I. Dittersdorfs Lehensheschreihung^ p. 5o et
Haydn n'avait pas encore passé un an à Eisenstadt lorsque mourut Paul-Antoine Esterhazy, le 18 mars 1762. N'ayant pas eu d'enlants de son mariage avec la marquise de Lunati-Visconti, ce prince laissait pour héritier du titre et du majorât son frère Nicolas, nélei8décembrei7i4, marié depuis 1 737 aune fille d u Rhingrave Ferdinand von Weissenwolf. Avec lui devaient achever de se préciser les habitudes nouvelles de la noblesse hongroise. Déjà étroitement rapprochés de la cour de Vienne depuis les scènes fameuses de la diète de Hongrie et du couronnement de Marie- Thérèse à Presbourg, les « magnats » s'étaient faits les hôtes assidus du Burg impérial à Vienne et des châteaux de Schœnbrunn et de Laxenburg ; ils avaient quitté à la fois Tidiome et le costume de leurs pères, parlaient allemand et français, voyageaient en France, et se laissaient volontiers germaniser ou européaniser. Nicolas Esterhazy avait visité Paris et Versailles. Lorsqu'il fut en possession des domaines de sa famille, il résolut d'y élever un palais capable d'être comparé à celui du roi de France, choisit pour emplacement un rendez-vous de chasse à l'extrémité méridionale du Neusiedler-See, et déploya dans ses constructions un faste qui lui valut le surnom de « magnifique ». Les bâtiments de la nouvelle résidence, que le prince appela, de son
nom même, Esterhaz, furent habitables en 1766. Nicolas y transporta son personnel et l'y fixa à demeure, lui-même ne s'éloignant guère ,que pour de courtes stations d'hiver à Vienne. Construit dans le <c goût italien », orné à profusion de balcons, de colonnades, de statues, le château d'Esterhaz émerveillait surtout ses visiteurs par sa richesse ; outre les « salons de parade », il contenait cent vingt-six chambres diversement décorées, des <c cabinets » de curiosités, de tableaux, d'objets chinois et de livres ; un pavillon spécial renfermait la « salie d'opéra », assez spacieuse pour réunir quatre cents spectateurs ; un autre était destiné au « théâtre des marionnettes » ; le parc, où ne manquaient ni le « labyrinthe » obligé, ni les temples mythologiques, les grottes, les ermitages, les kiosques chinois et les cascades artificielles, s'étendait à grande distance, offrant aux hôtes du château le plaisir des promenades équestres, de la chasse et de la pêche.
Dans ce cadre opulent allaient se dérouler sur un rythme immuable trente ans de la vie de Haydn. En vertu de son traité, sa personne et son talent faisaient partie intégrante du luxe ostensible de la résidence. Le maître de chapelle était l'un des rouages de la machine montée à seule fin d'alimenter les jeux du prince, en sou-
tenant la renommée de sa cour. En toutes les petites et grandes demeures seigneuriales de l'Allemagne, de FAutriche, de la Hongrie, de la Bohême, des centaines de musiciens menaient alors la même existence ; comme Haydn, ils se levaient dès l'aube pour écrire, dans le silence des heures matinales, les œuvres nouvelles qu'au milieu du jour ils faisaient répéter et qu'ils dirigeaient le soir. A peine pouvaient-ils, et, à vrai dire, à peine songeaient-ils à s'inquiéter du sort ultérieur des œuvres qu'ils entassaient dans les « armoires de musique » et dont la plupart leur avaient été dictées par les circonstances, ou par les caprices du personnage qu'ils servaient.
Moins encore pensaient-ils à rompre les barreaux de leur cage : jusqu'à Beethoven, qui refusa le joug, la grande majorité des musiciens germaniques tint pour un honneur enviable d' « appartenir » à un maître, et s'accommoda d'un esclavage qui supprimait les soucis de la vie matérielle. A Esterhaz, chanteurs et instrumentistes étaient logés, ou casernes, comme les serviteurs de tous ordres, dans un bâtiment des communs, où le seul maître de chapelle jouissait d'un logement de trois pièces, les hommes mariés se voyant accorder deux chambres, et les célibataires une chambre pour deux.
Le prince Nicolas prenait à la musique un inté-
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rêt personnel. A Tinstar de plusieurs souverains de son temps, il se chargeait volontiers d'une partie dans ses concerts de chambre, et se prétendait virtuose et « connaisseur ». Son entrée solennelle à Eisenstadt, en 1762, avait été célébrée par des fêtes musicales et dramatiques, dont Haydn avait été l'organisateur et le collaborateur. Vers la fin de la même année, une occasion brillante se présenta pour le musicien d'aborder la composition théâtrale ; le prince Nicolas mariait son fils aîné, le comte Antoine, avec la comtesse Marie-Thérèse Erdôdy. Entre le Te Deum chanté à la chapelle et la « musique de table » jouée pendant le banquet des noces, fut intercalée la représentation d'une pastorale italienne de Haydn, Acide e Galatea.
Deux ans plus tard, pour le retour di; prince, qui venait d'assister au couronnement de l'archiduc Joseph comme roi des Romains, à Francfortsur-le-Main, Haydn composa une cantate et un Te Deum. Mais il paraît que ces œuvres, ou leur exécution, ne satisfirent pas Nicolas Esterhazy, rendu plus exigeant ou plus ambitieux par les souvenirs rapportés de ses récents voyages :
car, en 1765, une note sèche et sévère vint rappeler à Haydn ses devoirs. Par ce document, il lui était enjoint d'avoir à dresser, sous huit jours, en trois expéditions, un inventaire détaillé
•Jiiipi'lJ. "*.'-
LA VIE 4i
de la musique et des instruments ; <Je tenir dans les armoires à ce destinées toutes les parties musicales servant aux exécutions ; de veiller au bon entretien des instruments ; de faire en sorte que les choristes s'acquittent sérieuseoient et de bon accord de leur tâche pendant le service religieux ; de réunir, en l'absence du prince, tous les musiciens deux fois par semaine, de .2 à 4 heures, dans la « salle des officiers », et d'y donner deux concerts, cela, afin qu'à l'avenir personne ne puisse s'éloigner sans permission ; d'adresser toqs les quinze jours au prince un rapport détaillé, contenant les noms de ceux qui auraient commis quelque faute dans le service ; et enfin, « d'avoir à se montrer plus assidu que par le passé à la composition et principalement à celle des morceaux que l'on peut exécuter sur la viole de gambe », morceaux dont Haydn n'avait produit encore qu'un petit nombre, et dont il devait chaque fois remettre au prince une copie c nette et propre ».
Cette sommation finale concernait le plaisir favori du prince, qui jouait du baryton ^ et se montrait fort jaloux de son talent. On raconte
I. Le baryton ou viola di bordone, viola bastarda, était une viole de gambe montée, comme la viole d'amour, de cordes de boyau, que faisait vibrer l'archet, et de cordes sympathiques en laiton, placées sous la touche.
4ti HAYDN
qu'un de ses musiciens, le violoncelliste Adam Kraft, croyant flatter ses goûts, avait lui-même étudié le jeu du baryton et composé des trios pour deux barytons et basse, dans lesquels il tenait, auprès du prince, la seconde partie ; mais un jour qu'il avait eu la maladresse de disposer une pièce en dialogue et de s'attribuer un solo, Nicolas interrompit Fexécution, se fit passer le feuillet, essaya de le déchiflFrer, et, rebuté par quelque difficulté, le rendit à Kraft en ordonnant : « qu'il n'écrive désormais de solo que pour ma propre partie, attendu que, de sa part, vouloir jouer mieux que moi ne serait pas un art, mais une faute ». Par un semblable excès de zèle, Haydn commit une bévue toute pareille. A l'époque probablement où il lui était commandé de composer davantage pour le baryton, il s'exerça secrètement à son maniement,
— ce qui pouvait sembler assez nécessaire, pour en connaître à fond les ressources et le doigté ;
— mais lorsqu'il vint à dévoiler son nouveau talent, il s'entendit signifier qu'il avait « mieux à faire ». Il se le tint pour dit, et se contenta d'apporter force copies « nettes et propres ». Tant pour le baryton solo que pour le baryton accompagné, il composa près de deux cents pièces, mesurées à la capacité du destinataire.
Presque toutes ont péri dans les deux incendies
qui dévorèrent en 1768 et en 1776 une partie du château d'Esterhaz. Pour en préserver quelquesunes, non de la destruction, mais de Toubli, Haydn les arrangea en diverses combinaisons instrumentales ; car le baryton était peu répandu, et devait bientôt disparaître *.
Peu de mois avant le transfert de la résidence d'Eisenstadt à Esterhaz, le « vieux Werner »
était mort (3 mars 1766). G. -F. Pohl a dit de lui qu'il avait été « enterré vivant » chez les princes Esterhazy^, et, en efl'et, son talent, — auquel Haydn rendit hommage en arrangeant et publiant six de ses fugues pour quintette à cordes, — s'y consuma en travaux inaperçus. Si les œuvres de son génial successeur obtinrent un sort plus heureux, ce ne fut pas uniquement par la force de leur mérite. L'extension donnée par le prince Nicolas Esterhazy au luxe musical de sa petite cour, Téclat de ses réceptions^ le désir qu'il éprouvait de voir rejaillir sur sa maison une partie de la célébrité acquise par les productions de son maître de chapelle, tout cela contribua efficacement à asseoir et à propager la réputation
I. En 1789, un des musiciens du prince Esterhazy, Cari Franz, vint à Paris et donna au Palais-Royal des séances dans lesquelles il fit entendre aux amateurs français le baryton, qui leur était inconnu. Il est probable que son répertoire se composait en majeure partie des œuvres de Haydn,
de Haydn. Dès 1764, plusieurs de ses pièces instrumentales étaient imprimées à Paris ; dès 1766, le Wiener Diarium l'appelait « le favori de notre nation », vantait les qualités de ses compositions, et le déclarait, en musique, Tégal de Gellert en poésie, — ce qui, dans le moment de la plus grande vogue de Fauteur des Fables et des Odes^ pouvait passer pour un magnifique éloge.
Les visites de personnages étrangers à Esterhaz pouvaient, dans une certaine mesure, créer un public pour les œuvres de Haydn et compenser l'isolement où le tenaient les obligations de sa charge. En Thonneur des hôtes de marque, des fêtes s'organisaient, auxquelles les musiciens participaient sans relâche. Le prince Louis de Rohan, ambassadeur de France à Vienne \ vint en 1772 et déclara Esterhaz <( un second Versailles »; eu 1773, l'impératrice Marie-Thérèse passa trois jours au château et entendit de Haydn l'opéra VInfedelta delusa^ une pièce pour marionnettes, et la symphonie a laquelle est resté attaché son nom. L'année suivante fut reçu l'archiduc Ferdinand. Plus tard, le grandduc Paul de Russie, qui voyageait incognito
1. Louis-René-Edouard, prince de Rohan, plus tard cardinal-évêque de Strasbourg, rendu malheureusement célèbre par r«.aflaire du collier ».
SOUS le nom de comte du Nord, s'étant fait annoncer, Haydn écrivit, pour être joué devant lui, l'opéra Orlando Paladino, qui, après l'abandon du projet, fut donné en la seule présence du prince Esterhazy et de ses familiers.
Probablement parce qu'ils portaient presque tous la « livrée », Tusage ne s'était pas encore établi de conférer aux musiciens des « ordres » et des « décorations^ ». C'est par le don de c( tabatières » enrichies de pierres fines ou remplies de pièces d'or que le grand-duc Paul de Russie fit connaître à Haydn le plaisir éprouvé à Vienne à l'audition de quelques quatuors, et que le roi d'Espagne le récompensa de l'envoi de « plusieurs partitions » ; le prince von Œttingen-Wallerstein, pour lequel il avait composé des symphonies, lui fit un présent semblable ; un diamant monté en bague lui vint du roi de Prusse, en échange d'une dédicace ; le comte Erdôdy, qui lui avait envoyé Pleyel comme élève, acquitta le prix des leçons par le don d'une voiture et de deux chevaux, auxquels le prince Esterhazy voulut bien accorder place et fourrage dans ses écuries. De tels cadeaux représentaient, sous une forme réputée hono-
I. Le titre de « chevalier de l'éperon d'or » conféré à Gluck et à Mozart par le Pape, était une distinction aussi exceptionnelle que les lettres de noblesse ou le cordon de Saint-Michel accordés par le roi de France à Rameau et à Royer.
rable, la part du maître de chapelle dans les Trinkgelder et les « épingles » distribués à la domesticité du château par les visiteurs d'Esterhaz.
Les appointements de Haydn, fixés d'abord à 4oo florins^, s'élevèrent, par des augmentations successives, jusqu'à 782 florins, auxquels s'ajoutaient des <c gratifications » délivrées pour des services exceptionnels ou des travaux particulièrement réussis : « Je reçois, écrit de Vienne le prince Nicolas à son trésorier, je reçois trois morceaux de Haydn, dont je suis très content. Vous lui ferez payer sur ma cassette 12 ducats, et vous lui direz de me faire encore six morceaux du même genre et deux solos. »
En dehors des ouvrages de Haydn, la troupe italienne entretenue à la résidence formait son répertoire des opéras exécutés sur le théâtre impérial de Vienne et dont les auteurs étaient Piccinni, Sacchini, Sarti, Anfossi, Paisiello, Traetta, Cimarosa. Les goûts du prince Nicolas le portaient vers le dramma giocoso^ dont le style et les dimensions convenaient mieux à sa salle de spectacle que l'opéra séria. L'engouement qu'il avait manifesté pour les marionnettes n'avait duré que quelques années, pendant lesquelles Haydn s'était vu obligé d'écrire plusieurs petites partitions en vue de ce divertissement ;
il lui fallait aussi composer des ouvertures, des entr'actes, des morceaux de musique de scène pour les spectacles de comédie ; mais son activité devait redoubler pour les séances de musique de chambre, qui requéraient quotidiennement son concours, et pour les grandes « Académies » dans lesquelles il faisait entendre quatre ou cinq nouvelles symphonies par an.
Gomme délassement à ses travaujc, Haydn se plaisait à faire aux environs du château de longues promenades à pied ; — une chute de cheval, faite chez le comte Morzin l'avait pour toujours dégoûté deFéquilfttkm ; — la pèche et la chasse, pour lesquels le Neusiedler See et les forêts avoisinantes offraient de faciles et abondantes ressources, étaient ses distractions préférées ; il tirait vanité de son adresse au fusil, et se montrait aussi fier d'avoir un jour tué d'un seul coup trois gelinottes servies sur la table de l'impératrice, que d'avoir ensuite fait jouer devant Sa Majesté quelques-uns de ses meilleurs ouvrages.
L'orchestre qu'il dirigeait constituait pour lui une sorte de famille, dont les plus jeunes membres étaient ses élèves en même temps que ses subordonnés, et se plaisaient à l'appeler affectueusement /?«/?«. On y vit figurer, à différentes dates^ quelques artistes connus plus tard au
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Anton Rosetti, qui fut le condisciple de Pleyel, sans atteindre au même degré de célébrité, semble l'avoir égalé en mérite, et presque en fécondité ; lui aussi, trouva ses meilleurs succès en suivant les traces de Haydn dans la musique instrumentale. On doit en dire à peu près autant de Paul Wranitzky (i 756-1 808) qui fut chef d'orchestre à Vienne et composa, avec des symphonies et des concertos, quelques ballets. Beethoven, Lessel, Neukomm, Seyfried, ne devinrent les élèves de Haydn que beaucoup plus tard, après ses voyages à Londres. La longue liste que G. -F. Pohl a donnée^ serait encore accrue, si l'on y ajoutait les noms des individus que le désir d'attirer sur eux l'attention publique engageait à se parer du titre d' « élèves de Haydn » pour un enseignement passager qu'ils pouvaient avoir reçu : tels furent Johann-Baptist Kolb et Georg-Anton Walter, que le frontispice de leurs quatuors ou de leurs trios décore de cette qualification recherchée.
Des occupations de Haydn comme professeur subsiste aux archives du château d'Eisenstadt un manuscrit (en copie) daté d'Esterhaz, le 22 septembre 1789, qui est un résumé élémentaire de la théorie du contrepoint, tiré des
• X. Dans le Dictionary- of music de Grovc, art. Haydn.
LA VIE 5i
ouvrages de Fux. Mais Texpérience qu'en fit plus tard Beethoven et quelques mots recueillis de la bouche de Pleyel, démontrent clairement que les aptitudes de Haydn pour l'enseignement étaient faibles, et qu'il prêchait surtout d'exemple.
La vie laborieuse qu'il menait chez le prince Nicolas et l'affection des musiciens qui l'entouraient ne lui faisaient point oublier ses proches ni son village natal. Rohrau était à peu de distance d'Eisenstadt, et le transfert de la cour à Esterhaz n'y avait ajouté que la longueur du lac. Divers témoignages, dont les derniers et les plus probants sont les deux testaments du maître, attestent sa sollicitude à l'égard de sa famille. En 1765, il avait fait venir auprès de lui et enrôlé comme ténor dans le chœur de la chapelle son plus jeune frère, Johann-Evangelist, musicien médiocre, qui demeura jusqu'en 1790 au service du prince, et continua, après sa retraite, d'habiter Eisenstadt. II y vécut jusqu'en i8o5, en rapports fréquents avec son illustre aîné, qui veillait attentivement à son bienêtre.
Les relations que Haydn entretenait avec son autre frère, Johann-Michael, étaient au contraire, par la force des choses, devenues de bonne heure très rares. Si le lecteur veut bien s'en
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souvenir, Michael, qui était né àRohrau le 1 4 septembre 1737, avait rejoint Joseph à la maîtrise de Saint-Etienne, où ils avaient passé quelques années ensemble. Puis, le sort les avait séparés, jetant Michael en Hongrie, à Temesvar, ensuite à Gross-Wardein (Nagy-Varda) chez le comte-évêque Firmian qu'il quitta en 1762 pour se fixer à Salzbourg, comme « maître de concerts » de l'archevêque Sigismond Schrattenbach. A cet emploi qu'il conserva sous le prélat suivant, Jérôme Golloredo, Michael Haydn joignit en 1777 les fonctions d'organiste à l'église de la Trinité. De son mariage, contracté en 1768 avec Maria- Magdalena Lipp, « cantatrice de la cour » archiépiscopale, naquit une enfant unique, dont la mort prématurée assombrit pour longtemps sa vie et ses pensées. En toutes choses, Michael avait, — et il ne le remarquait pas sans jalousie, — moins de « chance », quoique presque autant de talent, que son frère. Peut-être fut-ce, comme le veut souvent l'opinion populaire, « par dépit », ou « pour se consoler » des injustices du sort, qu'il céda peu à peu à un penchant trop vif pour la bouteille. Ses entrevues avec Joseph restèrent cordiales, mais infiniment espacées. En 1798, ils se virent à Vienne; un peu plus lard, à Eisenstadt. Gomme Johann-Evangelist,Johann- Michael mourut avant son aîné, le lo août 1806,
à Salzbourg. Mozart, qui avait vécu près de lui sans Taimer, faisait grand cas de ses ouvrages. Plusieurs de ses motets, de ses chœurs, de ses symphonies, devaient lui mériter une estime durable.
Esterhaz, malgré tout, n'était pour Haydn qu'une prison dorée. Une fois installé dans le splendide palais qui était sa création et dont les embellissements l'occupaient sans cesse, le prince Nicolas avait réduit à de courtes durées ses séjours d'hiver à Vienne. Lorsqu'il ne s'y faisait pas suivre de toute sa maison, ses musiciens, liés par leurs engagements, et qui, d'apx'ès les idées du temps, lui « appartenaient», n'obtenaient qu'à grand'peine un congé régulier. On a conté bien des fois l'anecdote relative à la symphonie des Adieux^ que Haydn composa vers 1773 en guise de pétition, pour exprimer au prince « les soupirs et les plaintes » des membres de l'orchestre, retenus cette année-là, plus tard encore qu'à l'ordinaire, loin de Vienne et de leur famille. La symphonie nouvelle fut annoncée comme dernier numéro du concert auquel assistait le prince. Sa tonalité inusitée. Fa dièse mineur^ pouvait déjà faire pressentir
une intention cachée, que ne révélait pas le premier allegro, mais qu'annonçait la douceur timide de l'adagio, avec ses violons en sourdine, et que le finale, comme par une résolution subite, fit connaître. Après une centaine de mesures, tous les instruments s'arrêtèrent tout à coup, sur la dominante du ton de Fa dièse; tandis que Ton s'attendait à une rentrée dans le ton principal, un fragment de l'adagio réapparut avec un thème nouveau, bientôt divisé entre quatre parties de violon. Au bout d'un instant Ton vit le second cor et le premier hautbois souffler les bougies de leurs pupitres et quitter sans bruit la salle. Le basson, jusque-là silencieux, sembla vouloir les remplacer, et entonna deux fois de suite, à l'unisson du second violon, les premières notes du motif initial; mais aussitôt, abandonnant la partie, il disparut à son tour. Peu à peu toutes les lumières s'éteignirent, tous les musiciens s'esquivèrent, et le premier violon, — Tomasini, le favori du prince, — avec un deuxième violon, se trouvèrent seuls à leur poste dans la demiobscurité ; très mélancoliquement, en sourdine, leurs derniers accents semblèrent s'évanouir dans la nuit, et Haydn, seul sur l'estrade, se préparait, non sans quelque crainte, à sortir à leur suite, lorsque Nicolas Esterhazy, Tinter-
pellant, annonça qu'il avait compris la requête des musiciens et que Ton partirait le lendemain*. La placide endurance qui soutint Haydn dans toutes les circonstances difficiles de sa vie, et l'optimisme qui Taidait à découvrir « le bon côté » des choses, lui faisaient dire sans nulle feinte aux amis de sa vieillesse : ce Mon prince était toujours content de mes ouvrages ; non seulement j'avais Tencouragement d'une constante approbation, mais, me trouvant à la tête d'un orchestre entièrement soumis à mes ordres, je pouvais faire des expériences, éprouver des effets ; séparé du reste du monde, je n'avais à me tourmenter de rien, et j'étais forcé d'être original * ». De temps en temps, cependant, cet isolement lui pesait, et des regrets perçaient dans ses lettres intimes. S'il ne partageait pas, au sujet de la nécessité des voyages pour la formation artistique, l'opinion de Mozart ^, il eût
I. Cette historiette a été rapportée de plusieurs façons : nous nous en tenons à la version de C.-F. Pohl, Haydn, t. II, p. 56. — Le succès de la symphonie des Adieux fut très grand en Allemagne, à Londres, à Paris, où on Texécuta avec la même « mise en scène » qu'au château d'Esterhaz. Pleyel et Dittersdorf en trouvèrent l'effet si heureux qu'ils l'imitèrent. On assure que Haydn lui donna un « pendant » en écrivant une symphonie du retour, qui est perdue.
1. Voyez les conversations de Haydn rapportées par Dies et par Griesinger.
2. «Je vous assure, écrit Mozart à son père le ii septembre 1778, que si l'on ne voyage pas (au moins les gens qui
aimé quelquefois élargir son horizon et surtout, visiter Fltalie, dont le nom magique résonnait à ses oreilles depuis son adolescence, comme celui de la patrie du « beau chant » et de la plus brillante culture musicale. Ce rêve ne fut jamais réalisé et tout le temps qu'il vécut chez le prince Nicolas Esterhazy, Haydn dut se contenter, pour reprendre contact avec les musiciens européens, des deux ou trois mois passés chaque année dans la capitale de l'Autriche. C'est tout au plus s'il y pouvait apprendre à connaître ses rivaux, et s'il y pouvait jouir des témoignages d'estime de ses admirateurs. Là encore, le meilleur de ses journées était pris par ses devoirs ordinaires : car lorsque le prince emmenait hors d'Esterhaz ses musiciens, il entendait se faire honneur partout de leurs talents. Au mois de mars 1770, il fit représenter par eux, à Vienne, chez le baron de Sommerau, un opéra de Haydn, lo Speziale^ donné précédemment à Esterhaz; en 1772, son maître de chapelle dut le suivre à Presbourg, chez le comte Anton Grassalkowicz, et diriger l'orchestre de ce sei-
s'occupent d'art et d<* science], on n'est vraiment qu'un pauvre être ! . . . Un homme de médiocre talent reste toujours médiocre, qu'il voyage ou non, mais un homme d'un talent supérieur (et je ne pourrais me contester ce talent à moi-même sans impiété), deviendra mauvais, s'il reste toujours dans le même lieu... » Lettres de Mozart^ trad. par H. de Curzon, p. aSi.
gneur pendant une fête offerte à Farchiduc Albert;en 1777, cefutà Schœnbrunn,chezrimpératrice, que toute la musique du prince Esterhazy alla exécuter un opéra de Haydn et une pièce pour marionnettes, et le compositeur dut se trouver très honoré d'avoir à dixûger une « musique de table » pendant le dîner de la souveraine.
Les fêtes données à Vienne dans Thiver de 1781-1782 en l'honneur du grand-duc Paul de Russie, auxquelles participa toute Taristocratie austro-hongroise, rapprochèrent Haydn de Mozart. On ne sait pas exactement à quelle époqueles deux maîtres avaient lié connaissance. Déjà vers 1774 Mozart étudiait les œuvres de Haydn, et de son côté celui-ci devait se laisser fortement influencer par celles de son jeune rival, mais beaucoup plus tard seulement, tout à la fin de sa carrière, et après la mort de Mozart. Pendant Thiver de 1784 ils eurent à Vienne de nouvelles occasions de se voir; les lettres de Mozart nous apprennent qu'il ne se fit pas entendre moins de neuf fois dans les soirées de musique du prince Esterhazy ; Tannée suivante, en des termes qui prouvent une amitié véritable, mêlée de la nuance de respect qu'imposait une grande diff'érence d'âge, Mozart ofl'rit à Haydn la dédicace d'une œuvre de six quatuors que
vraisemblablement ils avaient joués ensemble. Un contemporain a consigné le souvenir d'une réunion intime chez le compositeur Storace, à Vienne, où Ton avait vu s'asseoir aux pupitres d'un même quatuor Haydn, Mozart, Dittersdorf et Wanhal. En pareil cas, Haydn, tenait le second violon, Mozart, l'alto. Dilters de Dittersdorf (1739- 1799) violoniste excellent, compositeur en vogue, homme plein de bonne humeur, avait servi le prince deSaxe-Hildburghausen etl'évèque de Grosswardein avant d'entrer chez l'évêque de Breslau, où il cumulait des fonctions musicales et un emploi forestier *. Wanhal (1739- 181 3) n'occupait aucun poste officiel et vivait assez pauvrement à Vienne du produit de ses leçons, de son talent de violoncelliste et de ses compositions instrumentales, que les amateurs de ce temps estimaient à l'égal de celles de Haydn.
Vers la même époque se rencontraient encore dans la grande ville autrichienne Paisiello (1741- 18 16) qui revenait de Saint-Pétersbourg, et Giuseppe Sarti (1729-1802) qui s'y rendait pour diriger la musique de Catherine II ; le violoniste Jarnov^ick (Giovanni Giornovicchi, 1745-1804), le
I. Cet emploi, que l'usage réservait à la noblesse, lui avait valu en 1773 l'autorisation impériale de prendre le titre de gentilhomme et de transformer son nom roturier, Ditlers, en celui de Ditters von Dittersdorf.
violoncelliste Johann-Baptist Mara (1744-1808) et sa femme, la célèbre cantatrice GertrudMara, née Schmeling(i75o-i833). Plus que jamais, Vienne devenait un lieu d'élection pour les musiciens, qui s'y donnaient rendez-vous de toutes parts. Il était fort naturel que Haydn cherchât à profiter de ses séjours pour y faire exécuter ses ouvrages ; il parvint en effet à voir représenter sur des scènes secondaires un ou deux de ses opéras ; mais, en 1776, la Vera Costanza. qu'il avait composée tout exprès pour le théâtre de la cour, en fut écartée par d'assez basses intrigues. La tourbe des médiocrités qui détenait la plupart des sinécures officielles avait tout à redouter du triomphe de génies tels que Haydn ou Mozart et gardait jalousement les avenues du palais impérial.
L'opposition, vis-à-vis de Haydn, datait du temps où Florian Gassmann (1729- 1774) dirigeait la chapelle de Marie-Thérèse ; Joseph Boano (1710-1788) venu ensuite, ne se montrait pas meilleur confrère, et, sous Joseph II, le violoniste Franz Kreibich usait de son crédit personnel auprès du souverain pour empêcher l'exécution des quatuors de Haydn dans les concerts de la cour. Un étrange différend qui s'éleva entre le maître d'Esterhaz et l'association des musiciens, Tonkùnstler-Societàt, montre que
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les mêmes influences se dressaient contre lui encore en d'autres sphères.
Getle société avait été fondée à Vienne en 1771 pour recueillir et répartir des fonds de secours et de pensions au profit des veuves et des familles de musiciens. Peu d'années après sa fondation, Haydn marqua le désir d'en faire partie et fit chanter en 1775 par les solistes du prince Esterhazy dans Tune des Académies données annuellement au bénéfice de cette caisse de pensions, un oratorio de sa composition, il Ritorno di Tobia^ dont il abandonna la propriété à la société. En versant la cotisation ordinaire, Haydn avait l'intention de créer à sa femme des droits, en cas de veuvage. Mais le comité, que présidait Joseph Bonno, voulut exiger de Haydn le versement d'un capital de 3oo florins, sous prétexte qu'il ne résidait pas à Vienne, et prétendit en outre se réserver la faculté de réclamer gratuitement ses services artistiques : à quoi le compositeur off'ensé répondit que « les arts libéraux et la belle science de musique ne pouvaient supporter aucuns liens mercantiles », et il retira sa candidature.
En 1781, cependant, le comité jugeant profitable d'exécuter de nouveau il Ritorno di Tobia^ pria l'auteur d'y pratiquer des coupures et des changements ; Haydn lui fit savoir que si la
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société lui promettait des billets de faveur ou toute autre « bonification » pour sa peine et ses frais, il ferait le travail demandé, et dirigerait lui-même les répétitions et l'exécution, grâce à quoi la recette s'élèverait sans aucun doute d'une centaine de ducats. Au lieu de se dire heureux de cette offre, le comité se plaignit des prétentions de Haydn et déclara que, à cause des conséquences futures qu'un tel arrangement pourrait entraîner, il choisirait un autre oratorio, qui fut Eleiia^ de Hasse.
Avant que les relations fussent reprises il se passa dix ans pendant lesquels la société fit « les meilleures affaires du monde » en exécutant dans ses concerts les symphonies de Haydn. Ce fut seulement en 1797 que, sur la proposition de Paul Wranitzky, — ancien élève de Haydn, — le comité prononça son admission gratuite, « dans le désir de réparer Tinsoleiice autrefois commise à son égard et de le remercier des gains obtenus grâce à ses compositions * ».
Hors des coteries artistiques, Haydn avait trouvé à Vienne les plus chaleureux admirateurs, les amis les plus dévoués. En 1785, cédant à l'entraînement qu'encourageait Joseph II, il s'était fait, comme Mozart, affilier à une loge
I. Hansligk, Geschichte des Concertwesens in Wien, p. i5 et suiv.
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maçonnique, la loge de la « vraie concorde »
[Die ç^'ahre Eintracht)^ qui servait en quelque sorte de « cercle » aux artistes et aux gens de lettres *. Dans la bourgeoisie viennoise, il avait noué de précieuses amitiés ; les maisons des marchands^ Tost et Puschberg, du médecin Genzinger, lui étaient ouvertes. C'est à la femme de ce dernier, à la « noble, très estimable et très excellente madame von Genzinger » qu'il écrivait ses doléances, lorsque, une fois le bon temps d'hiver passé, il fallait se réaccoutumer aux monotones journées d'Èsterhaz ; les plaintes dont son cœur débordait n'avaient pas toutes pour objet la fin de ses jouissances musicales ; il y mêlait d'autres regrets, plus prosaïques, dont une ménagère allemande était bien qualifiée pour recevoir la confidence : «... Me revoilà dans ma solitude, — abandonné, — comme un pauvre orphelin, — presque sans société humaine, — triste, — tout plein du souvenir des beaux jours passés, — oui, malheureusement passés — et qui sait quand reviendront cesjours agréables ? cette belle société où tout un cercle [d'amis] ne forme qu'un cœur, qu'une âme, — toutes ces belles soirées de musique, — auxquelles on peut penser, mais qu'on ne peut pas
I. C.-F. Pohl, Jos. Haydn^ t. II, p. 207. — Mozart faisait partie d'une autre loge, celle de a TËspérauce couronnée 0.
décrire — où sont toutes ces jouissances ? — elles sont passées, et pour longtemps. Que Votre Grâce ne s'étonne pas, si j'ai autant tardé à lui exprimer ma reconnaissance. J'ai trouvé tout bouleversé à la maison, pendant trois jours je n'ai pas su si j'étais un maître de chapelle ou un valet de chapelle, rien ne pouvait me consoler, tout mon logement était en désordre, mon Forte-piano, que j'aimais autrefois, était capricieux, désobéissant, il réussissait plutôt à m'irriter qu'à me calmer, je ne pouvais guère dormir, les rêves me persécutaient, le meilleur était que je croyais entendre l'opéra le Nozze di Figr(2/'o ; le fatal vent du Nord me réveillait, et m'arrachait presque de la tète mon bonnet de nuit; je devenais en trois jours plus maigre de vingt livres, car les bonnes friandises viennoises sont déjà loin ; oui, oui, me disais-je en moimême, tandis que j'étais obligé chez moi de manger, au lieu de la délicieuse viande de bœuf, un morceau d'une vache de cinquante ans, aulieu du Iîagou{sic) auxpetites boulettes, du vieux mouton aux morilles, au lieu du faisan de Bohême, un rôti coriace comme du cuir, au lieu des si bonnes et délicates oranges, une grossière salade, au lieu des pâtisseries, des pommes sèches et des noisettes, etc., — oui, oui, pensais-je, si j'avais seulement aujourd'hui maintes friandises
que je n'ai pas pu consommer à Vienne. — Ici à Estoras personne ne me dranande : désirez-vous du chocolat, avec ou sans lait ; commandez du café, noir ou à la crème ; que pourrais-je bien vous offrir, mon cher Haydn, voulez-vous une glace à la vanille ou à Tananas ? Si j'avais seulement un morceau de bon fromage de parmesan, surtout les jours maigres pour rendre plus légères les Nocken noires et les Nudeln * !... »
A l'éditeur Artaria, Haydn ne parlait pas cuisine, mais affaires ; c'est à ce point de vue qu'il lui disait brièvement, mais avec mélancolie : « mon malheur est d'habiter la campagne », ou bien : « le plus grand obstacle » (à des essais pour le théâtre) « est le trop long séjour de mon prince à la campagne ».
Les œuvres de Haydn s'étaient d'abord répandues en copies, et l'on avait vu quelques-unes d'entre elles paraître chez des éditeurs étrangers, — à Paris, en 1764, à Amsterdam, en 1765, — avant d'être gravées dans leur pays d'origine. Artaria, de Vienne, commença d'en publier en 1769. Mais ce fut surtout à partir de 1780 que les relations de Haydn avec les éditeurs
I. Lettre du 9 février 1790; les lettres de Haydn à M™® von Genzinger ont été publiées par Karajan, dans sa brochure Haydn in London, p. 67 et suiv., et reproduites par Nohl, dans ses Musikerbriefe, où se trouvent les lettres à Artaria.
devinrent fréquentes et fructueuses et qu'il traita non seulement avec Artaria, mais, par correspondance, avec Forster, avec Longman, avec Bland, de Londres, avec Sieber, avec Naderman, de Paris. Il s'y entendait fort bien. Selon la coutume du temps, il s'assurait premièrement, en les sollicitant lui-même par lettres, quelques souscripteurs auxquels il proposait « une copie correcte » de ses ouvrages inédits, à titre de « prœnumeration » et moyennant un prix fixé d'avance, — six ducats, par exemple, en 1781, pour la copie d'une œuvre de quatuors concertants « d'un style tout nouveau » ; — ensuite il débattait avec un éditeur les conditions de la publication du même ouvrage, faisant en sorte que la mise en vente et par conséquent la divulgation de l'œuvre parmi le grand public eût lieu seulement après le moment où tous les souscripteurs des copies auraient été servis : système assez compliqué, et dont le fonctionnement n'était pas sans difficultés, lorsque, entre autres ennuis, il arrivait qu'un éditeur adroit ou avide, que Haydn qualifiait d' « usurier », mît trop de hâte à imprimer ou à annoncer l'ouvrage.
Il fallait encore se défendre contre les fraudeurs qui faisaient sous le manteau commerce de copies très souvent inexactes et dont les ruses pour se procurer avant l'heure un morceau à
succès, déjouaient toutes les précautions. Pour éviter un préjudice qui n'était pas uniquement matériel, puisque la beauté, ou la pureté, ou l'authenticité d'une composition pouvaient fortement en souffrir, Mozart enfermait chez lui sous bonne clef le copiste auquel il se voyait forcé de recourir S et Haydn, rencontrant en la personne du « fidèle Elssler » cette incroyable rareté d'un secrétaire absolument honnête, finissait par se l'attacher comme copiste, factotum , semi - compagnon et semi - valet de chambre.
Dans ses négociations avec les éditeurs, Haydn savait fort bien signaler les mérites de ses productions et les chances de succès que, par exemple, le titre de la Laudon ajoutait à une symphonie^ ; il savait aussi faire progresser le taux de ses honoraires à mesure que sa notoriété grandissait ; à peu d'années de distance, il portait ainsi de 12 à 24 ducats la somme exigée d'Artaria pour douze menuets d'orchestre ; ou bien, en demandant à Forster 20 guinées pour un recueil de six compositions, il alléguait
1. Lettres de Mozart ^ trad. par H. de Curzon, p. 533. — Sur Elssler, voyez Pohl, Jos. Haydn, t. I, p. 268 et suiv.
2. a Le mot : Laudon aidera plus que dix finales au succès de la vente », écrit-il, le 8 avril 1783. — Nohl, Musikerbriefe, p. 92. Le nom du feld-maréchal baron de Laudon (1717-1790) jouissait alors en Autriche d'une grande popularité.
qu'ailleurs on lui en offrait cinq fois plu^. Son ardeur à produire, qui lui faisait perdre de vue ses anciennes publications, et soii empressement à répondre aux offres du commerce de musique, l'entraînèrent un jour dans un fort mauvais pas : il lui arriva de vendre une seconde fois, à un autre libraire, l'un des morceaux compris dans un lot dont il avait cédé à Forsterla propriété, moyennant 70 livres sterling ; le libraire intenta un procès, à Londres, et Haydn fut condamné ^ Avant de le taxer décidément d'âpreté, il n'est que juste d'avoir égard à la gêne dans laquelle il avait longtemps vécu, et de se souvenir qu'aussi longtemps qu'il demeura chez les princes Esterhazy, il paya de sa liberté la sécurité matérielle de son existence- L'homme qui avait illustré son art et réjoui de ses chants toute TEurope, mourut dans la situation modeste d'un petit bourgeois « retiré ».
De Paris, Haydn reçut en 1781 un témoignage d'admiration auquel il fut très sensible. Le directeur du Concert Spirituel, Le Gros, lui écrivit pour le féliciter du succès de son Stabat
I. Le lot en question comprenait 6 trios, 6 sonates et 8 symphonies. La somme de 70 livres sterling en 1784 représenterait aujourd'hui environ 3.5oo francs. — Forster et son fils furent, pour l'Angleterre, les principaux détenteurs de l'œuvre de Haydn, duquel ils ne publièrent pas moins de 129 compositions, dont 82 symphonies.
mater, qui venait d'être exécuté quatre fois, en une sorte de concours avec les compositions similaires de Pergolèse et d'un religieux portugais, le P. Vito : au nom des musiciens français, il l'invitait à envoyer en France toutes ses nouvelles productions, que l'on y publierait « à son grand avantage* ». Ce ne fut pourtant pas pour le Concert Spirituel, mais pour l'entreprise rivale appelée « Concert de la loge Olympique », que Haydn écrivit en 1784 six grandes symphonies. Le Gros, paraît-il, ne connaissait de lui, sauf ce Stabaty aucune œuvre vocale et s'étonnait de le voir confiné dans la musique instrumentale, que les idées de l'époque, en France, reléguaient au second plan. Sa lettre ne paraît pas d'ailleurs avoir contenu d'invitation à un voyage à Paris et lorsque, quelques années plus tard, Haydn se trouva libre, il ne songea pas à visiter la France. Que serait-il venu y faire? S'y poser après Gluck, Piccinni, Sacchini, en compositeur dramatique, n'était pas en son pouvoir; s'y présenter en simple symphoniste, comme un Eichner ou un Cannabich, ne lui eût assuré qu'un accueil infé-
I. On ne connaît de la lettre de Le Gros que le résumé que Haydn en a lui-même donné dans une lettre à Artaria. Le directeur du Concert Spirituel ne disait probablement pas que la victoire était restée au Stabat de Pergolèse efr que, pour assurer le succès de celui de Haydn, il avait cru devoir le réduire de treize à dix morceaux et le diviser en tranches que séparaient, sur le programme, d'autres ouvrages.
rieur à son mérite ;. briller dans les salons, manœuvrer au milieu des intrigues qui perpétuaient la « querelle » des gluckistes et des piccinnistes, prendre parti dans les disputes de la gent philosophique, tout cela n'était point son fait. Trop uniquement vouera son métier pour s'accoutumer aux mœurs d'une société avant tout littéraire, le brave Papa Haydn eût confirmé les disciples de Voltaire dans le dédaigneux préjugé que se montrer à la fois musicien et « homme d'esprit » était une chose impossible. Il reste certain que si Haydn ne chercha pas à se faire personnellement connaître des amateurs parisiens, leurs suffrages en tous cas lui parurent désirables. Ses envois directs de compositions à Paris ne se bornèrent pas aux Symphonies de la Loge Olympique : la partition, mêlée de feuillets autographes et de pages copiées, de la Vera Costanza^ que possède la bibliothèque du Conservatoire de musique et qui provient de l'ancien théâtre italien, fut envoyée à Paris pour y être représentée, et le fut en effet, — sans aucun succès, d'ailleurs, — le 2 1 janvier 1791, en traduction française, sous le titre de Laurette^.
I. Nous supposerions volontiers une relation entre cette traduction et la présence attendue à Esterhaz en mai 1790 d'un a maître de langue française » dont Haydn fait mention dans l'une de ses lettres à M™^ von Genzinger.V. Karajan, p. 74.
En Espagne aussi, les œuvres instrumentales de Haydn comptaient de fervents admirateurs, au nombre desquels s'inscrivait formellement, par lettre, Boccheririi, et dont Yriarte interprétait les sentiments enthousiastes en un couplet de son poème sur la musique. Une preuve sensible de cette admiration parvint à Haydn en 1785, lorsqu'un chanoine de Cadix lui demanda d'écrire une suite de pièces destinées à commenter « les Sept paroles du Sauveur sur la croix » pendant les offices de la semaine sainte. La spontanéité de ces hommages ajoutait à leur prix.
Sans autre effort qu'un persévérant travail, sans autres « réclames » que celles, très discrètes alors, des éditeurs, sans autres sollicitations que les lettres à des souscripteurs princiers et les dédicaces d'usage, Haydn voyait se propager au loin ses œuvres et s'élever l'édifice de sa gloire. Le temps approchait où, quittant le tranquille recueillement des rives du Neusiedler See, il allait, à soixante ans, se jeter dans <( le vaste monde » et goûter aux joies des triomphes populaires.
La mort du prince Nicolas Esterhazy, sur-
venue le 28 septembre 1790, fut révénement qui changea la destinée de Haydn. Depuis vingt-huit ans il servait ce prince « excellent et magnifique » , auquel il s'était si fortement attaché que malgré les rigueurs d'une sorte d'esclavage, il souhaitait « vivre et mourir» auprès de lui. Le prince Paul- Antoine, héritier du majorât, n'avait « aucun goût pour la musique » et l'un de ses premiers soins fut de licencier toute la « chapelle », en ne conservant à ses gages qu'un petit groupe de musiciens, jouant des instruments à vent, pour la musique de chasse et de plein air. Par testament, Nicolas Esterhazy allouait à Haydn une pension viagère annuelle de mille gulden ; en le congédiant, le prince Anton augmenta cette somme de 4^0 gulden, le bénéficiaire devant continuer de porter le titre de son maître de chapelle et lui rester ainsi nominalement attaché, avec l'entière liberté d'user de son temps et de son talent à sa guise.
Déjà en 1787, Haydn avait songé à se rendre à Naples, où l'invitait le roi Ferdinand IV. Ce projet, qui répondait à son désir ancien d'un voyage en Italie, faillit se réaliser au moment où il quittait Esterhazy : l'habileté d'un entrepreneur de concerts en décida autrement. A peine Haydn était-il installé dans une maison des boulevards extérieurs de Vienne, qui avait* vue
7a HAYDN
sur les allées de châtaigniers plantées le long des glacis, — la « Wasserkunst-Bastei », — qu'un homme se présenta chez lui, disant : <c Je suis Salomon, de Londres, et j'arrive pour vous emmener. »
Johann-Peter Salomon (i745-i8i5), originaire de Bonn et anciennement attaché comme violoniste à la chapelle de l'électeur de Cologne, avait quitté ce poste en 1765 et après différents séjours en Allemagne et à Paris, s'était, en 1781, fixé à Londres, où il se produisait comme soliste sur le violon et Talto, comme quartettiste et comme chef d'orchestre. Depuis 1786 il avait entrepris de donner des concerts par abonnement, pour lesquels il s'assurait le concours de virtuoses et de compositeurs en vue. Il se trouvait à Cologne lorsqu'il apprit la mort de Nicolas Esterhazy ; on le vit accourir à Vienne à bride abattue, résolu à mener à bien des négociations esquissées, sans résultat, avec Haydn, quelques années auparavant, par l'éditeur Bland. Cette fois, l'affaire fut vite conclue. Par traité, Haydn prit rengagement de se rendre à Londres, d'y composer, pour l'imprésario Gallini, un opéra, et, pour Salomon, six grandes symphonies et vingt autres morceaux, qu'il dirigerait lui-même en vingt concerts; ses honoraires seraient de 3oo 1, st. pour l'opéra et autant pour les sympho-
nies, plus 200 1. st. pour le droit de propriété des mêmes œuvres, et 200 1. st. pour les vingt autres compositions ; il recevait en outre la promesse d'un concert à son bénéfice, pour lequel lui était garantie une recette minimum de 200 1. st. Salomon déposa 5. 000 gulden chez un banquier de Vienne, à titre de cautionnement, et en avança 5oo à Haydn, pour les dépenses du voyage.
Lorsque, Tavant-veille de son départ, le maître se rendit chez le roi de Naples, qui était venu à Vienne assister au triple mariage de trois de ses fils et filles avec trois archiducs et archiduchesses, et qui lui avait commandé des pièces pour la /^m*, Ferdinand se montra fort mécontent de son engagement; après le premier mouvement de mauvaise humeur passé, il redevint pourtant « bon prince », fit promettre à Haydn de se rendre à Naples à son retour d'Angleterre, et lui donna, avec la tabatière d'or obligée, une lettre de recommandation pour son ambassadeur à Londres.
Pour un homme dont toute la vie s'étaitcirconscrite dans un espace de quelques milles carrés, le voyage d'Angleterre prenait les proportions
I. La lira, lyra ou archiviola, était une variété de la viola di gamba, comportant, comme le théorbe ou archiluth, deux ou plusieurs cordes graves tendues en dehors du manche.
d'une grande aventure : il pouvait paraître tel aux amis de Haydn, effrayés de le voir se porter si tard à une résolution si hardie. Mozart, qui se souvenait de ses propres pérégrinations et qui croyait Haydn mal préparé à en affronter de semblables, faute de connaître assez de langues étrangères, fut un de ceux qui montrèrent le plus d'inquiétude. On se rappela plus tard que ses adieux avaient été émus et comme assombris par une crainte cachée. Les deux amis, en effet, ne devaient plus se revoir, mais c'était le plus jeune des deux que déjà guettait la mort.
Haydn et Salomon quittèrent Vienne le mercredi i5 décembre 1790, se dirigeant sur Calais par Munich, Bonn et Bruxelles. Un dessinateur moderne a voulu poétiser le souvenir de ce voyage en représentant Haydn, embelli étrangement, dans une attitude théâtrale, assis sur le pont d'un navire où de belles voyageuses donnent des signes d'épouvante, tandis que la tempête fait rage et qu'un grand trait de foudre déchire d'épais nuages * ; la vérité est que la traversée, rendue difficile au départ parle manque de brise, dura moins de neuf heures et s'accom-
I. Les reproductions de cette gravure sont nombreuses : nous ne rappellerons que celle contenue dans la biographie illustrée de Haydn, par M. Leop. Schmidt.
plit sans le moindre incident. En arrivant à Londres, Haydn descendit chez Bland, Téditeur déjà connu de lui, et peu de jours après s'installa, 18, Great Pulteney Street, dans un appartement que lui avait fait retenir Salomon, auprès du sien. Le maître et son « manager » prenaient en commun leur principal repas et faisaient ensemble les visites jugées utiles au succès.
L'Angleterre, telle que l'a dépeinte G. -F. Pohl d'après les documents contemporains*, était alors « une île pleine de chansons », où de jour en jour Ton voyait éclore de nouvelles entreprises de théâtre ou de concerts, de nouvelles sociétés musicales. On disait, en plaisantant, que John Bull, occupé jusque-là de plaisirs matériels, voulait rattraper le temps perdu en faisant tout à coup, sans grand discernement, une consommation démesurée de musique. Le nom de Haydn était familier au public londonien bien avant son voyage. Plusieurs de ses symphonies se jouaient dans les concerts , les amateurs achetaient ses quatuors et ses sonates et quelques morceaux tirés de ses opéras avaient été introduits dans les pastiches bigarrés que Ton formait d'airs empruntés à toutes sortes d*ou-
. I. Dans ses deux: volumes intitulés Mozart in London, et Haydn in London.
vrages \ Salomon n'eut donc pas grande adresse à déployer pour que Haydn, dès l'heure de son débarquement, devînt le point de mire de tout ce qui, à Londres, pour une raison quelconque, portait ou affectait de porter intérêt à la musique. L'ambassadeur d'Autriche le produisit, dans ses salons, comme une célébrité nationale, et l'ambassadeur de Naples, comme un protégé de son maître ; il Fut invité à un « drawingroom » au palais de Saint-James, au banquet d'installation du lord-maire à Guildhall, à des fêtes au château d'Oatland, en l'honneur du duc d'York nouvellement marié à une princesse de Prusse ; r« Académie de musique ancienne », la « Société anacréontique », le « Concert des dames », toutes les associations musicales, voulurent le recevoir en grande pompe et lui faire entendre leurs meilleurs morceaux, leurs meilleurs virtuoses, et ses propres symphonies, ses quatuors, sa cantate Ariane à Naxos : le revers de la médaille était de se trouver contraint d'écouter parfois d'assez mauvaise musique, ou même, chose plus désagréable encore, d'horri-
I. En 1789 avait paru sur le théâtre de Covent-Garden un opéra, the Prophète dont la musique était tirée d'œuvres de Haydn, Pleyel, Grétry, Anfossi, Cimarosa, Purcell, etc., et la même année fut exécuté un oratorio, « le triomphe de la vérité » dont Arnold avait fabriqué la partition en réunissant des morceaux de Purcell, Haendel, Ame, Haydn, Corelli, Jommelli et Sacchini.
bles arrangements et des contrefaçons de ses meilleurs ouvrages.
Une fois la série des concerts de Salomon commencée, l'enthousiasme des « dilettanti » britanniques parut vouloir épuiser toutes les manières de s'exprimer. Tantôt un amateur arrachait presque par force à Haydn, en guise de (( souvenir », la tabatière sans valeur portée ce jour-là dans sa poche, et, comme une inestimable relique, il la faisait enchâsser dans un coffret d'argent, décoré de lyres, d'emblèmes et d'inscriptions latines ; tantôt un bonnetier, ravi d'admiration, imaginait de faire tisser dans ses ateliers, pour les offrir au maître, six paires de bas dont les mailles dessinaient la notation de six de ses mélodies. Les instances des peintres qui lui demandaient quelques séances de pose, — il fut trois fois portraituré pendant son premier voyage à Londres, deux fois pendant le second, — la pièce de vers que lui dédia le fameux docteur Burney, l'oracle de la critique musicale en Angleterre, et tant d'invitations à dîner que, par égards pour sa santé, il dut se donner pour règle de n'accepter que celles des « milords », tout cela flattait grandement Haydn et le dédommageait un peu de la« cherté effroyable ». de la vie, dont il se plaignait dans ses lettres familières.
Le premier concert avait eu lieu le 1 1 mars lygi, dansla salle de Hannover Square. L'orchestre, dirigé par Salomon, comptait trente-cinq ou quarante instrumentistes ; Haydn présidait, au piano, à l'exécution de sa symphonie, placée, comme ilFavait exigé, au commencement de la seconde partie du programme. Le succès, qui fut brillant, et se traduisit par le bis de l'adagio, chose rare en Angleterre, se renouvela à chacune des séances suivantes. Le i6 mai fut donné le concert au bénéfice de Haydn, prévu par son engagement, et dont la recette atteignit 35o 1. st., dépassant de i5o le minimum garanti. Le 3o du même mois, « à la demande de plusieurs amateurs distingués », Haydn dirigea un concert supplémentaire, pour la première audition, à Londres, de ses Sept paroles du Christ.
Au théâtre, les choses ne s'arrangeaient pas aussi favorablement. L'(( imprésario » Gallini, pour lequel avaient été stipulées dans le contrat la composition et la représentation d'un opéra de Haydn,négociait difficultueusement avec les autorités anglaises pour pouvoir inaugurer des spectacles italiens dans la salle, nouvellement reconstruite, du King's theater (Hay Market).Le prince de Galles protégeait Gallini : mais le roi, prévenu en faveur d'une entreprise rivale, ne se montrait pas disposé à permettre l'exploitation
simultanée de deux théâtres d'opéra. Ce ne fut donc que sous une forme détournée et sous le titre d^Entei'tainments ofmusic and dancings que s'ouvrirent, le 26 mars 1791, les spectacles de Hay Market. Le « tableau de la troupe » engagée par Gallini contenait les noms du ténor Davide, du maître de ballets Vestris, du chef d'orchestre Salomon, et de Haydn, comme « compositeur».
Divers petits ouvrages signés de lui furent donnés, en effet : une cantate écrite pour Davide, une « symphonie de chasse » accompagnant un « tableau vivant », une autre symphonie « en style tragique », des ouvertures, des quatuors, des airs et des duetti composés ou pastichés sur des paroles italiennes, un chœur, que, par un mélange bizarre de deux vocabulaires, on intitulait « Catch italien * ». Mais l'opéra, que Haydn alla écrire à la campagne, pendant l'été de 1791, sur un livret italien, Orfeo ed Euridice^ ne put être représenté : déception que le maître ressentit très vivement et qui lui fit abandonner sa partition sans la terminer.
Pour répondre à l'honneur que lui fit, dans la
I . Le Catch, forme ancienne et très populaire de la musique vocale anglaise, était une composition à plusieurs voix dans laquelle prédominaient des effets comiques^ produits par les entrées et le mélange des parties et des paroles. V. le />/ctionary of music, de Grove, 2® édit., t. I, p. 481 et suiv., art. Catch et Catch Club.
même saison, TUniversité d'Oxford en lui décernant le titre de Docteur en musique, honoris causuy Haydn se rendit à Oxford, où trois concerts, comprenant chacun Tune de ses symphonies, furent donnés en sa présence les 6, 7 et 8 juillet 1791, sous la direction du D"" Hayes. En souvenir de la cérémonie officielle de sa réception qui eut lieu le 8, avec musique, discours et récitation de poésies latines et anglaises, Haydn envoya, plus tard, à l'Université, le manuscrit d'un canon renversable à trois voix.
On ne croira pas que Salomon, en entraînant à Londres le maître de chapelle des princes Esterhazy, ait eu premièrement en vue de lui procurer de douces satisfactions d'amour-propre. Il était entrepreneur de concerts et se préoccupait, avant tout, de soutenir la lutte contre un rival redoutable, le Professionnal Concert^ dont les directeurs, pour la saison suivante, ne trouvèrent rien de mieux que d'appeler de Strasbourg, où il dirigeait le chœur de la cathédrale, Ignace Pleyel, l'élève de Haydn, devenu fort à la mode, principalement, remarquait-on, « auprès des dames ». A force de réclames bruyantes ou aigre-douces, on essaya de l'égaler à son maître. Par vanité, par avidité plutôt que par envie, il accepta ce rôle et se prêta à des menées qui auraient pu porter préjudice à Haydn et qui ne
LA VIE 8i
furent pas sans lui nuire sous quelque rapport. Au commencement, les deux musiciens affectèrent de n'être animés, vis-à-vis Fun de Fautre, que des sentiments d'amitié dont leurs anciennes relations paraissaient garantir la sincérité ; logés dans la même rue, on les vit s'asseoir à la même table et fréquenter ensemble les spectacles. Cependant, le direction du « Professionnal Concert » ayant annoncé douze séances dans chacune desquelles serait exécutée une nouvelle symphonie de Pleyel, — celui-ci, producteur infatigable, avait apporté de Strasbourg toute une cargaison de musique, — il fallut, pour tenir la gageure, que Salomon promît, [de son côté, pour ses six séances, six symphonies inédites de Haydn, qui se mit d'arrache-pied au travail de leur composition. « Mes yeux en ont souffert, dit-il dans une lettre à ses amis de Vienne, et j'ai passé à écrire beaucoup de nuits ; mais, avec Faide de Dieu, j'en viendrai à bout. » Avec ces symphonies, il dut contribuer encore aux programmés de Salomon par une « concertante », un divertissement, un trio, un chœur, c( la Tempête », qu'on lui sut gré d'avoir composé sur un texte en langue anglaise de John Wolcot, — le poète qui avait pris hardiment pour pseudonyme le nom de Pindare.
La rivalité des deux entreprises de concerts
8a HAYDN
occupa le public pendant le printemps de 1792, de février à mai. Après avoir eu quelque peine à regarder comme des « virtuoses » deux musiciens qui ne «jouaient de rien », il s'empressait à venir les dévisagfer et à applaudir leurs œuvres, sinon à les comparer en connaissance de cause. Par une habile politique, les directeurs affectaient à l'égard des deux compositeurs une exacte courtoisie ; sitôt que le « Professionnal Concert » avait invité Haydn à venir entendre chez lui Tune de ses symphonies, Salomon se hâtait de rendre à Pleyel une semblable politesse ; le public, par les acclamations dont il saluait Télève, ne croyait pas diminuer l'hommage qu'il rendait au maître.
La facilité des foules à mettre sur le même rang le musicien créateur et le musicien de facture a quelque chose d'injurieux qui ne s'aperçoit qu'à distance : et l'incapacité des londoniens de 1792 a été trop de fois égalée pour que l'on soit autorisé à la leur reprocher. Jusqu'au bout, ils surent du moins entourer Haydn de prévenances et des marques d'une consciente admiration.
Une réelle fatigue résultait pourtant, à la longue, du « surmenage » qui lui était imposé. Ses lettres de mars et avril 1792 renferment des plaintes qu'un homme si laborieux ne devait pas
laisser échapper sans raison: « Pas un jour, non, pas un seiil jour ne se passe pour moi sans travailler, et je serai reconnaissant au bon Dieu, quand il me fera quitter Londres... Je suis fatigué, épuisé de tant de labeur, et j'appelle de tous mes vœux le repos... » Il partit sur la fin de juin 1792, et se dirigea par le plus court chemin vers Vienne, renonçant au projet, un instant formé, de faire un voyage à Berlin. En traversant Bonn, il fut reçu à déjeuner par les musiciens de l'électeur, et peut-être aperçut-il parmi eux Beethoven, qui devait, quelques mois plus tard, le rejoindre et lui demander ses leçons.
A Vienne, Haydn retrouva la tranquillité, de vieilles habitudes, d'anciens amis, — entre lesquels manquait le plus grand, le plus jeune et l'un des plus chers : Mozart; — il retrouva aussi sa femme, qui l'attendait très patiemment et qui avait fait choix dans un faubourg paisible d'une gentille maisonnette avec jardin, où elle se promettait de vivre agréablement « lorsqu'elle serait veuve ». La maison plut à Haydn, qui Tacheta et la fit élever d'un étage; à Pencontre des prévisions de sa femme, ce fut lui qui Thabita, étant veuf, après son second voyage à Londres *.
I. La maison de Haydn, dans la « Kleine Steingasse, Windmûhle », aujourd'hui « Haydngasse » a changé depuis un
Pendant sa longue absence, il n'avait pas cessé d'être nominalement attaché à la maison du prince Esterhazy. Lorsque, après dix-huit mois de repos, Haydn se laissa séduire de nouveau par les offres de Salomon, il dut encore une fois solliciter la permission de son « maître ». Il se mit ensuite en quête d'un compagnon de voyage, ce qui n'était pas seulement chose agréable et commode, mais prudente.
D'abord, dit-on, il songea à emmener Beethoven, son nouvel élève; bientôt il se rabattit sur son copiste, Johann Elssler, duquel il pouvait attendre tous les genres de services. Le départ eut lieu le 19 janvier 1794, et l'arrivée à Londres le 4 février.
Gomme la première fois, Haydn collabora par des œuvres nouvelles à chacun des douze concerts que donna Sàlomon et il recueillit les mêmes succès , les mêmes honneurs et les mêmes profits qu'auparavant. Il avait laissé en Angleterre des amis et des admirateurs empressés à le fêter; si le premier élan de curiosité semblait calmé, un sentiment plus sérieux et plus solide inspirait désormais l'attitude du public. La famille royale, la cour, se montraient
siècle plusieurs fois de propriétaire, sans être extérieurement modifiée. Depuis 1839 elle porte une plaque avec les mots « Zum Haydn ».
plus attentives à sa présence, plus déférentes à son mérite. Après une soirée chez le duc d'York, des propositions formelles lui furent adressées pour le fixer définitivement en Angleterre. Fermement attaché à son pays et aux Esterhazy, Haydn repoussa ces offres, en se disant lié par la reconnaissance à ses anciens maîtres. Le prince Antoine venait de mourir, et son successeur, le prince Nicolas, paraissant disposé à réorganiser Tancienne « chapelle », pressait Haydn de revenir. Dès qu'il fut arrivé au terme de son engagement avec Salomon, le maître quitta Londres, le i5 août 1795.
Dans les récits qu'il fit plus tard de ses voyages à Griesinger, Haydn rapporta que le total des pages de musique qu'il avait écrites pendant ses deux séjours en Angleterre s'élevait à 768. En face de ce chiffre il n'établissait guère moins exactement celui de ses gains, qu'il évaluait, en monnaie autrichienne, à 24.000 gulden: ce n'était pas la fortune, mais, comme il s'était borné à le souhaiter, l'assurance d'à un sort tranquille pour ses vieux jours ».
L'intention prêtée au nouveau prince de restaurer le luxe musical de sa maison ne se réalisa
point et, à la vérité, Haydn, fatigué et vieilli avant Fâge, n'eût peut-être plus guère été de force à recruter, former et diriger un grand corps de musique. Mais, toujours assidu au travail et fidèle à ce qu'il considérait comme un devoir, on le vit continuer de faire honneur de ses œuvres à son prince, dont il redevenait Thôte, à Eisenstadt, chaque année, pendant la belle saison. En 1797, Nicolas Esterhazy augmenta ses honoraires de 3oo florins, puis de 600, en 1806, ce qui porta sa pension annuelle à 2.3oo florins. Mozart et Gluck étaient morts. Beethoven, qui touchait à peine à sa trentième année, n'avait encore créé que les œuvres de sa <( première manière », où peu de musiciens devinaient le maître de l'avenir. Haydn, « chargé de lauriers », semblait l'unique héros musical de Vienne et de toute l'Allemagne. Ses compatriotes lui avaient fait, peu après son retour de Londres, l'agréable surprise d'inaugurer son buste dans une presqu'île de la Leitha, toute proche de Rohrau, son village natal. Chacune de ses productions nouvelles était accueillie avec un empressement respectueux. Le 18 décembre 1795, il fit entendre aux Viennois, dans la salle de la Redoute, trois de ses symphonies écrites pour Salomon ; dans la même séapce, Beethoven, qui, sans avoir beaucoup à se louer de l'enseigne-
ment très insuffisant de Haydn*, lui témoignait toute la déférence d'un disciple reconnaissant, exécuta son premier ou son second concerto de piano. Quoiqu'il se plaignît de sentir décroître ses forces, Haydn ne ralentissait pas son zèle à composer: quatre grandes messes, un Te Deum^ plusieurs recueils de quatuors, des trios, des sonates , un remaniement complet des « Sept paroles du Christ », des lieder, une cantate, se placent, dans la chronologie de sa production, entre 1796 et 1802, et entourent les deux grands ouvrages de sa vieillesse, La Création et Les Saisons.
Non contents de saluer en lui le maître de la symphonie, ses amis, depuis quelque temps déjà, l'incitaient à s'essayer de nouveau dans le genre de l'oratorio, où son Ritorno di Tobia ne suffisait nullement à l'établir au premier rang et dont les chefs-d'œuvre de Haendel, entendus en Angleterre, devaient lui faire désirer de donner, lui aussi, des modèles. A Londres , Salomon lui avait remis naguère un poème anglais de Lindley, lointaine imitation de la Bible et de Milton ; le bibliothécaire et amateur viennois Gottfried van Swieten en entreprit l'arrangement et la traduction en langue alle-