‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 78 sur 104 · LES RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

LES RÉVOLUTIONS

Quand l'Arabe altéré, dont le puits n'a plus d'onde, A plié le matin sa tente vagabonde Et suspendu la source aux flancs de ses chameaux, Il salue en partant la citerne tarie, Et , sans se retourner, va chercher la patrie Où le désert cache ses eaux.

Que lui fait qu'au couchant le vent de feu se lève Et, comme un océan qui laboure la grève, Comble derrière lui l'ornière de ses pas, Suspende la montagne où courait la vallée , Ou sème en flots durcis ta dune amoncelée? Tl marche, et ne repasse pas.

Mais vous, peuples assis de l'Occident stupide, Hommes pétrifiés dans votre orgueil timide, Partout où le hasard sème vos tourbillons Vous germez comme un gland sur vos sombres collines,

Vous poussez dans le roc vos stériles racines, Vous végétez sur vos sillons!

Vous taillez le granit, vous entassez les briques, Vous fondez tours, cités, trônes ou républiques : Vous appelez le temps, qui ne répond qu'à Dieu; Et, comme si des jours ce Dieu vous eût fait maître, Vous dites à la race humaine encore à naître : « Vis, meurs, immuable en ce lieu!

« Recrépis le vieux mur écroulé sur ta race, Garde que de tes pieds l'empreinte ne s'efface, Passe à d'autres le joug que d'autres t'ont jeté! Sitôt qu'un passé mort te retire son ombre, Dis que le doigt de Dieu se sèche, et que le nombre Des jours, des soleils est compté! »

En vain la mort vous suit et décime sa proie ; En vain le Temps, qui rit de vos Babels, les broie, Sous son pas éternel insectes endormis; En vain ce laboureur irrité les renverse, Ou, secouant le pied, les sème et les disperse Comme des palais de fourmis;

Vous les rebâtissez toujours, toujours de même! Toujours dans votre esprit vous lancez anathème A qui les touchera dans la postérité ; Et toujours en traçant ces précaires demeures, Hommes aux mains de neige et qui fondez aux heures, Vous parlez d'immortalité !

Et qu'un siècle chancelle ou qu'une pierre tombe, Que Socrate vous jette un secret de sa tombe, Que le Christ lègue au monde un ciel dans son adieu, Vous vengez par le fer le mensonge qui règne, Et chaque vérité nouvelle ici-bas saigne

Du sang d'un prophète ou d'un Dieu!

De vos yeux assoupis vous aimez les écailles : Semblables au guerrier armé pour les batailles, Mais qui dort enivré de ses songes épais, Si quelque voix soudaine éclate à votre oreille, Vous frappez , vous tuez celui qui vous réveille ; Car vous voulez dormir en paix !

Mais ce n'est pas ainsi que le Dieu qui vous somme Entend la destinée et les phases de l'homme; Ce n'est pas le chemin que son doigt vous écrit! En vain le cœur vous manque et votre pied se lasse ; Dans l'œuvre du Très-Haut le repos n'a pas place; Son esprit n'est pas votre esprit!

«. Marche! » sa voix le dit à la nature entière. Ce n'est pas pour croupir sur ces champs de lumière Que le soleil s'allume et s'éteint dans ses mains ! Dans cette œuvre de vie où son âme palpite, Tout respire, tout croît, tout grandit, tout gravite : Les cieux , les astres , les humains !

L'œuvre toujours finie et toujours commencée Manifeste à jamais l'éternelle pensée :

Chaque halte pour Dieu n'est qu'un point de départ. Gravissant l'infini qui toujours le domine, Plus il s'élève, et plus la volonté divine S'élargit avec son regard!

Il ne s'arrête pas pour mesurer l'espace, Son pied ne revient pas sur sa brûlante trace , Il ne revoit jamais ce qu'il vit en créant; Semblable au faible enfant qui lit et balbutie , Il ne dit pas deux fois la parole de vie : Son Verbe court sur le néant!

Il court, et la nature à ce Verbe qui vole Le suit en chancelant de parole en parole : Jamais, jamais demain ce qu'elle est aujourd'hui! Et la création, toujours, toujours nouvelle, Monte éternellement la symbolique échelle Que Jacob rêva devant lui !

Et rien ne redescend à sa forme première : Ce qui fut glace et nuit devient flamme et lumière; Dans les flancs du rocher le métal devient or; En perle au fond des mers le lit des flots se change, L'éther en s'allumant devient astre , et la fange Devient homme, et fermente encor!

Puis un souffle d'en haut se lève; et toute chose Change, tombe, périt, fuit, meurt, se décompose, Comme au coup de sifflet des décorations ; Jéhovah d'un regard lève et brisé sa tente,

Et les camps des soleils suspendent dans l'attente Leurs saintes évolutions.

Les globes calcinés volent en étincelles , Les étoiles des nuits éteignent leurs prunelles, La comète s'échappe et brise ses essieux ; Elle lance en éclats la machine céleste , Et de mille univers , en un souffle , il ne reste Qu'un charbon fumant dans les cieux!

Et vous , qui ne pouvez défendre un pied de grève , Dérober une feuille au souffle qui l'enlève, Prolonger d'un rayon ces orbes éclatants, Ni dans son sablier, qui coule intarissable, Ralentir d'un moment, d'un jour, d'un grain de sable, La chute éternelle du temps;

Sous vos pieds chancelants si quelque caillou roule, Si quelque peuple meurt, si quelque trône croule, Si l'aile d'un vieux siècle emporte ses débris, Si de votre alphabet quelque lettre s'efface, Si d'un insecte à l'autre un brin de paille passe, Le ciel s'ébranle de vos cris!

Regardez donc , race insensée , Les pas des générations !

Toute la route n'est tracée Que des débris des nations :

Trônes , autels , temples , portiques , Peuples , royaumes , républiques , Sont la poussière du ehemin ; Et l'histoire, écho de la tombe, N'est que le bruit de ce qui tombe Sur la route du genre humain.

Plus vous descendez dans les âges , Plus ce bruit s'élève en croissant, Comme en approchant des rivages Que bat le flot retentissant.

Voyez passer l'esprit de l'homme, De Thèbe et de Memphis à Rome , Voyageur terrible en tout lieu , Partout brisant ce qu'il élève, Partout , de la torche ou du glaive , Faisant place à l'esprit de Dieu!

Il passe au milieu des tempêtes

Par les foudres du Sinaï,

Par les verges de ses prophètes ,

Par les temples d' Adonaï !

Foulant ses jougs, brisant ses maîtres,

Il change ses rois pour ses prêtres,

Change ses prêtres pour des rois ;

Puis, broyant palais, tabernacles,

Il sème ces débris d'oracles

Avec les débris de ses lois !

Déployant ses ailes rapides

Il plonge au désert de Memnon;

Le voilà sous les Pyramides ,

Le voilà sur le Parthénon :

Là, cachant aux regards de l'homme

Les fondements du pouvoir, comme

Ceux d'un temple mystérieux;

Là, jetant au vent populaire,

Comme le grain criblé sur l'aire ,

Les lois , les dogmes et les dieux !

Las de cet assaut de parole , Il guide Alexandre au combat; L'aigle sanglant du Capitole Sur le monde à son doigt s'abat :

L'univers n'est plus qu'un empire ; Mais déjà l'esprit se retire , Et les peuples poussent un cri , Comme un avide essaim d'esclaves Dont on a brisé les entraves Se sauvent avec un débri.

Levez-vous, Gaule et Germanie, L'heure de la vengeance est là î Des ruines c'est le génie Qui prend les rênes d'Attila !

Lois, forum, dieux, faisceaux, tout croule Dans l'ornière de sang tout roule, Tout s'éteint, tout fume. Il fait nuit, Il fait nuit, pour que l'ombre encore

Fasse mieux éclater l'aurore

Du jour 1 où son doigt vous conduit!

L'homme se tourne à cette flamme, Et revit en la regardant :

Charlemagne en fait la grande a me Dont il anime l'Occident.

Il meurt : son colosse d'empire En lambeaux vivants se déchire , Comme un vaste et pesant manteau Fait pour les robustes épaules Qui portaient le Rhin et les Gaules; Et l'esprit reprend son marteau !

De ces nations mutilées

Cent peuples naissent sous ses pas ,

Races barbares et mêlées

Que leur mère ne connaît pas;

Les uns indomptés et farouches ,

Les autres rongeant dans leurs bouches

Les mors des tyrans ou des dieux :

Mais l'esprit, par diverses routes,

A son tour leur assigne à toutes

Un rendez-vous mystérieux.

tour les pousser où Dieu les mène , L'esprit humain prend cent détours, Et revêt chaque forme humaine

Page 1