UN CHAPITRE DE PHYSIOLOGIE MUSICALE
La goutte d'eau, recueillie à la surface des mers par le nuage, a été déposée comme une perle limpide sur le sommet des monts. Longtemps elle a fait partie du glacier; puis le vent du midi a soufflé, elle s'est fondue sous sa chaude haleine, elle est descendue clans le lac bleu qui est au pied des derniers sommets. La grande végétation n'existe pas encore. Il n'y a pas d'arbres séculaires pour dérober la vue du ciel, pas d'ombreuses vallées,
de retraites mystérieuses. La transparence de l'atmosphère n'a de rivale que la transparence des eaux; tout est pur, lucide. La végétation remplace les proportions qui lui manquent encore par des formes exquises. C'est le séjour de la beauté sereine et de l'éternelle paix.
Par une des échancrures de la rive, un filet d'eau s'échappe ; suivons-le : longtemps il serpente sur les hauts plateaux ; ce n'est qu'une ligne blanche, un sillon d'argent. Le sol s'incline, la végétation s'accuse, voici les pins, les mélèzes; les pluies, qu'attire le feuillage, pénètrent le sol, l'humectent, filtrent et viennent grossir le lit du ruisseau.
Il rencontre une anfractuosité. il devient cascade; plus bas, il reçoit des affluents, il est gave, torrent.
A mesure que nous approchons de la plaine, il grandit, ses rives s'écartent; elles sont ombragées de grands arbres qui parfois s'écroulent, encombrent son lit, forment une digue. Le flot s'amoncelle, rugit, emporte l'obstacle, fuit avec une vitesse vertigineuse. Quand le torrent est arrivé dans la plaine, il est rivière; il devient fleuve. Il traverse des villages, des villes. Des barques, des navires le sillonnent. D'autres rivières, d'autres fleuves viennent encore le grandir. Il rejoint enfin l'Océan, il se perd dans son immensité. Demain, le nuage reprendra la goutte d'eau et la reportera au glacier.
Lequel de ces aspects devra commander l'admiration ? Le glacier, le lac, le torrent ou le fleuve ?
Les uns, amants du repos, de la solitude, de la calme poésie, s'attarderont au bord du lac.
D'autres, âmes ardentes et troublées, préféreront le torrent.
Ceux-ci donneront leur préférence au grand fleuve dompté, sillonné de navires qui portent au loin les produits d'une activité dévorante, fécondant des plaines immenses, baignant d'industrieuses cités, répondant par l'écho de ses rives aux mille bruits humains.
Ceux-là, enfin, contempleront avec admiration le fleuve immense, disparaissant au sein de l'Océan infini.
Tous auront raison dans leurs préférences individuelles, parce que tout est beau dans la nature, la montagne comme le grain de sable, le chêne comme l'hysope ; rien n'est grand, rien n'est petit ; nous ne percevons que des relations, et chaque atome est un monde, chaque monde est un atome. Insensé qui rédigerait un code de l'admiration en voulant la réglementer !
Ce qm est vrai de la nature est vrai de Fart, qui n'est autre chose que la nature idéalisée, et pourtant quel lamentable spectacle que celui des discussions artistiques ! Les écoles ne connaissent que l'anathème. Ceux-ci récusent Raphaël au nom de Michel- Ange; ceux-là Beethoven au nom de Mozart.
Le temps ne serait-il pas enfin venu de construire .une synthèse où toutes les écoles prendraient place et se tendraient la main, au Heu de s'entredéchirer, comprenant enfin que l'infinie variété des manifestations artistiques est la condition essentielle de la vitalité de l'art; que les tempéraments d'artistes sont divers; que chaque artiste sent et crée conformément à son tempérament spécial ; qu'il faut- aussi tenir compte de l'influence des milieux ; que telle époque fiévreuse imprimera aux œuvres d'art un cachet d'exaltation que ne connaîtront pas les œuvres écloses dans une époque d'affaissement. « Ce sera l'anarchie, ce sera la licence, » diront en chœur les amants incorrigibles de la règle, de l'unité, de la tutelle en toute chose.
Non ! ce sera la liberté trouvant en elle-même son remède contre la licence, et sachant s'orienter au milieu du dédale apparent des manifestations artistiques, grâce à ce phare lumineux qui gît dans les profondeurs de notre sens intime, que la culture et l'expérience raniment toujours quand il est obscurci ; qui, virtuellement, est le même chez toute créature humaine, que les mauvaises passions, que l'ignorance, que les milieux délétères voilent, mais ne réussissent jamais à détruire, Y idéal, enfin, dont nous avons exposé la théorie succincte dans la préface de notre vie de Weber, publiée dans le Ménestrel il y a quelques années.
Appliquons ces principes à la musique, et suivons l'histoire de
cet art comme nous avons suivi l'histoire de la goutte d'eau. Sans remonter à l'époque glaciaire où rien n'est formé, où rien ne se meut, où l'harmonie est dure, où la mélodie est pauvre, prenons le moment où l'art musical est en possession de luimême, où il s'affirme. Suivons-le dans son évolution majestueuse. Voyons-le descendre du sommet des monts pour se répandre clans les vallées. Voyons-le se perdre clans la mer des agitations humaines.
L<3 premier géant qui nous frappe, c'est Hsendel. Quelle majesté biblique! Quelles lignes sévères et pures! Hsendel est un grand-prêtre qui rend des oracles. Il habite la région des éclairs, le sommet clés monts.
Haj^dn est plus humain. Il n'habite plus le Sinaï; il est descendu sur les bords du lac limpide. Il chante en pleine lumière; il vogue sur les eaux transparentes; son génie est transparent comme elles; la sérénité règne dans son cœur. Il ne perd cependant pas de vue les sommets, et il les célèbre dans un langage plein de magnificence.
Mozart s'éloigne un peu des rives lumineuses; il regarde du côté de la terre ; il prête l'oreille aux passions qui grondent dans les plaines. Il met dans ses drames lyriques une fièvre inconnue à celui que, par respect, il appelait « son maître » .
Beethoven se rapproche davantage encore de l'humanité, de ses agitations, do ses amours, de ses haines: tantôt il vibre avec elle ; tantôt il la maudit , et chante , avec un enthousiasme fébrile, son Eclen perdu.
Sacerdotale avec Hœndel, patriarcale avec Haydn, humaine avec Mozart, révolutionnaire avec Beethoven, la musique se démocratise de plus en plus ; elle s'imprègne des passions populaires, des iuquiétudes de la vie moderne. Elle devient colorée, complexe, touffue, variée comme le sont nos caractères et nos sentiments ; partout se forment des écoles diverses, opposées en apparence, mais ayant un lien commun en ce sens qu'en tout lieu, en tout temps, elles reflètent les aspirations des peuples et des époques; nous avons vu, en étudiant Weber, Schubert,
Mendelssohn, qu'elles répondent aux besoins des temps qui les ont vu naître.
Qui donc, s'il se pénètre de cette pensée, osera condamner Hsendel au nom d'Haydn et de Mozart ; Beethoven au nom de ses illustres prédécesseurs; Weber, Schubert, Mendelsohn au nom de Beethoven ? tous furent grands, tous ont été fidèles au culte du beau; mais tous ont scellé leurs œuvres du cachet correspondant à leur temps et à leur milieu. Ayons chacun nos préférences, mais ne condamnons personne.
On a beaucoup médit du Wagnerisme dans ces derniers temps ; il a sa raison d'être. La musique, de plus en plus démocratisée, identifiée avec les passions humaines, va se perdre dans les flots de cet océan houleux au point de n'être plus qu'une grande voix collective, où la mélodie individuelle semble disparaître. Laissez les sociétés s'organiser, la foule s'apaiser, l'aurore renaître et demain un grand artiste, répondant aux nouveaux besoins, reprendra la goutte d'eau et la reportera sur les grands sommets.
L'exclusivisme dans les arts ne prouve rien, ne mène à rien. Vous en avez connu, de ces admirateurs frénétiques du moyen âge, qui ne comprenaient que la cathédrale gothique; vous en avez connu, de ces classiques forcenés, qui n'admiraient que le Parthénon.
La cathédrale gothique, soit! mais sous un ciel brumeux, au sein d'un mélancolique paysage.
Le temple grec, soit! mais sous le ciel bleu, à l'extrémité d'un promontoire, en face de la mer transparente, en pleine lumière. Transportez la cathédrale gothique en Grèce, le Parthénon en Angleterre, que deviennent vos règles immuables et quel énorme contre-sens aurez-vous fait!
Supposez Beethoven au milieu d'une société paisible et satisfaite, dans une époque sans passions : quel sens auront ses accents troublés; qui pourra les comprendre?
Placez Haydn au milieu d'une société bouleversée, haletante, passionnée, dans une époque révolutionnaire, au milieu des orages; qui lui prêtera l'oreille ?
Les grandes choses, les grands hommes sont toujours grands, mais il faut les juger au point de vue de leur époque.
Nous sommes de ceux qui trouvent en eux-mêmes un fond d'admiration assez grand pour se plaire à Haydn, après avoir goûté Beethoven, et pour ne pas dédaigner Rossini après avoir applaudi à Meyerbeer.