ESQUISSE BIOGRAPHIQUE
Né eu 1732, Haydn mourut en 1809. Il parcourut une carrière de 77 ans et vécut sous les règnes de Charles VI, de Marie- Thérèse (1740 à 1765), de Joseph II (1765 à 1790), de Léopokl (1790 à 1792), et enfin de François II. Il traversa les événements les plus extraordinaires sans en être ému. Son horizon ne dépassa guère les bornes de son foyer ; Autrichien de cœur, il vécut presque toujours en Autriche; il était dévoué à ses princes, et catholique sincère, en sorte qu'il ne connut jamais les troubles que jettent dans la pensée les problèmes politiques et philosophiques. Son art lui suffisait ; mais, en se désintéressant ainsi de toute spéculation étrangère, il déshérita ses oeuvres d'un élément que l'on trouve, dans sa plus haute expression, chez Beethoven, et à un degré moindre, chez Mozart, la passion, le grand ressort des arts modernes.
Quant naquit Haydn, la maison d'Autriche semblait à l'apogée de sa puissance. Charles VI commandait à 25 millions de sujets et ses revenus ne montaient pas à moins de 75 millions. Mais beaucoup de ses sujets songeaient à se détacher de son empire.
— Les finances étaient gaspillées dans de malheureuses entreprises, et aussi par la tourbe de fonctionnaires et de favoris que traîne toujours après lui le pouvoir absolu. Charles VI était volé: l'historien de Marie-Thérèse raconte, qu'indépendamment des fonctionnaires, quarante mille parasites vivaient à la solde de l'Empire. Dans les dépenses de la cuisine, on trouva un jour une mention de 4000 florins pour persil ; dans celles de la cave, celle de 12 pintes de vin de Hongrie fournies à l'Impératrice veuve pour boire avant de se coucher et celle de 2 barriques de vin de Tokay, pour tremper le pain des perroquets de Sa Majesté.
Toute cette tourbe d'oisifs et de grands seigneurs, qui entouraient l'Empereur, aimait les arts et surtout la musique. La musique alors ne s'adressait pas au peuple ; les suffrages de la foule étaient peu comptés; les jouissances délicates que procurent les arts étaient réservées aux classes riches, qui seules pouvaient payer les artistes ; aussi, ces derniers étaient-ils parfois réduits à une sorte de domesticité. Chaque roi, chaque grand seigneur, avait à son service des troupes de musiciens. Plusieurs princes, non-seulement jouaient d'un instrument, mais encore composaient de la musique. Le Régent de France improvisait à ses heures ; le roi Georges établissait à Londres l'opéra Italien en 1719. Frédéric II, si économe dans ses dépenses, entretenait un théâtre sur sa cassette, et envoyait des billets d'invitation. Charles VI appela à sa cour Métastase, qui ne fut pas seul à le proclamer le Titus de son siècle ; il composa même un opéra qui fut chanté, sur le théâtre de la cour, par les premiers seigneurs ; il ne dédaignait pas de faire sa partie dans l'orchestre, pendant que les archiducs et les archiduchesses dansaient sur la scène.
Charles VI mourut d'une indigestion en 1740. Sa fille, Marie- Thérèse, n'eut guère le temps de protéger les beaux-arts ; elle combla cependant Métastase de bienfaits. Son époux, le prince François de Lorraine, duc de Toscane, auquel elle ne laissa jamais prendre aucune part au gouvernement, eût pu exercer sur les arts une influence favorable : mais il n'eut qu'une occupation
dans sa vie, faire fructifier ses capitaux; il prêtait de l'argent au gouvernement, soumissionnait les fournitures militaires, les douanes de Saxe, même les fourrages pour l'armée de la Prusse en guerre avec l'Impératrice; il cherchait aussi la pierre philosophale et le moyen de faire du diamant.
Joseph II, son fils, Empereur en 1765, était, au dire de sa mèi grossier et dur de cœur. Ce réformateur trop vanté, considérait les hommes comme une argile faite pour être façonnée au gré de l'ouvrier ; il prétendait mettre en pratique les théories philosophiques du xvnie siècle, sans tenir compte des traditions, des mœurs, du langage des peuples soumis à son empire; il entendait accomplir ses réformes sans l'assentiment, sans le concours de ses sujets, mais par des actes indiscutables de sa volonté.
Ce qu'édifie le despotisme n'est pas de longue durée : il ne reste rien aujourd'hui des nombreux codes et des 366 ordonnances de Joseph II. Il composa lui-même son épitaphe : « Civil Joseph H, malheureux dans toutes ses entreprises. » Son frère Léopoldlui succéda en 1790 et mourut en 1792, laissant pour successeur l'aîné de ses 15 enfants, François II.
Pendant les dernières années de Joseph II s'accomplirent en France, les premiers événements de la révolution ; ils se continuèrent plus terribles sous Léopold et sous François II. Il est douteux qu'Haydn s'en soit jamais aperçu, si ce n'est le joui- où les boulets français vinrent frapper à sa porte.
François-Joseph Haydn est né sur les confins de la Hongrie et de l'Autriche, dans le petit village de Rohrau, à 15 lieues de Vienne et non loin de Presbourg. Le nom de Haydn indique plus spécialement une origine hongroise ; mais les habitudes de sa famille, ses relations, sa langue accoutumée, le rattachent plus à l'Allemagne qu'à la Hongrie.
Les parents du grand compositeur étaient, du reste, fort obscurs. Le père, Mathias Haydn, était charron; la mère, Anne- Marie, avait été cuisinière au château du comte de Harrach, seigneur de Rohrau.
Maître Mathias était cependant un personnage clans son village : il était juge du lieu, sacristain et organiste; en terminant son tour d'Allemagne, à Francfort-sur-le-Mein. il avait appris la harpe ; il possédait une belle voix de ténor. Sa femme chantait également. Tous les dimanches, après les offices, il y avait un petit concert de famille, où mari et femme mariaient leurs talents.
Les enfants qui naquirent de cette union complétèrent le personnel de ces modestes concerts, en y prenant part dès l'âge le plus tendre, ainsi que nous le verrons. Mathias Haydn, qui se maria deux fois, eut trois garçons, dont deux seraient arrivés à une haute renommée sans la gloire croissante de leur aîné, Joseph, né en 173.2, fut cet aîné dont nous racontons la vie ; le second, Michel, né à Rorhau, le 16 septembre 1737, mort le 18 août 1808, à Salzbourg, apprit dans la maison paternelle les principes de la musique, de la harpe et du clavecin, fut admis parmi les enfants de chœur de la chapelle impériale de Vienne, reçut des leçons de Router, devint grand organiste et composi-
teur habile. Nommé successivement maître de chapelle deTévêque de Groswardin, en Hongrie, et du prince-évéque de Salzbourg, il ouvrit, dans cette dernière ville, une école de composition qui a produit des artistes distingués. Joseph Haydn considérait son frère comme le meilleur compositeur de musique religieuse qu'il y eut alors en Allemagne. Partisan déclaré de l'ancienne école et des formes sévères des vieux maîtres, il avait en effet, à cet égard, une incontestable supériorité sur son illustre frère . « Prends garde, Joseph, lui disait-il parfois, prends garde ! je crains bien que ta musique sacrée ne soit mal vue là-haut et qu'elle ne t'y prépare un mauvais accueil. » Il refusa, de sou vivant, de faire publier ses œuvres, dont un petit nombre seulement a été gravé après sa mort. On connaît de lui 20 messes solennelles, un requiem, 114 graduels et 30 grandes pièces de musique d'église avec paroles latines ; 4 messes, deux graduels et une dizaine de grandes pièces avec paroles allemandes ; 4 oratorios, dix opéras, 30 symphonies, une quantité considérable de pièces secondaires.
On voit par là qu'elle fut la fécondité prodigieuse de cet artiste, peut-être trop méconnu. Un autre fils de Mathias Haydn, Jean, fut attaché à la chapelle du prince Esterhazy. Les filles du second mariage épousèrent toutes des artistes, et leur postérité s'est éteinte dans l'oubli.
François-Joseph Haydn naquit le 31 mars 1732; son baptême se fit le 1er avril. Il eut pour parrain et marraine le meunier ei la meunière du village. Dès l'âge de 5 ans, l'enfant prit part aux concerts de la famille; il avait trouvé, dans l'atelier de son père, deux morceaux de bois, figurant, l'un un violon et l'autre un archet; sans se départir d'un imperturbable sangfroid, croyant réellement émettre des sons, il marquait, avec une exactitude étonnante, le rhythme des airs que jouaient ou chantaient ses parents. Dans sa vieillesse, Haydn se plaisait à rappeler cette particularité ; il se souvenait encore des airs simples et naïfs que chantait sa mère, pendant que son père l'accompagnait sur la harpe et que lui-même accompagnait à la sourdine ce concerl qui berça ses premières années.
tin cousin du charron, maître d'école à Haimberg, en Autriche, à quelques lieues deRorhau, assista un jour à ce trio. Ce cousin, qui s'appelait Franck, sachant fort bien la musique, fut frappé des aptitudes de l'enfant ; il offrit aux parents de remmener chez lui et de lui enseigner les éléments de l'art musical .
Les propositions du cousin furent immédiatement acceptées, et l'enfant partit pour Haimberg. Au bout de quelques semaines, il découvrit, chez son cousin, deux tympanons, sorte de tambours sur lesquels, à force de chercher, il parvint à composer une espèce de chant rhythmique en forme de tarentelle, qui faisait Fétonnement des auditeurs. Ce ne fut pas à coup sûr, dit Carpani, sa meilleure sonate, mais ce fut certainement la première qu'il composa.
Je ne sais si. comme l'affirme Stendhal, Haydn déclara par la suite que son cousin Franck lui donnait plus de taloches que de . bons morceaux : toujours est-il qu'il lui apprit fort vite les éléments de la musique, la lecture, l'écriture, le latin ; qu'il le mit promptement en état de jouer du violon et de quelques autres instruments ; de chanter enfin au lutrin .
Il avait 8 ans, quand le hasard conduisit à Haimberg Reuter, maître de Chapelle de Saint-Etienne, à Vienne, qui cherchait des voix d'enfants pour le chœur de son église. Le maître • d'école lui fit entendre son jeune parent. Reuter, étonné de la pureté et du timbre de la voix d'Haydn, lui donna à chanter, à première vue, un morceau que celui-ci exécuta de suite avec une justesse et un goût irréprochables. Seulement, il ne savait pas triller : son cousin ne le lui avait jamais appris. « Je vais te l'apprendre, » dit Reuter, et, la leçon donnée, Haydn trilla sur-lechamp d'une façon convenable: Reuter, enchanté, lui versa entre les mains le contenu d'une belle assiette de cerises. Haydn raconta plus tard qu'il ne pouvait triller ou entendre triller sans songer aux cerises de maître Reuter.
Celui-ci emmena immédiatement à Vienne le petit virtuose, âgé de 8 ans.
Voici donc Haydn installé au chœur de Saint-Etienne. Le tra-
vail oblige des enfants n'était que- de doux heures : puis on les abandonnait à eux-mêmes. Que devenir pendant ces longues heures d'oisiveté i plus d'un y corrompait ses mœurs, y perdait les fruits du travail et les don-, de la nature. Le jeune Joseph, soutenu par un amour immodéré du travail et de son art, ne songeait qu'à une seule et unique chose-, entendre de la musique. Jouani avec ses camarades sur la place voisine de Saint-Etienne, dès qu'il entendait l'orgue, il les quittait à l'instant pour entrer à l'église. Il s'essayait aussi à classer, à émettre les idées qui commençaient à s'agiter confusément dans son cerveau; il voulait enfin s'initier aux règles de la composition. Mais comment faire ? Reuter ne donnait pas de leçons de contrepoint aux enfants de chœur. On raconte qu'à l'âge de 13 ans, Haydn ayant montré' à Reuter une messe qu'il avait composée, celui-ci se moqua de lui, en lui disant qu'il fallait apprendre à écrire avant de chercher à composer. Il voulut bien donner à l'enfant deux leçons de contrepoint, mais ce fut tout. Haydn prit un parti héroïque, celui d'apprendre seul.
Sa détresse était grande, si grande, que, ses habits étant usés, ce ne fut qu'à grand peine qu'il put obtenir île bon père six florins, pour réparations indispensables et pour dépenses des plus urgentes.
Aussitôt, Joseph court chez un bouquiniste acheter un traité de Fux, le Gradus ad Pàrnassum des musiciens du temps; il s'enferme chez lui, et là, grelottant de froid dans son grenier, souffrant de la faim, s'imposant l'insomnie, il travaille jour et nuit, à coté de son clavecin détraqué. Haydn avoua plus tard que, dans cette période de sa vie, où il travaillait 16 heures par jour et où il endurait toutes sortes de privations, il s'était senti parfaitement heureux, tant l'amour de l'art suffisait à remplir son âme.
Il put se procurer aussi quelques écrits théoriques de Mattheson, d'Emmanuel Bach, de Kirnberger : mais ce fut le traité de Fux dont il recueillit le plus de fruits.
L'enfant avait une ambition, celle rie recevoir des leçons du napolitain Porpora, alors fort âgé, mais encore justement admiré.
On sait l'histoire de ce vieux maître, dont la figure a été si admirablement mise en relief dans un roman célèbre (1).
Né à Naples, le 19 août 1686, Porpora entra comme élève au conservatoire de Santa Maria di Loreto, où il eut pour maîtres Gaetano Greco, Gaetano Perugino et Francesco Mancini. Il faut parcourir les récits du temps pour avoir une idée de ce qu'étaient alors, en Italie, les représentations théâtrales. Comme aujourd'hui, on déployait sur les scènes où se jouait l'opéra une grande magnificence de costumes ; on employait les machines les plus compliquées : dans Y Enlèvement de Cép/tale, de Chiabrera, on entendait parler l'océan, le soleil, la nuit, les signes du zodiaque. Dans le Darius, de Beverini, il y avait 14 changements de décors en trois actes, avec camp, éléphants, cavaliers, infanterie. Dans un autre draine, Persépolis sautait au moyen d'une mine, etc.. Un ballet allégorique, représenté en Angleterre, mérite une mention toute particulière. Il s'agit des deux gouvernements, monarchique et républicain : le roi, armé d'une grande massue, commence par danser seul; puis il donne un coup de pied au premier ministre, qui en fait autant à son subalterne ; celui-ci le passe à un troisième, et, ainsi de suite, jusqu'au dernier, qui le reçoit en silence et sans bouger. Le gouvernement républicain,
1 COHSUeio de Geoi'go Saud.
u — au contraire, esl figuré par un branle en rond d'une mesure vive, où les danseurs se succèdent chacun à leur tour sans distinction (1).
Les actrices et acteurs, surtout les castrais, étaient payés forl cher. Quant aux assistants et aux exécutants, ils se signalaienl par les habitudes les plus singulières. Les privilégiés du public montaient sur la scène pour mieux écouter ; les étoiles du temps, les virtuoses, battaient la mesure avec leur sceptre et leur éventail, riaient aux loges, prenaient du tabac, traitaient le souffleur d'âne bâté, se délaçaient pour mieux chanter et, en finissant, s'en allaient à moitié déshabillées.
Telle dut erre la représentation des opéras de Porpora.
Cet artiste, surnommé le patriarche de l'harmonie, était un maître de chant incomparable ; il cherchait à réagir contre la tendance qui déjà se faisait jour : donner le pas à l'orchestre sur le chant. Souvent même l'on composait la musique avant les paroles. C'est surtout dans les récitatifs que se distinguait Porpora. Auteur d'une fécondité prodigieuse, il avait, à l'âge de 3(3 ans, composé cinquante opéras, oubliés aujourd'hui. Sur ses vieux jours, il entreprit plusieurs voyages: il fut appelé à Dresde pour diriger la chapelle électorale et le théâtre ; il alla ensuite à Londres, où il se vit préférer Ha?ndel ; il revint alors en Italie et y mourut en 1765.
Dans sa paraphrase du livre de Carpani, Stendahl raconte une aventure qui, selon lui, fut l'origine de la grande vogue de Porpora à Vienne. Charles VI régnait alors. Porpora était pauvre '-i sans travail. Sa musique ne plaisait pas au monarque dilettante parce qu'elle renfermait trop de trilles. Vers cette époque, Hasse composa un oratorio pour l'empereur, qui lui en demanda un second. Il supplia Sa Majesté de permettre que Porpora exécutât ce travail. L'empereur refusa d'abord, disant qu'il n'aimait pas ce style chevrotant ; mais, touché de la générosité
1; César Caotu, Storia universelle.
de liasse, il finît par consentir à sa demande. Porpora, prévenu par son ami. ne mit pas un trille dans tout l'oratorio; l'empereur, ravi, s'écriait : « Ce n'est plus le même homme, plus de trilles! » Arrive la fugue finale, qui débutait par quatre notes trillées ; quand, dans le plein développement de la fugue, Charles VI entend un déluge de trilles qui semblait imiter une musique d'épileptiques, ce grand monarque daigna rire. C'était la première fois de sa vie ; le bruit s'en répandit dans Vienne : la fortune de Porpora était faite.
Cette anecdote est évidemment apocryphe, la haine qui partagea, toute leur vie, Porpora et Hasse, ne permettant pas de supposer à ce dernier les sentiments que Carpani et Stendhal lui prêtent si généreusement. Toutefois, comme elle est amusante et curieuse nous avons pensé devoir la reproduire,
A l'époque qui nous occupe, le caractère de Porpora, alors âgé de plus de 60 ans, s'était aigri ; il était presque inabordable, et Haydn dut attendre une occasion favorable pour lui être présenté.
En attendant, son existence était fort précaire. Il n'avait pas à se louer de Keuter. Ce dernier, dit-on, avait été pris d'un sentiment d'hostilité envers un jeune homme dont il voyait, avec jalousie, poindre la gloire future.
Vint un moment où Haydn dut abandonner la maîtrise de Saint-Etienne. L'époque de la mue approchait. C'est ici que se place une particularité rapportée par Framery dans sa notice publiée en 1810 (1).
« Haydn était très-fier de l'effet que sa belle voix produisait au chœur de Saint-Etienne ; on tenta de le séduire. Son maître prévoyant avec chagrin la perte prochaine de son virtuose, l'honneur de sa musique, lui apprit qu'il existait un moyen de conserver toujours cette voix tant admirée, et, lui en dissimulant les
(1) Framery. Notice sur Joseph Haydn, contenant quelques particularités ci© sa vie privée, relatives à sa personne et à se3 ouvrages (1810) Barba.
conséquences graves, ne lui offrit à délibérer que sur un instant de douleur. Haydn avait consenti ; tout était prêt quand l'arrivée inopinée de son père empêcha le sacrifice. »
L'anecdote, quoique certifiée parPleyel, est révoquée en doute par M. Fétis.
Toujours est-il qu'Haydn fut brutalement expulsé de l'école, et qu'une espièglerie bien innocente en devint le prétexte. On portait alors les cheveux ramenés derrière la tête et noués avec un ruban. Il prit, un jour, à Haydn la fantaisie d'essayer des ciseaux neufs sur la coiffure d'un camarade. Pendant que celui-ci avait le dos tourné, il lui coupa l'appendice capillaire aux grands éclats de rire des camarades, à la grande indignation de la victime et des maîtres. La vraie victime fut Haydn ; à 7 heures du soir, en novembre, sans argent, avec des vêtements usés, il fut mis à la porte et obligé de chercher un gîte. Le hasard lui fit rencontrer un pauvre perruquier de sa connaissance, Keller, auquel il '"aconta sa mésaventure.
Keller était pauvre, il n'avait pour se loger, lui, sa femme et .ses enfants, qu'une chambre au cinquième étage et une mansarde au sixième. Il offrit à Haydn la mansarde et une place à la table de la famille. Haydn accepta avec reconnaissance et fut bientôt installé; un grabat, une chaise, un vieux clavecin, le livre de Fux, les sonates d'Emmanuel Bach formaient le mobilier de cette mansarde qui parut un palais au pauvre enfant. Cette histoire embellie de tous les agréments d'un beau style, est racontée dans Consuelo avec une grande exactitude et un charme tour. particulier.
Haydn fut du reste assez heureux pour pouvoir s'acquitter envers son bienfaiteur. Il jouait la partie de premier violon à l'église des Pères de la Miséricorde ; il touchait l'orgue à la chapelle du corme de Haugwitz ; enfin il donnait quelques leçons de piano et de chant. Son gain était en grande partie employé à indemniser la famille Keller.
Ici trouve sa place l'histoire des relations d'Haydn avec le élèbre Métastase. On connaît la vie (1698-1782) de ce poète, auquel le xvme siècle avait fait une gloire colossale. Né d'une pauvre famille, Pierre Trapassi improvisait dans les rues de Rome où il était né, quand le célèbre jurisconsulte Gravina l'ayant entendu, le prit avec lui, grécisa son nom en celui de Métastase, puis, en mourant, lui légua 15,000 écus. Le jeune poète eut bientôt vu le bout de cette petite fortune ; il se mit alors à composer des drames. Sa première pièce, Didone ubbandonata, eut un succès considérable. Maria Benli Bulgarelli, surnommée la îtomanina, cantatrice en renom, qui avait, par sa belle exécution
participé à ce succès, s'éprit de Métastase, et entreprit, en l'attachant par les liens du cœur, de diriger son génie poétique. Appelé à Vienne comme poète impérial, il sut conquérir l'affection et la protection de Marie-Thérèse. Les rois le traitaient avec honneur et lui firent à l'envi des présents : les littérateurs venaienl chercher auprès do lui des paroles d'encouragement. Nous n'avons pas ici à apprécier ce poète : disons seulement que sa position à la Cour de Vienne était très-belle et son influence, d'un grand poids.
Le hasard voulut que Métastase occupai la maison dont la famille Keller habitait le grenier. Il avait avec lui la fille d'un de ses amis intimes, Mlle Martinez, qui lui avait été léguée par- son père mourant et qu'il faisait élever avec soin. Sur les indications de Keller, qui avait l'inappréciable honneur d'accommoder l'illustre poète impérial, celui-ci consentit à faire donner par Haydn des leçons à sa fille adoptive, qui fut ainsi une des premières élèves du futur grand maître.
Tout s'enchaîne dans la vie et, par Métastase, Haydn put enfin aborder l'inabordable Porpora. Il y avait alors à Vienne un noble vénitien, Corner, ambassadeur de la magnifique et sérénissime république. Il avait une maîtresse qui raffolait de la musique et avait retiré chez elle le vieux Porpora. Métastase introduisit dans la maison sonjeune protégé, qui plut par ses talents. Une idée passa par la tête de l'excellence: Haydn dut accompagner le trio aux bains de Manensdorf, alors fort en vogue: à quel titre? Il faut, bien l'avouer, à titre d'une quasi-domesticité, qui n'était pas déshonorante à cette époque et que volontiers acceptaient les artistes. Du reste, le fils du pauvre charron de Rohrau n'avait pas le droit d'être susceptible ou difficile. La grande affaire était pour lui do pouvoir surprendre les secrets du grand maître Porpora. 11 fallait avant tout se concilier les bonnes grâces de ce bourru bienfaisant. Tous les jours, Joseph se levait de bonne heure, bat tan les habits, nettoyait les souliers, arrangeait la perruque dti vieillard, qui souvent ne le rétribuait qu'en injures. Enfin l'âme du vieux chanteur fut touchée par le zèle et la patience do son ser-
viteur volontaire, et il consentit à lui donner de précieux conseils sur l'art du chant, sur les principes de l'harmonie. Ce furent là les seules leçons que Haydn reçut du maître Napolitain.
Haydn accompagnait fréquemment au piano la belle cantatrice. L'ambassadeur, ravi de son intelligence et de ses progrès, lui ilu quelque temps après son retour des eaux, une pension d'environ 72 fr. (six sequins) par mois. Il était temps que cette légère laveur tombât comme une pluie dorée sur le pauvre Haydn. Sa gène était lamentable ; il écrivait pour ses élèves des petites pièces et des sonates de clavecin qui dénotaient un rare talent. Ces morceaux, qu'il abandonnait avec insouciance, couraient le monde ; on se les passait de main en main. Les éditeurs de musique s'en emparèrent, les gravèrent, les vendirent, sans l'agrément et à l'insu du pauvre compositeur. La propriété artistique n'était alors garantie par aucune loi. Haydn, natté de voir son nom au bas des partitions gravées, et n'imaginant pas qu'il pût tirer profit de ses compositions, se gardait bien de réclamer.
La comtesse de Tliun, célèbre amateur de musique, fut particulièrement saisie par le charme d'une de ces pièces légères. Elle fit rechercher le compositeur par ses gens; après bien des démarches, on lui amena un jour un pauvre garçon mal vêtu. — Étoimement de la comtesse; — Haydn expose sa détresse, raconte son histoire. Sa noble interlocutrice est touchée ; il sort de l'hôtel avec 25 ducats en poche et le titre de maître de chant et de clavecin de la comtesse de Thun, devenue sa protectrice. Arriva la pension de six sequins ; Haydn était riche. Il quitta son grenier, acheta des habits et put se présenter avec un extérieur convenable dans le salon de ses nouveaux protecteurs.
Ce fut alors qu'il composa ses premiers quatuors et six trios d'instruments à cordes pour le baron de Furnberg, riche amateur, qui réunissait à sa maison de campagne, près de Vienne, une société de quatuor dont Haydn faisait partie avec Albrechts- Berger, frère du célèbre contrepointiste.
Carpani raconte ici une aventure qui a son importance dans la vie de Haydn, parce qu'elle marque ses premières tentatives dans la musique dramatique. Notre jeune compositeur s'était amusé à composer pour trois instruments des sérénades que, par de belles nuits d'été, avec deux de ses camarades, il aimait à jouer à la mode espagnole, sous les fenêtres des belles viennoises. Il y avait à cette époque à Vienne, un artiste fort célèbre : Curtz, surnommé il Bernardone ; A était alors directeur du théâtre de la Porte de Carinthie, et s'était fait une grande réputation comme arlequin (Hanssvurst) et chanteur de pièces comiques. Il avait pour femme une spirituelle et jolie actrice.
Un soir, Curtz entend de sa fenêtre une mélodie qui le frappe : ce sont nos trois concertistes. Il descend et demande quel est l'auteur de la musique. « C'est moi, dit Haydn ! — Comment toi? à ton âge? — Il faut bien commencer par quelque chose. — Pardieu ! c'est extraordinaire. Monte.
Haydn redescendit muni d'un livret d'opéra comique et nanti d'une provision de 130 florins.
Cet opéra avait pour titre : Le Diable boiteux. La musique , composée en quelques jours , obtint du succès ; mais, sur la demande d'un seigneur de la cour qui se croyait désigné et offensé dans la pièce, elle fut défendue.
Carpani, et après lui Stendhal, qui a paraphrasé le livre de Carpani en un volume intitulé « Vie de Hai/du, » racontent des détails assez amusants sur la manière dont Haydn composa lu Tempête du Diable boiteux. Ni lui. ni Cur(/. ^'avaient vu la mer et n'avaient assisté à ses déehauiemeiu<. Comment peindre un
orage? Grand embarras des deux auteurs! — » Figure-toi, disait Curtz, une montagne qui s'élève, une vallée qui s'enfonce, puis encore une montagne, puis encore une vallée, les montagnes courant après les vallées, el ainsi de suite. » — Haydn entassait septièmes sur septièmes, sautant des tons les plus bas aux tons Les plus aigus; pas de tempête. Impatienté enfin, il étend les mains aux detix bouts du clavecin et les rapproche en disant : « Au diable la tempête!» — «Mais la voilà l» s'écrie Curtz. et il sauta au cou du compositeur. Telle est l'anecdote : si elle n'est pas vraie, comme dit le proverbe italien, elle est bien trouvée,
Haydn la racontait dans ses vieux jours, et ajoutait qu'ayant été malade en mer. lors d'un voyage en Angleterre, il n'avait pu s'empêcher de rire en songeant à la tempête du Diable boiteux.
Les productions d'Hayn commençaient à se succéder avec rapidité. C'étaient, pour la plupart, des sonates de clavecin, des concertos, de petites pièces pour quatre ou cinq instruments, appelés partien ou cassationen, fort à la mode en ce temps. Les connaisseurs recherchaient avec empressement ces productions pleines d'idées neuves, dans lesquelles, marchant sur les traces de Sammartini, le jeune artiste secouait le joug scolastique qui pesait alors sur la musique instrumentale.
Les graves musiciens, cependant, criaient au blasphème; pour eux, Haydn était un révolutionnaire de la pire espèce, ils ne comprenaient pas la musique de chambre sans toutes les rigueurs du contrepoint fugué. Tout ce qui tenait à l'académie musicale de Vienne jetait les hauts cris.
Cette académie avait été fondée par tin auguste contropointiste.
L'empereur Charles VI, un des amateurs les plus distingués de son temps, n'avait jamais ri, pas plus en musique qu'autrement. Infaillible, comme le sont tous les monarques, ils n'admettait pas qu'on pût plaisanter avec les règles. « Mourez, disaient les médecins de Molière, mais suivant les règles de la Faculté. » — «Ennuyez-vous, disaient les musiciens de Charles VI, mais suivant les règles du contrepoint fugué. »
Haydn était un hérétique. Songez qu'à cette époque le véritable allegro était presque inconnu; car le mouvement allegro indiquait à peine ce qu'est Yandantino aujourd'hui. Les instruments à vent, quand on les employait, jouaient de tradition fortissimo. Quant à la symphonie proprement dite, elle n'existait pas; cinq ou six instruments constituaient un maximum qu'on n'avait jamais dépassé. Haydn allait mettre ordre à toutes ces vieilles routines ; il inventa d'abord le prestissimo , dont la seule idée faisait frémir tous les amateurs de Vienne ; il allait forcer les instruments à vent à jouer pianissimo ; il allait enfin faire entendre des pièces écrites pour dix-huit instruments. Haydn fut pour ses contemporains ce que Beethoven fut bien des années après ; ce que Meyerbeer, ce que Mendelssohn furent un peu plus tard; ce que fut Berlioz, ce qu'est aujourd'hui Wagner; et cependant, aujourd'hui, Beethoven est incontesté, Mendelssohn et Meyerbeer sont admirés. Berlioz et Wagner ne sont pas encore de mise; mais, pour beaucoup, Haydn est une perruque. 0 tempora l 0 mores !
Haydn avait 26 ans, il avait quitté la maison de Keller, non sans lui avoir promis d'épouser une de ses filles, voulant ainsi reconnaître les bienfaits qu'il avait reçus de cet homme généreux.
Une femme d'un grand talent et d'une vive compréhension a retracé toute cette jeunesse d'Haydn dans un de ses premiers romans. L'épisode d'Haydn, dans Comaelo, est une des plus délicieuses, inspirations de madame Sand ; en retranchant du récit tout ce qui est évidemment une création imaginative de l'auteur, il reste une partie historique très vraie, très bien comprise, représentant ce qui a été écrit de plus exact sur les premières années du compositeur.
Ici finissent les années de jeunesse d'Haydn. Nous allons le voir maintenant essayer ses talents dans des conditions nouvelles, et donner un essor plus accentué aux admirables dispositions dont il avait été doué par la nature.
La musique n'était pas alors eu Autriche ce que l'on peut appeler un art populaire. Le peuple sans doute avait ses chants naïfs; autour des petites églises de village se groupaient quelques fervents sortis du peuple ; mais le grand art. celui qui demande une réunion nombreuse d'exécutants, qui se produit sous des formes plus raffinées, cet art ne pouvait se suffire à lui-même. Dans les sociétés d'alors, qui étaient loin d'être démocratiques et qui ignoraient absolument les résultats qu'on peut obtenir par l'association des énergies individuelles, l'art vivait de protection, et, quel que soit notre éloignemoni pour une forme de chose incompatible avec nos mœurs, nous devons dire que l'église et la noblesse tirent beaucoup pour l'art musical.
Près de chaque gronde cathédrale, il y avait des écoles de chant où s'exerçaienl des élèves pauvres. On y formait des voix; c'étaient comme de grandes pépinières d'où, maintes fois, sont sortis de grands artistes.
Les grands seigneurs tenaient à honneur d'avoir leur chapelle; ils payaient leurs musiciens ; le Kapcllmeister, appointé comme les autres, portait la livrée de son maître ; il faisait partie des gens de la maison. Mais, somme toute, il était traité avec égards et, s'il avait du génie, il finissait par imposer le respect; il trouvait clans cette condition la possibilité de faire entendre ses œuvres, de les vulgariser sous un puissant patronage. L'art individuel n'eût pu se suffire à lui-même.
Schindler, esprit attaché aux vieilles institutions, fait le portrait suivant delà noblesse autrichienne à cette époque : «C noblesse, dit-il, réunissait l'instruction et l'éducation aux formes
— 3(3 — extérieures les plus accomplies. Le développement du caractère ." de l'intelligence était chez elle en équilibre, et les esprits cultivés suivaient ime bonne direction. C'est avec raison que cette
noblesse fut regardée comme le centre de la civilisation et de l'urbanité allemande. Il était dans l'intérêt d'une société aussi brillante, aussi raffinée, possédant d'immenses richesses, d'accorder aux sciences et aux arts un puissant encouragement. C'était un moyen certain d'en rehausser l'éclat et d'en recueillir la gloire en échange d'une intelligente protection. Elle aimait réellement la musique ; elle cultivait cet art enchanteur sans ostentation, en se laissant aller aux charmes d'une exécution parfaite, quel que fût le nombre des musiciens ; on regardait la musique comme un moyen de cultiver l'esprit et le cœur, en donnant une bonne direction aux sentiments nobles et élevés (1). »
En 1758, Haydn était entré au service du comte de Mortzin. Ce comte avait un bon orchestre pour lequel Haydn écrivit sa première symphonie en ré. Le hasard amena le vieux prince Antoine Esterhazy, amateur passionné, à un des concerts, où l'on exécuta pour la première fois cet ouvrage. Il en fut tellement charmé, qu'il pria sur-le-champ le comte de Mortzin de lui céder Haydn; Mortzin y consentit. Malheureusement l'auteur était absent ce jour-là; le prince oublia-t-il la circonstance? Toujours est-il que, pendant plusieurs mois, Haydn n'entendit parler de rien.
Friedberg, chef d'orchestre du prince, s'intéressait à Haydn. .11 chercha un moyen de rappeler son protégé à l'Altesse. En conséquence , il engagea Haydn à composer une symphonie qu'on exécuterait à Eisenstadt, le jour anniversaire de la naissance du prince. Le jour arme, la symphonie est composée. 1<* prince est sur son trône, entouré de sa cour. Le concert commence, on débute par la symphonie de Haydn. Au milieu du premier allegro, le prince interrompt : « de qui est un-» si belle
\) Schindler (traduction A. Scwinskij ; .
chose? » Friedberg fait avancer le compositeur tout tremblant; le prince en le voyant : « Quoi, dit-il, la musique est de ce maure (le teint basané d'Haydn Justifiait cette apostrophe) : — Eh bieu ! maure, dorénavant tu seras à mon service. Comment t'appellestu? — Joseph Haydn. — Mais je me rappelle ce nom, tu es déjà à mon service, pourquoi ne t'ai-je pas encore vu?» Haydn, troublé par l'éclat de la cour, ne savait que répondre. — Le prince ajouta : « Va, habille-toi en maître de chapelle, je ne veux plus te voir ainsi ; tu est trop petit, tu as une figure mesquine ; prends . un habit neuf, une perruque à boucles, le collet et les talons rouges; qu'ils soient hauts afin que ta taille réponde à ton mérite. Tu entends, va, et tout te sera donné. »
Haydn baisa la main du prince et alla s'asseoir dans un coin de l'orchestre ; le lendemain ses cheveux étaient coupés, sa tête était emprisonnée dans une ridicule perruque ; un costume grave gênait tous ses mouvements. Il dut se présenter ainsi devant le prince qui daigna se montrer satisfait.
La famille Esterhazy était une des plus puissantes et des plus opulentes familles Hongroises de l'empire d'Autriche. Rien ne saurait donner une idée du luxe déployé par ces fastueux magnats. On parle encore en Angleterre du costume hongrois porté par le prince Nicolas Esterhazy au couronnement de Georges IV, d'une valeur de plusieurs millions de florins. Ces princes mélomanes consacraient une partie de leur immense fortune à payer des artistes et à encourager les arts. Mais aujourd'hui, indépendamment de ce qu'il y a bien peu de fortunes particulières égales à celles des grands seigneurs de cette époque, un artiste, ayant la conscience de sa valeur, n'accepterait plus la condition domestique, presque servile , qui alors était le lot de plus d'un homme de génie.
Voilà donc Haydn second maître de chapelle de la cour d'Eisenstadt. Ses camarades l'appelèrent longtemps le Maure, en souvenir de l'apostrophe qui lui avait été adressée par le vieux prince. A la mort de Werner, 1er maître de chapelle, Haydn le remplaça ; le prince Antoine mourut en 1761 et fut remplace'' par son fils
oq
Nicolas Esterhazy; amateur encore plus passionné. Le prince Nicolas conçut pour Haydn un véritable attachement, se montra admirateur éclaire de son génie et, par ses attentions délicates, sut atténuer tout ce que les fonctions de maître de chapelle pouvaient avoir de trop humble et de trop subordonné. Ce prince s'était pris de passion pour un instrument bizarre appelé baryton, sorte d'instrument à archet, du genre de la basse de viole ; il avait été inventé yers 1700; on l'appelait en Italie Viola dïBor- (hiw; il était monté de 7 cordes en boyaux qu'on jouait avec l'archet, et de 16 cordes d'acier qu'on pinçait avec le pouce.
Les sons voilés de cet instrument avaient un cachet de mélancolie vraiment extraordinaire et, dans les arpèges, il était d'un bel etfet.
Haydn composa pour cet instrument, pendant l'espace de 25 ans, plus de 150 morceaux de musique; la plus grande partie de cette musique fut anéantie dans un incendie qui détruisit un quartier delà ville d'Eisenstadt; le reste se trouve, dit-on, déposé dans les archives des princes Esterhazy.
Parvenu à une position qui lui permettail de vivre, sinon dans l'opulence, du moins à l'abri de la gêne, Haydn résolut d'acquitter envers son bienfaiteur Keller une dette de reconnaissance, en réalisant une promesse faite quelques années auparavant : il épousa sa fille Anne Keller, sans amour, uniquement pour faire honneur à sa parole. Mais l'absence d'amour n'excluait pas l'affection, et les premiers temps du mariage furent assez tranquilles. Malheureusement, dit Carpani, qui parle assez longuement de cet incident de la vie du compositeur, malheureusement Anne Keller était une Honesta qui, outre sa vertu incommode, avait la manie des prêtres et des moines; la maison du pauvre Haydn en était toujours remplie. L'éclat de leur conversation bruyante l'empêchait de travailler et de plus, sous peine d'avoir des scènes avec sa femme, il devait fournir gratis de messes et de motets les couvents de chacun de ces bons pères..
Le repos de l'artiste était compromis, son intérieur brisé ; ce? scènes continuelles l'empêchaient de travailler « en écoutant son âme. » Il chercha des consolations près d'une demoiselle Boselli, aimable cantatrice attachée comme lui à la maison du prince Esterhazy. Anne, dont les mœurs étaient du reste irréprochables, s'alarma de ces relations purement amicales ; il n'y eut plus moyen d'y tenir, Haydn se sépara de sa femme à laquelle il fit une pension, et put enfin reprendre le cours paisible de ses travaux. Anne Keller mourut en 1800, âgée de 70 ans. Sa pension fut toujours régulièrement payée.
A partir de l'époque où Haydn appartient à la chapelle des princes Esterhazy, rien ne troubla le calme de sa vie réglée et laborieuse. Son traitement était modique; mais, avec les avan-
tages dont il jouissait au service d'un prince immensément riche, ce revenu suffisait à ses besoins. Aucun événement ne venait interrompre le cours monotone de sa vie. Chaque jour survenait, semblable à celui de la veille, et, pendant ces longues heures de recueillement, le compositeur pouvait à loisir s'écouter, penser, et transcrire les idées qui germaient dans son cerveau .
Grâce à ces circonstances favorables, il put produire une énorme quantité d'ouvrages. Il se levait toujours à six heures du matin, s'habillait avec une sorte de recherche, se mettait à une petite table près de son piano, et travaillait jusqu'à midi, heure de son dîner. Jamais il ne composa plus de cinq heures par jour; mais les cinq heures employées pendant trente ans à la composition forment, suivant un calcul cité par M. Fétis, un total de 54,000 heures de travail, qui ont suffi pour tout ce qu'on connaît du maître jusqu'au moment de ses voyages en Angleterre. Tous les jours, à deux heures après-midi, il y avait un concert d'une heure et demie chez le prince, et, deux fois par semaine, opéra le soir. Lorsqu'il n'y avait pas de spectacle, Haydn dirigeait la répétition de quelques morceaux nouveaux, soupait à 7 heures et passait le reste de la soirée avec quelques amis chez Mlle Boselli; quelquefois, mais rarement, il employait une matinée à la chasse. Pendant le temps de son service chez le prince Esterhazy, il visita plusieurs fois la capitale de l'Autriche, à la suite de son maître ; mais, à peine arrivé, il reprenait ses habitudes de travail jusqu'au moment du départ.
On raconte que, quelques années après que Haydn se fut établi à Eisenstadt, et aussitôt qu'il se fut formé un st}de, il songea à nourrir son imagination en recueillant soigneusement les chants antiques et originaux qui courent parmi les classes inférieures de chaque nation. L'Ukraine, la Hongrie, l'Ecosse, l'Allemagne, la Sicile, l'Espagne, la Russie furent mises par lui à contribution. On en a dit autant de Weber; il est certain qu'au début de ce siècle, les chants populaires qui tendent aujourd'hui malheureusement à disparaître, formaient une mine précieuse à exploiter, et telle mélodie que vous trouvez d'une originalité exquise dans les
maîtres de ce temps, n'est souvent qu'une simple expression naïve des sentiments du peuple. La chanson du pâtre de Nina est un air populaire; Paisiello s'était occupé à rassembler d'anciens airs qu'on croit grecs d'origine et qui sont encore chantés aujourd'hui par les paysans demi-sauvages de l'extrême Italie. C'est d'un de ces airs arrangés qu'il a fait cette romance si simple et si belle.
Haydn notait soigneusement tous les passages et toutes les idées qui lui passaient par la tête. Quand il se sentait heureux et gai, il courait à sa petite table et écrivait des motifs de menuets et de chansons ; se sentnit-il porté à la tristesse, il notait des thèmes Mandante et à? adagio; lorsqu' ensuite en composant, il avait besoin d'un passage de tel caractère, il recourait à son magasin.
Les contemporains ont signalé une singulière habitude du compositeur : avant de se mettre au travail, il se faisait coiffer avec le même soin que s'il eût dû sortir et il s'habillait avec une sorte de recherche. Frédéric II lui avait envoyé une bague en diamants : il avoua plusieurs fois que si, se mettant à son piano, il oubliait de prendre cette bague, il ne lui venait pas une idée. Le papier sur lequel il composait devait être le plus fin possible et le plus blanc. Il écrivait ensuite avec tant de propreté et d'attention, que le meilleur copiste ne l'aurait pas surpassé pour la netteté et l'égalité des caractères ; les notes étaient si fines qu'il les appelait lui-même, en riant, ses pattes de mouche.
Le thème choisi, l'enchaînement des tons fixé, il imaginait un petit roman qui servait de guide à sa pensée : une traversée de voyage, une aventure d'amour, un épisode de chasse, une noce, etc., telle est l'origine des titres singuliers de quelques-unes de ses symphonies : la Belle Circassienne, Roxelane, la Reine, la Persane, etc.
La chapelle du prince était sans cesse à sa disposition; avait-il quelque doute sur l'effet d'un passage, sur le timbre des instruments, il n'avait qu'un signal à donner; on faisait une répétition. L'expérience éclairant le compositeur sur les moyens à employer et, cette expérience faite, il rentrait pour continuer son travail
On a cherché à rattacher le style d'Haydn à celui d'un compositeur milanais, Sammartini, pensionné par le prince Esterhazy. Cette hypothèse est loin d'être totalement justifiée. Nous y reviendrons en parlant des quatuors d'Haydn.
On sait que ce dernier avait appris seul, sans le secours des maîtres. On prétendait qu'il avait, par la seule force de son génie, retrouvé en musique ce que les anciens sculpteurs appellent les Canons, c'est-à-dire la règle immuable de la vraie beauté et des procédés artistiques. Quand on le priait de communiquer ces sublimes arcanes, il se contentait- de sourire en disant : « Faites eomme moi, cherchez et vous Trouverez! »
Il était devenu tellement rompu aux artifices du contre-point qu'une suite de notes, la plus insignifiante, lui étant donnée, il savait lui donner une physionomie, la développer avec tant d'art que, suivant l'expression de Stendhal, le nain devenait yéanl aux yeux étonnés de ses auditeurs.
Aussi, aimait-il à demander un sujet à ceux qui l'entouraient, même les plus inhabiles et les moins musiciens. Il partait de là pour se livrer aux improvisations les plus merveilleuses.
Avec une physionomie un peu bourrue et une parole assez laconique et brusque, Haydn était cependant d'une humeur ouverte et gaie. Comprimé par la présence des grands personnages, il n'aimait que la société des artistes, ses confrères. Il ne vit le grand monde que dans sa vieillesse, pendant ses voyages à Londres.
11 aimait à employer les instruments de manière à faire naître le rire. Le modèle des pièces de ce genre est peut-être le célèbre
concert d'amateur de Mozart, écrit pour instruments a cordes et pour deux cors, dont l'intervention malencontreuse provoque l'hilarité.
Haydn a composé deux pièces non moins célèbres : d'abord la symphonie du Départ, dans laquelle tous les instruments disparaissent successivement, de façon qu'à la fin, le premier violon se trouve jouer tout seul. Il fit exécuter cette symphonie, sans répétition préalable, devant le prince, qui était seul prévenu. L'embarras des musiciens, qui croyaient tous s'être trompés, et surtout la confusion du premier violon, quand, «à la fin, il s'entendit jouer tout seul, divertit la petite cour. Suivant d'auires, le prince ayant voulu congédier sa chapelle, Haydn aurait trouvé ce moyen ingénieux de figurer le départ générnl et la tristesse qui s'ensuivrait.
La seconde symphonie comique a été dénommée en ces derniers temps : Le mirliton. Cherchant à amuser la société du prince, Haydn alla acheter dans une foire d'un bourg de Hongrie un plein panier de sifflets, de petits violons, de coucous, de trompettes en bois, et de tous les instruments qui font le bonheur des enfants. Il étudia leur portée, leur caractère, et composa la svmphonie la plus plaisante avec ces seuls instruments, dont quelques-uns exécutent même des solos. Le coucou est la basse générale de cette pièce.
Nous avons sous les yeux un quatuor en écho, publié à Naples. La première page est occupée par un dessin d'une naïveté primitive : il représente deux musiciens jouant sur le sommet d'une montagne devant leur pupitre, et deux autres, dans les mêmes conditions, sur une colline moins élevée. Voici le titre que nous transcrivons dans toute son étendue :
« Eco pcr quatro violini e due violoncelli da eseguirsi in due cainere. Cio e : H due violini e violoncello délia prima caméra si situer anno ove stà la conversazione, e taltri in altra caméra la più lontana che si possa, averlendo pero, che siano siluati in modo, che scambievolmente possano veder si, per andare uniti, — del siqnor Giuseppe
Haydn, in Napoli appresso Luigi Marescakhi editore privilegiato daS. M. {D. G.)»
On raconte qu'étant en Angleterre, Haydn s'aperçut que les Anglais, qui aimaient beaucoup ses compositions instrumentales, quand le mouvement en était vif et allegro, s'endormaient habituellement à l'andante. 11 composa un andante plein de douceur, où tous les instruments semblaient s'éteindre peu à peu ; tout-àcoup, au milieu du plus grand pianissimo, ils repartaient tous à la fois, renforcés par un furieux coup de timballe, et l'auditoire endormi de tressaillir.
Quoique composant avec une énorme facilité, Haydn était exigeant pour lui-même ; la délicatesse de son goût le rendait difficile à contenter. Une symphonie lui coûtait un mois de travail, une messe plus de deux. Ses brouillons sont pleins de passages ditiérents ; pour une seule symphonie, on trouve, notées, des idées qui suffiraient à trois ou quatre.
Seul en Europe, Haydn, par suite de sa vie retirée, ignorait la célébrité universelle de son nom. Le premier hommage qu'on lui fit fut assez ridicule : il reçut, d'un amateur célèbre de Paris, commission de lui écrire un morceau de musique vocale. Pour lui servir de modèle, on joignait à l'épure des morceaux choisis de Lulli et de Rameau. Haydn répondit avec une simplicité malicieuse que, « malheureusement, il ne pouvait composer que de la musique d'Haydn. »
On parlait de lui depuis bien des années, quand il fut invité, en même temps, par les directeurs les plus renommés des théâtres de Naples, Lisbonne, Venise, Londres, Milan, etc., à composer des opéras pour eux; mais l'amour du repos, l'attachement qu'il avait voué à son prince, sa manière méthodique de vivre, le retinrent en Hongrie. 11 ne serait jamais sorti d'Eisenstadt sans la mort, presque subite de M"c Boselli.
Cette perte faisait un grand vide dans l'existence calme et paisible du compositeur. 11 n'hésita pas à chercher, dans un lointain voyage, l'oubli de sa douleur: il avait refusé l'invitation du directeur du Concert Spirituel de Paris: il accepta celle d'un violon de Londres, nommé Salomon, qui venait de fonder $ en cette ville, une entreprise de concerts. Salomon donnait 20 concerts par an et promettait, a Haydn, 1,200 francs par concert. Le maître arriva à Londres en 1791, il y resta une aimée, et, (Lins ce court espace de temps, y écrivit six de ses douze grandes symphonies, des sonates de piano et beaucoup d'autres compositions. Il était alors âgé de près de soixante ans. Son arrivée produisit une grande sensation. Salomon n'avait rien négligé pour faire comprendre, à l'avance, à ses concito}rens, l'immense valeur de Haydn. Les concerts de H&nover Square fuient à la mode, et les symphonies d'Haydn y reçurent d'unanimes applaudissements. Souvent il lui arrivait dans la rue de voir approcher de lui quelque Anglais oui le toisait en silence de la tète aux pieds, et s'éloignait en murmurant : « Voilà donc un grand homme. »
Nous trouvons dans Carpani plusieurs anecdotes curieuses ayant trait au séjour de Haydn à Londres.
Un lord passionné pour la musique, à ce qu'il disait, vient, un matin, lui demander des leçons de contrepoint à une gainée la leçon. Haydn voyant que l'Anglais possédait déjà quelques connaissances en musique, accepta. « Quand commençons-nous ? — Dès aujourd'hui si vous voulez, dit le lord, tirant de sa poche un quatuor d'Haydn; pour la première leçon, examinons ce quatuor, et dites-moi pourquoi telles, modulations, pourquoi cette manière
de rrmter la composition que je ne saurais approuver totalement, car elle est contraire aux bons principes.»; — Haydn, un peu surpris de cet exorde, répondit modestement qu'il était prêt à justifier son travail.— L'Anglais commença à la première mesure et, à chaque note trouva quelque chose à reprendre. Haydn, qui avait l'habitude d'écrire d'après ses règles à lui et sa propre expérience, répondit laconiquement : « J'ai fait ceci parce que l'effet est bon, cela parce que le passage est agréable à entendre, » et ainsi de suite. Mais l'Anglais, sans s'arrêter à ces justifications, continuait à démontrer par de bonnes raisons que le quatuor ne valait rien.
« Eh bien, Milord, refaites-le comme vous l'entendez, nous verrons ensuite laquelle des deux manières est la meilleure. — Mais pourquoi serait-ce la votre, puisqu'elle est contraire aux règles? » Haydn, impatienté, lui dit enfin : « Milord, je vois que c'est vous qui avez la bonté de me donner des leçons, mais je ne suis pas assez riche, moi, pour vous les payer une guinée. r> Et il le congédia.
Un capitaine de vaisseau entre un jour chez lui : « Vous êtes M. Haydn? — Oui, monsieur. — Voulez-vous gagner 30 guintvs? Il me faut une marche pour distraire les troupes que j'ai à bord. Je pars pour Calcutta demain. Livrez-moi la marche ce soir, acceptez-vous? » — Haydn accepte, le capitaine sort; le compositeur se met au piano, et fait la marche demandée en un quart d'heure.
Honteux d'avoir gagné si vite une somme aussi forte, il en fait deux autres dans l'intention de les lui offrir. Au point du jour, le capitaine arrive. «Ma marche? — La voici. — Voulez-vous la jouer? » Haydn la joue. Le capitaine, sans mot dire, compte 30 guinées, prend la marche et s'en va. Haydn court après lui : « J'en ai fait deux autres meilleures, entendez-les et choisissez. — La première me plaît, cela suffit. — De grâce? » — Le capitaine descend l'escalier quatre-à-quatre : — « Je vous les donne, dit Haydn le poursuivant toujours. — Je n'en veux pas et vous ne me les ferez pas prendre, quand vous seriez le diable. » Haydn
piqué, court à la Bourse, se fait donner le signalement du navire, fait un paquet des deux marches, et les envoie au capitaine avec un billet. — Celui-ci s'obstine, les renvoie, prend le large. — Haydn, furieux, déchire les deux marches en mille pièces. — Il ne pouvait s'empêcher de rire plus tard en racontant cette histoire.
Il entre un jour chez un marchand de musique, pour demander quelques nouveautés. — « Précisément, monsieur, nous venons d'imprimer un morceau du sublime Haydn. » — « Je n'en ai que faire. „ — Fureur du marchand, qui lui déclare qu'à un homme qui n'aime pas et qui ne comprend pas la musique du sublime Haydn, il se refuse à vendre quoi que ce soit. — Entre un Anglais, qui reconnaît Haydn; tout s'explique et chacun éclate de rire.
Le plus grand bonheur d'Haydn était d'entendre la musique de Hsendel; il suivait aussi les concerts dits Antiques, ou l'on exécutait la musique de Pergolèse, de Marcello, de Durante. — Ces morceaux, qu'il adorait alors, ne lui laissaient plus, vers la fin de sa vie, qu'une impression très médiocre.
Il racontait aussi qu'étant rentré un jour à Saint-Paul, il y entendit chanter un hymne à l'unisson par 4,000 enfants. « Ce chant simple et naturel, ajoutait-il, me donna le plus grand plaisir que la musique exécutée m'ait jamais procuré. »
Berlioz raconte avoir, également à Saint-Paul, ressenti la même émotion dans les mêmes circonstances.
Par suite d'engagement pris, Haydn fit un second voyage à Londres en 1793, il y écrivit ses six dernières grandes symphonies. L'enthousiamse des Anglais pour ses producdons parut s'accroître encore. L'université d'Oxford lui offrit le diplôme de docteur en musique, dignité qui, depuis l'an 1400, n'avait été conférée qu'à quatre personnes, et qu'Hsendel lui-même n'avait pas obtenue. Haydn devait, suivant l'usage, envoyer à l'université un morceau de musique. Il fit, à cet effet, un morceau composé de telle sorte qu'en le lisant par en haut, ou par en bas, il présentait toujours un chant et un accompagnement corrects. — L'entrepreneur du théâtre de Hay-Market, Gallini, l'avait engagé pour écrire un
opéra : Orphée. — Des difficultés s'étant élevées pour le privilège du spectacle, Haydn ne fit que 11 morceaux de cette partition, qui ne fut jamais finie ni exécutée : Carpani raconte au sujet du second séjour d'Haydn à Londres des anecdotes qui pourront sembler puériles : — Le prince de Galles, voulant avoir son portrait, s'était adressé au célèbre peintre Reynolds. Haydn consentit à ce qu'on reproduisit ses traits. Malheureusement son air habituel était refrogné et morose. Il s'agissait de le dérider. Au moment où l'artiste posait dans son attitude de mauvaise humeur, un rideau s'ouvre au fond de l'appartement; une belle Allemande, au service de la reine, apparaît tenant une couronne qu'elle a le geste de poser sur la tête du compositeur. Haydn sourit, le peintre saisit ce sourire, et le prince de Galles peut avoir ainsi un Haydn présentable.
Haydn voyait beaucoup à Londres la célèbre Bilington, dont il était enthousiaste, et pour laquelle il écrivit son Ariane abandonnée. Reynolds la peignait un jour en sainte Cécile, écoutant les anges. — « Ce sont les anges qui devraient l'écouter, » exclama le compositeur ! Que dites-vous de ce propos galant d'un artiste de soixante ans?
Le roi Georges III qui, de sa vie « n'avait aimé qu'une femme, la reine, qu'une musique, celle de Heendel », prit goût aux compositions d'Haydn; — le couple royal chercha à le retenir, mais l'artiste refusa : il avait le mal du pays.
Il avait amassé une petite fortune. Ses moindres productions étaient recherchées avec tant d'empressement qu'un marchand de musique lui paya jusqu'à 10,000 fr., pour mettre de simples accompagnements de piano à deux recueils d'airs écossais.
Haydn quitte donc Londres, enchanté de la musique de Hœndel, et emportant quelques centaines de guinées, qui lui semblent un trésor. En revenant, par l'Allemagne, il donne quelques concerts. Bientôt après, il se trouve installé de nouveau à la petite cour d'Eisenstaclt, accueilli avec effusion par le prince et la princesse Esterhazy, qui l'admettent à leur table toutes les fois qu'il le juge à propos, qui le dispensent pour toujours du ridicule uniforme que portaient les musiciens de la chapelle, et qui ont à cœur de lui faire oublier la modicité de son traitement par les égards de toute sorte dont ils l'entourent. ■
Haydn était très hé avec le baron van Swieten, amateur éclairé, Bibliothécaire de l'Empereur. Cet homme aimable et instruit contribua pour sa part au chef-d'oeuvre qu'Haydn allait bientôt produire : nous voulons parler de « la Création » . — Du vivant de Hsendel, Milton avait fait, pour ce grand compositeur, un oratorio intitulé « la Création du monde » qui ne fut pas mis en musique. Salomon en remit le texte à Haydn. De retour à Vienne, celui-ci ne songeait nullement à s'en servir; mais le baron, pour l'y pousser, se mit à traduire le poème en allemand, en y ajoutant même des chœurs, des airs, des duos. En 1795, Haydn, âgé de 63 ans, entreprit ce grand travail, qui ne dura pas moins de deux ans. A ceux qui le pressaient d'en finir il répondait tranquillement : « J'y mets beaucoup de temps parce que je veux qu'il dure beaucoup. »
Deux ans après avoir terminé ce chef-d'œuvre, Haydn, mis en goût par son succès et encouragé par le même van Swieten, composa un nouvel oratorio « les Quatre Saisons » . Nous revien-
drons sur cette composition dont le principal défaut est la monotonie, mais qui n'en est pas moins extrêmement intéressante.
Le succès de la Création fut très grand. — Toute l'Europe voulut connaître cette œuvre grandiose; à Paris on en fit une traduction et, le 3 nivôse an IX, trois cents musiciens firent entendre à l'Opéra la nouvelle production du compositeur. On sait que ce fut précisément ce jour-là, comme le premier consul Bonaparte se rendait au théâtre pour assister à cette solennité musicale, qu'eut lieu l'explosion de la machine Infernale. L'émotion produite par cet événement nuisit à l'effet de l'œuvre d'Haydn; mais les exécutants témoignèrent à l'illustre maître leur admiration en faisant frapper, en son honneur, une médaille d;or, qu'ils lui envoyèrent à Vienne. Le Conservatoire en fit autant, etl'Institut admit Haydn au nombre de ses membres associés ; exemple que ne tardèrent pas à suivre l'Institut de Hollande et les Académies de musique de Stockholm et d'Amsterdam.
Haydn avait rapporté d'Angleterre un capital qui, avec le produit de ses concerts, pouvait monter à la somme de 66,000 fr. de notre monnaie. Si l'on ajoute à cela les 24,000 fr. que lui rapportèrent les partitions de la Création et des Saisons, on aura un total de 90,000 IV., formant tout l'avoir du compositeur. Il était âgé, il avait besoin de repos. Il prit congé de son prince, dont il ne se sépara pas sans verser des larmes abondantes. Il acheta une maison avec un petit jardin, au faubourg Gùmpendorff, à Vienne, sur la route de Schœnbrunn.
C'est là que le trouva la lettre flatteuse que l'Institut de France lui écrivait pour lui annoncer sa nomination comme associé étranger. Haydn ne put recevoir, sans attendrissement, cette lettre pleine de grâce et de noblesse. Ce fut une des émotions les plus vives de son existence.
On a dit, mais sans preuves suffisantes, que l'Empereur Joseph II eut le désir de l'attacher à sa chapelle, mais qu'il en fut empêché par les intrigues d'un compositeur, assez estimé de ce temps, Gassmann. M. Fétis, après Carpani, met en doute, par des rai-
sons excellentes, la véracité de cette anecdote rapportée par Fra~ mery et Lebreton, sous l'autorité de Pleyel.
La carrière musicale de Haydn, dit Stendhal, finit avec les Quatre Saisons. Ce travail et l'âge l'avaient affaibli, q J'ai fini, disait-il, quelque temps après avoir termine cet oratorio ; ma tête n'est plus la même : autrefois les idées venaient me trouver sans que je les cherchasse; maintenant je suis obligé de courir après elles, et je ne me sens pas assez fait pour les visites. »
Carpani raconte, au début de son livre, les entrevues qu'il eut avec Haydn quelque temps avant la mort de ce grand musicien. — « A l'extrémité d'un des faubourgs de Vienne, du côté du parc Impérial de Schoenbrunn, on trouve près de la barrière de Maria-Hilif, une petite rue non pavée, où l'on passe si peu qu'elle est couverte d'herbe. Vers le milieu de cette rue, s'élève une humble petite maison, tout enveloppée de silence. — ■ On frappe : une bonne petite vieille, une ancienne gouvernante, vous ouvre d'un air riant, — vous montez un petit escalier de bois, et vous trouvez, au milieu de la seconde chambre d'un appartement très simple, un vieillard tranquillement assis devant un bureau, absorbé 'dans la triste pensée que la vie lui échappe, au point d'avoir besoin de visites pour se rappeler ce qu'il a été autrefois. Lorsqu'il voit entrer quelqu'un, un doux sourire paraît sur ses lèvres, une larme mouille ses yeux, son visage se ranime, sa voix s'éclaircit, il reconnaît son hôte et lui parle de ses premières années, dont il se souvient bien mieux que de ses dernières. Vous croyez que l'artiste existe encore; mais bientôt il retombe à vos yeux dans son état habituel de léthargie et de tristesse.
« Cet Haydn tout de feu, plein de fécondité, si original qui, assis à son piano, créait des merveilles musicales et en peu de moments enflammait tous les cœurs, transportait toutes les âmes au milieu de sensations délicieuses, cet Haydn a disparu du monde. Le papillon dont Platon nous parle a déployé vers le ciel ses ailes brillantes et n'a laissé ici-bas que la larve grossière sous laquelle il paraissait à nos yeux.
« Je vais de temps en temps visiter ces restes chéris d'un
grand homme, remuer ces cendres encore chaudes ; et si je parviens à y découvrir quelque étincelle, qui ne soit pas tout à fait éteinte, je sors Famé pleine d'émotion et de tristesse. »
Avant.de tomber dans cet état d'affaissement, Haydn écrivit encore trois quatuors (numéros 82, 83). On y trouve toujours, dit M. Fétis, cette élégante disposition des idées, cette lucidité de conception qui sont les caractères distinctifs du talent d'Haydn. Le troisième quatuor en la n'est point achevé; à la place du dernier morceau qui manque, Haydn a écrit une phrase musicale sur les paroles mélancoliques :
Il in ist aile meine Kraft; ait und schwach b'm ich (1).
La musique s'arrête au milieu de la période, sans arriver à la cadence, afin d'exprimer l'état languissant de l'auteur. Haydn avait aussi tracé cette phrase sur des cartes de visites qu'il envoyait à ses amis en signe de souvenir, ou peut-être d'adieu. Les musiciens du temps crurent y voir un canon énigmatique et en cherchèrent la solution. Bien des divagations harmoniques parurent à ce sujet dans les journaux.
Deux craintes préoccupaient surtout Haydn : la maladie et le manque de ressources — à chaque instant il prenait quelques gouttes de vin de Tokay pour ranimer ses forces.
De temps en temps la lucidité lui revenait. En 1805, les journaux de Paris annoncèrent sa mort et, comme il était membre honoraire de l'Institut, cette compagnie illustre fit célébrer une messe en son honneur. Cet idée amusa beaucoup Haydn : « Si ces messieurs m'avaient averti, disait-il, je serais allé moi-même diriger cette belle messe de Mozart qu'ils ont fait exécuter âmes funérailles. » — Au fond il était très fier que l'Institut eût pris ce soin.
Quelque temps après, la veuve et le fils de Mozart célébrèrent le jour de la naissance d'Haydn par un concert au théâtre de la Wiéden. — On y exécuta une cantate que le jeune Mozart avait
(li La force m'abandonne; je suis vieux et faible.
composée « in Iode delsommo maestro che aveva indicate le vie del suo genitore. » Il faut, dit Henry Beyle, connaître la profonde bonté des cœurs viennois pour se figurer l'effet de ce concert, — Il rappela au public de Vienne la perte qu'il avait faite et celle qu'il était sur le point de faire.
Les musiciens et amateurs de la capitale résolurent de donner à Haydn un dernier témoignage de leur profonde vénération, en exécutant sous ses yeux la Création avec une traduction italienne de Carpani. Cent soixante musiciens se réunirent chez le prince Lobkowitz; ils étaient secondés par trois belles voix, Mme Fischer, de Berlin, et les célèbres chanteurs Weitmuller et Radichi : 1,500 personnes environ étaient réunies dans la salle. Le vieillard voulut, malgré sa faiblesse, revoir encore ce public qu'il avait comblé de tant de chefs-d'œuvre. On l'apporta sur un fauteuil. — Ici, se place une scène qui n'a qu'un pendant dans l'histoire : la représentation tf Irène sous les yeux de Voltaire mourant! Voltaire, dont Haydn avait l'esprit clair et limpide, le bon sens esthétique; Voltaire enfin qu'Haydn représenterait assez bien dans les arts, s'il n'avait eu, de plus que le philosophe français, la foi fervente aux dogmes consacrés par les croyances du temps.
Lisez, dans le livre ému d'Eugène Noël (1), le récit de la sixième représentation d'Irène; lisez dans Carpani celui de l'exécution de l'oratorio d'Haydn, et vous serez frappé de cette ovation presque identique faite en des temps divers, en des pays différents, à deux vieillards du même âge, l'un et l'autre la plus haute illustration de leur siècle.
Quand Haydn entra, la princesse Esterhazy, Mme de Kutzberg, son ancienne élève et son amie, vinrent à sa rencontre, et les fanfares sonnèrent. On le plaça au milieu de trois rangs de
(1) Voltaire, par E. Noël.
sièges destines à ses amis et à tout ce qu'il y avait d'illustre à Vienne. Salieri, qui dirigeait l'orchestre, vint prendre les ordres d'Haydn avant de commencer; ils s'embrassent. Salieri le quitte, vole à sa place, et l'orchestre commence au milieu de l'attendrissement général. « On peut juger, dit Stendhal, si cette musique, toute religieuse, parut sublime à des cœurs pénétrés du spectacle d'un grand homme quittant la vie ! »
Environné d'une assistance d'élite, dont tous les yeux étaient fixés sur lui, écoutant les louanges de Dieu, imaginées par luimême, Haydn fit là un bel adieu au monde et à la vie.
Le docteur Capellini, médecin illustre placé près d'Haydn, vint à s'apercevoir que les jambes du vieillard n'était pas assez couvertes. Il fit un signe et les plus beaux châles vinrent entourer et réchauffer ses pieds. — Haydn, que tant de témoignages d'amour et d'admiration avaient fait pleurer plusieurs fois, se sentit faiblir à la fin de la première partie. On enlève son fauteuil : au moment de sortir de la salle, il fait arrêter ses porteurs, remercie d'abord le public d'une légère inclination de tête, puis se tournant vers l'orchestre, par une idée tout allemande, il lève les mains au ciel et, les yeux pleins de larmes, bénit les anciens compagnons de ses travaux.
A partir de ce moment les facultés morales du vieillard s'affaissent de plus en plus. C'est un phare lumineux qui s'éteint. — Un mouvement machinal, résultat de près de cinquante ans de travaux réguliers, le portait encore chaque jour vers son piano ; mais bientôt sa tête se troublait et ses mains quittaient le clavier pour prendre son rosaire, consolation de ses derniers jours.
Tout à coup éclate de nouveau la guerre entre l'Autriche et la France. Cette nouvelle imprime une secousse au cerveau appauvri d'Haydn. A chaque instant, il demande des nouvelles. — Il va à son piano; et, d'une voix éteinte, chante l'hymne national : Dieu l Sauve François !
Les armées françaises marchent à pas de géant; parvenues à Schœnbrunn, à une demi-lieue du jardin d'Haydn, elles tournent les bouches de leurs canons contre la petite ville. — Des obus tombent près de sa maison. L'imagination du vieillard se monte, s'exalte ; à ses domestiques épouvantés, il dit clans une dernière attitude d'énergie : « Que craignez-vous! Où est Haydn, aucun désastre ne peut survenir. » Un frémissement convulsif l'empêche de continuer, et on le porte à son lit. Le 26 mai, ses forces déclinent sensiblement. Cependant, s'étant fait porter à son piano, il chante encore trois fois avec ferveur : « Dieu ! Sauve François ! » ; puis il tombe dans une espèce d'assoupissement, et s'éteint le 31 mai 1809 au matin, âgé de soixante-dix-huit ans et deux mois.
Mme de Kutzberg, au moment de l'occupation de Vienne, l'avait prié de se laisser transporter chez elle, dans l'intérieur de
— GOla ville ; il l'avait remerciée, ne voulant pas quitter son humble retraite.
Il fut enterré à Gumpendorff sans aucun faste ; mais, quelques semaines après, on exécuta en son honneur, dans l'église des Écossais, le Requiem de Mozart. Plusieurs villes de l'Allemagne imitèrent l'exemple de Vienne, et une belle cantate funèbre de Cherubini, intitulée : Chant funèbre sur la mort d'Haydn, causa une vive sensation à un concert du Conservatoire, où elle fut exécutée.
Toute sa vie, Haydn, se montra très religieux : en tête de chacune de ses partitions, on lit : a Innomme Domini ou soli Deo gloria » ; et à la fin : « laits Deo ! » Quand au milieu de la composition, il sentait son imagination se refroidir, il prenait son rosaire. Ce moyen, disait-il, n'avait jamais manqué de lui réussir.
« Quand je travaillais à la Création, disait-il encore, je me sentais si pénétré de religion, qu'avant de me mettre au piano, je priais Dieu, avec confiance, de me donner le talent nécessaire pour le louer dignement. »
Haydn laissa 12,000 florins en papier à ses deux fidèles domestiques. 26,000 autres revinrent à son héritier unique, un maréchal-ferrant. Ses papiers, vendus à l'encan, furent achetés par le prince Esterhazy; le prince Lichtenstein paya 1,400 florins le perroquet du compositeur. Ce perroquet, qui avait vécu 40 ans de sa vie dans la chambre de son maître était légendaire à Vienne. Il passait pour parler plusieurs langues. On ne sait à qui échut la montre du compositeur. Nelson, de passage à Vienne, la lui avait donnée en échange d'une de ses plumes.
Haydn avait composé lui-même son épitaphe :
c( Veni, Scripsi, Vixi. »