I. Porpora était né à Naples en i685. Il y mourut en
LA VIE a3
chent à la conquête de la connaissance. Il n'entra pas le plus petit grain de poésie dans la conduite de Haydn. Au lieu de traverser des forêts enchantées et de vaincre des dragons, il se fit, plusieurs mois durant, le valet de Porpora, brossa ses habits râpés et mit en ordre sa perruque, en guettant la minute propice ou il pourrait recueillir un conseil ou présenter un manuscrit *. Le vieux Napolitain était bourru, grossier, malpropre, avare : à la moindre faute, il éclatait en paroles de colère, mêlant au vocabulaire d'un lazzarone la nomenclature des animaux de basse-cour ; au milieu de ces invectives, le disciple silencieux recevait pourtant l'explication désirée. Les moments les plus profitables étaient ceux où Porpora l'employait à accompagner au clavecin ses élèves chanteurs, et ce fut pour continuer à s'en servir de cette façon que le terrible professeur l'emmena à Mannersdorf, une ville d'eaux où il suivait l'ambassadeur de Venise.
La rencontre que Haydn fit vers cette époque d'un gentilhomme autrichien nommé GarlJoseph von Fûrnberg fut d'une grande importance pour sa carrière. Ce personnage, qui partageait le
I. George Sand, dans sou interminable roman de Consuelo, a fort joliment brodé sur le thème de la jeunesse de Haydn et de ses relations avec Porpora.
24 HAYDjN
goût général de Taristocratie viennoise pour les concerts de chambre, engagea le jeune musicien comme violoniste et l'emmena dans sa résidence de Weinzierl, à peu de distance de Vienne, où chaque jour il exécutait lui-même, avec des amateurs ou des musiciens à gages , des pièces instrumentales. Pour les soirées de Weinzierl , Haydn composa dix-huit quatuors à cordes.
Ainsi qu'il le rappelait, dans sa vieillesse, à Griesinger, ce fut donc à Fùrnberg qu'il dut de s'essayer dans une forme musicale où l'attendaient les plus beaux succès.
Sur la recommandation de Fùrnberg, Haydn entra, vers 1759, chez le comte Maximilian von Morzin, chambellan et conseiller secret de l'impératrice, qui habitait en hiver Vienne ou Prague, et en été un château nouvellement construit dans sa terre de Lukavec,en Bohème. Avec le titre de « compositeur et directeur de la musique », et 200 florins d'appointements annuels, — plus, le logement et la nourriture à la table des premiers domestiques, — Haydn se trouvait placé à la tète d'une petite « chapelle » de douze à quinze musiciens, pour laquelle il écrivit des divertissements et de petites symphonies. Ce séjour chez Morzin fut l'échelon qui lui permit d'atteindre un poste meilleur. Le prince Paul- Antoine Esterhazy, en visite à Lukavec, avait
.v^Vf I W
remarqué le mérite des morceaux exécutés devant lui, et lorsque, en 1761, Morzin, obligé tout à coup de réduire sa dépense, congédia ses musiciens, Esterhazy s'empressa d'appeler Haydn à son service. Cet événement capital de la carrière du maître coïncide avec le fait aussi le plus important de sa vie privée, son mariage.
Les « affaires de cœur » tiennent très peu de place dans l'existence de Haydn, et pas plus pour illustrer sa biographie d'épisodes romanesques , que pour appuyer l'analyse de ses œuvres d'un commentaire sentimental, ses historiens n'ont pu y consacrer beaucoup de pages. Du récit de son mariage sort une très vive lumière sur le mélange de simplicité, de bonté et de tranquille endurance qui formait le fond de son caractère et qui donne l'explication du contenu moral de son œuvre.
L'une des humbles familles chez qui Haydn fréquentait à Vienne était celle du perruquier Johann Peter Keller, dont les deux filles recevaient de lui des leçons de clavecin. Epris delà cadette, il résolut de la prendre pour femme à l'insu du comte Morzin, chez lequel il était de règle de n'admettre aucun serviteur marié. Lorsqu'il fit sa demande au père, il apprit que le sort de la jeune fille était autrement fixé et qu'elle se trouvait à la veille d'entrer en reli-
a6 HAYDJN
gion. Soit surprise, faiblesse, indifférence, ou, dit-on, reconnaissance des secours pécuniaires précédemment acceptés, le musicien se laissa, sur le désir du père, fiancer à Taînée au lieu de la plus jeune, et, le 26 novembre 1760, il épousa Anna-Maria Keller, qui était de trois ans plus âgée que lui, et dont l'humeur fantasque, sèche et querelleuse ne pouvait lui être inconnue.
Peut-être justement parce qu'il s'y attendait mieux, il s y résigna davantage. On le vit garder toute son égalité d'âme et toute sa gaieté native dans cette union mal assortie avec une « bête infernale » qui ne lui donna pas d'enfants et ne s'occupa de lui que pour « le faire enrager », et de ses œuvres que pour en découper les feuillets en papillottes et en moules à pâtés.
Le seul roman de la vie de Haydn se déroula vingt ans plus tard. Ce fut un roman prosaïque, qu'autant vaut conter tout de suite et sans se soucier de l'ordre chronologique, car il n'eut aucune action sur la productivité du musicien,
Donc, au mois de mars 1779 arriva chez le prince Esterhazy, pour servir dans sa musique, un ménage d'Italiens : le mari, Antonio Polzelli, violoniste ; la femme , Luigia Polzelli , née Moreschi, cantatrice, âgée de dix-neuf ans, Napolitaine, point belle, mais agréable, dont la voix était jolie, quoique peu étendue, et dont le talent
secondaire n'était propre qu'à des rôles accessoires. Tous deux, engagés pour deux ans, furent congédiés au bout de dix-huit mois, en décembre 1780, et retournèrent en Italie, où la jeune femme parut sur des théâtres de petites villes.
Une analogie d'infortune créait entre Haydn et la Polzelli un courant de sympathie, car autant le compositeur souffrait du caractère de sa femme, autant la cantatrice élevait de griefs contre celui de son mari. Etant une personne habile et fort prévoyante, celle-ci ne s'arrêta point aux vingt-huit années que Haydn comptait de plus qu'elle, et bientôt les deux amoureux s'entendirent à merveille pour souhaiter qu'à bref délai un double accident mortel vînt les délier chacun d'un conjoint insupportable et leur permettre de trouver en de justes noces un dédommagement aux ennuis passés et présents.
Antonio Polzelli qui, le premier, combla leurs espérances, ne mourut qu'au bout de dix ans.
L'intervalle fut rempli par une correspondance dans laquelle Luigia ne se lassait pas de demander de l'argent, ni Haydn d'en envoyer: tout au plus l'excellent homme observait-il une fois que six cents gulden, en un an, étaient un bien gros chiffre pour un homme sans fortune et vivant de son travail. Quand lui parvint la bonne nouvelle
de la mortdu violoniste, toute sa confiance revint et il s'empressa de féliciter la veuve :
« Chère Polzelli ! peut-être arrivera-t-il, ce moment que nous avons si souvent appelé de nos vœux, où quatre yeux se seront fermés ! En voici deux de clos. Mais les deux autres?...
Qu'il en soit ce que Dieu voudra ! »
Les deux autres yeux, ceux de la femme de Haydn, restèrent ouverts jusqu'au 20 mars 1800 ; comme alors la Polzelli n'avait que quarante ans et Haydn soixante-huit, elle ne se pressa point de réclamer le mariage et se précautionna seulement d'une promesse « sous-seing privé », qui était ainsi rédigée : « Je soussigné, promets à la signora Loisa Polzelli, dans le cas où je penserais à me remarier, de ne prendre pour épouse aucune autre que ladite Loisa Polzelli ; et si je reste veuf, je promets à ladite Polzelli de lui laisser, après ma mort , une pension annuelle de trois cents florins (3oo fl.) en monnaie de Vienne, sa vie durant. En foi de quoi, pour servir devant toute juridiction, j'ai signé : Joseph Haydn, maître de chapelle de S. A. le prince Esterhazy. — Vienne, le 23 mai 1800. »
Après quoi la Polzelli, qui, elle, n'avait rien signé, épousa un chanteur nommé Luigi Franchi * .
I. Elle mourut en iSSa. — La Polzelli avait deiix fils, dont elle confia le second à Haydn, afin qu'il dirigeât son éduca-
Paul-Antoine Esterhazy de Galantha, au service duquel Haydn était entré en quittant le comte Morzin, appartenait à Tune des plus nobles familles de la Hongrie et portait le titre de prince, conféré héréditairement à Taîné de sa race par Tempereur Charles VI. Sa résidence habituelle était, à 6 milles de Vienne, le château d'Eisenstadt, énorme édifice carré, flanqué de sept tours, enserré dans une ceinture de fossés, élevé en i683 sur la rive septentrionale d'un lac, le Neusiedler See, reste d'une mer intérieure qui recouvrait autrefois les plaines hongroises. Tout autour du château et du lac s'étendait. un paysage sans reliefs, mais verdoyant et vaste à perte de vue, coupé de bois, de landes et de marais immenses, tour à tour asséchés et inondés par les crues du Danube et de ses affluents, la Raabe et la Leitha. Une population clairsemée,
tion musicale et que, surtout, il en supportât les frais. On ne pouvait manquer de supposer des liens directs entre ce jeune homme et Haydn : les soupçons sont démentis par les deux testaments du maître, dont le premier ne mentionne Polzelli fils que pour le legs d'une somme insignifiante, et dont le second supprime toute libéralité à son égard. — Pour toute l'histoire des relations de Haydn avec la Polzelli, voy. C.-F. PoHL, Haydny t. II, p. 9a et suiv., et pour le texte des testaments, Nohl, Musikerhriefe, p. 61 et suiv.
3o HAYDN
les Heidebauern, — littéralement, les paysans des bruyères, — végétait pauvrement sur ces infertiles domaines, dont toute la vie se concentrait au château.
Le prince y entretenait avec « une pompe royale », une véritable cour. N^était-ce pas, en effet, un souverain au petit pied que le « magnat » capable, pendant la guerre de Sept ans, de met- • tre aux ordres de Marie-Thérèse tout un régiment de hussards, levé, monté, instruit à ses frais et encadré par un corps de quatre-vingts officiers ? Paul-Antoine Esterhazy portait le titre de feld-maréchal dans l'armée impériale et avait occupé quelque temps le poste d'ambassadeur à Naples. A Tépoque où il prit Haydn pour second maître de chapelle, il dépassait de peu la cinquantaine ; son goût naturel pour la musique avait été développé par l'éducation et par l'exemple de sa mère, la princesse Maria-Octavia, devenue tôt veuve et chargée longtemps de la tutelle de son fils et de la régence de ses biens. Sous son administration, le personnel musical avait pris assez d'extension pour nécessiter la nomination d'un maître de chapelle ; le choix de la princesse s'était porté sur Gregorius-Joseph Werner, dont la nomination remontait au lo mai 1728, et qui était encore en fonctions lorsque Haydn lui fut adjoint en 1761.
LA VIE 3i
C-F. Pahl a publié * le texte du contrat passé à Vienne, le i*'' mai 1761, entre le prince Esterhazy, représenté par un secrétaire, et Joseph Haydn, pour régler en quatorze articles les conditions de rengagement du nouveau « vice-maître de chapelle ». Cette pièce est curieuse et éclaire non seulement la biographie de Haydn, maïs toute l'histoire musicale du xviii® siècle allemand. A qui ne se souviendrait pas, entre autres, des humiliations endurées par Mozart chez Tévêque de Salzbourg, ce document apporterait la preuve du caractère de domesticité attaché aux premiers emplois musicaux d'une maison seigneuriale. Les obligations artistiques et les détails matériels du service y sont énumérés dans un ordre bizarre, qui semble faire de ces derniers la chose principale.
Le grand âge de Werner * est tout d'abord invoqué pour expliquer la nécessité où se trouve le prince de lui adjoindre un vice-maître, en la personne de Joseph Haydn, qui lui sera subordonné. Son Altesse veut bien croire que Haydn se conduira comme il convient à un « officier domestique » (Hausofficier) soucieux de sa réputation, dans une résidence princière, c'est-à-dire
I. C.-F. PoHL, Jos. Haydn^ t. I, p. 3^1 et suiv. 1. Il avait soixante-six ans.v
qu'il sera sobre, paisible, honnête, point brutal (le mot est en français) avec ses inférieurs, mais poli et de manières modesJtes. « Principalement », lorsqu'il sera exécuté de la musique en présence de S. A., il veillera à ce que tous ses subordonnés revêtent la livrée (« uniform ») ; non seulement lui-même, Joseph Haydn, devra se montrer propre dans sa mise, mais il aura soin que tous ceux qui dépendent de lui le soient également, qu'ils paraissent avec du linge blanc, des bas blancs, que leurs perruques soient poudrées, et accommodées soit avec une bourse, soit avec une queue,, mais toutes pareillement. Le vicemaître se conduira vis-à-vis des musiciens assez exemplairement pour que ceux-ci puissent prendre modèle sur lui. Il évitera toute familiarité avec eux, particulièrement en repas et en boissons, afin de ne pas diminuer le respect que lui doivent ses subordonnés, et d'éviter les inconvénients d'où naîtraient des divisions et des malentendus. D'ordre de S. A., le vice-maître composera toutes les musiques nécessaires. Il ne pourra communiquer à personne ses nouvelles compositions, et encore moins en laisser prendre copie, mais il les réservera uniquement pour le service de S. A., et il n'écrira rien pour autrui sans en avoir demandé . et obtenu la gracieuse permission de S. A. Tohs les jours, soit que
S. A. réside à Vienne, ou dans ses domaines, Joseph Haydn se tiendra dans l'antichambre avant et après le dîner, pour s'informer s'il y aura musique, et prendre les ordres. Aussitôt après les avoir reçus, il les fera connaître aux autres musiciens ; il veillera à ce qu'ils se trouvent rassemblés à l'heure fixée, et pointera les retards et les absences. Si, contre toute prévision meilleure, des dissensions, disputes^ ou injures, viennent à se produire entre les musiciens, le vice-maître devra les apaiser et y mettre fin selon les circonstances, en sorte que S. A. ne soit pas ennuyée de niaiseries et de bagatelles ; mais toutefois, s'il arrivait quelque chose de grave, à quoi Joseph Haydn ne puisse remédier luimême, il en rendra compte respectueusement à S. A. Il prendra soin de toute la musique et des instruments, afin que rien ne soit abîmé ou détérioré par négligence et il en répondra. Il sera tenu d'instruire les cantatrices, afin qu'elles n'oublient pas à la campagne ce qu'elles ont appris à Vienne de maîtres célèbres, à grand'peine et à grands frais ; et s'il est exercé sur différents instruments, il devra s'employer sur tous ceux qu'il connaît.
Arrivé à l'article lo, le rédacteur du contrat déclare inutile de mettre sur le papier toutes les autres obligations attachées à l'emploi de vice-
maître de chapelle, attendu que S. A. espère que Joseph Haydn remplira tous ses devoirs et obéira avec la plus grande exactitude à tous les ordres qu'il pourrait recevoir de S. A., et qu'il déploiera toute son habileté et son zèle pour mettre la musique sur un pied qui lui fasse honneur et qui le rende digne de mériter la faveur de S. A. Ses appointements seront annuellement de 400 florins du Rhin, payables par quartiers. Pendant le temps que Ton passera dans les domaines, le vice-maître mangera à la table des « oflîciers », ou bien il recevra un demi-gulden par jour pour ses vivres.
Le contrat était dressé pour une durée de trois ans au moins ; dans le cas où Haydn voudrait, après ce terme, chercher fortune ailleurs» il promettait de faire connaître ses résolutions six mois à l'avance ; de son côté, S. A. n'affirmait pas seulement son intention de conserver Haydn à son service pendant cet espace de temps»
mais elle voulait bien encore lui réserver l'expectative du poste de maître de chapelle ; cela, dans le cas où elle aurait une entière satisfaction de ses talents ; sinon, elle se réservait, en tout temps, le droit de le congédier.
La livrée que Haydn endossa, était, si l'on s'en rapporte à la description d'une fête donnée à Eisenstadt, de drap rouge foncé, galonné d'or.
Mais durant la longue suite d'années qu'il passa chez les Esterhazy, ceux-ci changèrent leurs couleurs, car d'après un portrait qui représente Haydn âgé d'environ soixante ans, « Tuniforme » se composait d'un frac bleu clair, orné de broderies et de boutons d'argent, ouvert sur une veste pareille, avec col et cravate blancs. Entre la <c queue » et la « bourse », dont on lui permettait le choix pour sa perruque, Haydn préféra la (.( queue », à laquelle, malgré toutes les variations de la mode, il resta fidèle jusqu'à ses dernier.*^ jours.
La consommation de musique qui se faisait quotidiennement dans une « chapelle » seigneuriale était quelque chose d'effroyable. Les musiciens jouaient tant que besoin était pour le plaisir du maître ou le luxe de son train de maison, avant, pendant, après les repas, chaque soir en concert, souvent au bal, et le dimanche, à la messe. Dittersdorf, dans ses Souvenirs ^ parle d'un comte autrichien chez qui l'orchestre fonctionnait tous les jours depuis cinq heures jusqu'à onze, exécutant coup sur coup quatre symphonies d'un même auteur, et ensuite plusieurs d'un autre ; ailleurs douze concertos de Benda se succédaient d'affilée, et chez l'évèque de Grosswardein Dittersdorf en une soirée dirigea ou exécuta de sa propre composition une grande et une petite
cantates, deux grandes et une petite symphonies et un concerto de violon *.
Dans le château d'Eisehstadt, les séances musicales, en dehors de la « musique de table », se donnaient tantôt dans une vaste salle aménagée pour des représentations théâtrales, tantôt dans un salon élégant, mais plus petit ; la chapelle, de dimensions exiguës, ne pouvait pas contenir un orchestre, en sorte que, dans les occasions solennelles, toute la cour se transportait à Féglise du village.
La troupe réunie sous la direction de Werner ne se composait que d'une quinzaine de personnes. Dès la première année de service de Haydn, ce nombre fut porté à vingt et un : 5 violons,
1 violoncelle, i contrebasse, i flûte, 2 hautbois,
2 bassons, 2 cors, î organiste, 2 cantatrices soprani, i cantatrice contralto, 2 ténors, i basse. Le premier violon se nommait Luigi Tomasini ; le violoncelle était Joseph Weigl, père du futur compositeur d'opéras-comiques ; Cari Friberth passait pour un bon ténor, et les cornistes, que Ton disait habiles, s'appelaient Steinmiiller et Franz. Une impulsion très active allait être donnée à cette organisation par l'avènement d'un nouveau prince.