‹ Harmonies poétiques et religieusesChapitre 8 sur 104 · DANS LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

DANS LA SOLITUDE

D'où me vient, ô mon Dieu, cette paix qui m'inonde? D'où me vient cette foi dont mon cœur surabonde? A moi qui tout à l'heure incertain , agité ? Et sur les flots du doute à tout vent ballotté , Cherchais le bien, le vrai, dans les rêves des sages, Et la paix dans des cœurs retentissants d'orages ! A peine sur mon front quelques jours ont glissé, Tl me semble qu'un siècle et qu'un monde ont passé, Et que, séparé d'eux par un abîme immense, Un nouvel homme en moi renaît et recommence.

Ah! c'est que j'ai quitté pour la paix du désert La foule où toute paix se corrompt ou se perd, C'est que j'ai retrouvé dans mon vallon champêtre Les soupirs de ma source et l'ombre de mon hêtre, Et ces monts, bleus piliers d'un cintre éblouissant, Et mon ciel étoilé d'où l'extase descend !

C'est que lame de l'homme est une onde limpide

Dont l'azur se ternit à tout vent qui la ride,

Mais qui dès qu'un moment le vent s'est endormi,

Repolit la surface où le ciel a frémi ;

C'est que d'un toit de chaume une faible fumée,

Un peu d'herbe le soir par le pâtre allumée,

Suffit pour obscurcir tout le ciel d'un vallon

Et dérober le jour au plus pur horizon !

Qu'un vent vienne à souffler du soir ou de l'aurore,

Le nuage flottant s'entrouvre et s'évapore;

L'ombre sur les gazons, se séparant du jour,

Rend à tous les objets leur teinte et leur contour ;

Le rayon du soleil, comme une onde éthérée.

Rejaillit de la terre à sa source azurée ;

L'horizon resplendit de joie et de clarté ,

Et ne se souvient plus d'un peu d'obscurité !

Ah ! loin de ces cités où les bruits de la terre

Étouffent les échos de l'âme solitaire,

Que faut-il, ô mon Dieu, pour nous rendre ta foi?

Un jour dans le silence écoulé devant toi ,

Regarder et sentir, et respirer et vivre ;

Vivre non de ce bruit dont l'orgueil nous enivre,

Mais de ce pain du jour qui nourrit sobrement,

De travail , de prière et de contentemerit ;

Se laisser emporter par le flux des journées

Vers cette grande mer où roulent nos années,

Comme sur l'Océan la vague au doux roulis,

Berçant du jour au soir une algue dans ses plis,

Porte et couche a la fin au sable de la rive

Ce qui n'a point de rame$ et qui pourtant arrive î

Notre âme ainsi vers Dieu gravite dans son cours. Pour le cœur plein de lui que manque-t-il aux jours ? Voici le gai matin qui sort humide et pale Des flottantes vapeurs de l'aube orientale , Le jour s'éveille avec les zéphyrs assoupis, La brise qui s'élève et couche les épis, Avec les pleurs sereins de la tiède rosée Remontant perle à perle où la nuit Ta puisée, Avec le cri du coq et le chant des oiseaux , Avec les bêlements prolongés des troupeaux , Avec Je bruit des eaux dans le moulin rustique, Les accords de l'airain dans la chapelle antique, La voix du laboureur ou de l'enfant joyeux Sollicitant le pas du bœuf laborieux.

Mon cœur, à ce réveil du jour que Dieu renvoie, Vers un ciel qui sourit s'élève sur sa joie, Et de ces dons nouveaux rendant grâce au Seigneur, Murmure en s' éveillant son hymne intérieur; Demande un jour de paix, de bonheur, d'innocence, Un jour qui pèse entier dans la sainte balance, Quand la main qui les pèse à ses poids infinis Retranchera du temps ceux qu'il n'a pas bénis ! Puis viennent à leur tour les soins de la journée , L'herbe à tondre du pré, la gerbe moissonnée A coucher sur les chars, avant que, descendu, Le nuage encor loin que l'éclair a fendu Ne vienne enfler l'épi des gouttes de sa pluie, Ou de ses blonds tuyaux ternir l'or qui s'essuie ; Les fruits tombés de l'arbre à relever; l'essaim

Débordant de la ruche à rappeler soudain ; La branche à soulager du fardeau qu: l'accable, Ou ta source égarée à chercher sous le sable ; Puis le pauvre qui vient tendre à vide sa main , Où tombe au nom de Dieu son obole ou son pain ; La veuve qui demande aux cœurs exempts d'alarmes Cette aumône du cœur, une larme à ses larmes; L'ignorant, un conseil que l'espoir embellit; L'orphelin, du travail, et le malade, un lit; Puis sous l'arbre, à midi, dont l'ombre les rassemble, Maîtres et serviteurs qui consultent ensemble Sur le ciel qui se couvre ou le vent qui fraîchit, Sur le nuage épais que la grêle blanchit, Les rameaux tout noircis par la dent des chenilles , Ou la ronce aux cent bras qui trompe les faucilles; Puis montent des enfants à qui, seule au milieu, La mère de famille apprend le nom de Dieu, Enseigne à murmurer les mots dans son symbole, A fixer sous leurs doigts le nombre et la parole , A filer les toisons du lin ou des brebis, Et du fil de leur veille à tisser leurs habits.

De labeur en labeur l'heure à l'heure enchaînée Vous porte sans secousse au bout de la journée ; Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir : Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir; On voit passer des chars d'herbe verte et traînante, Dont la main des glaneurs suit la roue odorante ; On voit le chevrier qui ramène des bois Ses chèvres dont les pis s'allongent sous leur poids ; m. 3

Le mendiant, chargé des dons de la vallée, Rentrer le col pliant sut sa besace enflée ; On regarde descendre avec un œil d'amour, Sous lesmonts,dansles mers, l'astre poudreuxdu jour; Et selon que son disque, en se noyant dans l'ombre, Creuse une ornière d'or ou laisse un sillon sombre , On sait si dans le ciel l'aurore de demain Doit ramener un jour nébuleux ou serein, Comme à l'œil du chrétien le soir pur d'une vie Présage un jour plus beau dont la mort est suivie; On entend l'An gel us tinter, et d'un saint bruit Convoquer les esprits qui bénissent la nuit. Tout avec l'horizon s'obscurcit : l'âme est noire , Le souvenir des morts revient dans la mémoire; On songe à ses anus dont l'œil ne doit plus voir, Dans le jour éternel, de matin ni de soir; On sonde avec tristesse au fond de sa pensée La place , vide encor, que leur mort a laissée , Et, pour combler un peu l'abîme douloureux, On y jette un soupir, une larme pour eux !

Enfin, quand sur nos fronts l'étoile des nuits tremble.

On remonte au foyer, on cause, on lit ensemble

Un de ces testaments sublimes , immortels ,

Que des morts vertueux ont légués aux mortels,

Sur les âges lointains phares qu'on aime à suivre ,

Homère, Fénelon, et surtout ce grand livre

Où les secrets du ciel et de l'humanité

Sont écrits en deux mots : Espoir et Charité!

Et quelquefois enfin, pour enchanter nos veilles^

D'une chaste harmonie enivrant nos oreilles, Nous répétons les vers de ces hommes divins Qui, dérobant des sons aux luths des séraphins, Ornent la vérité de nombre et de mesure, Et parlent par image ainsi que la nature.

Mais le sommeil , doux fruit des jours laborieux , Avant l'heure tardive appesantit nos yeux ; Gomme aux jours de Rachel, la prière rustique Rassemble devant Dieu la tribu domestique , Et, pour que son encens soit plus pur et plus doux, C'est la voix d'un enfant qui l'élève pour tous. Cette voix virginale, et qu'attendrit encore La présence du Dieu qu'à genoux elle implore, Invoque sur les nuits sa bénédiction ; On murmure un des chants des harpes de Sion , On y répond en chœur; et la voix de la mère, Douce et tendre, et l'accent mâle et grave du père 5 Et celui des vieillards que les ans ont baissé , Et celui des pasteurs que les champs ont cassé , Bourdonnant sourdement la parole divine, Forment avec les sons de la voix enfantine Un contraste de trouble et de sérénité , Comme une heure de paix dans un jour agité; Et l'on croirait, au son de cette voix qui change 1 Entendre des mortels interroger un ange.

Ainsi coulé la vie en paisibles soleils :

Quelle foi peut manquer à des moments pareils ?

Qu'importe ce vain flux d'opinions mortelles

Se brisant l'une l'autre en vagues éternelles, Et ne répandant rien, sur l'écueil de la nuit,. Que leur brillante écume, et de l'air et du bruit? La vie est courte et pleine, et suffit à la vie; De ces soins innocents l'âme heureuse et remplie Ne doute pas du Dieu qu'elle porte avec soi ; C'est sous d'humbles vertus qu'il a caché sa foi : Un regard en sait plus que les veilles des sages. Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages, Une nuit découvrant dans son immensité L'infini qui rayonne et l'espace habité , Un matin qui s'éveille étincelant de joie, Ce poids léger du temps que le travail emploie, Ce doux repos du cœur qui suit un saint soupir, Ces troubles que d'un mot ton nom vient assoupir, Mon Dieu, donnent à l'âme ignorante et docile Plus de foi dans un jour qu'il n'est besoin pour mille, Plus de miel qu'il n'en tient dans la coupe du sort, Plus d'espoir qu'il n'en faut pour embellir la mort.

Conserve-nous, mon Dieu, ces jours de ta promesse, Ces labeurs, ces doux soins, cette innocente ivresse D'un cœur qui flotte en paix sur les vagues du temps Comme l'aigle endormi sur l'aile des autans, Comme un navire en mer qui ne voit qu'une étoile, Mais où le nautonnier chante en paix sous sa voile! Conserve-nous ces cœurs et ces heures de miel, Et nous croirons en toi, comme l'oiseau du ciel, Sans emprunter aux mots leur stérile évidence, En sentant le printemps croit à ta providence;

Comme le soir doré d'an jour pur et serein S'endort dans l'espérance et croit au lendemain ; Comme un juste mourant, et fier de son supplice, Espère dans la mort et croit à ta justice ; Comme la vertu croit à l'immortalité , Comme l'œil croit au jour, l'âme à la vérité.

COMMENTAIRE

Qui n'a pas senti les voluptés du retour dans le site où l'on a passé son enfance et dans les habitudes de sa première vie?

Je venais de vivre plusieurs années à l'étranger, dans d'autres lieux, dans d'autres mœurs, dans d'autres pensées. J'eus un congé en 1829, je revins pendant l'été à Saint-Point. Ma mère vivait , et venait souvent habiter avec moi. Son âme , comme une journée d'été, s'embellissait des teintes du soir; sa piété sereine et toute composée de bénédiction , de reconnaissance et d'espérance, était involontairement communicative; sa présence éclairait, vivifiait, sanctifiait la maison.

Un jour, elle était assise sous un grand cerisier dans le verger en pente, en face du petit balcon de bois que j'avais construit pour descendre de ma tour dans le jardin. C'était un dimanche, après vêpres. Mon enfant jouait à ses pieds avec des fleurs et des oiseaux que les petites filles du village lui avaient apportés ; ma femme lisait à côté ; sa mère, excellente femme, plus âgée que la mienne, tenait à la main sa Bible reliée en maroquin noir,

que les Anglaises pieuses lisent pour toute distraction les jours saints; à quelque distance, un groupe de deux ou trois petites filles du village regardait avec timidité les dames étrangères; les chiens couraient après les paons, la cloche de l'église carillonnait; le soleil, qui baissait vers la montagne, jetait sur la pelouse les ombres dentelées des noisetiers. Cette scène de famille, de campagne, de quiétude dans le bonheur, à l'ombre des murs du clocher, me pénétra profondément. Moi-môme, j'étais heureux : ma jeunesse avait passé ses amertumes; mon cœur était plein sans déborder ; des perspectives douces s'entr'ouvraient devant moi ; ma famille paraissait avoir de longues années à vivre ; la renommée m'avait accueilli à mes premiers pas dans la poésie; la diplomatie et la politique me promettaient , pour mon âge mûr, des occupations , des, voyages , les exercices d'esprit nécessaires à mon activité; ma fortune, modeste alors, me suffisait et au delà; j'entrevoyais, après les emplois publics et les lettres, des années de paix, de contemplation, de moissons de cœur dans cette vie rurale, commencement et fin de toute heureuse vie. De ce sentiment de bonheur au sentiment de la reconnaissance qui en reporte au ciel la bénédiction, il n'y a que le cri de l'Ame. Ce cri sortit en cet instant de la mienne, et je commençai ces vers devant ce groupe de ma mère, de ma femme, et au doux gazouillement de mon enfant.

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