‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 6 sur 104 · HYMNE DU MATIN · texte numérisé non relu

HYMNE DU MATIN

Pourquoi bondissez-vous sur la plage écumante , Vagues dont aucun vent n'a creusé les sillons ? Pourquoi secouez-vous votre écume fumante

En légers tourbillons?

Pourquoi balancez-vous vos fronts que l'aube essuie, Forêts qui tressaillez avant l'heure du bruit? Pourquoi de vos rameaux répandez-vous en pluie Ces pleurs silencieux dont vous baigna la nuit?

Pourquoi relevez- vous, ô fleurs, vos pleins calices, Comme un front incliné que relève l'amour? Pourquoi dans l'ombre humide exhaler ces prémices Des parfums qu'aspire le jour?

Ah ! renfermez-les encore ; Gardez-les, fleurs que j'adore, Pour l'haleine de l'aurore , Pour l'ornement du saint lieu !

Le ciel de pleurs vous inonde, L'œil du matin vous féconde,

Vous êtes l'encens du monde Qu'il fait remonter à Dieu.

Vous qui des ouragans laissez flotter l'empire, Et dont l'ombre des nuits endormait le courroux , Sur l'onde qui gémit, sous l'herbe qui soupire,

Aquilons, autans, zéphire,

Pourquoi vous éveillez-vous ?

Et vous qui reposez sous la feuillée obscure , Qui vous a réveillés dans vos nids de verdure? Oiseaux des ondes ou des bois , Hôtes des sillons ou des toits , Pourquoi confondez-vous vos voix Dans ce vague et confus murmure Qui meurt et renaît à la fois Comme un soupir de la nature ?

Voix qui nagez dans le bleu firmament, Voix qui roulez sur le flot écumant, Voix qui volez sur les ailes du vent , Chantres des airs que l'instinct seul éveille, Joyeux concerts, léger gazouillement, Plaintes, accords, tendre roucoulement, Qui chantez-vous pendant que tout sommeille? La nuit a-t-elle une oreille Digne de ce chœur charmant ?

Attendez que l'ombre meure, Oiseaux , ne chantez qu'à l'heure Où l'aube naissante effleure Les neiges du mont lointain.

ET KEL1GIEUSES.

Dans l'hymne de la nature, Seigneur, chaque créature Forme à son heure en mesure Un son du concert divin ; Oiseaux , voix céleste et pure , Soyez le premier murmure Que Dieu reçoit du matin.

Et moi , sur qui la nuit verse un divin dictame , Qui sous le poids des jours courbe un front abattu , Quel instinct de bonheur me réveille? 0 mon âme, Pourquoi me réjouis-tu?

C'est que le ciel s'entr'ouvre, ainsi qu'une paupière Quand des vapeurs des nuits les regards sont couverts : Dans les sentiers de pourpre aux pas du jour ouverts,

Les monts, les flots, les déserts

Ont pressenti la lumière , Et son axe de flamme, aux bords de sa carrière, Tourne, et creuse déjà son éclatante ornière, Sur l'horizon roulant des mers.

Chaque être s'écrie :

« C'est lui, c est le jour !

C'est lui, c'est la vie !

C'est lui, c'est l'amour ! »

Dans l'ombre assouplie, Le ciel se replie Comme un pavillon ; Roulant son image, Le léger nuage

n HARMONIES POÉTIQUES

Monte, flotte et nage Dans son tourbillon ; La nue orageuse Se fend, et lui creuse Sa pourpre écumeuse En brillant sillon ; Il avance , il foule Ce chaos qui roule Ses flots égarés ; L'espace étincelle, La flamme ruisselle Sous ses pieds sacrés ; La terre encor sombre Lui tourne dans l'ombre Ses flancs altérés; L'ombre est adoucie , Les flots éclairés ; Des monts colorés La cime est jaunie ; Des rayons dorés Tout reçoit la pluie ; Tout vit, tout s'écrie :

« C'est lui , c'est le jour !

C'est lui, c'est la vie !

C'est lui, c'est l'amour! »

0 Dieu, vois dans les airs! l'aigle éperdu s'élance

Dans l'abîme éclatant des cieux ; Sous les vagues de feu que bat son aile immense, Il lutte avec les vents, il plane, il se balance;

L'écume du soleil l'enveloppe à nos yeux : Est-il allé porter jusques en ta présence Des airs dont il est roi le sublime silence Ou l'hommage mystérieux?

0 Dieu, vois sur les mers! le regard de l'aurore Enfle le sein dormant de l'Océan sonore, Qui, comme un cœur d'amour ou de joie oppressé, Presse le mouvement de son flot cadencé ,

Et dans ses lames garde encore Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé ; Comme un léger sillon qui se creuse et frissonne Dans un champ où la brise a balancé l'épi , Un flot naît d'une ride; il murmure, il sillonne L'azur muet encor de l'abîme assoupi ; Il roule sur lui-même, il s'allonge, il s'abîme;

Le regard le perd un moment :

Où va-t-il? Il revient, revomi par l'abîme; Il dresse en mugissant sa bouillonnante cime ; Le jour semble rouler sur son dos écumant; Il entraîne en passant les vagues qu'il écrase , S'enfle de leurs débris et bondit sur sa base ; Puis enfin chancelant comme une vaste tour, On comme un char fumant brisé dctns la carrière ,

II croule , et sa poussière

En flocons de lumière Roule et disperse au loin tous ces fragments du jour,

La barque du pêcheur tend son aile sonore Où le vent du matin vient déjà palpiter,

n HARMONIES POÉTIQUES

Et bondit sur les flots que l'ancre va quitter, Pareille au coursier qui dévore Le frein qui semble l'irriter.

Le navire, enfant des étoiles, Luit comme une colline aux bords de l'horizon, Et réfléchit déjà dans ses plus hautes voiles La blancheur de l'aurore et son premier rayon.

Léviathan bondit sur ses traces profondes ,

Et des flots par ses jeux saluant le réveil ,

De ses naseaux fumants il lance au ciel les ondes,

Pour les voir retomber en rayons du soleil.

L'eau berce , le mat secoue La tente des matelots ; L'air siffle, le ciel se joue Dans la crinière des flots ; Partout l'écume brillante D'une frange étincelante Ceint le bord des flots amers ; Tout est bruit, lumière et jo'e; C'est l'astre que D eu renvoie, C'est l'aurore sur les mers*

0 Dieu , vois sur la terre ! Un pâle crépuscule Teint son voile flottant par la br'se essuyé; Sur les pas de la nuit l'aube pose son pied ; L'ombre des monts lointains se déroule et recule, Comme un vêtement replié.

Ses lambeaux déchirés par l'aile de l'aurore Flottent livrés aux vents dans l'orient vermeil; La pourpre les enflamme et l'iris les colore; Ils pendent en désordre aux tentes du soleil , Comme des pavillons quand une flotte arbore Les couleurs de son roi dans les jours d'appareil.

Sous des nuages de fumée, Le rayon va pâlir sur les tours des cités, Et sous l'ombre des bois les hameaux abrités, Ces toits par l'innocence et la paix habités,

Sur la colline embaumée,

De jour et d'ombre semée, Font rejaillir au loin leurs flottantes clartés.

Le laboureur répond au taureau qui l'appelle; L'aurore les ramène au sillon commencé; Il conduit en chantant le couple qu'il attelle; Le vallon retentit sous le soc renversé ;

Au gémissement de la roue Il mesure ses pas et son chant cadencé; Sur sa trace en glanant le passereau se joue,

Et le chêne à sa voix secoue Le baume des sillons que la nuit a versé.

L'oiseau chante, l'agneau bêle, L'enfant gazouille au berceau , La voix de l'homme se mêle Au bruit des vents et de l'eau; L'air frémit, l'épi frissonne, ni. 2

L'insecte au soleil bourdonne; L'airain pieux qui résonne Rappelle au Dieu qui le donne Ce premier soupir du jour :

Tout vit, tout luit, tout remue; C'est l'aurore dans la nue, C'est la terre qui salue L'astre de vie et d'amour!

Mais tandis, ô mon Dieu! qu'aux yeux de ton aurore Un nouvel univers chaque jour semble éclore, Et qu'un soleil flottant dans l'abîme lointain Fait remonter vers toi les parfums du matin , D'autres soleils, cachés par la nuit des distances, Qu'à chaque instant là-haut tu produis et tu lances, Vont porter dans l'espace à leurs planètes d'or Des matins plus brillants et plus sereins encor* Oui, l'heure où l'on t'adore est ton heure éternelle; Oui, chaque point des cieux pour toi la renouvelle, Et ces astres sans nombre épars au sein des nuits N'ont été par ton souffle allumés et conduits Qu'afin d'aller, Seigneur, autour de tes demeures, L'un l'autre se porter la plus belle des heures , Et te faire bénir par l'aurore des jours, Ici, là-haut, sans cesse, à jamais et toujours!

Oui , sans cesse un monde se noie Dans les feux d'un nouveau soleil* Les cieux sont toujours dans la joie ; Toujours un astre a son réveil;

Partout où s'abaisse ta vue

Un soleil levant te salue ;

Les cieux sont un hymne sans fin !

Et des temps que tu fais éclore ,

Chaque heure, ô Dieu! n'est qu'une aurore,

Et l'éternité qu'un matin!

Montez donc , flottez donc , roulez , volez , vents , flamme , Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix! Terre, exhale ton souffle; homme, élève ton âme! Montez , flottez , roulez , accomplissez vos lois !

Montez, volez à Dieu! plus haut, plus haut encore! Dans les feux du soleil sa splendeur vous a lui; Reportez dans les cieux l'hommage de l'aurore; Montez, il est là-haut; descendez, tout est lui!

Et toi, jour, dont son nom a commencé la course, Jour qui dois rendre compte au Dieu qui t'a compté, La nuit qui t'enfanta te rappelle à ta source : Tu finis dans l'éternité.

Tu n'es qu'un pas du temps, mais ton Dieu te mesure; Tu dois de son auteur rapprocher la nature ; Il ne t'a point créé comme un vain ornement , Pour semer de tes feux la nuit du firmament, Mais pour lui rapporter aux célestes demeures La gloire et la vertu sur les ailes des heures, Et la louange à tout moment!

COMMENTAIRE

Cette harmonie fut écrite à Montenero , comme la précédente, pendant une halte de toute une journée sous les chênes verts de ce beau cap. Elle fut notée sur les feuilles blanches d'une belle édition in-quarto de Pétrarque que je portais souvent avec moi. Au moment où je détachais ces feuilles , elles me furent enlevées par le vent violent du soir qui s'élève de Limone , et qui souffle par rafale à la mer. Elles tourbillon-, lièrent un moment au-dessus de moi , et retombèrent à mille pieds sous la concavité du cap. Je les crus englouties par les lames. Je les regrettai un moment, puis je retournai prendre mon cheval à la locanda, et je n'y pensai plus.

Le surlendemain, une jolie enfant à demi nue, fille d'un pauvre ramasseur de coquillages des faubourgs de Livoufne, me les rapporta, toutes trempées de Peau salée. Elle me ^it que son père les avait trouvées surnageant sur l'écume au bas dn cap de Montenero ; qu'il les avait fait lire aux capucins du couvent; que les capucins, ne comprenant pas cette langue, avaient dit qu'il fallait rapporter ces papiers au Français , à la villa Palmieri, Je remerciai la petite fille; je lui donnai pour son père autant d'écus italiens qu'il y avait de pages , et pour elle une robe de cotonnade rayée de rouge, une chemise et des souliers. Elle s'en alla joyeuse et les mains pleines de figues , croyant sans doute qu'elle m'avait rapporté un trésor. Hélas î ce n'étaient que des feuilles arrachées au vent de la mer et rejetées .au vent du temps î

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