‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 7 sur 104 · LAME PRÉSENTE A DIEU · texte numérisé non relu

LAME PRÉSENTE A DIEU

Pâle lampe du sanctuaire , Pourquoi, dans l'ombre du saint lieu, Inaperçue et solitaire , Te consumes-tu devant Dieu?

Ce n'est pas pour diriger l'aile De la prière ou de l'amour, Pour éclairer, faible étincelle , L'œil de Celui qui fit le jour.

Ce n'est pas pour écarter l'ombre Des pas de ses adorateurs ; La vaste nef n'est que plus sombre Devant tes lointaines lueurs,

Ce n'est pas pour lui faire hommage Des feux qui sous ses pas ont lui; Les cieux lui rendent témoignage, Les soleils brûlent devant lui.

Et pourtant, lampes symboliques, Vous gardez vos feux immortels, Et la brise des basiliques Vous berce sur tous les autels;

Et mon œil aime à se suspendre A ce foyer aérien , Et je leur dis sans les comprendre :

« Flambeaux pieux, vous faites bien. »

Peut-être, brillantes parcelles De l'immense création , Devant son trône imitent-elles L'éternelle adoration.

(i Et c'est ainsi , dis-je à mon âme , Que de l'ombre de ce bas lieu , Tu brûles, invisible flamme , En la présence de ton Dieu.

« Et jamais, jamais tu n'oublies De diriger vers lui mon cœur, Pas plus que ces lampes remplies De flotter devant le Seigneur.

« Quel que soit le vent, tu regardes Ce pôle , objet de tous tes vœux , Et comme un nuage tu gardes Toujours ton côté lumineux.

« Dans la nuit du monde sensible , Je sens avec sérénité Qu'il est un point inaccessible A la terrestre obscurité ;

« Une lueur sur la colline , Qui veillera toute la nuit ; Une étoile qui s'illumine Au seul astre qui toujours luit;

« Un feu qui dans l'urne demeure Sans s'éteindre et se consumer, Où l'on peut jeter à toute heure Un grain d'encens pour l'allumer.

« Et quand sous l'œil qui te contemple 0 mon âme ! tu t'éteindras , Sur le pavé fumant du temple Son pied ne te foulera pas.

« Mais, vivante au foyer suprême, Au disque du jour sans sommeil, Il te réunira lui-même Comme un rayon à son soleil.

« Et tu luiras de sa lumière 5 De la lumière de Celui Dont les astres sont la poussière Qui monte et tombe devant lui. »

COMMENTAIRE

•'ai toujours aimé non pas les ténèbres de l'homme , mais les ténèbres de Dieu : elles redoublent en nous le sentiment de la solitude. Or, la solitude avec Dieu, c'est la jouissance sans distraction de l'infini, c'est la conversation sans témoin avec ce qu'on adore. Aussi , toutes les fois qu'un édifice marqué du signe de la Divinité, un temple en ruines au Parthénon, une colonne en tronçons au cap Sunium, un fronton de marbre jaune doré du soleil sur la croupe des montagnes d'Égine, une avenue de piliers dans le désert de Balbek, un ermitage de ealoyer grec sur un rocher du Péloponèse, une abbaye démantelée dans les forêts de sapins du Jura ou du Bugey, une croix sur un chemin , frappent mes yeux , mon âme salue la seule grande pensée, la pensée de Dieu.

C'est sous l'impression de ce sentiment habituel chez moi que j'écrivis un soir ces vers. Il y avait dans les bois de Limone , près de Livourne , deux ou trois petits sanctuaires abandonnés par les ermites , mais où la piété des villageois voisins entretenait toujours une de ces lampes votives que les Italiennes allument jusque dans les maisons. Surpris un soir par la nuit en cherchant ma route, j'aperçus une de ces lueurs ; je crus que c'était un foyer où je trouverais un asile ou un

guide : ce n'était qu'une de ces chapelles désertes. J'y entrai pour attendre la lune, qui ne devait pas tarder à se lever. Le feu a la vie et la parole comme l'eau , comme tous les éléments doués de mouvement; voilà pourquoi les paysans disent que le feu tient compagnie. Il tient compagnie non-seulement à l'homme , mais à Dieu qui Ta créé : c'est pour cela sans doute qu'il fait partie de tous les cultes. Pendant que cette petite clarté vacillait au vent sur son huile d'or, dans son vase suspendu de cristal, je composai deux ou trois de ces strophes, et je bénis du cœur la main qui l'avait allumée.

La lune se leva; je repris mon sentier, où j'achevai ces strophes à la clarté de la mer, en traversant la plaine qui s'étend entre les montagnes de Limone et la villa Palmieri.

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