‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 3 sur 104 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

s Et moi, Seigneur, aussi, pour chanter tes merveilles, Tu m'as donné dans l'âme une seconde voix Plus pure que la voix qui parle à nos oreilles, Plus forte que les vents, les ondes et les bois!

Les cieux l'appellent Grâce, et les hommes Génie; C'est un souffle affaibli des bardes d'Israël, Un écho dans mon sein qui change en harmonie Le retentissement de ce monde mortel!

Mais c'est surtout ton nom, ô Roi de la nature! Qui fait vibrer en moi cet instrument divin : Quand j'invoque ce nom, mon cœur plein de murmure Résonne comme un temple où l'on chante sans fin !

Comme un temple rempli de voix et de prières , Où d'échos en échos le son roule aux autels : Eh quoi ! Seigneur, ce bronze, et ce marbre, et ces pierres Retentiraient-ils mieux que le cœur des mortels?

Non , mon Dieu , non , mon Dieu , grâce à mon saint partage , Je n'ai point entendu monter jamais vers toi D'accords plus pénétrants, de plus divin langage, Que ces concerts muets qui s'élèvent en moi!

Mais la parole manque à ce brûlant délire; Pour contenir ce feu tous les mots sont glacés. Eh! qu'importe, Seigneur, la parole à ma lyre? Je l'entends, il suffit; tu réponds, c'est assez!

Don sacré du Dieu qui m'enflamme, Harpe qui fais trembler mes doigts , Sois toujours le cri de mon âme, A Dieu seul rapporte ma voix; Je frémis d'amour et de crainte Quand, pour toucher ta corde sainte Son esprit daigna me choisir!

Moi, devant lui moins que poussière Moi, dont jusqu'alors l'âme entière N'était que silence et désir!

Hélas! et j'en rougis encore, Ingrat au plus beau de ses dons , Harpe que l'ange même adore, Je profanai tes premiers sons ; Je fis ce que ferait l'impie, Si ses mains, sur l'autel de vie, Abusaient des vases divins , Et s'il couronnait le calice, Le calice du sacrifice , Avec les roses des festins !

Mais j'en jure par cette honte Dont rougit mon front confondu , Et par cet hymne qui remonte Au ciel dont il est descendu ; J'en jure par ce nom sublime Qui ferme et qui rouvre l'abîme , Par l'œil qui lit au fond des cœurs, Par ce feu sacré qui m'embrase,

Et par ces transports de l'extase Qui trempent tes cordes de pleurs!

De tes accents mortels j'ai perdu la mémoire; Nous ne chanterons plus qu'une éternelle gloire Au seul digne, au seul saint, au seul grand, au seul bon; Mes jours ne seront plus qu'un éternel délire, Mon âme qu'un cantique, et mon cœur qu'une lyre, Et chaque souffle enfin que j'exhale ou j'aspire, Un accord à ton nom !

Élevez-vous , voix de mon âme , Avec l'aurore , avec la nuit !

Élancez-vous comme la flamme , Répandez-vous comme le bruit !

Flottez sur l'aile des nuages , Mêlez-vous aux vents , aux orages , Au tonnerre , au fracas des flots ; L'homme en vain ferme sa paupière , L'hymne éternel de la prière Trouvera partout des échos !

Ne craignez pas que le murmure De tous ces astres à la fois , Ces mille voix de la nature Étouffent votre faible voix !

Tandis que les sphères mugissent , Et que les sept deux retentissent Des bruits roulant en son honneur, L'humble écho que l'âme réveille

Porte en mourant à son oreille La moindre voix qui dit : « Seigneur

Élevez-vous dans le silenee , A l'heure où dans l'ombre du soir La lampe des nuits se balance, Quand le prêtre éteint l'encensoir; Élevez-vous aux bords des ondes , Dans ces solitudes profondes Où Dieu se révèle à la foi !

Chantez dans mes heures funèbres :

Amour, il n'est point de ténèbres , Point de solitude avec toi !

Je ne suis plus qu'une pensée, L'univers est mort dans mon cœur, Et sous cette cendre glacée Je n'ai trouvé que le Seigneur.

Qu'il éclaire ou trouble ma voie, Mon cœur, dans les pleurs ou la joie, Porte celui dont il est plein :

Ainsi le flot roule une image , Et des nuits le dernier nuage Porte l'aurore dans son sein.

Qu'il est doux de voir sa pensée, Avant de chercher ses accents , En mètres divins cadencée , Monter soudain comme l'encens; De voir ses timides louanges, m. 4#

Gomme sur la harpe des anges, Éclore en sons dignes des cieux, Et jusqu'aux portes éternelles S'élever sur leurs propres ailes, Avec un vol harmonieux !

Un jour cependant, ô ma lyre!

Un jour assoupira ta voix !

Tu regretteras ce délire

Dont tu t'enivrais sous mes doigts :

Les ans terniront cette glace

Où la nature te retrace

Les merveilles du Saint des saints !

Le temps, qui flétrit ce qu'il touche,

Ravira les sons sur ma bouche ,

Et les images sous mes mains.

Tu ne répandras plus mon âme En flots d'harmonie et d'amour; Mais le sentiment qui m'enflamme Survivra jusqu'au dernier jour :

Semblable à ces sommets arides Dont l'âge a dépouillé les rides De leur ombre et de leurs échos, Mais qui dans leurs flancs sans verdure Gardent une ombre qui murmure, Et dont le ciel nourrit les flots.

Ah! quand ma fragile mémoire, Comme une urne dont l'onde a fui ,

ET RELIGIEUSES. M

Aura perdu ces chants de gloire Que ton Dieu t'inspire aujourd'hui, De ta défaillante harmonie Ne rougis pas , ô mon génie !

Quand ta corde n'aurait qu'un son, Harpe fidèle , chante encore Le Dieu que ma jeunesse adore; Car c'est un hymne que son nom !

COMMENTAIRE

C'était en 1822.

J'avais passé le cap des tempêtes que tout homme doit passer dans sa jeunesse, avant d'arriver à ces espaces calmes et lumineux de la vie où l'on goûte quelques années de sérénité. J'étais marié, je venais d'être père, deux enfants balbutiaient en me souriant dans leur berceau aux pieds de leur jeune mère. J'avais dans la diplomatie un emploi régulier et actif de mes facultés, conforme à mes goûts. J'habitais l'Italie , cette seconde patrie de mes yeux et de mon cœur. Tout était repos d'esprit, silence des passions, hymne intérieur en moi et autour de moi. Mon père, ma mère, mes sœurs, mes amis d'enfance ou de jeunesse, vivaient encore tous, et multipliaient mon bonheur en s'y intéressant. J'avais retrouvé dans ce bonheur la première piété inspirée à ses enfants par notre mère. Je ne discutais plus avec moi-même la foi du berceau. J'éprouvais une grande douceur à croire, à adorer, à prier, à jouir, dans la langue à laquelle les

vertus et les grâces de cette mère donnaient tant de charme, tant d'élévation. Je conçus la pensée d'écrire au hasard, dans mes heures de loisir et d'inspiration, quelques cantiques modernes, comme ceux que David avait écrits avec ses larmes. Les poésies pieuses manquent à l'humanité moderne : j'espérais en jeter quelques notes au vent. Mais mon heure n'était pas venue; je le sentis bientôt. Je me contentai de balbutier ces harmonies , espèce de retentissements poétiques , quelquefois pieux, des impressions que l'heure, le jour, le site, l'anniversaire, la mémoire me donnaient, et que le souffle perpétuellement religieux de mon âme renvoyait à Dieu. J'en écrivis une, puis deux, puis trois, puis deux volumes, avant de songer à les publier. C'étaient comme les annotations en vers de ma vie intérieure. La pensée que cela n'était pas destiné aux regards du public , ou du moins que cela ne serait lu qu'après moi , donnait plus de liberté , plus de sécurité , et , pour ainsi dire , plus d'onction à ces vers. C'était entre Dieu et moi.

Cette première harmonie, dans laquelle j'essayais le ton et je tâtais la corde , fut écrite à Florence, dans l'église de Santa- Croce , où j'allais souvent me recueillir entre les tombeaux des grands poètes toscans.

Page 1