I. Voyez J. CiiA.NTAvoiNK, Beethoven, p. 61 et suiv
mande ; ce fat « la Création » , Die Schôpfiing, dont les deux premières auditions privées furent données chez le prince Schwartzenberg les 29 et 3o avril 1798, et la première audition publique au i( Nationaltheater » le 19 mars 1799, jour cie la fête patronymique de Haydn. Récemment réconcilié avec la « Tonkiinstler-Societât », le maître consentit à diriger à son profit une exécution de son œuvre, qu'il alla conduire encore à Ofen (Bude), en présence de l'archiduc Joseph. Dans les années suivantes, on joua La Créatwn à Londres, à Lisbonne, à Saint-Pétersbourg, à Paris. Le premier consul, Bonaparte, se rendait à l'Opéra pour l'entendre, le 24 décembre 1800, lorsqu'il échappa, rue Saint-Nicaise, à l'explosion de la « machine infernale ». La partition de Haydn avait été apportée en France par le pianiste Steibelt ; traduite par J.-A. de Ségur , chantée par Garât, Chéron, M""^ Barbier-Valbonne, M^*^ Chevalier (la future M'"'^ Branchu), avec un chœur de cinquante voix et un orchestre de cent cinquante-six exécutants, elle produisit sur le public français une impression profonde, dont ses interprètes voulurent perpétuer le souvenir en faisant graver parGatteaux et frapper une médaille commémorative à l'effigie de Haydn. Le bruit des applaudissements qui avaient ainsi salué partout La Crcalion retentissait
encore, que déjà van Swieten proposait à Haydn une adaptation allemande du poème des « Saisons » de Thomson ; le maître hésita quelque temps avant de se laisser convaincre ; il se croyait trop vieux pour entreprendre encore un grand ouvrage ; des scrupules de modestie l'arrêtaient; le livret lui semblait prosaïque : le succès, cependant, était assuré d'avance et fut complet, chez le prince Schwartzenberg, les 24 , 27 avril et i^' mai 180 1, puis, sous la direction de Haydn et à son bénéfice, le 29 mai, dans la
grande salle des Redoutes.
Dans le même local il conduisit pour la dernière fois, en public, une de ses œuvres, les « Sept paroles du Christ », le 26 décembre 1800. Depuis lors , il déclina toutes les invitations semblables ; ses forces Tabandonnaient peu à peu ; le travail lui devenait pénible ; sauf quelques chants envoyés à l'impératrice de Russie , il ne composa rien après « Les Saisons » ; pour achever son quatre-vingt-troisième quatuor à cordes, il prit quelques mesures de l'un de ces chants, qui était intitulé « Le Vieillard », et il les fit graver aussi, avec son nom et les mots: « Hin ist aile meine Kraft ; ait und schwach bin ich » (Mes forces sont épuisées, je suis vieux et faible), sur des cartes de visite ou de souvenir, qu'il adressait à ses amis. Ceux-ci, en 1808, vou-
lurent le faire jouir d'un dernier triomphe ; Salieri dirigeait une exécution de La Création : ils l'amenèrent, sur un fauteuil roulant, dans la salle du concert, où le public le reçut par de chaleureux applaudissements ; dès le commencement, Tagitation de Haydn fut extrême ; lorsque éclata le splendide fortissimo : « Et la lumière fut », il se leva, et, montrant la voûte, dit: « Elle vient de là-haut !» A la fin de la première partie il fallut Temmener au milieu des démonstrations enthousiastes des assistants, qui Tacclamaient et l'entouraient pour lui l)aiser les mains ; du seuil, il les remercia par un geste d'adieu et de bénédiction.
Dans sa maison de la « Steingasse », oîi prenaient soin de lui Elssler et de vieux domestiques, Haydn vivait de ses souvenirs. Il était veuf; ses deux frères, auxquels par son premier testament, daté du 6 décembre 1801, il léguait à chacun 4000 florins, étaient morts ; il avait vu disparaître aussi ses sœurs, et sa famille se composait de leurs enfants, ses neveux et nièces, modestes artisans, tailleurs, cordonniers, orfèvres, dont rénumération se mêle à celle de ses serviteurs, de ses voisins et des pauvres, dans les 63 articles de ce même testament \
I. Le texte eu a été pul)lié pai- Nolil, Musikerhriefe, p. i6i et suiv. — Six semaines avant sa nioil. en i8o8. Haydn rem-
Ses derniers élèves avaient été Ignaz von Seyfried (i 776-1 841), qui fut chef d'orchestre et compositeur abondant ; Sigismond Neukomm (1778-1858), qui arrivait de Salzbourg où son éducation musicale avait été commencée parMichael Haydn ; Franz Lessel (1780-1838) médecin et compositeur, fils d'un maître de chapelle du prince Gzartorisky. De ses disciples, de ses admirateurs, le vieux maître recevait des dédicaces. Beethoven lui avait offert, en 1796, ses Trois Sonates pour clavier, op. 2 ; Neukomm, en 1798, composa pour lui un « Souhait de bonne année » à quatre voix. L'abbé Maximilian Stad- 1er (1748-1833) organiste renommé, écrivit unandante pour quatuor à cordes dans lequel il conserva, à la partie supérieure, le thème de Haydn : « Ilin ist aile meine Kraft. » Albrechtsberger, en 1806, lui dédia des canons sur les paroles : « Solatium miseris, socios habuisse dolorum. » Les vers que le célèbre Wieland avait écrits, vers cette époque, sur la Création y passent aussi pour avoir été Tun des hommages les plus agréables au maître.
Surtout, il recevait des visites. Les étrangers admis à le saluer le trouvaient assis dans un
plaça par des dispositions nouvelles ce premier testament, devenu caduc par le décès des légataires ou par l'elFet de sa propre volonté.
large fauteuil, soigneusement vêtu, à l'ancienne mode, d'une « veste » brodée et d'un « habit » de fin drap brun, avec une culotte de soie noire, des bas blancs, des souliers à boucles, unjabot, une cravate blanche, une perruque u à queue », bouclée, poudrée et enfoncée jusqu'à trois centimètres des sourcils ; au doigt, la bague du roi de Prusse et près de lui, sur une table, son chapeau, sa canne et ses gants. Il était de petite taille, solidement charpenté, le buste un peu trop grand pour les jambes. Son visage, marqué de taches de rousseur et des traces de la variole, était massif et accentué, le nez trop gros, déformé jadis par un polype, le menton épais, la lèvre inférieure proéminente : — Lavater, qui en jugea sur une silhouette découpée, trouvait dans son profil un mélange au premier abord déplaisant de vulgarité et d'intelligence, corrigé par la bonté du sourire ^ Lorsqu'il était bien disposé, il faisait apporter par son secrétaire ou son valet de chambre les reliques de sa carrière, (ju'il se plaisait à étaler sous les yeux des visiteurs : les tabatières dont l'avaient gratifié des souverains, la médaille des musiciens français et celle de la a Société philhariiioniciue » de
I. M. Emil VoGEL a catalogue dans le Jahrhiich Pclers, année 1898, 91 portraits de Haydn, y compris les reproductions gravées ou lithograpliiées de tableaux et de dessins.
Saint-Pétersbourg, où se lisaient les mots : Orpheo redivivo, la montre que Nelson lui avait laissée, à Eisenstadt, en i-q-, en échanoe de la plume avec laquelle il venait d'achever un manuscrit, les diplômes des académies ou des sociétés de Paris, d'Amsterdam, de Stockholm, et celui de « bourgeois de Vienne », reçu en i8o3. Aux murs, il montrait des canons de sa composition, mis sous verre, en disant : « Je ne suis pas assez riche j)our m'offrir de belles peintures ; aussi me suis-je lait à moi-même une tapisserie que tout le monde ne peut pas se procurer. » Il s'animait en causant, cherchait dans ses vieux souvenirs, se complaisait à raconter les petites facéties innocentes de sa jeunesse : une sérénade l)urlesque organisée un soir dans les rues de Vienne, avec des camarades auxquels il avait prescrit de jouer chacun un air différent, s'enfuyant lui-même tout le premier lorsque ce charivari avait mis en grande colère tous les habitants du quartier ; ou le bon tour joué à sa femme, alors qu'elle le veillait pendant une mahidie, et qu'il avait réussi à l'envoyer hors de la chambre, pour se lever Ijien vite et noter une sonate composée dans l'excitation de la fièvre K D'autres
* Les ouvrages do Di«'s, de Gi-iesiuger et de Carpani, dont les titres seront donnés â la lin de c»' volume, abondent en anecdotes ainsi recueillirs.
fois, sa gaîté native l'abandonnait tout à coup ; il s'affligeait de l'inutilité de sa vieillesse, de la perte de sa mémoire ; des pleurs lui échappaient. Iffland le vit ainsi et se retira sur un signe du domestique, qui connaissait Timpressionnabilité sénile de son maître.
Paisiblement, Haydn se familiarisait avec l'idée de la mort, que lui faisait accepter sans crainte la fermeté de sa foi religieuse. « Je ne suis plus bon à rien en ce monde, disait-il ; je n'ai plus qu'à attendre, comme un enfant, que le moment arrive où Dieu me rappellera à lui. » L'ombre qui attrista ses derniers jours fut la douleur ressentie par le fait des malheurs de l'Autriche. Le 10 mai 1809, les Français arrivèrent devant Vienne. Haydn surmonta le premier moment d'effroi et rassura son entourage. Il prit le lit, pourtant, presque aussitôt, et la dernière visite qu'il reçut fut celle d'un ofTicier de l'armée de Napoléon, qui s'assit à son piano et lui chanta lair d'Uriel, de la Création : « Mit Wùrd' und Hoheit angethan » ; cet hommage prenait, en de telles circonstances, un caractère singulièrement émouvant ; Haydn, sans parler, embrassa « l'ennemi » de son pays, admirateur de son génie. Peu de jours après, le 26 mai, il voulut se lever, et se fit conduire jusqu'à son piano, oii trois fois de suite, comme une instante prière, il joua
r « hyDine autrichien », naguère composé par lui pour Tempereur François. Sa faiblesse augmentait rapidement. Il s'endormit le 3i mai 1809, vers une heure du matin.