‹ Hautes et basses classes in ItalieChapitre 6 sur 6 · LE RÉVÉREND WILLIAM ALDER A M. TALBOYS · texte numérisé non relu

LE RÉVÉREND WILLIAM ALDER A M. TALBOYS

Mom CHER Talboys,

Aussitôt votre lettre reçue, je me suis rendu chez votre père , qui m'accueillit avec sa bonté et sa cordialité habituelles. Il savait que vous aviez promis à votre vieux maître de lui confier tout projet qui pourrait concerner votre bonheur à venir.

Il y a peu d'hommes, mon cher Talboys, qui

sentent et pensent à la fois profondément. Vous êtes

.de ce petit nombre. Avec votre père, nous avons

comparé les lettres que vous nous avez écrites dans la

même circonstance.

A sa place, j'aurais désapprouvé votre attachement avec plus de force encore que son bon cœur ne lui a permis de le faire. Vraiment, je m'y serais opposé. C'est en vain que vous me dites que, si la beauté de la jeune fille vous a d'abord attiré, ce fut surtout son innocence, sa simplicité, qui vous ont rendu captif si loin de votre pays natal. Mon ami, mon ami, ces choses-là sont encore plus trompeuses que la beauté. Qjuand nous voyons la beauté, nous ne pouvons nous y tromper ; mais les hommes les meilleurs et

les plus sages sont le plus souvent induits en erreur en ce qui concerne ces autres qualités. Il n'y a pas de tentative plus noble que de vouloir les arracher à la ruine : mais, quand elles sombrent, elles entraînent avec elles irréparablement leur faible et infortuné sauveteur.

Il est vrai que vos expressions sont plus remplies de sentiment que de passion ; mais hélas, chez les jeunes gens, le sentiment n'est que le parfum de la passion, et il s'évapore d'habitude le premier. Quel ne serait pas le bonheur de ce monde, si tout homme persistait dans cette haute pureté que la première influence de l'amour nous inspire ! Bref, si vous pouvez soustraire cette jeune fille aux mauvais exemples, si vous êtes sûr qu'elle n'en a pas encore été touchée, et si vous êtes également convaincu que votre bonheur est inséparable du sien, mon cœur et celui de votre père vous envoient, par delà les mers, cette bénédiction que j'avais espéré prononcer un jour, d'une manière plus solennelle, dans notre église paroissiale.

Votre toujours affectionné,

William Alder.

SERENA A M. TALBOYS.

Cher Odoardo,

L'oncle Rapi est le meilleur des hommes. Il m'a permis de cueillir pour vous l'unique rose du jardin, celle qui était derrière les ruches. Hélas ! je croyais que vous connaissiez l'endroit et tous ses coins ; car il me semble que vous êtes toujours près de moi. Qu'est-ce que je viens de dire ? Non, il n'est pas possible que je vous croie près de moi, puisque je me dis si souvent : Pourquoi Odoardo n'est-il pas ici ?

Je viens de passer un quart d'heure assise sans rien faire depuis que j'ai écrit le mot « ici ». Il n'y a qu'un instant j'étais très sérieuse, et ne voyais qu'à peine le papier étalé devant moi ; mais vos jolis vers m'ont remise en gaîté, et m'ont fait sourire. Eh bien, mon Odoardo, est-ce que les canaris parlent, en Angleterre ? J'ai entendu dire que l'anglais est le langage des oiseaux ; nous avons un proverbe qui le dit, et quand vous parlez, j'en suis convaincue. Notre langage est loin d'être aussi doux, et pourtant le nôtre est très doux aussi, quand vous le parlez.

Oh ! quel plaisir que de vous entendre prononcer le mot Serena et ensuite mia ! J'en sauterais sur vos genoux si je n'avais pas peur de tomber.

J'aurais voulu que vous composiez les vers sur mon canari, et non sur celui qui est en Angleterre. Je voudrais savoir à qui il appartient ; je suis bien sûre qu'il est loin d'être aussi joli que le mien ; j'espère que vous ne le préférez pas au mien. Mais peut-être que je me trompe tout à fait au sujet de ce canari. Peut-être avez-vous donné ce joli tour aux quelques notes que vous avez entendues pendant que nous causions. Oh, que c'est drôle 1 Ce que vous avez entendu, c'était le perroquet de la voisine, et lui ne sait que dire : « Padrona bella ». Notre voisine ne l'aimait pas du tout, avant de lui avoir appris à prononcer des mots. Elle l'offrit à Maman pour une demi-couronne. Mais maintenant elle trouve qu'il est la créature la plus belle et la plus spirituelle du monde, et affirme qu'aucun autre perroquet ne répète ces mots aussi bien que le sien.

Comme vous voyez, je n'ai qu'un petit bout de papier, et je l'ai plié en deux et croisé, et maintenant il faut que je le mette autour de la rose. O mon Dieu ! les pétales extérieurs tombent, et ceux de dessous sont plutôt verts que blancs. Je n'ose pas l'embrasser. J'ose tout juste mettre la pointe entre

mes lèvres, doucement, doucement, en priant la Madone de garder la fleur entière pour vous.

La Serena d'OooARDo,

de che^i f Oncle Rapt.

M. TALBOYS A SERENA.

Mille grâces pour la rose, ma Serena ! Il y a un poème, le plus charmant de toute l'Antiquité, dans lequel il est dit qu'un chien blanc (comme le nom d'Argos nous le donne à penser) vécut juste assez pour revoir son maître et pour le reconnaître après une absence de plus de vingt ans. Votre rose blanche a rempH son devoir avec une égale fidéHté, et a péri après l'avoir rempli. J'ai eu beau détacher avec soin le papier, mes précautions furent vaines. Les pétales tombèrent l'un après l'autre, et le cœur lui même se sépara de la tige. Rien n'en est perdu quand même : Chaque feuille occupe une page de mon Pétrarque, aux passages les plus tendres du poète des amants.

Croyez-moi, c'est votre canari, et non pas un autre, que j'ai représenté donnant aux hommes une

leçon. Il n'est pas moins fier de sa captivité que je ne le suis de la mienne, quoiqu'il ait sur moi l'avantage de bien des faveurs qu'il me faut attendre.

Est-il possible, ma douce Serena, que vous n'ayez que quatorze ans ? Il y a un mois, votre maman me dit que vous en aviez quinze ; et à coup sûr, elle sait calculer mieux que vous. Si mon jugement devait être guidé par votre simplicité et votre innocence, je pourrais vous croire au-dessous encore du plus jeune de ces âges ; mais, quand je considère vos belles formes, la pleine perfection de votre svelte personne, qui m'assure que vous ne grandirez plus guère ; et, surtout, quand mon cœur se rappelle les gages indubitables que lui donne le vôtre, j'incline à penser que votre mère sait mieux compter que vous.

Vous m'avez rendu assez heureux par votre choix, ma Serena, pour que je ne souhaite pas de hâter, par une aveugle précipitation, la venue du plus beau jour de ma vie. Vous voir et vous entendre, vous offrir les pauvres fruits de mon imparfaite expérience , et rafraîchir mon âme au contact de votre pureté, c'est là une joie qui dépasse le plus haut mérite. Et pourtant, dans ma confiance, je vous supplie d'aimer plus que jamais

Odoardo.

SERENA A M. TALBOYS.

Allons, Odoardo, Odoardo^ qu'avez-vous gagné à me demander si j'étais bien sûre d'avoir seulement quatorze ans ? L'oncle Rapi, auquel je l'ai demandé, m'a examiné d'un regard sévère, et a crié deux fois : « Seulement ! Seulement ! Per Bacco ! tu as treize ans, ni plus ni moins ! »

Mais les fattori ont tant de comptes à tenir pour eux-mêmes qu'ils oublient vite ceux des autres, et en laissent facilement échapper quelque chose. Lors de mon dernier anniversaire, maman me dit que j'avais treize ans, et me rappela qu'il y avait cinq années pleines que j'allais à confesse. C'est exact, et cela tranche la question. En effet on n'apprend pas aux entants avant leurs neuf ans ce que c'est que les péchés, ni la manière dont on les commet, sauf les mensonges et les vols qu'ils apprennent plus tôt, et d'eux-mêmes. Ce sont là des péchés, ou presque, bien que les confesseurs nous disent qu'ils ne méritent pas de longues explications. Une fois, j'ai volé une aiguille à maman, parce que j'avais perdu la mienne ; et elle m'a battue pour cela. Ce n'était pas qu'elle fût en colère ;

mais cela pouvait me servir de première confession, et le fouet m'en ferait souvenir. En conséquence, à la prochaine mauvaise action que je commis, je racontai un mensonge. J'avais arraché un géranium pour cacher dessous quelques noisettes. Le géranium se fana, et, quand on retourna la terre, on découvrit les noisettes. Maman , pour me punir, me fit rester debout à côté d'elle pendant qu'elle les cassait et les mangeait jusqu'à la dernière. Et cela me servit de confession au carême suivant. Depuis, j'ai été souvent étonnée : on me posait des questions si singulières, et d'une voix si différente de celle dont on m'interrogeait quand j'étais petite J'ai parlé du baiser;

j'ai parlé de la boucle de cheveux ; non que ce soient des péchés, mais parce que j'y pensais pendant ma prière à la Madone, que cela l'interrompit, et que je ne sus plus m'y retrouver.

Et maintenant, ne m'interrogez plus au sujet de

mon âge ; car je vous ai donné quelques raisons, et

vous m'en avez donné quelques-unes vous-même,

démontrant qu'il n'est pas possible que j'aie moins

de quatorze ans. Quand vous avez eu quatorze ans,

mon Odoardo, n'avez-vous pas été très fier et très

heureux ? toutefois, si l'on ne vous retenait pas chez

votre oncle.

Serena.

SERENA A M. TALBOYS.

Odoardo,

Je me sens toute honteuse de vous écrire ceci ; et j'ai déjà laissé sécher plusieurs fois ma plume, ce qui vous expHque le gros double plein que j'ai mis à la lettre J. Mais je dois toujours faire ce que maman me dit. Elle m'a déjà ordonné, deux fois, de vous demander une chaîne d'or à porter autour du cou. Et maintenant, Odoardo, voilà mon devoir accompli. Mais, je vous en supplie, ne faites pas de dépense I surtout pour une chaîne d'or, ou pour n'importe quelle chaîne destinée à moi. Je n'aime que les plus étroits rubans noirs, justes assez larges pour cacher cette belle boucle de cheveux sombres que j'y ai cousue. Odoardo, elle me chatouille tant, que souvent elle me réveille au milieu de la nuit ; car depuis quelques jours je porte le ruban au lit ; en effet, cela prévient les refroidissements et les rhumes, et à la campagne, paraît-il, on en attrape facilement.

Mais encore une fois^ je vous supplie de ne pas acheter ce vezzo. Votre main fraîche et blanche est si douce sur mon cou ! Et une chaîne la gênerait

tant ! En outre, je pense que vous pourriez acheter, pour le même prix, ou même pour moins d'argent, un lapin ; et nous jouerions ensemble avec lui sur nos genoux. Nous prendrions chacun une de ses oreilles ; et nos petits-doigts pourraient se rencontrer encore, comme ils se sont rencontrés sur la tête de Fido, le onze Octobre. Oh, Odoardo ! je crois que nos doigts deviennent insensibles , après que les amants les ont touchés. Depuis ce jour, je n'ai plus rien senti courir le long des mains, ni monter jusqu'à ma gorge et à mes tempes, en me faisant baisser les yeux sur mon sein. Cela me rendit si heureuse, que je commençais à croire que c'était un péché.

Je vous aime , mon Odoardo , je vous chéris tendrement ! Je vous aime plus que vous ne me l'aviez demandé, jusqu'au jour où vous m'avez priée de vous aimer plus que jamais. Montrez - moi comment je le puis et je le ferai. Je suis fâchée et surprise de ne vous avoir pas écrit cela plus tôt ; j'ai été souvent sur le point de le faire, mais, ô mon Dieu ! j'ai souvent cessé d'écrire au moment même où je songeais à vous le dire.

Votre Serena à vous.

P. -S. — J'ai bien quatorze ans, Odoardo, n'en doutez pas.

M. STIVERS (^) A LADY C.

Madame,

J'ai appris que le nom de la petite jeune fille dont M. Talboys est si épris, et qui provoque tant la curiosité de votre Seigneurie, est Serena Bruchi. Elle a maintenant quatorze ans, et depuis deux ans n'a pas été laissée à elle-même un seul instant : la servante est toujours à son côté. Son frère et ses sœurs, tous beaucoup plus jeunes qu'elle, vont seuls à l'église ; et je les y ai souvent vus occupés à jouer avec les chiens, ou à mettre des têtes de chardons dans les chapeaux des dévots, ou à lâcher des souris dans les jupes des vieilles dames. Mais Serena semble être d'une tout autre qualité et d'un rang plus élevé. On n'a jamais vu fille plus modeste. Elle ne craint pas de rencontrer le regard ni même le sourire d'un admirateur, et cela fait aussi peu d'impression sur elle que sur les évêques — en plâtre de Paris — qui

(i) Factotum de M. Raikes, riche Anglais résidant à Florence. M. Edward Talboys est le secrétaire littéraire de M. Raikes. (N. trad.)

sont collés le long du mur du Duomo. Elle pense que cela ne s'adresse pas plus à elle que la musique ou le soleil, et si cela lui fait plaisir, c'est exactement comme pour les statues ; elle n'en laisse rien paraître.

Avec son calme, sa blancheur, son sang-froid, sa tranquillité, elle a l'air d'une belle petite Sainte de marbre, supportée à la tête et aux pieds par de jolis petits anges de marbre, mais n'ayant pas besoin de leur support, et ayant plus qu'eux l'air angélique.

Je suis, etc

SERENA BRUCHI A M. TALBOYS

Cher Signor Odoardo,

Si vous ne pouvez pas me venir voir, vous pouvez certainement m'écrire. Mon anniversaire a été le plus triste que j'aie encore passé. Personne ne m'a

embrassée, pas même l'Oncle Rapi. Maman aurait pu au moins nous envoyer les enfants, après dîner ; je les aurais tous embrassés plusieurs fois, car j'aurais été très heureuse. J'aurais même embrassé ce mauvais garçon de Sinforiano, qui me dit qu'il ne m'aimera jamais, et qui nous mord et nous égratigne toutes, parce qu'il est notre frère unique, et peutêtre aussi parce qu'il n'est ni grondé ni fouetté pour cela. Mais qui pourrait le fouetter ou le gronder : il est si joli I Et pourtant maman me fouettait ; bien que ce ne fût que pour donner un exemple aux autres, et pour me faire aimer de Dieu.

L'oncle Rapi est très cruel. Il a dit au fattore Persicari et au fattore Scannicani, que, par la Madone du Paradis, il ne me nourrirait pas ; et que, s'il ne se présentait pas un homme ayant des quattrini pour m'épouser, il me ferait entrer au couvent. Comme mon cœur a bondi, quand il a dit ces choses ! Car, bien qu'il doute que vous m'épousiez, moi, je n'en doute pas. Signor Gaddi m'a encouragée, comme pour me dire : « Je le comprends, et vous ? » Il m'a empêchée d'être chagrine jusqu'au soir. Mais je me suis couchée de bonne heure, afin de ne voir personne d'autre pendant que je pensais à vous.

Quand je pense à vous et qu'un homme s'approche de moi, il me semble qu'il nous sépare, et la Madone

envoie des larmes dans mes 3'eux pour me le cacher. Cher, cher Signor Odoardo, maintenant je peux vous aimer ; maintenant je puis me dire

Votre tendre sposa,

Serena.

M. TALBOYS A SERENA BRUCHI.

Pardonnez-moi, douce Serena ! Je vois bien que vous n'avez pas reçu les vers que je vous ai envoyés la veille de votre anniversaire, et cela me fait de la peine. Cela dut vous paraître si dur. Il me semble l'avoir été volontairement, tant votre généreux silence à ce sujet m'afflige. Je me souviens des quelques mots que je vous disais à cette occasion. Je crois que ce n'était que ceci :

Ma bien-aimée Serena, je vous envoie une petite croix de calcédoine (elle était pareille à celle que vous recevrez en même temps que cette lettre), (0 et

(i) Il ne semble pas que lettre et croix soient jamais parvenues destination. (Note de l'auteur).

lorsqu'on tourne l'anneau qui est à la partie supérieure, le globe s'ouvre ; mais le parfum s'exhale sans cela.

Comme toutes les fleurs se fanent à présent partout, l'odeur des roses vous rappellera l'été, et l'été l'église del Carmine. Supposez donc que l'âme de la plus douce, de celle que vous auriez choisie si vous l'aviez rencontrée, et qui vous eût choisie si son intelligence était égale à sa douceur, vous murmure ces paroles :

« Jadis l'orgueil de la Perse,

Aujourd'hui l'envie de l'Italie,

Le sein sur lequel je respire saura

Que je ne laisse ni épine ni tache après moi.

La forme, la couleur, la vie, disparaissent,

Mais mon âme demeure ici concentrée. »

Je ne suis pas tout à fait heureux. Et cependant votre lettre aurait dû remplir mon cœur de satisfaction et de joie. Puisse la Madone n'envoyer jamais de larmes dans vos yeux, ma Serena ; et moins que jamais quand , non, non pas « moins que jamais » ;

mais pas même les larmes dont vous parlez. Certes, vous pouvez vous dire la tendre Sposa de votre

Sposo Odoardo, à jamais aimant.

M. TALBOYS A SERENA BRUCHI.

Chère Serena,

Assurément vous n'allez pas demeurer plus longtemps à la campagne. Le temps devient humide ; les pluies commencent. Comment pouvez-vous employer votre temps, là-bas ? Vous n'avez ni votre ouvrage,

ni vos sœurs, ni votre petit oiseau et peut-être

y a-t-il un autre objet qu'il vous est indifférent de n'avoir pas. La personne qui vous a porté ma dernière lettre vous portera celle-ci et attendra votre réponse.

Ne cessez jamais, jamais, de m'aimer, Serena ! Car, si vous cessiez de m'aimer, vous seriez moins heureuse. L'amour, comme la plus précieuse des pierres précieuses, supporte toutes les violences sans se briser ; mais la faiblesse peut ce que ne peut pas la force, et, une fois fendue en deux, l'éternité ne lui suffirait pas pour se reformer.

M. TALBOYS A M. BEACONLEY.

Est-ce que je sors d'un rêve ? Est-ce que je rêve encore ?

Ce matin, à neuf heures, je reçois une lettre ouverte, et je découvre, à mon parfait étonnement, que c'est une convocation m'ordonnant de me rendre ciiez le Commissaire de police,

A mon entrée, il me demande :

— Savez-vous, Monsieur, pourquoi vous comparaissez devant moi ?

— Non, Monsieur.

— Connaissez-vous, Monsieur, une famille du nom de Bruchi ?

— Quelque peu.

— Et pourtant, Monsieur, si peu que vous connaissiez cette famille, vous avez écrit des lettres à la fille aînée, et cela à l'insu des parents.

— Je le nie.

— Les lettres que voici ne sont-elles pas écrites de votre main ?

— En effet.

— Et cependant vous niez le fait ?

— Je ne nie pas avoir écrit, mais je nie l'avoir fait sans le consentement des parents.

— Monsieur, ils affirment qu'ils n'ont donné aucune espèce de consentement. Et l'oncle de la jeune fille, un homme riche, un fattore, a été obligé de la soustraire à vos tentatives de séduction.

— Cela est faux.

Je m'en vais. Et je frappais à la porte de mon logement, lorsqu'un homme s'approche et frappe aussi. Je me retourne : l'homme me fixe et me dit :

— Je crois, Monsieur, que ceci est destiné à votre Seigneurie.

C'était l'ordre de quitter Florence dans une heure, et la Toscane dans trois jours.

Je vais chez M. Raikes, où j'avais laissé quelques livres avant d'avoir songé à me marier, et je le trouve dans les escaliers, comme il descendait. Je lui apprends mon aventure. Il me dit :

46 WALTER SAVAGE LANbOR

— Excusez-raoi, M. Talboys, j'ai laissé ma bourse chez moi.

. Nous nous quittâmes, mais il m'assura que, bien qu'il m'eût dit « adieu pour le moment », nous nous retrouverions, et il m'invita à dîner. Quand il revint, il mit dans ma main un billet me permettant de rester en Toscane jusqu'à nouvel ordre.

— Monsieur, lui dis-je, jamais je ne me plierai aux caprices de ces esclaves insolents et vénaux !

— La vénalité, dit-il, la vénalité, M. Talboys, qui en Angleterre serait considérée comme le crime le plus odieux, est ici la seule chose qui puisse rendre la vie supportable au plus honnête homme. Si ces hommes corrompus avaient un vice de moins, nous ne pourrions plus vivre parmi eux. Ne quittez pas un climat délicieux, des paysages charmants, et tout ce qu'il y a de plus exquis dans la nature et dans les arts, simplement parce qu'il est au pouvoir d'hommes inférieurs de vous inquiéter. Des hommes supérieurs ne pourraient pas le faire : les qualités de leur cœur les en empêcheraient. Je vous ai entendu dire que vous étiez sportsman : eh bien, vous abstenez-vous de chasser parce qu'il y a des épines et des ronces ? de poursuivre le gibier parce qu'il y a de hautes barrières et des fossés profonds ? Ne trouve-t-on pas des serpents dans la plus verte prairie ? Et faudrait-il nous priver

de notre fromage de Stilton parce que les souris l'ont

pu grignoter ? Ne vous tourmentez pas, et S et

O feront en sorte que vous ne soyez pas

tourmenté. »

Maintenant que je t'ai rapporté toute cette conversation, je retombe en moi-même. Que penser ? Que faire ? Serena, si innocente, n'a jamais pu me trahir et ne pourra jamais m'abandonner. La duplicité de sa mère, la cruauté de son oncle, la nullité de son père, me sont trop bien connues. Et faut-il qu'elle vive parmi eux ? Cette pensée me torture. Je ne sais pas plus ce qu'il font que ce qu'ils pensent. Je n'ai pas de rival : ici, aucun homme ne se marie sans argent ; une fille ne retuse jamais un homme plus riche qu'elle, si ce n'est lorsqu'un homme plus riche que le premier se présente. Serena, qui sait peu calculer tout cela, fera toujours pencher la balance du côté de celui qu'elle aime.

Oh, Beaconley, tu ne peux pas me conseiller. Dans ces conjonctures, personne ne sait donner ou prendre de conseils.

SERENA BRUCHI A M. TALBOYS

Odoardo,

Vous ne m'avez jamais aimée : si vous m'aviez aimée, vous m'aimeriez encore. Car il est impossible d'aimer sans aimer pour toujours.

Pourquoi ne me l'avoir pas dit vous-même, Odoardo ! au lieu de le dire à maman et à mon oncle ?Q.ue pensez-vous donc que je vous aurais dit? Je ne me suis jamais mise en colère contre vous^ ni contre personne. J'aurais été seulement chagrine, et cela ne vous aurait pas fait de peine. Et j'aurais été moins chagrine que je ne le suis maintenant ; car je suis à la fois chagrine de savoir que vous ne m'aimez plus, et de penser que vous avez agi si mal, quand vous m'avez dit que vous m'aimeriez toujours.

Mais, Odoardo, vous pensiez alors que vous m'aimeriez, n'est-ce pas ? Si vous pensiez ainsi, vous "n'avez pas agi si affreusement mal, en vérité ; vous

n'avez pas mal agi du tout ; et ainsi je suis moins

malheureuse que j'aurais pu l'être et pourtant je

ne crois pas que je pourrais l'être davantage. C'est cruel de ne m'avoir pas écrit un seul mot depuis dixhuit jours. Je n'aime pas le vieil homme par qui vous avez envoyé vos lettres : il demandait toujours à voir mon oncle, et pourtant je lui avais donné un étui à aiguilles et un morceau de toile cirée. Je préfère Geppone ; car, bien qu'il eût refusé de vous porter une fleur de la gaggia en échange de vingt baisers, il portera du moins cette lettre pour un seul baiser que je lui donnerai dimanche prochain.

Ce jour-là je dois être confirmée par l'évêque, qui finira toute la confirmation le Dimanche suivant, lui-même, ou bien par l'intermédiaire du Priore.

Il pleut tout le temps ; pas moyen de sortir. Je reste enfermée dans ma chambre à coucher, et je ne vois rien que la pluie dehors, et, sur les murs, ces trois saints en pantalons rouges et manteaux bleus, avec la barbe et le corps jaunes.

Ayez pitié de Serena !

M. TALBOYS A SERENA BRUCHI

Ma chère Serena,

Vous me rappelez à la vie, vous me rendez le désir de vivre. Croyez-moi, ma douce Serena, mon amour n'a jamais changé. Le ruisseau et le torrent peuvent grandir ou diminuer ; mais l'Océan garde toujours immuable l'immense domaine de ses eaux.

Donc, votre mère et votre oncle se sont joués de nous ; il faut que je le dise, et c'est la seule façon dont je puisse vous offenser. Je ne ferai pas visite à votre famille : je n'en pourrais faire qu'une seule. Ils ont été assez polis pour ne pas me renvoyer ma dernière lettre ; et peut-être daigneront-ils même y répondre ?

Le bon Geppone achève de dîner. Il m'a donné la fleur de liseron que vous avez cueillie, et l'tinique graine mûre de celle qui est fanée. En quelque endroit de la Terre que je fixe ma demeure, ce lise-

ron formera ma tonnelle. Peut-être n'est-il pas aussi

beau que les violettes, votre premier présent

Quelles pensées étranges, extravagantes^ folles, viennent m'assaillir ! Non, non^ non ! Ce n'est pas votre dernier présent.

Il faut qu'il s'en aille, dit-il. Quoi, onze grands milles à faire ce soir ! Il faut qu'il s'en aille, oui, sinon la nuit le surprendra dans la montagne. Adieu 1

SERENA A M. TALBOYS

Odoardo, Odoardo !

Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ce que c'est que la Confirmation ? Je croyais que l'évêque m'avait suflfisamment confirmée : je l'avais été autant que tous les autres, garçons et filles. Une autre jeune fille seulement et moi avions reçu l'ordre de nous présenter devant le Priore le Dimanche suivant ;

c'était hier, et le Priore^ avec mon oncle et Signor Ferdinando Gaddi m'ont de nouveau accompagnée jusqu'à l'autel, et m'ont priée de recevoir l'autre sacrement.

Teresina del Rovere paraissait si heureuse et si gaie, ainsi que le jeune homme qui était près d'elle, que Hous nous sommes tous pris les mains, comme pour danser. Je regardais plutôt dans leur direction que dans celle du Pricre, et je répétai exactement ce qu'ils disaient.

Tout à coup, mon oncle s'aperçut que nous étions mariés. Signor Ferdinando m'appela sa « carina spoeina ». Je lui ris au nez ; mais quand il osa demander à m'embrasser, je lui dis que, s'il le faisait, je vous le dirais. J'ai honte de penser à sa grossièreté. Le croiriez-vous ! j'étais à peine au lit qu'il a essayé d'ouvrir la porte de ma chambre. Mais avant de monter, maman m'avait dit ce que j'avais à faire, et je le fis. L'oncle s'est aussi mal conduit que lui ; mais l'oncle n'est pas toujours sobre ; Signor Ferdinando l'est toujours, lui. L'oncle était le plus violent et le plus bruyant des deux. Ils vont être bien honteux, quand ils descendront déjeuner. Je vais les gronder.

Annina Sapina, qui emmène sa petite -fille à l'hôpital, vous portera cette lettre. Je lui ai donné

une crazia(^) ; je n'en avais qu'une seule. Si vous en avez une, donnez-la lui, je vous en prie, car elle est pauvre et très bonne.

Je suis, cher Odoardo, mon vrai Sposo,

Votre Serena pour toujours.

M. EDWARD TALBOYS AU RÉVÉREND WILLIAM TALBOYS

Mon CHER PÈRE,

Que votre généreux cœur n'ait plus d'inquiétude à mon sujet. Il n'est plus question de mariage pour moi.

Connaissant bien votre délicatesse, je n'ai pas besoin de vous demander de ne jamais aborder ce

(r) Monnaie de Toscane valant sept centimes. (N. trad.)

sujet, et j'aurais voulu avoir le mérite de cesser d'y penser sur vos ordres. Et pourtant l'objet de mon choix est innocent et vertueux ; le peu qu'elle pense est pensé noblement.

Ses parents viennent de l'unir à un autre ; à quelqu'un qui , je Tespère , cultivera son esprit , respectera son innocence, et se montrera digne de son affection.

Croyez-moi, mon cher père,

Votre fils toujours aimant,

Edward Talboys.

LE RÉVÉREND WILLIAM TALBOYS A M. EDWARD TALBOYS

Mon cher Edward !

Ni les plus avisés et les plus prudents de nos amis, ni nous-mêmes, ne pouvons disposer les choses en vue de notre bonheur. Je n'aurais pas été d'un grand

poids dans la tourmente des passions ; aussi ai-je renoncé à m^ plonger. Si même je viens de me risquer à te dire cela, c'est plutôt pour t'engager à te résigner à ta perte que pour censurer l'imprudence de ton choix. Il peut avoir été excellent sous plusieurs rapports ; mais les parents de la jeune fille, mon Edward, devaient-ils te paraître dignes de devenir nos alliés ? N'étaient-ils pas plutôt capables d'amener le chagrin et peut-être le déshonneur chez toi ? Et de réapparaître plus tard dans ta descendance ? Mon opinion, basée sur une observation attentive^ est que les mauvais penchants se transmettent chez les hommes comme chez les chevaux. Je le constate chez les fermiers de notre paroisse ; je le vois chez les bourgeois que nous fréquentons. La discipline peut beaucoup, mais les chevaux n'ont pas toujours le mors dans la bouche, et les hommes non plus.

La mort même, pour qui réfléchit, est chose moins sérieuse que le mariage. On abat le vieil arbre afin de faire de la place aux jeunes pousses. Quelques larmes tombent dans la terre entr'ouverte, et les bourgeons et les fleurs recouvrent bientôt la place. La mort n'est même pas un coup ; pas même une pulsation ; c'est un arrêt. Mais du mariage dépend le destin redoutable de générations sans nombre. Sur quelques-uns sont inscrits les mots : Santé, Génie, Honneur ; sur d'autres : Maladie, Vanité, Infamie.

5é WALTER SAVAGE LANDOR

Edward, puisse la providence ou te conduire vers ce premier destin, ou te ravir à lui.

Ah, puissé-je être maintenant plus que jamais

Ton père aimant,

William Talboys.

SERENA GADDI A M. TALBOYS.

Cher Signor Odoardo,

Voici trois mois que je suis mariée, et je me trouve la créature la plus heureuse du monde, La seule chose qui me manque est l'amitié de votre Seigneurie. Mon mari est l'homme je plus aimable de Florence et m'achète tout chez la meilleure modiste.

Je désire beaucoup que vous approuviez le choix que j'ai fait^ — que maman a fait, dois-je dire. Je suis sûre que vous l'aimeriez, ou tout au moins que

VOUS le supporteriez, si vous le connaissiez. Pour le moment je n'ose pas vous présenter à lui, de "peur qu'il ne soit jaloux, comme on ne peut pas ne pas l'être, — moi la première, — d'une personne telle que vous.

Je ne peux vous voir que de neuf heures du matin à une heure moins le quart, et que de trois heures à neuf heures moins le quart dans la soirée. Si vous venez, ne serait-ce que quatre ou cinq fois par semaine, j'en serai enchantée. J'ai dit « fois », mais c'est « jours » que j'entends ; car, vous le savez, dans ce pa)'S chaque jour a un matin et un soir.

Je suis toujours.

Cher Signor Odoardo,

Votre très tendre et très dévouée

Serena Gaddi

née Bruchi.

M. TÂLBOYS A SERENA GADDI

M'aimez-vous encore ? Si oui, continuez à être la créature la plus heureuse du monde, et que Serena Bruchi demeure la conseillère et l'amie inséparable de Serena Gaddi.

Tel est le meilleur avis, la meilleure preuve d'affection que puisse vous donner

Odoardo.

M. EDWARD TALBOYS AU RÉVÉREND WILLIAM TALBOYS

Mon Cher Père,

Il y a trop longtemps que je ne vous ai vu. Je commence à trop aimer l'Italie. Serais-je sûr de rester digne de vous, si je prolongeais mon séjour ?

Ne répondez pas à cette lettre : ce soir même je me mets en route. Adieu, adieu, belle Italie ! Mais je vole dans les bras d'un père.

M. STIVERS A LADY C.

Madame,

On a changé mon maître ! Ce matin arrive un ordre émané de quelque magistrat, enjoignant à mon maître de payer cent trente-et-une couronnes, prêtées à une personne à son service, un certain Signor Odoardo Talbossi. Il se trouva que c'était une réclamation, la plus absurde qu'on puisse imaginer, faite par un certain Signor Bruchi, de la fille duquel M. Talboys s'était toqué. Le demandeur n'ayant pas répondu à l'invitation de mon maître, je fus envoyé aussitôt chez sa fille, porteur d'un billet fort civil, la priant de dire si elle était au courant de cette affaire. Elle demanda qui attendait la réponse. Qiiand elle me vit, elle rougit et demanda si mon maître pouvait la recevoir. Je lui dis :

6o WALTER SAVAGE LANDOR

— Oui, certainement, Signora. Je vais vous accompagner.

Elle déclina cette offre, mais elle me dit qu'elle serait chez nous dans une demi-heure. J'admirai son beau collier de perles, et il me sembla que les couleurs changeantes des perles empruntaient à ses joues leur mobilité.

J'allai plusieurs fois à la fenêtre, et. je descendis deux fois dans la rue , par crainte qu'elle ne se fût trompée de porte. J'allais pour la dernière fois au portone, lorsque je l'y trouvai. Elle baissa la tête et demanda si mon maître était chez lui, et seul. Je lui dis :

— Oui, Signora. Depuis que nous avons perdu Signor Odoardo, nous n'avons pas eu d'autre compagnie que celle du lieutenant Coghells, et il nous a quittés pour plusieurs jours.

J'essayai de la faire rougir encore ; cela lui allait si bien ! Mais elle s'y refusa.

Mon maître la reçut gravement et pompeusement. Elle lui dit :

— Monsieur, vous ne pouvez pas, je le sais, trouver ma visite agréable ; j'ai été cause que vous avez perdu un ami. Je n'appris sa détermination que plusieurs jours après son départ. Si je l'avais sue plus tôt, je l'aurais ramené.

HAUTES ET BASSES CLASSES EN ITALIE 6l

— Vous, Madame ! dit mon maître. Et, ditesmoi, qu'auriez vous fait ensuite ?

— Ce qu'il aurait voulu, répondit-elle.

Mon maître se renversa dans son fauteuil et la dévisagea :

— Madame ! s'écria-t-il avec colère ; M. Talboys est un honnête homme. Il n'aurait rien attendu de vous.

— Je suis certaine, répondit-elle, qu'il m'aurait ordonné de retourner chez l'oncle Rapi. J'ai beaucoup songé à sa lettre ; et j'ai découvert ce qu'elle signifie. C'est là, là seulement que Serena Bruchi pourrait rester la conseillère et l'amie inséparable de Serena Gaddi !

Nous la pensâmes folle ; mais les yeux des fous sont fixes et secs.

Elle tira plusieurs napoléons de son réticule, où elle les avait jetés, et demanda à mon maître s'il était bien vrai que ces quelques pièces, avec un peu de monnaie d'argent valussent cent trente-et-une couronnes ? Mon maître les compta, et l'assura qu'ils faisaient bien cette somme. Elle dit :

— Je suis sûre qu'Odoardo n'a jamais rien dû à papa ; car papa est très pauvre, quoique très honnête. Et c'est avec plaisir, oh, avec quel plaisir î que je

paie cet argent, afin que ni l'un ni l'autre ne soit tourmenté. Pour l'amour de Dieu, ne le dites ni à l'un ni à l'autre.... Ahi, mamma mia ! mamma mia ! Pourquoi m'a-t-elle persuadée que trois mois seulement après mon mariage je pourrais revoir Odoardo et l'aimer comme auparavant ? »

Sa gorge se gonfla ; je m'aperçus que le collier de perles n'y était plus.

Vous le voyez, ni Talboys ni moi ne sommes des saints.

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