POÉSIES DIVERSES
A NÉMÉSIS £
Non , sous quelque drapeau que le barde se range , La muse sert sa gloire et non ses passions ! Non , je n'ai pas coupé les ailes de cet ange Pour l'atteler hurlant au char des factions ! Non, je n'ai point couvert du masque populaire Son front resplendissant des feux du saint parvis, Ni pour fouetter et mordre , irritant sa colère , Changé ma muse en Némésis !
D'implacables serpents je ne l'ai point coiffée ; Je ne l'ai pas menée une verge à la main,
1. Le numéro de Némésis du 3 juillet 1831 contient une satire aussi injuste qu'amère contre M. de Lamartine. On lui reproche l'usage le plus légitime des droits du citoyen , l'honorable candidature qu'il a acceptée dans le Nord et dans le Var ; on semble lui interdire de prononcer le nom d'une liberté qu'il a aimée et chantée avant ses accusateurs. On lui reproche aussi d'avoir reçu de ses libraires le prix de ses ouvrages. Poëte attaqué par un poëte, il a cru devoir lui répondre dans sa langue, et il a écrit cette ode dans la chaleur de la lutte, le jour même de l'élection.
A NÉMÉSIS
Injuriant la gloire avec le luth d'Orphée, Jeter des noms en proie au vulgaire inhumain Prostituant ses vers aux clameurs de la rue Je n'ai pas arraché la prêtresse au saint lieu; A ses profanateurs je ne l'ai pas vendue, Comme Sion vendit son Dieu.
Non, non : je l'ai conduite au fond des solitudes, Comme un amant jaloux d'une chaste beauté; J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes Dont la terre eût blessé leur tendre nudité ! J'ai couronné son front d'étoiles immortelles, J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour, Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes Que la prière et que l'amour.
L'or pur que sous mes pas semait sa main prospère N'a point payé la vigne ou le champ du potier ; 11 n'a point engraissé les sillons de mon père Ni les coffres jaloux d'un avide héritier : Elle sait où du ciel ce divin denier tombe. Tu peux sans le ternir me reprocher cet or! D'autres bouches un jour te diront sur ma tombe Où fut enfoui mon trésor.
Je n'ai rien demandé que des chants à sa lyre , Des soupirs pour une ombre et des hymnes pour Dieu ! Puis, quand l'Age est venu m'enlevcr son délire, J'ai dit à cette autre à me un trop précoce adieu : « Quitte un cœur que le poids de la patrie accable!
A NÉMÉSIS
Fuis nos villes de boue et notre âge de bruit ! Quand l'eau pure des lacs se mêle avec le sable, Le cygne remonte et s'enfuit ! »
Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle , S'il n'a l'âme et la lyre et les yeux de Néron , Pendant que l'incendie en fleuve ardent circule Des temples aux palais, du Cirque au Panthéon! Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme Sur le front de ses fils voit la mort ondoyer, Que chaque citoyen regarde si la flamme Dévore déjà son foyer !
Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires En secouant leur torche aiguisent leurs poignards , Jettent les dieux proscrits aux rires populaires, Ou traînent aux égouts les bustes des Césars ! C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste ! C'est l'heure de monter au rostre ensanglanté, Et de défendre au moins de la voix et du geste Rome , les dieux , la liberté !
La liberté ! ce mot dans ma bouche t'outrage? Tu crois qu'un sang d'ilote est assez pur pour moi , Et que Dieu de ses dons fit un digne partage , L'esclavage pour nous, la liberté pour toi? Tu crois que de Séjan le dédaigneux sourire Est un prix assez noble aux cœurs tels que le mien , Que le ciel m'a jeté la bassesse et la lyre, A toi l'âme du citoyen ?
A NÉMÉSIS
Tu crois que ce saint nom qui fait vibrer la terre , Cet éternel soupir des généreux mortels Entre Caton et toi doit rester un mystère , Que la liberté montre à ses premiers autels ? Tu crois qu'elle rougit du chrétien qui l'épouse, Et que nous adorons notre honte et nos fers Si nous n'adorons pas ta liberté jalouse Sur l'autel d'airain que tu sers?
Détrompe-toi, poëte ! et permets-nous d'être hommes ! "Nos mères nous ont faits tous du même limon ! La terre qui vous porte est la terre où nous sommes , Les fibres de nos cœurs vibrent au même son Patrie et liberté, gloire, vertu, courage, Quel pacte de ces biens m'a donc déshérité? Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage, Ésaù de la liberté?
Va ! n'attends pas de moi que je la sacrifie Ni devant vos dédains ni devant le trépas ! Ton Dieu n'est pas le mien , et je m'en glorifie ; J'en adore un plus grand qui ne te maudit pas ! La liberté que j'aime est née avec notre àme , Le jour où le plus juste a bravé le plus fort ; Le jour où Jéhovah dit au fils de la femme : « Choisis , des fers ou de la mort ! »
Que ces tyrans divers, dont la vertu se joue, Selon l'heure et les lieux s'appellent peuple ou roi , Déshonorent la pourpre ou salissent la boue,
A NÉMÉSIS
La honte qui les flatte est la même pour moi ! Qu'importe sous quel pied se courbe un front d'esclave? Le joug, d'or ou de fer, n'en est pas moins honteux ! Des rois tu l'affrontas, des tribuns je le brave; Qui fut moins libre de nous deux ?
Fais-nous ton Dieu plus beau , si tu veux qu'on i'adore ' Ouvre un plus large seuil à ses cultes divers! Repousse du parvis que leur pied déshonore La vengeance et l'injure aux portes des enfers ! Écarte ces faux dieux de l'autel populaire , Pour que le suppliant n'y soit pas insulté ! Sois la lyre vivante, et non pas le cerbère Du temple de la liberté !
Un jour de nobles pleurs laveront ce délire, Et ta main, étouffant le son qu'elle a tiré, Plus juste arrachera des cordes de ta lyre La corde injurieuse où la haine a vibré ! Mais moi j'aurai vidé la coupe d'amertume Sans que ma lèvre même en garde un souvenir : Car mon âme est un feu qui brûle et qui parfume Ce qu'on jette pour la ternir !
MLLE DELPHINE GAY
Saint-Point, 29 juillet 1829.
Celui qui voit briller ces Alpes , d'où l'aurore , Comme un aigle qui prend son vol du haut des monts, D'une aile étincelante ouvre les cieux, et dore Les neiges de leurs fronts ;
Celui-là, l'œil frappé de ces hauteurs sublimes, Croit que ces monts glacés qu'il admire et qu'il fuit Ne sont qu'affreux déserts, rochers, torrents, abîmes, Foudre , tempête et bruit !
« Mesurons-les de loin , » dit-il ; mais si sa route Le conduit jusqu'aux flancs d'où penchent leurs forêts, S'il pénètre, au vain bruit de leurs eaux qu'il écoute, Dans leurs vallons secrets ,
Il y trouve, ravi, des solitudes vertes, Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté, Des vergers pleins de dons , des chaumières ouvertes A l'hospitalité ;
1, Aujourd'hui Mme Emile do Girardin.
A MLLIi DELPHINE GAY.
Des sources sous le hêtre, ainsi que dans la plaine, De frais ruisseaux dont l'œil aime à suivre les bonds, De l'ombre, des rayons, des brises dont l'haleine Plie à peine les joncs ;
Des coteaux aux flancs d'or, de limpides vallées, Et des lacs étoiles des feux du firmament, Dont les vagues d'azur et de saphir mêlées Se bercent doucement;
Il entend ces doux bruits de voix qui se répondent , De murmures du soir qui montent des hameaux, De cloches des troupeaux, de chants qui se confondent Au son des chalumeaux ;
Marchant sur des tapis d'herbe en fleurs et de mousse : « Ah ! dit-il , que ces lieux me gardent à jamais ! La nature a caché ses grâces les plus douces Sous ses plus hauts sommets ! »
Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève De leur éclat lointain semblent nous consumer ; Jalouse de ses dons , la gloire leur enlève Tout ce qui laisse aimer !
Ainsi quand je te vis, jeune et belle victime Qu'un génie éclatant choisit pour son malheur, Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime, Et je fermai mon cœur ;
A MLLE DELPHINE GAY
Mais un jour, c'était l'heure où le soin du ménage Retient la jeune fille à son foyer pieux , Où l'on n'a pas encor composé son visage Pour l'œil des envieux ;
J'entrai comme un ami qui vient avec l'aurore Solliciter sans bruit la porte d'un ami , Qui l'entr'ouvre, et du seuilque son pied touche encore Demande : * A-t-il dormi ? »
Les meubles dispersés dans la salle nocturne, La lampe qui fumait, oubliée au soleil, Étalaient ce désordre, emblème taciturne D'une nuit sans sommeil :
Des harpes et des chants, souvenirs d'une fête, Des livres échappés à des doigts assoupis, Et des feuilles de fleurs qui couronnaient ta tête Y jonchaient les tapis.
La veille avait flétri de ta blanche parure Les longs plis qu'à ton sein le nœud pressait encor, Et tes cheveux cendrés jusques à ta ceinture Roulaient leurs ondes d'or;
Ton visage était pâle, une sombre pensée De ton front incliné lentement s'effaçait, Et dans ta froide main ta main entrelacée Sur tes genoux glissait.
A MLLE DELPHINE GAY. 429
Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures ; La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher Deux perles de la nuit que des feuilles obscures Empêchent de sécher !
Sur tes lèvres collé, ton doigt disait : « Silence! » Car l'enfant de ta sœur dormait dans son berceau, Et ton pied suspendu le berçait en cadence Sous son mobile arceau.
La mort avait jeté son ombre passagère Sur cette jeune couche; et dans ton œil troublé, Dans ton sein virginal tout le cœur d'une mère* D'avance avait parlé ;
Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte, Et, quand un seul soupir trahissait le réveil, Tu chantais au berceau l'amoureuse complainte Qui le force au sommeil !
Ah! qu'une autre te voie, enfant de l'harmonie, Trouvant que sur les cœurs un empire est trop peu, Lancer d'un seul regard l'amour et le génie, La lumière et le feu !
Qu'il t'écoute chanter comme un autre respire, Comme le vent murmure en s' exhalant des bois, Harpe! écho de nos cœurs! et dont chaque vent tire Une seconde voix !
A MLLE DELPHINE GAY
Pour moi, quand la mémoire évoque ton image, Je te vois, l'œil éteint par la veille et les pleurs, Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage Sur un lit de douleurs !
Je t'entends murmurer ces simples mots de l'âme Que la douleur enseigne à ce qui sait sentir ! Et ces chants enfantins que la plus humble femme Fait le mieux retentir !
Et je dis en moi-même : « Oh ! périsse la lyre ! De la gloire à son cœur le calice est amer ! Le génie est une âme : on l'oublie, on l'admire; Elle savait aimer ! »
L'étoile de la gloire, astre de sombre augure, Semblable à l'insensé qui secoue un flambeau, Eblouissant r.os jours, les pousse à l'aventure Vers un brillant tombeau.
L'étoile de la femme est la pâle lumière Qui se cache le jour dans l'azur étoile, Monde mystérieux que seul à la paupière La nuit a révélé !
Sur le front qui l'admire elle luit en silence; Elle illumine à peine un point du firmament, Et de ses doux rayons l'amoureuse influence N'enivre qu'un amant!
MME DESBORDE S- VALMORE.
Souvent, sur des mers où se joue La tempête aux ailes de feu , Je voyais passer sous ma proue Le haut mât que le vent secoue , Et pour qui la vague est un jeu !
Ses voiles ouvertes et pleines Aspiraient le souffle des flots, Et ses vigoureuses antennes Balançaient sur les vertes plaines Ses ponts chargés de matelots.
La lame en vain dans sa carrière Battait en grondant ses sabords ; Il la renvoyait en poussière, Comme un coursier sème en arrière La blanche écume de son mors !
« Longue course à l'heureux navire !
Disais-je; en trois bonds il a fui !