SIGNORA TERESA LAURETTA BRUCHI
à riUustre, le FATTORE RAPI, Giuseppe,
fils de Giuseppe,
A ses mains révérées.
Au très honorable Patron.
Très cher et très honoré beau-frère, très honorable patron, votre aimable lettre a rempli de joie nos cœurs. Geppone nous dit que vous allez très bien, ce qui les fait déborder.
Geppone a apporté à la Serena sept belles violettes et une gaggia, ce qui est très rare en cette saison, bien que nous ayons des roses. Je me demande si Geppone est bien honnête, car ces fleurs valent trois soldi au marché, et, comme les filles ne savent rien faire des fleurs sinon les mettre à leur corsage ou dans leurs cheveux, je me demande si vous lui avez donné !a permission de les apporter. Aussi je le surveille, car il est d'un naturel bon et aimant, sinon pire.
Nous vous enverrons notre Serena, quoique nous l'ayons déjà, en quelque sorte, donnée à l'Anglais.
Mais l'Anglais n'a pas de quattrini. Son père, à ce qu'il dit, lui donne quatre cent cinquante couronnes par an, et il y aura une chapelle pour lui, paraît-il, lorsqu'il entrera dans les ordres. Mais il n'a que vingt-deux ans, et a encore deux ans à attendre. Les prêtres anglais, vous le savez, peuvent se marier ; ils ont la permission du Pape , parce qu'ils sont incontinents. En Angleterre, les messes sont bien payées. Le croiriez-vous ? dans ce pays, un prêtre, — non pas un évêque ou un canonico, mais un simple prêtre, peut se faire jusqu'à sept ou huit cents couronnes par an, sans compter les cierges. Il aura tout cela, mais il dit qu'il ne veut pas demander à son père d'augmenter sa pension. Et du reste^ lui et la Serena pourront vivre sans cela. Mais naturellement nous voudrions qu'il habitât chez nous. Ses quatre cent cinquante couronnes seraient une très acceptable addition à nos deux cent quatre-vingt-six. Alors nous pourrions tous vivre en bourgeois, et vous payer à jour fixe l'intérêt de votre argent. Naturellement, cela ne durerait que deux ans.
Voilà qui est sérieux. Nous en laissons la réflexion à vous et à la Madone, et la prions, etc
M. TALBOYS A SERENA BRUCHI
Serena, ma chère Serena,
Ne m'aviez-vous pas envoyé un mot pour me dire qae vous seriez de retour à Florence dans deux ou trois jours ? Et n'y a-t-il pas déjà une semaine que vous en êtes partie ? En voici l'anniversaire. Hélas, vous ne comprendrez pas cette expression. J'ai voulu dire la même chose que j'avais déjà dite à la ligne précédente. Mais nous autres amoureux ne savons que répéter sans cesse la même chose. Nous sommes des oiseaux en cage qui chantons et dormons sur le même bâton.
Je ne comprends pas pourquoi votre mère, ou votre oncle, me refuseraient la satisfaction de vous voir. Elle dit qu'il est bizarre et d'humeur méchante, qu'on lui doit beaucoup et qu'on peut lui devoir davantage. Assurément une telle espérance est mal fondée, car votre mère m'a dit qu'il a une fille mariée et des petits-enfants. Et en supposant que votre famille lui eût des obligations, y a-t-il quelque chose en moi qui puisse l'offenser ou lui déplaire ? Elle m'a fait promettre de ne pas chercher à vous voir chez votre oncle. Je n'ai cédé que lorsqu'elle m'a dit : « Je vous en supplie, pour l'amour de notre Sereh'a 1 »
O Serena I je vous ai donné mon cœur ; je vous donnerais mon bonheur aussi, sans le réclamer ni le regretter, s'il pouvait s'ajouter au vôtre. Mais, certes, il vaut mieux garder son cœur que le briser, et si nous prenons le bonheur d'un autre, noiis ne saurions conserver le nôtre.
Mais, ma chère petite Serena ! nous pouvons jouer ensemble avec le bonheur comme les enfants jouent avec leurs mains, en les plaçant l'une sur l'autre alternativement, vite et sans interruption.
L'Odoardo de Serena.
SERENA BRUCHI A M. TALBOYS.
Très cher, très cher Odoardo,
Ainsi, vous savez vraiment jouer ce jeu si amusant ? Mais n'est-il pas bien enfantin ? Sinforiano et moi nous y jouions, jusqu'à ce qu'il m'eût égratignée un jour, en disant qu'il avait le droit de m'égratigner, puisqu'il est mon unique frère. Oh, comme nous nous amuserons l'hiver, si vous ne voulez jouer avec personne d'autre que moi.
Geppone va porter cette lettre ; et j'aurais voulu vous faire porter par lui une gaggia avec un baiser dessus ; mais il dit qu'il y risquerait sa place.
Je suis contente que vous m'appeliez « chère », mais trouvez-vous vraiment que je sois « petite » ? Vous m'avez donc oubliée ? il s'en manque de deux doigts que je sois aussi haute que maman. Elle dit que je ne grandirai plus quand je serai mariée. Pourquoi m'en empêcheriez-vous ? J'espère que vous ne direz pas à la bonne de tant me serrer, comme le fnit maman : Vous pourriez à peine passer votre main au fond de mon corset.
C'est demain l'anniversaire de ma naissance : j'aurai quatorze ans. L'oncle Rapi aura beaucoup de monde à dîner : c'est-à-dire, deux autres fattori, et le plus riche marchand de soie de tout le Mercato Nuovo. Il les a invités de la façon la plus aimable, en leur disant qu'ils seraient les bienvenus, mais en les priant (les deux fattori) de ne pas amener leurs femmes, car une femme dans une maison, c'est tout juste une femme de trop. Il n'a pas dit cela pour leurs femmes, mais bien pour moi. Je crois que je le gêne, et je serais contente de rentrer à Florence aprèsdemain.
Je n'ai rien à faire ici, et je suppose que vous n'avez rien à faire là-bas. Aussi, je crois que ce serait gentil si vous vouliez bien m'écrire d'autres vers ; je vous promets que je les lirai d'un bout à l'autre. Vous pouvez les composer ^oit- su rie col en dentelle de
Bruxelles, soit sur le canari. Mais, j'y pense, vous avez déjà écrit un petit morceau sur la dentelle de Bruxelles dans votre poésie sur Taméthyste.
M. TALBOYS A SERENA.
Gratitude et obéissance à ma Douce Serena ! Dialogue entre un Amoureux et un Canari.
L'Amoureux.
« Insolent petit fiivori gazouilleur,
Pourquoi triompher ainsi ? Oublies-tu
Que ce verrou de bois et ces barreaux de fil-de-fer
Nous disent assez ce que tu es ? »
Le Canari.
« Créature envieuse, moqueuse, monstrueuse.
Qui ne peux ni voler ni chanter !
Je ne voudrais pas, si je le pouvais, oublier
Que je suis un petit favori gazouilleur.
L'homme plein d'orgueil peut chasser de son esprit
Une amante, aimable, douce et bonne :
Les forêts les plus sauvages n'ont jamais été témoins
De tels usages chez l'oiseau plein de reconnaissance.
Je voudrais que tu voies pendant un instant
Quel est mon heureux destin ;
Je me réjouirais si le ciel t'envoyait
Cette vision pour te punir.
Nul autre langage que celui de l'oiseau ne peut dire
Les transports de mon bec tremblant,
Mon bec tremblant seul peut chanter
Les gloires de mon aile dorée.
Quoique je tremble en me tenant
Haut perché sur sa main protectrice,
Tandis que je me vois reflété
Dans deux sources d'un bleu céleste,
Et que ses doigts lissent mon aile en désordre,
Et que son sein m'invite à calmer ma frayeur ; —
Pourtant, si audacieux est mon caprice,
Que je lutte pour me rapprocher.
J'entends la palpitation de son sein.
Et pourtant je veux être plus près encore !
Je crie, mais que ma voix est faible !
Où fuit-elle, quand le cœur déborde ? —
Dis-moi, vain mortel, quand boiras-tu
La rosée parfumée de la rose vivante ?
Quand t'ébattras-tu dans ses cheveux ?
Et rêveras-tu de nids, et de nicher là ?
Alors tu pourras triompher et oublier
L'insolent petit favori gazouilleur. »