet utile, mats en substituant de l'utilité gratuite àde l'utilité onéreuse, de la richesse nalurellea delà richesse sociale. A un point de vue , cette portion de valeur ainsi ancanliesort du domaine de l'économie politique, comme elle est exclue de nos inventaires; car elle ne s'échange plus, elle ne se vend ni ne s'achète, cl l'humanité en jouit sans efforts, presque sans en avoir la conscience; elle ne compte plus dans la richesse relative, elle prend rang parmi les dons de Dieu. Mais, d'un autre côté, si la science n'en tenait plus aucun compte, elle se fourvoierait assurément, car elle perdrait de vue justement ce qui est l'essentiel, le principal en toutes choses: le résultat, V effet ulile; elle méconnaîtrait les plus fortes tendances communautaires et cgalitaircs; elle verrait tout dans l'ordre social , moins l'harmonie. Et si ce livre est destiné à faire faire un pas à l'économie politique, c'est surtout en ce qu'il tiendra les yeux du lecteur constamment attachés sur cette portion de valeur successive-
ment anéantie cl recueillit; sous forme d'utilité gratuite par l'humanité tout entière.
Je ferai ici une remarque qui prouvera combien les sciences se touchent et sont près île se confondre.
Je viens de définir le service. C'est l'effort dans un homme, tandis que le besoin et la satisfaction sont dans un autre. Quelquefois le service est rendu gratuitement, sans rémunération, sans qu'aucun service soit exigé en retour. 11 part alors du principe sympathique plutôt que du principe de l'intérêt personnel. 11 constitue le don et non l'échange, l'ar suite, il semble qu'il n'appartienne pus à l'économie politique (qui est la théorie de l'échange), mais à la morale. En effet, les actes de cette nature sont, à cause de leur mobile, plutôt moraux qu'économiques. Nous verrons cependant que, par leurs effets, ils intéressent la science qui nous occupe. D'un autre côté, les services rendus à litre onéreux, sous condition de retour cl, par ce motif, essentiellement économiques, ne restent pas pour cela, quant ù leurs effets, étrangers à la morale.
Ainsi ces deux branches de connaissances ont des points de contact infinis, et comme deux vérités ne sauraient être antagoniques, quand l'économiste assigne à un phénomène des conséquences funestes en même temps que le moraliste lui attribue des effets heureux, on peut affirmer que l'un ou l'outre s'égare. C'est ainsi que les sciences se vérifient l'une par l'autre.
Il est peut-être impossible, et, en tous cas, il ne serait pas fort utile de présenter une nomenclature complète et méthodique des besoins de l'homme. Presque Ujus ceux qui ont une importance réelle sont compris dans l'en umerat ion suivante :
Respiration (je maintiens ici ce besoin comme marquant la limite où commence la transmission du travail ou l'échange des services). — Alimentation. — Vêtement. — Logement. — Conservation et rétablissement de la santé. — Locomotion. — Sécurité. — Instruction. — Diversion. Sensation du beau.
Les besoins existent. C'est un fait. 11 serait puéril de rechercher s'il vaudrait mieux qu'ils n'existassent pas et pourquoi Dieu nous y a assujettis.
II est certain que l'homme souffre et même qu'il meurt lorsqu'il ne peut satisfaire aux besoins qu'il tient de son organisation. Il est certain qu'il souffre et même qu'il peut mourir lorsqu'il satisfait avec excès à certains d'entre eux.
Nous ne pouvons satisfaire la plupart de nos besoins qu'à la condition de nous donner une peine, laquelle peut être
considérée comme une souffrance. Il en est de même de l'acte par lequel, exerçant un noble empire sur nos appétits, nous nous imposons une privation.
Ainsi lii souffrance est pour nous inévitable, et il ne nous reste guère que le choix des maux. En outre, elle est tout ce qu'il y a au monde de plus intime, de plus personnel; d'où il suit que Y intérêt personnel, ce sentiment qu'on fiétrit de nos jours sous les noms d'cgoïsrne, d'individualisme, est indestructible. La nature a placé la sensibilité à l'extrémité de nos nerfs, à toutes les avenues du cœur et de l'intelligence, comme une sentinelle avancée, pour nous avertir quand il y a défaut, quand il y a excès de satisfaction. La douleur a donc une destination, une mission. On a demandé souvent si l'existence du mal pouvait se concilier avec la bonté infinie du Créateur, redoutable problème que la philosophie agitera toujours et ne parviendra probablement jamais a résoudre. Quant il l'économie politique, elle doit prendre l'homme tel qu'il est, d'autant qu'il n'est pas donné à l'imagination elle-même de se figurer, encore moins ù la raison de concevoir, un être anime et mortel exempt de douleur. Tous nos elforts seraient vains pour comprendre la sensibilité sans douleur ou l'homme sans sensibilité.
De nos jours, quelques écoles sentiment alisles rejettent comme fausse toute science sociale qui n'est pas arrivée à une combinaison au moyen de laquelle la douleur disparaisse de ce monde. Elles jugent sévèrement l'économie politique, parce qu'elle admet ce qu'il est impossible de nier : In souffrance. Elles vont plus loin, elles l'en rendent responsable. C'est comme si l'on attribuait la fragilité de nos organes au physiologiste qui les étudie.
Sans doute, on peut se rendre pour quelque temps populuirc, on peut attirer a soi les hommes qui souffrent et
les irriter contre l'ordre naturel des sociétés, en annonçant qu'on a dans la tète un plan d'arrangement social artificiel où la douleur, sous aucune forme, ne peut pénétrer. On peut même prétendre avoir dérobé le secret de Dieu et interprété sa volonté présumée en bannissant le mal de dessus la terre. Et l'on ne manque pas de traiter d'impie la si'ienn; qui n'affiche pas une telle prétention, l'accusant de méconnaître ou de nier la prévoyance ou la puissance de l'auteur des choses.
En même temps, ces écoles font une peinture effroyable des sociétés actuelles, et elles ne s'aperçoivent pas que, s'il y a impiété à prévoir la souffrance dans l'avenir, il n'y en a pas moins h la constater dans le passé ou dans le présent. Car l'infini n'admet pas de limites, et si, depuis la création, un seul homme a souffert dans le monde, cela suffit pour qu'on puisse admettre, sans impiété, que la douleur est entrée dans le plan providentiel.
Il est certainement plus scientifique et plus viril de reconnaître l'existence des grands faits naturels, qui non-seulement existent, mais sans lesquels l'humanité ne se peut concevoir.
Ainsi l'homme est sujet à la souffrance, et, par conséquent, la société aussi.
Lo souffrance a une fonction dans l'individu, et par conséquent dans la société aussi.
L'étude des lois sociales nous révélera que la mission de la souffrance est de détruire progressivement ses propres causes, de se circonscrire elle-même dans des limites île plus en plus étroites, et, finalement, d'assurer, en nous la faisant acheter et mériter, la prépondérance du bien et du beau.
La nomenclature qui précède met en première ligne les besoins matériels.
Gt HARMONIES ÉCONOMIQUES.
Nous vivons dans un temps qui me force de prémunir encore ici le lecteur contre une sorte d'afféterie sentimentalistc fort îi la mode.
Il y a des gens qui font très-bon marché de ce qu'ils appellent dédaigneusement besoin» matériels, satisfactions matérielles. Ils me diront, sans doute, comme Bélise à Chrysalc ;
Le corps, celte guenille, est-il d'une importance, D'un prix ù mériter seulement qu'on y pense?
Et, quoiqu'en général bien pourvus de tout, ce dont je les félicite sincèrement , ils me blâmeront d'avoir indiqué comme un de nos premiers besoins, celui de Yalimentation, par exemple.
Certes, je reconnais que le perfectionnement moral est d'un ordre plus élevé que la conservation physique. Mais, enfin, sommes-nous tellement envahis par cette manie d'offectation déclamatoire, qu'il ne soit plus permis de dire que, pour se perfectionner, encore faut-il vivre? Préservonsnous de ces puérilités qui font obstacle à la science. A force de vouloir passer pour philanthrope, on devient Taux; car c'est une chose contraire au raisonnement comme aux faits que le développement moral, le soin de la dignité, la culture des sentiments délicats, puissent précéder les exigences de la simple conservation. Celte sorte de pruderie est toute moderne. Rousseau, ce panégyriste enthousiaste de l'état tie nature, s'en était préservé, et un homme doué d'une délicatesse exquise, d'une tendresse de cœur pleine d'onction, spiritualiste jusqu'au quiélisme, et stoïcien pour lui-même, Fcnélon, disait : « Après tout, la solidité de l'esprit consiste à vouloir s'instruire exactement de la manière dont se font les choses qui sont le fondement de la vie humaine. Toutes les grandes affaires roulent là-dessus. »
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Sans prétendre donc classer les besoins dans un ordre rigoureusement méthodique , nous pouvons dire que l'homme ne saurait diriger ses efforts vers la satisfaction des besoins moraux de l'ordre îc plus noble et le plus élevé, qu'après avoir pourvu à ceux qui concernent la conservation et l'entretien de la vie. D'où nous pouvons déjà conclure que toute mesure législative qui rend la vie matérielle difficile nuit ù la vie morale des nations, harmonie que je signale en passant a l'attention du lecteur.
Et puisque l'occasion s'en présente, j'en signalerai une autre.
Puisque les nécessités irrémissibles de la vie matérielle sont un obstacle à la culture intellectuelle et morale, il s'ensuit que l'on doit trouver plus de vertus chez les nations et parmi les classes aisées que parmi les nations et les classes pauvres. Bon Dieu ! que viens-jc de dire et de quelles clameurs ne suis-je pas assourdi ! C'est une véritable manie de nos jours, d'attribuer aux classes pauvres le monopole de tous les dévouements, de toutes les abnégations, de tout ce qui constitue dans l'homme la grandeur et la beauté morale, et cette manie s'est récemment développée encore sous l'influence d'une révolution qui, faisant arriver ces classes à la surface de la société, ne pouvait manquer de susciter autour d'elles la tourbe des flatleurs.
Je ne nie pas que la richesse et surtout l'opulence, principalement quand elle est très-inégalement répartie, ne tende à développer certains vices spéciaux.
Mais est-il possible d'admettre d'une manière générale que la vertu soit le privilège de la misère, et le vice le triste et fidèle compagnon de l'aisance? Ce serait affirmer que la culture intellectuelle et morale, qui n'est compatible qu'avec un cerlain degré de loisir et de bien-être, tourne au détriment de l'intelligence et de la moralité.
TA ici, j'en appelle à la sincérité des classes souffrantes elles-mêmes. A quelles horribles dissonances ne conduirait pas un tel paradoxe !
Il faudrait donc dire que l'humanité est placée dans cette affreuse alternative, ou de rester éternellement misérable, ou de s'avancer vers l'immoralité progressive. Dès lors toutes les forces qui conduisent à la richesse, telles que l'activité, l'économie, l'ordre, l'habileté, la bonne foi, sont les semences du vice, tandis que celles qui nous retiennent dans la pauvreté, comme l'imprévoyance, la paresse, la débauche, l'incurie, sont 1rs précieux germes de la vertu. Se pourrait-il concevoir, dans le monde moral, une dissonance plus décourageante? et, s'il en était ainsi, qui donc oserait parler au peuple et formuler devant lui un conseil? Tu te plains de tes souffrances, faudrait-il dire, et tu as hàtc de les voir cesser. Tu gémis d'être sous le joug des besoins matériels les plus impérieux, et tu soupires après l'heure de l'affranchissement, car tu voudrais aussi quelques loisirs pour développer tes facultés intellectuelles et affectives. C'cstpour cela que tu cherches à faire entendre ta voix dans la région politique et y stipuler pour tes intérêts. Mais sache bien ce que tu désires et combien le succès de tes vœux te serait fatal. Le bicn-ctrc, l'aisance, la richesse développent le vice. Garde donc précieusement tu misère et ta vertu.
les flatteurs du peuple tombent donc dans une contradiction manifeste, quand ils signalent la région de la richesse comme un impur cloaque d'égoïsme cl de vice, et qu'en même temps ils le poussent, et souvent, dons leur empressement, par les moyens les plus illégitimes, vers cette néfaste région.
Non, un tel désaccord ne se peut rencontrer dans l'ordre naturel des sociétés. Il n'est pas possible que tous les hommes aspirent au bien-être, que la voie naturelle pour
DES BESOINS DE L'HOMME. 67 y arriver soit l'exercice des plus rudes vertus, et qu'ils n'y arrivent néanmoins que pour tomber sous le joug du vice. De telles déclamations ne sont propres qu'à allumer et entretenir les haines de classes. Vraies, elles placeraient l'humanité entre la misère ou l'immoralité. Fausses, elles font servir le mensonge au désordre et, en les trompant, elles mettent aux prises les classes qui se devraient aimer et entr'aider.
Oui, l'inégalité factice, l'inégalité que la loi réalise en troublant l'ordre naturel du développement des diverses classes de la société, cette inégalité est pour toutes une source féconde d'irritations, de jalousie et de vices. C'est pourquoi il faut s'assurer enfin si cet ordre naturel ne conduit pas vers l'égalisation cl l'amélioration progressive de toutes les classes, et nous serions arrêtés dans cette recherche par une fin de non-recevoir insurmontable si ce double progrès matériel impliquait fatalement une double dégradation morale.
J'ai ù faire sur les besoins humains une remarque importante, fondamentale même, en économie politique : c'est que les besoins ne sont pas une quantité fixe, immuable. Ils ne sont pas stationnaircs, mais progressifs par nature.
Ce caractère se remarque même dans nos besoins les plus matériels ; il devient plus sensible à mesure qu'on s'élève à ces désirs et h ces goûts intellectuels qui distinguent l'homme de la brute.
Il semble que s'il est quelque chose en quoi les hommes doivent se ressembler, c'est le besoin d'alimentation, car, sauf les cas anormaux, les estomacs sonlàpeu près les mêmes.
Cependant les aliments qui auraient été recherchés à une époque sont devenus vulgaires à une autre époque, et le régime qui suffit à un lazarone soumettrait un Hollandais à la torture. Aiusi ce besoin, le plus immédiat, le plus gros-
tiS HARMONIES ÉCONOMIQUES.
sicr, et, par conséquent, le plus uniforme de tous, varie
encore suivant l'âge, le sesc, le tempérament, le climat et
l'habitude.
Il en est ainsi de toutes les autres. A peine l'homme est abrite qu'il veut se loger; à peine il est vêtu, qu'il veut se décorer; à peine il a satisfait les exigences de son corps, que l'étude, la science, l'art, ouvrent devant ses désirs un champ sans limites.
C'est un phénomène bien digne de remarque, que la promptitude avec laquelle, par la continuité de la satisfaction, ce qui n'était d'abord qu'un vague désir devient un goût, et ce qui n'était qu'un goût se transforme en besoin et même en besoin impérieux.
Voyez ce rude et laborieux artisan. Habitue à une alimentation grossière, à d'humbles vêlements, à un logement médiocre, il lui semble qu'il serait le plus heureux des hommes, qu'il ne formerait plus de désirs, s'il pouvait arriver à ce degré de lëcbellc qu'il aperçoit immédiatement au-dessus de lui. II s'étonne que ceux qui y sont parvenus se tourmentent encore. En effet, vienne la modeste fortune qu'il o rêvée, et le voilà heureux, heureux, hélas! pour quelques jours.
Car bientôt il se familiarise avec sa nouvelle position, et, peu il peu, il cesse même de sentir son prétendu bonheur. Il revêt a vee indifférence ce vêtement après lequel il u soupiré. II s'est fait un autre milieu, il fréquente d'autres personnes, il porte de temps en temps ses lèvres à une autre coupe, il aspire à monter un autre degré, et, pour peu qu'il fasse un retour sur lui-même, il sent bien que si sa fortune a changé, son ûme est restée ce qu'elle était, une source intarissable de désirs.
II semble que la nature a attaché celle singulière puissance à l'habitude, afin qu'elle fût en nous ce qu'est la roue
DES BESOINS DE L'ItOUNE. «9 à rochet en mécanique, et que l'humanité, toujours poussée vers des régions de plus en plus élevées, ne put s'arrêter à aucun degré de civilisation.
Le sentiment de la dignité ngit peut-être avec plus de force encore dans le même sens. La philosophie stoïcienne a souvent blàmc l'homme de vouloir plu tôt paraître qu'être. Mais, en considérant les choses d'une manière générale, est-il bien sûr que le paraître ne soït pas pour l'homme un des modes de l'Are?
Quand, par le travail, l'ordre, l'économie, une famille s'élève de degré en degré vers ces régions sociales où les goûts deviennent de plus en plus délicats, les relations plus polies, les sentiments plus épurés, l'intelligence plus cultivée, qui ne sait de quelles douleurs poignantes est accompagné un retour de fortune qui la force à descendre? C'est qu'alors le corps ne souffre pas seul. L'abaissement rompt des habitudes qui sont devenues, comme on dit, une seconde nalure; il froisse le sentiment de la dignité et avec lui toutes les puissances de l'âme. Aussi il n'est pas rare, dans ce cas, de voir la victime, succombant au désespoir, tomber sans transition dans un dégradant abrutissement. Il en est du milieu social comme de l'atmosphère. Le montagnard habitué à un air pur dépérit bientôt dans les rues étroites de nos cités.
J'entends qu'on me cric : Économiste, tu bronches déjà. Tu avais annoncé que la science s'accordait avec la morale, et te voilà justifiant le sybaritisme, — Philosophe, dirai-jc à mon tour, dépouille ces vêtements qui ne furent jamais ceux de l'homme primitif, brise les meubles, brûle tes livres, nourris-toi de la chair crue des animaux, et je répondrai alors à ton objection. 11 est trop commode de contester cette puissance de l'habitude dont on consent bien à être soi-même la preuve vivante.
On peut critiquer celte disposition que la nature adonnée Il nos organes; mais In critique ne fera pas qu'elle ne soît universelle. On la constate chez tous les peuples, anciens cl modernes, sauvages et civilisés, ans. antipodes comme en France. Sans elle, il est impossible d'expliquer la civilisalion. Or, quand une disposition du cœur humain est universelle et indestructible, est-il permis à la science sociale de n'en pas tenir compte?
L'objection sera faile par des pubîicislcs qui s'honorent d'être les disciples de Rousseau. Mais Rousseau n'a jamais nié le phénomène dont je parle. Il constate positivement et l'élasticité indéfinie des besoins, et la puissance de l'habitude, et le rôle même que je lui assigne, qui consiste a prévenir dans l'humanité un mouvement rétrograde. Seulement ce que j'admire il le déplore, et cela devait être. Rousseau suppose qu'il a été un temps où les hommes n'avnicnl ni droits, ni devoirs, ni relations, ni affections, ni langage, et e'csl alors, selon lui, qu'ils étaient heureux et parfaits. li devait donc abhorrer ce rouage de la mécanique sociale qui éloigne sans cesse l'humanité de la perfection idéale. Ceux qui pensent, qu'au contraire la perfection n'est pas au commencement mais à la fin de l'évolution humaine, admirent le ressort qui nous pousse en avant. Mais quant à l'existence et au jeu du ressort lui-même, nous sommes d'accord.
« les hommes, dit-il, jouissant d'un fort grand loisir, l'employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités inconnues à leurs pères, et ce fut là le premier joug qu'ils s'imposèrent sans y songer, et la première source de maux qu'ils préparèrent à leurs descendants; car, outre qu'ils continuèrent ainsi à s'amollir le corps et l'esprit, ces commodités ayant, pur thabiitnle, perdu presque tout leur agrément, et étant en même temps dégénérées eu de trois
DES BESOINS DE L'HOMME. 71 besoins, la privation en devint beaucoup plus cruelle que la possession n'en était douce, et l'on était malheureux de les perdre sans être heureux de les posséder. »
Rousseau était convaincu que Dieu, la nature et l'humanité, avaient lort. Je sais que eette opinion domine encore beaucoup d'esprits, mais ce n'est pas la mienne.
Après tout, à Dieu ne plaise que je veuille m'élever ici contre le plus noble apanage, la plus belle vertu de l'homme, l'empire sur lui-même, la domination sur ses passions, la modération de ses désirs, le mépris des jouissances fastueuses. Je ne dis pas qu'il doit se rendre esclave de tel ou tel besoin factice. Je dis que le besoin, considéré d'une manière générale et tel qu'il résulte de la nature à la fois corporelle et immatérielle de l'homme, combiné avec la puissance de l'habitude et le sentiment de la dignité, est indéfiniment expansible, parce qu'il naît d'une source intarissable, le désir. Qui blâmera l'homme opulent s'il est sobre, peu recherché dans ses vêtements, s'il fuit le faste et la mollesse? Mais n'cst-il pas des désirs plus élevés auxquels il lui est permis de céder? Le besoin de l'instruction a-t-il des limites? Des efforts pour rendre service à son pays, pour encourager les arts, pour propager des idées utiles, pour secourir des frères malheureux, ont-ils rien d'incompatible avec l'usage bien entendu des richesses?
Au surplus, que la philosophie le trouve bon ou mauvais, le besoin humain n'est pas une quantité fixe et immuable. C'est là un fait certain, irrécusable, universel. Sous aucun rapport, quant à l'alimentation, au logement, à la locomotion, à l'instruction, les besoins du quatorzième siècle n'étaient ceux du notre, et Ton peut prédire que les nôtres n'égalent pas ceux auxquels nos descendants seront assujettis.
C'est, du reste, une observation qui est commune u tous
72 HARMONIES ÉCO:«0!IIIUl'ES.
les éléments qui entrent dans l'économie politique, richesses, travail, valeurs, services, etc., toutes choses qui participent de l'extrême mohilité du sujet principal, l'homme. L'économie politique n'a pas, comme la géométrie ou la physique, l'avantage de spéculer sur les objets qui se laissent peser ou mesurer, et c'est là une de ses difficultés d'abord, et puis une perpétuelle cause d'erreurs, car lorsque l'esprit humain s'applique à un ordre de phénomènes, il est naturellement enclin à chercher un critérium, une mesure commune ù laquelle il puisse tnut rapporter, afin de donnera la branche de connaissances dont il s'occupe le caractère d'uue science exacte. Aussi nous voyons la plupart des auteurs chercher la fixité, les uns dans la valeur, les autres dans la monnaie, celui-ci dans le blé, celui-là dans le travail, c'est-à-dire dans la mobilité même.
Beaucoup d'erreurs économiques proviennent de ce que l'on considère les besoins humains comme une quantité donnée, et c'est pourquoi j'ai cru devoir m'étendre sur ce sujet. Je ne crains pus d'anticiper en disant brièvement comment un raisonne. On prend toutes les satisferons générales du temps où l'on est, et l'on suppose que l'humanité n'en admet pas d'autre. Dès lors, si la libéralité de la nature, ou la puissance des machines, ou des habitudes de tempérance et de modération viennent rendre disponible, pour un temps, une portion du travail humain, on s'inquiète de ce progrès, on le considère comme un désastre, on se retranche derrière des formules absurdes mais spécieuses, telles que celles-ci : lu production surabonde, nous périssons de pléthore, la puissance de produire a dépassé la puissance de consommer, etc.
Il n'est pas possible de trouver une bonne solution à la question des machines, à celle de la concurrence extérieure, h celle du luxe, quand un considère le besoin tomme une
TIVS BESOINS DE L'HOMME. 75 quantité invariable, quand on ne se rend pas compte de son expansibilité indéfinie.
Mais si, dans l'homme, le besoin est indéfini, progressif, doué de croissance comme le désir, source intarissable où il s'alimente snns cesse, il faut, sous peine de discordance et de contradiction dans les lois économiques de la société, que la nature ait placé dans l'homme et autour de lui des moyens indéfinis et progressifs de satisfaction, l'équilibre entre les moyens et la fin étant la première condition de toute harmonie. C'est ce que nous allons examiner.
J'ai dit, en commençant cet écrit, que l'économie politique avait pour objet l'homme, considéré au point de vue de ses besoins et des moyens par lesquels il lui est donné d'y pourvoir.
11 est donc naturel de commencer par étudier l'homme et son organisation.
Mais nous avons vu aussi qu'il n'est pas un être solitaire; si ses besoins et ses satisfactions, en vertu de la nature de la sensibilité, sont inséparables de son être, il n'en est pas de même de ses efforts, qui naissent du principe actif. Ceuxci sont susceptibles de transmission. En un mot, les hommes travaillent les uns pour les outres.
Or, il arrive une chose fort singulière.
Quand on considère d'une manière générale et, pour ainsi dire, abstraite, l'homme, ses besoins, ses efforts, ses satisfactions, sa constitution, ses penchants, ses tendances, on aboutit à une série d'observations qui paraissent à l'abri du doute et se montrent dans tout l'éclat de l'évidence, chacun en trouvant la preuve en lui-même. C'est au point que l'écrivain ne sait trop comment s'y prendre pour soumettre au public des vérités si palpables et si vulgaires : il craint de provoquer le sourire du dédain. Il lui semble, avec quelque raison, que le lecteur courrouce va jeter le livre, en s'é-
74 HARMONIES ÉCONOMIQCES.
criant : « Je ne perdrai pas mon temps ù apprendre ces trivialités. »
Et cependant ces vérités, tenues pour si incontestables tant qu'elles sont présentées d'une manière générale, que nous souffrons à peine qu'elles nous soienl rappelées, ne pussent plus que pour des erreurs ridicules, des théories absurdes sitôt que l'on observe l'homme dans le milieu social. Qui jamais, en considérant l'homme isolé, s'aviserait de dire ; La production surabonde; la faculté de consommer ne peut suivre la faculté de produire; le luxe et les goûts factices sont la source de lu richesse; l'invention des machines anéantit le travail; etautres apophthegmes de la même force qui, appliqués à des agglomérations humaines, passent cependant pour des axiomes si bien établis qu'on en fait la hase de nos lois industrielles et commerciales? Vêdiutiye produits cet égard une illusion dont ne savent pas se préserver les esprits de la meilleure trempe, et j'afhYinc que l'économie politique aura atteint son but et rempli sa mission quand elle aura définitivement démontré ceci : Ce qui est vrai de l'homme est vrai de la société. L'homme isolé est à la fois producteur et consommateur, inventeur et entrepreneur, capitaliste et ouvrier; tous les phénomènes économiques s'accomplissent en lui, et il est comme un résumé de la société. De même l'humanité, vue dans son ensemble, est un homme immense, collectif, multiple, auquel s'appliquent exactement les vérités observées sur l'individualité même.
J'avais besoin de faire cette remarque, qui, je l'espère, sera mieux justiiiéc par la suite, avant de continuer ces études sur l'homme. Sans cela, j'aurais craint que le lecteur ne rejetât, comme superflus, les développements, les véritables truisme» qui vont suivre.
Je viens de parler des besoins de l'homme, et après en
avoir présente une en u nié ration approximative, j'ai fait observer qu'ils n'étaient pas d'une nature slationnairc, mais progressive; cela est vrai, soit qu'on les considère chacun en lui-même, soit surtout qu'on embrasse leur ensemble dans l'ordre physique, intellectuel et moral. Comment on pourrait-il être autrement? Il est des besoins dont la satisfaction est exigée, sous peine de mort, par notre organisation, et, jusqu'à un certain point, on pourrait soutenir que ceux-là sont des quantités fixes, encore que cela ne soit certes pas rigoureusement exact, car, pour peu qu'on veuille bien ne pas négliger un élément essentiel, la puissance de l'habitude, et pour peu qu'on condescende à s'examiner soi-même avec quelque bonne loi, on sera forcé de convenir que les besoins mêmes les plus grossiers, comme celui de manger, subissent, sous l'influence de l'habitude, d'incontestables transformations, et tel qui déclamera ici contre cette remarque, la taxant de matérialisme et d'épicurisme, se trouverait bien malheureux si, le prenant au mot, on le réduisait au brouet noir des Spartiates on à la pitauce d'un anachorète. Mais, en tout cas, quand lesbesoins de cet ordre sont satisfaits d'une manière assurée et permanente, il en est d'autres qui prennent leur source dans la plus expansible de nos facultés, le désir. Conçoit-on un moment où l'homme ne puisse plus former de désirs, mûmes raisonnables? M'oublions pas qu'un désir qui est déraisonnable à un certain degré de civilisation, à une époque où toutes les puissances humaines sont absorbées pour la satisfaction des besoins inférieurs, cesse d'être tel quand le perfectionnement de ces puissances ouvre devant elles un champ plus étendu. C'est ainsi qu'il eût été déraisonnable, il y a deux siècles, et qu'il ne l'est pas aujourd'hui, d'aspirer à faire dix lieues à l'heure. Prétendre que les besoins et les désirs de ["homme sont des quantités fixes et stationnaires, c'est
78 HARMONIES ECONOUinilES.
méconnaître la nature de l'âme, c'est nier les faits, c'est rendre la civilisation inexplicable.
Elle serait inexplicable encore si , à coté ilu développement indéfini des besoins, ne venait se placer, comme possible, le développement indéfini des moyens d'y pourvoir. Qu'importerait, pour la réalisation du progrès, la nature expansible des besoins, si, à une certaine limite, nos facultés ne pouvaient plus avancer, si elles rencontraient une borne immuable?
Ainsi, à moins que la nature, la Providence, quelle que soit la puissance qui préside à nos destinées, ne soit tombée dans la plus cboquanlc, la plus cruelle contradiction, nos désirs étant indéfinis, la présomption est que nos moyens d'y pourvoir le sont aussi.
Je dis indéfinis et non point infinis, car rien de ce qui tient à l'homme n'est infini. C'est précisément parce que nos désirs et nos facultés se développent dans l'infini, qu'ils n'ont pas de limites assignables, quoiqu'ils aient des limites absolues. On peut citer une multitude de points, au-dessus de l'humanité, auxquels clic ne parviendra jamais, sans qu'on puisse dire pour cela qu'il arrivera un instant où elle cessera de s'en rapprocher '.
Je ne voudrais pas dire non plus que le désir et le moyen marchent parallèlement et d'un pas égal. le désir court, et le moyen suit en boitant.
Cette nature prompte et aventureuse du désir, comparée à la lenteur de nos facultés, nous avertit qu'à tous les degrés de la civilisation, à tous les échelons du progrès, la souffrance, dans une certaine mesure, est et sera toujours le partage de l'homme. Mais clic nous enseigne aussi que
1 Loi mnlIii'niBliqiie Irês-frc^ucnlc cl Ircs-meconnuc cil économie politique.
celle souffrance n une mission, puisqu'il serait impossible de comprendre que Je désir fût l'aiguillon de nos facultés, s'il les suivait au lieu de les précéder. Cependant n'accusons pas lu nature d'avoir mis de lu cruauté dans ce mécanisme, car il faut remarquer que le désir ne se transforme en véritable besoin, c'est-à-dire en désir douloureux, que lorsqu'il a été fait tel par l'habitude d'une satisfaction permanente, en d'autres termes, quand le moyen a été trouvé et mis
Nous avons aujourd'hui à examiner celte question : Quels sont les moyens que nous avons de pourvoir à nos besoins?
Il me semble évident qu'il y en a deux : la nature et le travail, les dons de Dieu et les fruits de nos efforts, ou, si Ton veut, l'application de nos facultés aux choses que la nature a mises à notre service.
Aucune école, que je sache, n'a attribué à la nature seule la satisfaction de nos besoins. Une telle asserlion est trop démentie par l'expérience, et nous n'avons pas à étudier l'économie politique pour nous apercevoir que l'intervention de nos facultés est nécessaire.
Mais il y a des écoles qui ont rapporté au travail seul ce privilège. Leur axiome est : Toute richesse vient du travail; le travail, c'est la richesse.
Se ne puis m'empècher de prévenir ici que ces formules, prises au pied de la lettre, ont conduit à des erreurs de doctrine énormes et, par suite, à des mesures législatives déplorables, j'en parlerai ailleurs.
lalislcs modernes qni,mulgi-4 les foi Is, n'udmc lien ( pus que la souffrance ii un ît contoui'l avec lui ;i riiarinouie miivei-selk'. »
78 HARMONIES ÉCOCiOMIQUES.
Ici, je me borne à établir, en fait, que la nature et le travuil coopèrent à lu satisfaction de uos besoins et de nos désirs.
Examinons les faits.
Le premier besoin que nous avons placé en tète de notre nomenclature, c'est celui de respirer. Acel égard, nous avons déjà constaté que la nature fait, en général, tous les frais, et (jue le travail bumaiu n'a à intervenir que dans certains cas exceptionnels, comme, pur exemple, quand il est nécessaire de purifier l'air.
Le besoin de nous désaltérer est plus ou moins satisfait par la nature, selon qu'elle nous fournil une eau plus ou moins rapprochée, limpide, abondante, et le travail a à concourir d'autant plus, qu'il faut aller chercher l'eau plus loin, la clarifier, suppléer à sa rareté par des puits et des citernes..
La nature n'est pas non plus uniformément libérale envers nous quant à l'alimentation, car qui dira que le travail qui reste ù notre charge soit toujours le même si le terrain est fertile ou s'il est ingrat, si la forêt est giboyeuse, si la rivière est poissonneuse, ou dans les hypothèses contraires?
Pour l'éclairage, le travail humain a certainement moins à faire là où lu nuit est courte que là où il a plu au soleil qu'elle fût longue.
Jo n'oserais pas poser ceci comme une règle absolue, mais il me semble qu'à mesure qu'on s'élève dans 1 échelle des besoins, la coopération de la nature s'amoindrit et laisse plus de place à nos facultés. Le peintre, le statuaire, l 'écrivain même sont réduits à s'aider de matériaux et d'instruments que la nature seule fournit; mais il faut avouer qu'ils puisent dans leur propre génie ee qui fait le charme, le mérite, l'utilité et la valeur de leurs œuvres. Apprendre est un besoin que satisfait presque exclu ai veinent l'exercice
Ijicn dirige de nos facultés intellectuelles. Cependant ne pourrait-on pas dire qu : ici encore la nature nous aide en nous offrant, à des degrés divers, des objets d'observation et de comparaison? A travail égal, la botanique, la géologie, l'histoire naturelle peuvent-elles faire partout des progrès
II serait superflu de citer d'autres exemples. Nous pouvons déjà constater que la nature nous donne des moyens de satisfaction à des degrés plus ou moins avancés d'utiÛW (ce mot est pris dans le sens étymologique, propriété de servir). Dans beaucoup de cas, dans presque tous les cas, il reste quelque chose à faire au travail pour rendre cette
mplèt
plus ou de moins, dans chaque Ion que la nature a elle-même plus
On peut donc poser ces deux formules :
1° L'utilité est communiquée, quelquefois par la nature seule, quelquefois par le travail seul, presque toujours par la coopération de ta nature et du travail;
2" Pour amener une chose d son état complet <f utilité, l'action du travail est en raison inverse de l'action de la nature.
De ces deux propositions combinées avec ce que nous avons dit de l'cxpansibilité indéfinie des besoins, quïl me soit permis de tirer une déduction dont la suite démontrera l'importance. Si deux hommes, supposés être sans relations entre eux, se trouvent placés dans des situations inégales, de telle sorte que la nature, libérale pour l'un, ait été avare pour l'autre, le premier aura évidemment moins de travail à faire pour chaque satisfaction donnée; s'ensuit-il que celte partie de ses forces, pour ainsi dire laissée ainsi en disponibilité, sera nécessairement frappée d'inertie, et que cet
80 lUIlltONIKS tiCONOSIlQUES.
homme, il musc de In libéralité do la nature, sera réduit « une oisiveté forcée? Non, ce qu'il s'ensuit, c'est qu'il pourra, s'il le veut, disposer de ces forces pour agrandir le cercle de ses jouissances; qu'à travail égal, il se procurera deux satisfactions au lieu d'une; en un mot, que le progrès lui sera plus facile.
Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble qu'aucune science, pas même la géométrie, ne présente, à son point de départ, des vérités plus inattaquables. Que si l'on venait à me prouver cependant que toutes ces vérités sont autant d'erreurs, on aurait détruit en moi non-seulement la confiance qu'elles m'inspirent, mais la base de toute certitude et la foi en l'évidence même ; car de quel raisonnement se pourrait-on servir qui méritât mieux l'acquiescement de la raison que celui qu'on aurait renversé? Le jour où on aura trouvé un axiome qui contredise cet autre axiome : la ligne droite est le plus court chemin d'un point ii un autre, ce jour-là l'esprit humain n'aura plus d'autre refuge, si c'en estun, que le scepticisme absolu.
Aussi, j'éprouve une véritable confusion il insister sur des vérités primordiales si claires, qu'elles en semblent puériles. Cependant, il faut bien le dire, à travers les complications des transactions humaines, ces simples vérités ont été méconnués, et pour me justifier auprès du lecteur de le retenir si longtemps sur ce que les Anglais appellent des truitmes, je lui signalerai ici le singulier égarement auquel d'excellents esprits se sont laissé entraîner. Mettant de côté, négligeant entièrement la coopération de ta nature, relativement à la satisfaction de nos besoins, ils ont posé ce principe absolu ; Toute richesse vient du travail. Sur cette prémisse ils ont bati le syllogisme suivant :
« Toute richesse vient du travail :
» Donc lu richesse est proportionnelle au travail.
DES BESOINS DE L'HOMME. 81 « Or le travail est en raison inverse de la libéralité do la nature.
« Donc la richesse est en raison inverse de la libéralité de la nature ! »
Et, qu'on le veuille ou non, beaucoup de nos lois économiques ont été inspirées par ec singulier raisonnement. Ces lois no peuvent qu'être funestes au développement et à la distribution des richesses. C'est là ce qui me justifie de préparer d'avance, par l'exposition de vérités fort triviales en apparence, la réfutation d'erreurs et de préjugés déplorables sous lesquels se débat In société actuelle.
Décomposons maintenant ce concours de la nature.
Elle met deux choses à noire disposition : des matériaux et des forces.
La plupart des objets matériels qui servent à la satisfaction de nos besoins et de nos désirs ne sont amenés à l'état d'utilité qui les rend propres à notre usage que par l'intervention du travail, par l'application des facultés humaines. Maïs en tout cas, les cléments, les atomes, si l'on veut, dont ces objets sont composés sont des dons, et j'ajoute des dons gratuits de la nature. Cette observation est de la plus haute importance, et jettera, je crois, un jour nouveau sur In théorie de la richesse.
Je désire que le lecteur veuille bien se rappeler que j'éludie ici d'une manière générale la constitution physique et morale de l'homme, ses besoins, ses facultés et ses relations avec la nature, abstraction faite de l'échange, que je n'aborderai que dans le chapitre suivant; nous verrons alors en quoi et comment les transactions sociales modifient les phénomènes.
Il est bien évident que si l'homme isolé doit, pour parler ainsi, acheter la plupart de ses satisfactions par un travail, par un effort, il est rigoureusement exact de dire, qu'avant
UiMOSIBS ÉHOSOJimUEB. 8
Bî HARMONIES ECONOMIQUES.
qu'aucun travail, aucun effort de sa part ne soit intervenu, les matériaux qu'il trouve à sa portée sont des dons gratuits de la nature. Après le premier effort, quelque léger qu'il soit, ils cessent d'être gratuits, et si le langage de l'économie politique eut toujours été exact, c'est à cet état des objets matériels, antérieurement à toute action humaine, qu'eût été réservé le nom de matières premières.
Je répète ici que celte gratuité des dons de la nature, avant l'intervention du travail, est de la plus haute importance. En effet, j'ai dit, dans le premier article, que l'économie politique était la théorie de la vukur. J'ajoute maintenant, et par anticipation, que les choses ne commencent à avoir de la valeur que lorsque le travail la leur donne. Je prétends démontrer, plus tard, que tout ce qui est gratuit pour l'homme isolé reste gratuit pour l'homme social, et que les dons gratuits de la nature, quelle que suit leur utii.nÉ, n'ont pas de valeur. Je dis qu'un homme, qui recueille directement et sans aucun effort un bienfait de la nature, ne peut être considéré comme se rendant à lui-même un service onéreux, et que, par conséquent, il ne peut rendre aucun service à autrui a l'occasion* de choses communes à tous. Or, là où il n'y a pas de services rendus et reçus, il n'y a pas de valeur.
Tout ce que je dis ici des matériaux s'applique aussi aux forées que nous fournit la nature. La gravitation, l'élasticité des gaz, la puissance des vents, les lois de l'équilibre, la vie végétale, la vie animale, ce sont autant de forées que nous apprenons à faire tourner à notre avantage. La peine, l'intelligence que nous dépensons pour cela sont toujours susceptibles de rémunération, car nous ne pouvons être tenus de consacrer gratuitement nos efforts à l'avantage d'autrui. Mais ces forces naturelles, considérées en ellesmêmes, et abstraction faite de tout travail intellectuel ou
OES BESOINS DE L'HOMME, 83 musculaire, sont des dons gratuits de la Providence, et, à ce titre, elles restent sans valeur a travers toutes les complications des transactions humaines. C'est la pensée dominante de cet écrit.
Celte observation aurait peu d'importance, je l'avoue, si la coopération naturelle était constamment uniforme, si chaque homme, en tous temps, en tous lieux, en toutes circonstances, recevait de la nature un concours toujours égal, invariable. En ce cas, la science serait excusable de ne pas tenir compte d'un élément qui, restant toujours et partout le même, affecterait les services échangés dans des proportions exactes de toutes parts. Comme on élimine, en géométrie, les portions de lignes communes aux deux figures comparées, elle pourrait négliger cette coopération immuablement présente, et se contenter de dire, ainsi qu'elle fa fait jusqu'ici : k 11 y a des richesses naturelles, l'économie politique le constate une fois pour toutes et ne s'en occupe plus. )■
Mais les choses ne se passent pas ainsi. La tendance invincihle de l'intelligence humaine, en cela stimulée par l'intérêt et secondée par la série des découvertes, est de substituer le concours naturel et gratuit an concours humain et onéreux, de telle sorte qu'une utilité donnée, quoique restant la môme quant à son résultat, quant à la satisfaction qu'elle procure, répond cependant à un travail de plus en plus réduit. Certes, il est impossible de ne pas apercevoir l'immense influence de ce merveilleux phénomène sur la notion de la valeur, Car qu'en résulte-t-il? C'est qu'en tout produit la partie gratuite tend Ji remplacer la partie onéreuse. C'est que Vtitililé étant une résultante de deux collaborations dont l'une se rémunère et l'autre ne se rémunère pas, la valeur qui n'a de rapport qu'avec la première de ces collahorations diminue pour une utilité iden-
Ht HARMONIES KCOSOMIQI'EP.
tiqua, il mesure que In nature est contrainte fi un concours plus efficace, lin sorte qu'on peut dire que l'humanité a d mitant plus tic satisfactions on de richesses qu'elle a moins de valeurs. Or, ln plupart des auteurs ayant établi une sorte de synonymie cnlre ces (rois expressions : utilités, richesses, valeurs, il en est résulté une théorie non-seulement fausse, mais en sens inverse de In vérité. Je crois sincèrement qu'une description plus exacte de cette comliinnison des forces naturelles et des forces humaines dans l'œuvre de la production, autrement dit une définition plus juslo de la valeur, fera cesser des confusions théoriques inextricables cl conciliera des écoles aujourd'hui divergentes; et si j'anlïcipe aujourd'hui sur In suite de celte exposition, c'est pour me justifier auprès du lecteur de in 'arrêter sur des notions dont il lui serait difficile sans cela tic s'expliquer l'importance.
Après celle digression, je reprends mon élude sur l'homme considéré uniquement au point de vue économique.
Une autre observation due h J.-B. Say, et qui snutc aux yeux par son évidence, quoique trop souvent négligée par beaucoup d'auteurs, c'est que l'homme ne crée ni les matériaux ni les forces de la nature, si l'on prend le mot créer dans son acception rigoureuse. Ces matériaux , ces forces existent par eux-mêmes. L'homme se borne à les combiner, n les déplacer pour son avantage ou pour l'avantage d'au trui. Si c'est pour son avantage, iï se rend service à lui-même. Si c'est pour l'avantage d'autrni, fi rend tervice à son xetnbluhle, et est en droit d'en exiger un service équivalent; d'où il suit encore que la valeur est proportionnelle ou service rendu, et non point du tout à Vutilité absolue de la chose. Car cette utilité peut élrc, en très-grande partie, le résultat de l'action gratuite de In nature, auquel cas le fit-
des nr.sniss de l hohie. bs vice humain, le service onéreux et. rémunernble est de peu dû valeur. Cela résulte de l'axiome établi ci-dessus : Pour amener une chose à l'état complet d'utilité, l'action de l'homme est en raison inverse de l'action de la nature.
Celte observation renverse la doetrine qui place, la valeur dans la matérialité des choses. C'est le contraire qui est vrai. La matérialité est une qualité donnée par lu nature et par conséquent gratuite, dépourvue de valeur, quoique d'une utilité incontestable. L'action humaine, laquelle ne peut jamais arriver à créer de la matière, constitue seule le service que l'homme isolé se rend à lui-même ou que les hommes en société se rendent les uns aux autres, et c'est la libre appréciation de ces services qui est le fondement de la valeur; bien loin donc que, comme le voulait Sinitli, la valeur ne se puisse concevoir qu'incorporée dans la matière, entre matière et valeur il n'y a pas de rapports possibles.
La doctrine erronée à laquelle je fais allusion avait rigoureusement déduit de son principe que ces classes seules sont productives qui opèrent sur la matière. Smith avait ainsi préparé Terreur des socialisiez modernes, qui ne cessent de représenter comme des parasites improductifs ce qu'ils appellent les intermédiaires entre le producteur et le consommateur, tels que le négociant, le marchand, etc. Rendent-ils des services? Nous épargnent-ils une peine en se la donnant pour nous? En ce cas, ils créent de la valeur, quoiqu'ils ne créent pas de la matière, et même, comme nul ne crée de la matière, comme nous nous bornons tous à nous rendre des services réciproques, il est très-exact d« dire que nous sommes tous, y compris les agriculteurs et les fabricants, des intermédiaires à l'égard les uns des autres.
Voilà ce que j'avais à dire, pour le moment, sur le eon-
cours de la nature. Elle met à noire disposition, dans une mesure fort diverse, selon les climats, les suisons, et l'avancement de nos connaissances, niais toujours gratuitement, des matériaux et des forces. Donc ces matériaux et ces forces n'ont pas de valeur; i! serait bien étrange qu'ils en eussent. D'après quelle règle l'cslimcrions-nous? Comment comprendre que la nature se fasse payer, rétribuer, rémunérer? Nous verrous plus tard que l'échange est nécessaire pour déterminer la valeur. Nous n'achetons pas les biens naturels, nous les recueillons; et si, pour les recueillir, il faut faire un effort quelconque, c'est dans cet effort, non dans le don de la nature, qu'est le principe de la co-
Passons à l'action de l'homme, désignée d'une manière générale sous le nom de travail.
Le mot travail, comme presque tous ceux qu'emploie J'économie politique, est fort vague; chaque auteur lui donne un sens plus ou moins étendu. L'économie politique n'a pus eu, comme lu plupart des sciences, la chimie, par exemple, l'avantage <tc faire son vocabulaire. Traitant de choses qui occupent les hommes depuis le commencement du monde et font le sujet habituel de leurs conversations, elle a trouvé des expressions toutes faites, et est forcée de s'en servir.
On restreint souvent le sens du mot travail à l'action presque exclusivement musculaire rie l'homme sur les choses. C'est ainsi qu'on appelle classes travailleuses celles qui exécutent la partie mécanique de la production.
Le lecteur comprendra que je doonc à ce mol un sens plus étendu. J'entends par travail l'application de nos facultés à la satisfaction de nos besoins. Besoin, effort, satisfaction, voilà le cercle de l'économie politique. L'effort peut être physique, intellectuel ou même moral, comme nous allons le voir.
Il n'est pas nécessaire tic montrer ici que tous nos organes, toutes ou presque toutes nos facultés peuvent concourir et concourent en effet à la production. L'attention, la sagacité, l'intelligence, l'imagination, y ont certainement leur part.
M. Dunoyer, dans son beau livre sur la Liberté du travail, a fait entrer, et cela avec toute la rigueur scientifique, nos facultés inorales parmi les éléments auxquels nous devons nos richesses; c'est une idée neuve et féconde autant que juste; elle est destinée à agrandir et à ennoblir le champ de l'économie politique.
Je n'insisterai ici sur celte idée qu'autant qu'elle me fournit l'occasion de jeter une première lueur sur l'origine d'un puissant agent de production dont je n'ai pas encore parlé : le capital.
Si nousexaminons successivement les objets matériels qui servent à la satisfaction de nos besoins, nous reconnaîtrons sans peine que tous ou presque tous exigent, pour être confectionnés, plus de temps, une plus grande portion de notre vie que l'homme n'en peut dépenser sans réparer ses forces, c'est-à-dire sans satisfaire des besoins. Cela suppose donc que ceux qui ont exécuté ces choses avaient préalablement réservé, mis de côté, accumulé des provisions pour vivre pendant l'opération.
Il en est de même pour les satisfactions où n'apparaît rien de matériel. Un prélrc ne pourrait se consacrer à la prédication, un professeur à l'enseignement, un magistrat au maintien de l'ordre, si par eux-mêmes ou par d'autres ils ne Lrouvaient à leur portée des moyens d'existence tout créés.
Remontons plus haut. Supposons un homme isolé et réduit a vivre de chasse. Il est aisé de comprendre que si, chaque soir, il avait consommé tout le gibier pris dans la
8!* HARMONIES liCIISOMIQI'RS.
journée, jamais il ne pourrait entreprendre aucun mitre ouvrage, bâtir une butte, réparer ses armes ; tout progrès lui serait à jamais interdit.
Ce n'est pas ici le lieu de définir la nature et les fonctions
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constances de la vie, celui-là a des chances plus favorables qui sait le mieux quelles seront les conséquences de ses déterminations et de ses actes.
Réprimer ses appétits, gouverner ses passions, sacrifier le présent à l'avenir, se soumettre à une privation actuelle en vue d'un avantage supérieur mais éloigné, ce sont des conditions essentielles pour la formation des capitaux, et les capitaux, nous l'avons entrevu, sont eux-memes la condition essentielle de tout travail un peu compliqué ou prolonge. Il est de toute évidence que si deux hommes étaient placés dans des conditions parfaitement identiques, si on leur supposait, en outre, le même degré d'intelligence et d'activité, celui-là ferait plus de progrés qui, accumulant des provisions, se mettrait à mémo d'entreprendre des ouvrages de longue baleine, de perfectionner ses instruments, et de faire concourir ainsi les forces de la nature à la réalisation de ses desseins.
Je n'insisterai pas là-dessus; il suffit de jeter un regard autour de soi pour rester convaincu que toutes nos forces, toutes nos facultés, toutes nos vertus, concourent à l'avancement de l'homme et de la société.
Par la même raison, il n'est aucun de nos vices qui no
DES nESOINS DE L'HOMME.
paralyse le nerf même de la production, l'effort. L'igno-
voyanec nous préparc des déceptions; ['abandon aux appétits du moment empêche l'accumulation ou ia formation du ciipitiil ; la vanité nous conduit à consacrer nos efforts à des satisfactions factices aux dépens de satisfactions réelles; la violence, la ruse, provoquant des représailles, nous forcent à nous environner de précautions onéreuses, et entraînent ainsi une grande déperdition de forces.
Je terminerai cette étude préliminaire de l'homme par une observation que j'ai déjà faite à l'occasion des besoins. C'est que les éléments signalés dans ce chapitre, qui entrent dans la science économique et la constituent, sont essentiellement mobiles et divers. Besoins, désirs, matériaux cl puissances fournis par la nature, forces musculaires, organes, facultés intellectuelles, qualités morales, tout cela est variable selon l'individu, le temps et le lieu. Il n'y a pas deux hommes qui se ressemblent sous chacun de ces rapports, ni, à plus forte raison, sur tous. Bien plus, aucun homme ne se ressemble exactement à lui-même deux heures de suite; ce que l'un sait, l'autre l'ignore; ce que celui-ci apprécie, celui-là le dédaigne; ici, la nature a été prodigue, là, ovare ; une vertu qui est difficile à pratiquer à un certain degré de température, devient facile sous un autre climat. La science économique n'a donc pas," comme les sciences dites exactes, l'avantage de posséder une mesure, un absolu auquel elle peut tout rapporter, une ligne graduée, un mètre qui lui serve à mesurer l'intensité des désirs, des efforts et des satisfactions. Si nous étions voués au travail solitaire, comme certains animaux, nous serions tous placés dans des circonstances différant par quelques points, et, ces circonstances extérieures fussent-elles semblables, le
milieu dons lequel notis agirions fùt-îl identique pour tous, nous différerions encore par nos désirs, nos besoins, nos idées, notre sagacité, notre énergie, notre manière d'estimer et d'apprécier les choses, notre prévoyance, noire activité; en sorte qu'une grande et inévitable inégalité se manifesterait parmi les hommes, Certes, l'isolement absolu, l'absence de toutes relations entre les hommes, ce n'est qu'une vision chimérique née dans l'imagination de Rousseau. Mais, à supposer que cet état antisocial dit ètut (le nature ait jamais existé, je me demande par quelle série d'idées Rousseau et ses adeptes sont arrivés à y placer l'égalité? Nous verrons plus tard qu'elle est, comme la richesse, comme la liberté, comme la fraternité, comme l'unité, une lin et non un point de départ. Elle surgit du développement naturel et régulier des sociétés. L'humanité ne s'en éloigne pas, elle y tend. C'est plus consolant et plus vrai.
Après avoir parlé de nos besoins et des moyens que nous avons d'y pourvoir, il me reste à dire un mot de nos saiixfttctiwts. Elles sonl la résultante du mécanisme entier. C'est par le plus ou moins de satisfactions physiques, intellectuelles et morales dont jouit l'humanité, que nous reconnaissons si la machine fonctionne bien ou mal. C'est pourquoi le mot consommation, adopté par les économistes, aurait un sens prorond, si, lui conservant sa signification étymologique, on en faisait le synonyme de fin, ncromplissement. Par malheur, dans le langage vulgaire et même
matériel et grossier, exact sans doute quant aux besoins physiques, mais qui cesse de l'être h l'égard des besoins d'un ordre plus élevé. La culture du blé, le lissage de la laine se terminent par une consommation. En est-il de même des travaux de l'artiste, des chants du poète, des
DES BESOINS DE L'HOMME. Dl méditations du jurisconsulte, des enseignements du professeur, des prédications du prêtre? lui encore nous retrouvons les inconvénients de cette erreur fondamentale qui détermina A. Smith à circonscrire l'économie politique dans un cercle de matérialité, et le lecteur me pardonnera de me servir souvent du mot satisfaction, comme s'appliquant à tous nos besoins et à tous nos désirs, comme répondant mieux au cadre élargi que j'ai cru pouvoir donner a la science.
On a souvent reproché aux économistes de se pi éoccuper exclusivement des intérêts du consommateur. « Vous oubliez le producteur, » ajoutait- on. Mais la satisfaction étant le mit, la fin de Ions les efforts, et comme la grande consommation des phénomènes économiques, n'est-il pas évident que c'est en elle qu'est la pierre de touche du progrès? Le bien-être d'un homme ne se mesure pas à ses efforts, mais à ses satisfactions ; cela est vrai aussi pour les agglomérations d'hommes. C'est encore là une de ces vérités que nul ne conteste quand il s'agit de l'homme isolé, et contre laquelle on dispute sans cesse dès qu'elle est appliquée à la société. La phrase incriminée n'a pas un autre sens que celui-ci : toute mesure économique s'apprécie, non par le travail qu'elle provoque, mais par l'effet définitif qui en résulte, lequel se résout en un accroissement. ou une diminution du bien-être général.
Nous avons dit à propos des besoins et des désirs qu'il n'y a pas deux hommes qui se ressemblent. Il en est de même pour nos satisfactions. Elles ne sont pas également appi-éiiées par tous, ce qui revient ù cette banalité: les goûts diffèrent. Or c'est la vivacité des désirs, la variété des goûts qui déterminent la direction des efforts. Ici l'influence de la inorale sur l'industrie est manifeste. On peut concevoir un homme isolé, esclave de goûts factices, puérils, immo-