‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 79 sur 104 · Le christianisme · texte numérisé non relu

Le christianisme

Selon les hommes et les jours.

Ici, conquérant, il balaie Les vieux peuples comme l'ivraie; Là, sublime navigateur, L'instinct d'une immense conquête Lui fait chercher dans la tempête Un monde à travers l'équateur.

Tantôt il coule la pensée

En bronze palpable et vivant ,

Et la parole retracée

Court et brise comme le vent ;

Tantôt, pour mettre un siècle en poudre,

Il éclate comme la foudre

Dans un mot de feu, Liberté!

Puis , dégoûté de son ouvrage ,

D'un mot qui tonne davantage

Il réveille l'humanité!

Et tout se fond, croule ou chancelle;

Et, comme un flot du flot chassé,

Le temps sur le temps s'amoncelle ,

Et le présent sur le passé !

Et sur ce sable où tout s'enfonce ,

Quoi donc , ô mortels , vous annonce

L'immuable que vous cherchez?

Je ne vois que poussière et lutte,

Je n'entends que l'immense chute

Du temps qui tombe et dit : « Marchez! »

Marchez! l'humanité ne vit pas d'une idée! Elle éteint chaque soir celle qui l'a guidée, Elle en allume une autre à l'immortel flambeau; Comme ces morts vêtus de leur parure immonde, Les générations emportent de ce monde Leurs vêtements dans le tombeau.

Là c'est leurs dieux; ici les mœurs de leurs ancêtres, Le glaive des tyrans, l'amulette des prêtres, Vieux lambeaux , vils haillons de cultes ou de lois : Etquand après mille ans dans leurs caveaux on fouille, On est surpris de voir la risible dépouille De ce qui fut l'homme autrefois.

Robes, toges, turbans, tunique, pourpre, bure, Sceptres, glaives, faisceaux, haches, houlette, armure, Symboles vermoulus fondent sous votre main , Tour à tour au plus fort, au plus fourbe, au plus digne, Et vous vous demandez vainement sous quel signe Monte ou baisse le genre humain.

Sous le vôtre, ô chrétiens ! L'homme en qui Dieu travaille Change éternellement de formes et de taille : Géant de l'avenir, à grandir destiné, Il use en vieillissant ses vieux vêtements , comme Des membres élargis font éclater sur l'homme Les langes où l'enfant est né.

L'humanité n'est pas le bœuf à courte haleine Qui creuse à pas égaux son sillon dans la plaine , Et revient ruminer sur un sillon pareil : C'est l'aigle rajeuni qui change son plumage, Et qui monte affronter, de nuage en nuage, De plus hauts rayons du soleil.

Enfants de six mille ans qu'un peu de bruit étonne, Nevoustroublezdonc pasd'un mot nouveau qui tonne, D'un empire éboulé, d'un siècle qui s'en va! Que vous font les débris qui jonchent la carrière? Regardez en avant, et non pas en arrière ; Le courant roule à Jéhovah !

Que dans vos cœurs étroits vos espérances vagues Ne croulent pas sans cesse avec toutes les vagues : Ces Ilots vous porteront , hommes de peu de foi ! Qu'importent bruit et vent, poussière et décadence, Pourvu qu'au-dessus d'eux la haute Providence Déroule l'éternelle loi?

Vos siècles page à page épellent l'Évangile : Vous n'y lisiez qu'un mot, et vous en lirez mille : Vos enfants plus hardis y liront plus avant ! Ce livre est comme ceux des sibylles antiques, Dont l'augure trouvait les feuillets prophétiques Siècle à siècle arrachés au vent.

Dans la foudre et l'éclair votre Verbe aussi vole! Montez à sa lueur, courez à sa parole , Attendez sans effroi l'heure lente à venir,

Vous, enfants de Celui qui, l'annonçant d'avance, Du sommet d'une croix vit briller l'esp?rance Sur l'horizon de l'avenir!

Cet oracle sanglant chaque jour se révèle; L'esprit, en renversant, élève et renouvelle. Passagers ballottés dans vos siècles flottants , Vous croyez reculer sur l'océan des âges , Et vous vous remontrez , après mille naufrages , Plus loin sur la route des temps !

Ainsi quand le vaisseau qui vogue entre deux mondes A perdu tout rivage, et ne voit que les ondes S'élever et crouler comme deux sombres murs ; Quand le maître a brouillé les nœuds nombreux qu'il file, Sur la plaine sans borne il se croit immobile Entre deux abîmes obscurs.

« C'est toujours, se dit-il dans son cœur plein de doute, Même onde que je vois, même bruit que j'écoute; Le flot que j'ai franchi revient pour me bercer; A les compter en vain mon esprit se consume ; C'est toujours de la vague, et toujours de l'écume : Les jours flottent sans avancer ! »

Et les jours et les flots semblent ainsi renaître , Trop pareils pour que l'œil puisse les reconnaître, Et le regard trompé s'use en les regardant; Et l'homme, que toujours leur ressemblance abuse, Les brouille, les confond, les gourmande et t'accuse, Seigneur!,.. Ils marchent cependant!

Et quand sur cette mer, las de chercher sa route , Du firmament splendide il explore la voûte , Des astres inconnus s'y lèvent à ses yeux ; Et, moins triste, auxparfumsqui soufflentdes rivages, Au jour tiède et doré qui glisse des cordages , Il sent qu'il a changé de cieux.

Nous donc, si le sol tremble au vieux toit de nos pères, Ensevelissons-nous sous des cendres si chères , Tombons enveloppés de ces sacrés linceuls! Mais ne ressemblons pas à ces rois d'Assyrie Qui traînaient au tombeau femmes, enfants, patrie, Et ne savaient pas mourir seuls;

Qui jetaient au bûcher, avant que d'y descendre, Famille, amis, coursiers, trésors réduits en cendre, Espoir ou souvenirs de leurs jours plus heureux, Et, livrant leur empire et leurs dieux à la flamme, Auraient voulu quaussi l'univers n'eût qu'une âme, Pour que tout mourût avec eux!

FIN DliS HARMONIES.

Page 1