‹ Haydn; sa vie et ses œuvresChapitre 7 sur 14 · HAYDN À LONDRES · texte numérisé non relu

HAYDN À LONDRES

A la liste des documents utiles à consulter pour la biographie d'Haydn, il faut ajouter le journal tenu par le musicien lui-même à Londres de 1791 à 1792 et de 1794 à 1795. C'est un simple agenda où il consignait ce qu'il avait fait, vu ou entendu, jour par jour, presque heure par heure. Ce journal ne renferme aucun développement, aucune observation critique ou philosophique. C'est un pur mémento.

D'après ce journal, Ch. Karajan publia une notice sur le séjour d'Haydn à Londres, et en ces derniers temps, à Vienne, CF. Pohl a publié un livre intitulé : Haydn à Londres (1867, chez Gerold fils).

C'est un tableau assez complet, trop complet peut-être de la musique à Londres de 1791 à 1792 et de 1794 à 1795. Ce livre contient une liste de toutes les associations musicales, existant dans la capitale de l'Angleterre pendant ces deux périodes, — une revue sommaire des oratorios et opéras représentés, — un aperçu des concerts, tant à Londres même que dansles provinces.

— Des notices biographiques concernant tous les artistes qui visitèrent Londres ; enfin un dépouillement très-minutieux du journal d'Haydn, avec compléments et annotations ; plus un supplément qui renferme des documents très-curieux, dont plusieurs inédits.

Le livre forme un manuel un peu confus, mais plein de renseignements et de faits.

Les sociétés musicales à Londres étaient, en 1791, au nombre de onze, toutes en pleine activité. Parmi les artistes en renom, on citait les violonistes Giornovich, Elément, Yaniewiecz, Salomon. M. Pohl donne des détails intéressants sur la dynastie des Cramer, Guillaume, François, Charles et Jean-Baptiste, sur les compositions alors très-prisées et aujourd'hui bien déchues de Pleyel et de Girowetz ; sur le célèbre pianiste Dusseck, etc..

Le violoniste Salomon était né à Bonn en 1745 : après avoir brillé comme virtuose, il se fit entrepreneur de concerts à Londres. Ce fut à son instigation qu'Haydn visita cette ville et composa ses 12 plus belles symphonies. Salomon mourut en 1815, regretté de tous. Beethoven parle de sa personne comme d'un des meilleurs souvenirs de son enfance : « Salomo?is tod schmerz mich sehr, da er eine edler mensch war. dessen ich mich von meiner Kindheit erinnere. »

Son violon, un Stradivarius, avait appartenu avant lui à Corelli.

Abordant enfin le sujet d'Haydn à la 89e page de son ouvrage, M. Pohl donne une liste des œuvres publiées par le musicien en Angleterre, avec l'indication du prix qu'il en retira ; puis il raconte l'arrivée d'Haydn à Londres. Ce fut Solomon qui vint en quelque sorte l'enlever à Vienne pour l'amener en Angleterre. Nous savons, grâce à M. Pohl, quel logement il y occupa, combien il le paya, où il prit ses repas, les visites qu'il fit, les concerts auxquels il assista, etc.... — Ces détails ne manquent pas d'intérêt. Haydn raconte qu'il eut beaucoup à se louer du docteur Burney organiste à Chelsea. — Salomon ne perdit pas de temps pour organiser ses concerts. Son orchestre se composait de 12 à

16 violons, 4 altos, 3 violoncelles, 4 contrebasses, flûtes, hautbois, bassons, cors, trompettes et timballes, en tout une quarantaine d'artistes, l'exécution était parfaite.

A cette époque, les concerts commençaient généralement à 7 heures 1/2 du soir. Les places se payaient 10 sch. 6 p. pour les loges et le parterre,, 5 sch. pour les galeries. Les concerts étaient entremêlés de Danses, généralement dirigées par l'illustre maître de ballet Vestris, un parent de ce fameux Gaétan Vestris, le Dieu de la Danse qui avait débuté, en 1748, à l'Académie de Paris et qui, 50 ans plus tard, au dire de Castil-Blaze, dansait encore avec autant de grâce que de noblesse. Gaétan eut deux frères qui portèrent dans tous les théâtres de l'Europe le bruit de leur nom. Il était très-fier de son fils Auguste : « C'est encore un meilleur danseur que moi, disait-il. »

On connaissait aussi les tableaux vivants [Lebenden Bildern, animated ' pictures) .

Les concerts Salomon furent uniquement consacrés à la musique.

Parmi les honneurs que reçut Haydn, nous avons mentionné sa nomination comme docteur en musique par les académiciens d'Oxford. Voici le texte curieux de l'annotation du registre de l'université en ce qui touche l'élection du nouveau titulaire :

« Die veneris, octavo die mensis Julii, anno dom. 1791, causa convocationis erat ut... grata celebraretur publicorum benefactorum commemoratio... et ut alia negotia Academica peragerentur... proponente... domino vice-cancellario placuit Venerabili Coetui ut celeberrimus et in re musicâ peritissimus vir Josephus Haydn ad gradum doctoris in musicâ honoris causa admitteretur. »

Un harmonieux Canon à trois parties fut offert à la docte assemblée par le reconnaissant Haydn sur le texte anglais suivant :

« The voice, o Harmony, is divine, »

(Ta voix, ô harmonie, est divine.)

Le 5 novembre de l'année 1791, Haydn se trouvait invité à une fête que la ville de Londres, suivant l'antique coutume, donnait en l'honneur du nouveau Lord-maire. -Il ne manque pas dans son journal d'en donner la description :

« Le 5 novembre, dit-il, j'assistais, comme invité, à la fête du Lord-maire. — A la lre table n° 1, soupaient le Lord-maire avec sa femme, le Lord Chancelier, les deux Scherifs, le duc of Leeds, le Ministre Pitt et les autres juges ; — au n° 2, je soupais avec M. Silvestre, le plus grand avocat et le premier Conseiller d'État de Londres. — Il y avait dans cette salle, appelée Guildhall, 1G tables et d'autres dans la salle à côté. Il y avait là au moins 1,200 personnes qui soupaient en grande pompe. Les soupers étaient très-élégants et bien apprêtés ; — Il y avait des vins de toute sorte à profusion ; — On resta à table de six à huit heures ; — On accompagna le Lord-maire à table en grand ordre et cérémonie, en portant devant lui une épée et une sorte de couronne dorée, avec accompagnement de trompettes et musique d'harmonie ; — Après le souper, toute la haute Société se retira dans une chambre à part pour prendre le café, le thé. Nous autres invités, nous allâmes dans une salle à côté ; — vers neuf heures, il y eut bal ; — On avait dressé une estrade à part pour la haute noblesse, et le Lord-maire s'assit sur un trône au fond, avec sa femme... » La description suit ainsi pendant plusieurs pages.

Cet extrait donne une idée du journal d'Haydn qui ne contient pour ainsi dire qu'un énoncé très-succinct et dépourvu de toute appréciation des diverses choses qu'il a vues ou entendues pendant son séjour à Londres.

Un genre de spectacle très en faveur dans la capitale de l'Angleterre était celui des Marionettes, Fantoccini, dont le théâtre des Variétés amusantes, à Saville-Row, avait la spécialité. Haydn visita avec intérêt cet établissement. On se rappelle que de 1773 à 1778, il avait composé beaucoup de Marionetten- Opern pour le théâtre Esterhazy.

Cet art des Puppen-Romœdien, si aimé à Londres, y régnait

depuis des siècles. La figure si connue de Punch, depuis aujourd'hui jusqu'à la fin du 17a siècle en remontant, y resta si populaire que le célèbre Addison fit, en son honneur, un poëme latin intitulé : « Machinœ- Gesticulantes. » — Un certain Powel en 1713 dressa, sous les arcades de Covent-Garden, près de la cathédrale de Saint-Paul, un Punch- Thé^re qui représentait les histoires populaires : the Children in the Wood, Robin Hood, Mother Ghose, etc.... Les figures avaient les membres mobiles autour de leurs articulations et elles étaient dirigées d'en haut, par la main du « puppen-spieler. » — Ce théâtre se développa au point de jouer des pièces de Shakspeare et même des opéras. Il s'établit un grand nombre de ces théâtres : il y en avait que subventionnaient de grands seigneurs tels que le prince de Galles, le duc de Glocester, etc.... — On adjoignait aux pièces de la musique des grands maîtres. Ce fut ainsi qu'on représenta « Ninette à la cour» avec de la musique de Pergolèse et de Jomelli ; «laServa padrona, » avec la musique de Pergolèse. Une des pièces les plus curieuses était intitulée : « Il grand Convivato di pietra, oder die einladung der Statue zu Loyola. »

On représenta devant Haydn une de ces petites pièces, « Harlequin als Diener, » avec une ouverture de lui. Voici le programme de cette représentation :

FASTOCCIMI

Page 1