‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 57 sur 104 · RÉPONSE A M. VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M. VICTOR HUGO

Je sommeillais sans rêve, Comme Écho dans mes bois :

Mais qu'une voix s'élève, Soudain la mienne achève; Un son me rend la voix.

Que celle qui m'éveille A de touchants concerts !

Jamais à mon oreille Harpe ou lyre pareille N'enchanta ces déserts ,

Depuis l'heure charmante Où le servant d'amour, Sa harpe sous sa mante , Venait pour une amante Soupirer sous la tour.

C'est la voix fraîche et pure D'un enfant des cités , Qui , las de leur murmure , Demande à la nature Des jours plus abrités ,

Un toit où se repose L'ombre des bois épais, Un ruisseau qui l'arrose , Et le buisson de rose Où l'oiseau chante auprès,

L'uniforme habitude Qui lie au jour le jour, Point de gloire ou d'étude, Rien cjue la solitude , La prière et l'amour.

Ah ! ton rêve est un rêve , Ami ; ce rien est tout !

Ta vie a trop de séve , Mais attends : l'âge enlève L'ivresse et le dégoût.

Plus, hélas! sur la terre L'homme compte de jours, Plus la route est sévère, Et plus le cœur resserre Sa vie et ses amours.

Fuis ces champs de bataille y Où l'insecte pensant S'agite et se travaille Autour d'un brin de paille Qu'écrase le passant î

Je sais sur la colline Une blanche maison ; Un rocher la domine, Un buisson d'aubépine Est tout son horizon.

Là jamais ne s'élève Bruit qui fasse penser :

Jusqu'à ce qu'il s'achève, On peut mener son rêve Et le recommencer.

Le clocher du village Surmonte ce séjour; Sa voix, comme un hommage r Monte au premier nuage Que colore le jour.

Signal de la prière, Elle part du saint lieu , Appelant la première L'enfant de la chaumière5 A la maison de Dieu.

Aux sons que l'écho roule Le long des églantiers, Vous voyez l'humble foule Qui serpente et s'écoule Bans les pieux sentiers :

C'est la pauvre orpheline, Pour qui le jour est court , Qui déroule et termine, Pendant qu'elle chemine, Son fuseau déjà lourd;

C'est l'aveugle que guide Le mur accoutumé , Le mendiant timide, Et dont la main dévide Son rosaire enfumé;

C'est l'enfant qui caresse En passant chaque fleur, Le vieillard qui se presse :

L'enfance et la vieillesse Sont amis du Seigneur !

La fenêtre est tournée Vers le champ des tombeaux , Où l'herbe moutonnée Couvre , après la journée , Le sommeil des hameaux.

Plus d'une fleur nuance Ce voile du sommeil ; Là tout fut innocence, Là tout dit : « Espérance! »

Tout parle de réveil.

Mon œil , quand il y tombe , Voit l'amoureux oiseau Voler de tombe en tombe > Ainsi que la colombe Qui porta le rameau ;

Ou quelque pauvre veuve , Aux longs rayons du soir, Sur une pierre neuve , Signe de son épreuve, S'agenouiller, s'asseoir,

Et, l'espoir sur la bouche, Contempler du tombeau, Sous les cyprès qu'il touche, Le soleil qui se couche Pour se lever plus beau.

Paix et mélancolie Veillent là près des morts , Et l'âme recueillie Des vagues de la vie Croit y toucher les bords !

COMMENTAIRE

Je ne sais quel jour de quelle année, vers 1824, je vis arriver Victor Hugo à Saint-Point , accompagné de sa femme , alors dans la première fleur de sa beauté , d'un petit enfant , et de Charles Nodier, qui commençait déjà à vieillir. Ils allaient en Suisse ou en Italie. Ils s'arrêtèrent quelques jours dans ma retraite. Victor Hugo , Nodier et moi, nous passâmes le temps à errer dans les montagnes. Mes deux hôtes laissèrent à Saint- Point un parfum de poésie et d'amitié.

Depuis lors Nodier , plante alpestre du haut Jura qui n'a jamais pu se bien acclimater à Paris, est mort. La nature fait peu d'hommes si charmants et si divers. Il y avait du paysan, du gentilhomme , de l'émigré , du républicain , du chevalier , de l'homme de lettres , du savant , du poète , du paresseux surtout , en lui. Débauche d'esprit et de caractère de la nature , dans un jour de caprice et de luxe. On aurait pu faire dix hommes de Nodier, et il n'y en avait pas un tout entier en lui; mais les fragments étaient admirables. Victor Hugo a vécu, grandi, et grandit encore. Nous sommes restés amis; nous le serons , je crois , toujours. Il n'y a point de petitesses dans sa nature. Les rivalités sont des petitesses : Hugo ne les connaît pas. C'est un grand signe pour lui.

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