LE RÉVÉREND WILLIAM TALBOYS, A SON FILS
(d'Angleterre).
Edward, Edward !
Une lettre qui commence par des réflexions morales ne finit jamais bien. Tu as passé deux ans en Italie, et tu devrais en connaître un peu les habitants. Quel
bien en pourrais-tu dire ? Les Italiens sont-ils francs, sincères, affectueux ? Les hommes sont-ils des maris aimants et fidèles ? Les femmes, des épouses vertueuses et modestes ? Si à de rares exceptions près, elles ne le sont pas, est-il juste de penser que la Providence t'ait réservé une de ces rares exceptions ?
Mon fils, je n'ai consulté que moi quand je me suis marié, tu seras aussi seul juge, dans ton mariage. Par le mien, j'ai vu sortir de moi un Anglais, à ce qu'il me semblait , généreux , indépendant , magnanime. Je ne suis pas assez avancé en âge pour désespérer de revoir dans ses enfants ce qui fit l'orgueil de ma vie dans le mien. L'Europe, mon Edward, contient diverses races d'hommes, ornées de qualités diverses. Quelques-uns d'entre nous, Anglais, sont semblables aux Allemands, d'autres aux Scandinaves, et cela peut-être à cause de notre parenté; d'autres encore ressemblent beaucoup aux Espagnols, avec lesquels nous avons quelque affinité, due à notre origine gothique. Mais vis-tu jamais un Anglais qui eût l'air d'un Itnlien ? Ou si oui, peux-tu dire que tu fis d'un tel homme ton ami ou ton confident ? Songe à cela, mon Edward, et lires-en pour toi la conclusion. Songe combien tu devrais hésiter à t'unir à une famille italienne par un lien éternel et sacré ? Je ne parle pas de la religion, la première chose peut-être dont j'aurais dû parler. Je me contente de te montrer le point de vue
social : voudrais-tu faire partager tes secrets à des prêtres et à des moines ? Si non, voudrais-tu que ces intrus les partageassent avec ta femme ? Edward, sois le seul guide et le seul gardien de ta femme, le seul père de tes enfants, et sois certain que tu trouveras toujours un ami, même si tu n'es pas toujours disposé à prendre un conseiller en
Ton affectionné,
William Talboys.
M. EDWARD TALBOYS,
A M. HENRI BEACONLEY.
(Florence ).
Mon cher Beaconley,
Mon sort est décidé. Par ce même courrier, j'ai demandé le consentement paternel à mon mariage.
Jamais on ne vit créature plus belle, plus remplie de modestie. Je la vis pour la première fois dans l'église del Carmine, où je vais de temps en temps passer une heure à contempler les fresques de Masaccio. Elle était agenouillée devant l'autel qui est
placé entre ces deux grandes œuvres. Il m'est impossible de penser à elle ou de parler d'elle en prose, et je souffre de ce qu'elle ne puisse comprendre ce qui jaillit en vers de mon cœur.
Voici la première poésie (tu le sais, les premières émotions de l'amour ne sont qu'à demi sérieuses) :
A Serena Bruchi.
Qu'est-ce donc que l'abbé disait
Quand je te regardai, jeune fille ?
Quelle était son intention (ou la tienne ?)
Quand tu touchas par deux fois ton sein ?
Sur le moment, je crus que le signe de croix
Etait destiné à protéger ce sein de la perte
Du réséda ou du bouton de rose qu'il renfermait,
Ou de l'améthyste qui l'épinglait.
Ou de la dentelle de Bruxelles
Portée pour la première fois,
Et comme telle (de même que la chair)
Bombée plus qu'elle ne devait.
Ou, peut-être que le cœur, s'éveillant.
Cherchait, comme il arrive, à s'élancer.
Le mien, depuis lors jusqu'à cette heure.
Ni matin, ni jour, ni soir, n'a été délivré
Du mystérieux pouvoir de ton charme.
Ah ! dis-moi quand il le sera ?
TERESA LAURETTA BRUCHI,
A M. EDWARD TALBOYS.
Illustrissime Signor,
Votre vénérée lettre fait un honneur infini à vos très humbles serviteurs , quoiqu'en cette faccenda mon mari soit désireux de ne compter pour rien. On nous a déjà fait les propositions les plus belles pour notre bien-aimée Serena, notre fille préférée ; mais quelque chose semblait nous dire que nous devions attendre votre Illustre Seigneurie. C'est pourquoi nous avons attendu, et sommes récompensés de notre obéissance envers les décrets de la Madone.
Votre Illustre Seigneurie a bien voulu manifester son intention de renoncer à la cérémonie de la dot. En réalité, notre famille n'est plus ce qu'elle était quand les Bruchi possédaient la moitié du Mugello. Ce n'est pas non plus que-nous soyons très au-dessous de ce que nous étions, car le demi-frère de mon mari est le fattore (^) du comte Guidi, jadis Seigneur du Mugello, et qui y possède encore une fattoria qui vaut mille couronnes par an. C'est le comte Guidi qui la possède et non pas le fattore, mais cela revient
(i) Régisseur (note de l'auteur).
à peu près au même. Néanmoins, là où il y a quatre enfants, il faudrait avoir une principauté pour pouvoir donner une dot.
Le marchese Nomi degli Squarcialupi aurait bien pris la Serena avec huit cents couronnes. N(»us venions d'en offrir sept cents lorsque la Providence intervint et rejeta la plume, prête à signer, dans l'encrier.
Je me glorifie de me dire, très Illustre Signor, Son humble servante,
de che:^ moi, Teresa L. Bruchi.
SERENA BRUCHI A M. TALBOYS.
Signor Odoardo,
Maman me dit que je peux répondre à votre lettre. Je ne sais qu'y répondre, Signor Odoardo. Vous me dites que vous m'aimez beaucoup : je donnerais le monde pour avoir la permission de vous dire que
moi aussi je vous aime beaucoup. Mais je ne le dois pas, bien que maman me dise que je puis écrire ce qui me paraît convenable. Mais c'est justement une des choses qui ne sont pas convenables. Et il y en a un grand nombre d'autres, comme vous l'apprendrez quand vous vous les laisserez dire par le Canonico Rospone (le meilleur confesseur de Florence).
Je suis toute honteuse ; mes joues brûlent ; je ne sais pas si c'est la pensée d'une de ces choses, ou la pensée que j'écris à vous, ou la pensée de quelque autre chose ; quoique pourtant je ne pensais pas du tout à autre chose, mon Signor Odoardo !
Maman dit que vous pouvez venir ; mais vous ne devez venir que quand elle est à la maison. Si vous venez en son absence, je serai obligée de m'enfermer dans ma chambre.
Je trouve que c'est très aimable à vous d'écrire des vers sur mon améthyste. Je vous envoie un petit bouquet de violettes avec une gaggia (0 au milieu ; toutes provenant de chez mon oncle, et apportées par Geppone.
Vous me demandez, dans vos jolis vers, quand votre cœur sera libre. Cela me fait peur. Comment ! n'est-il pas libre ? Je pensais qu'il l'était. Alors vous
(i) Acacia farnesiana (cassie).
HAUTES El BASSES CLASSES EN ITALIE I9
ne devriez pas m'aimer. S'il n'est pas libre, je manque tellement d'expérience, que je ne peux vraiment pas dire quand il le sera ; car c'est maman qui regarde toujours dans Talmanach. Mais venez le lui demander, car je serais bien fâchée si c'était pour longtemps.
Je suis, Signor Odoardo,
Sa très humble Servante,
de che:^ Maman y
Serena Bruchi.