LETTRE I
Vienne, 15 Avril 1808:
Homo non periit , sed periit artifex.
Ménag.
L'homme respire encore , mais l'artiste n’est plus.
Haydn, nom révéré et dont la gloire brille comme un astre dans le temple de l’harmonie ; Haydn, qui vous intéresse tant, mon ami, vit encore; mais hélas ! quàm mutatus ab illo, combien il est différent de ce qu’il fut autrefois.
Lorsque vous sortez île Vienne du côté où est située la maison de plaisance impériale, Schœnbrunn, vous trouvez à votre gauche, près la grille de l’allée nommée Maria-Hülf, un chemin
étroit qui conduit au faubourg de Gumpendorf. A la moitié de ce chemin s’élève une petite maison isolée , que le silence environne, et d’une apparence propre et modeste. Là , et non , comme vous le croyiez , dans le palais A'Esterhazy, qui pourrait être à sa disposition s’il le voulait, habite celui qui produisit les plus délicieux accords dont le monde ait jamais été ravi; le dieu de la musique instrumentale, un des rares et vrais Génies du dix-huitième siècle, qui honora de ce beau titre tant d’autres prétendus génies qui ne l’avaient point mérité. Entrez dans cette paisible demeure, et, après avoir salué la vieille et avenante portière, montez avec elle les marches du petit escalier , traversez un premier appartement et vous apercevrez au milieu du second un petit vieillard assis près d’une table et occupé, comme tout d’abord vous pouvez en juger , de l’unique pensée de sa frêle et décrépite existence, et tellement nul à tout autre égard, que même pour se rappeler ce qu’il fut autrefois , il a besoin des visites qui lui réveillent ce souvenir. A l’apparition d’un visage étranger jl semble sortir d’une profonde léthargie. S’il
reconnaît tin ami , une vieille connaissance , le sourire s’épanouit sur ses lèvres, une larme vient mouiller sa paupière, ses traits s’animent, sa voix prend de la fermeté, il parle de lui , d’anciens événemens , plus présens à sa mémoire que ceux dont il a été récemment le témoin; mais bientôt il retombe dans son triste et habituel état de torpeur. Haydn tout feu , tout inspiration , Haydn qui assis à son piano créait des merveilles musicales, dont la vertu puissante enflammait ensuite les âmes des heureux auditeurs et faisait vibrer chacune do leurs fibres, ce Haydn a disparu du monde. Le papillon platonique a déployé ses ailes et s’est envolé; il ne reste de lui qu’une larve. Chères et précieuses dépouilles cependant de l’homme incomparable ! Je vais de temps en temps les visiter et fouiller, pour ainsi dire, dans ces cendres chaudes encore du divin feu d’Apollon, où parfois il m’arrive de découvrir quelque étincelle non entièrement éteinte ; puis je pars , l’âme émue de tristesse et de désenchantement, pensant à la fragilité de ces brillantes facultés de l'esprit tant ambitionnées et tant vantées par l’orgueil humain.
Je pourrais m’arrêter ici et j’en aurais dit assez en réponse à vos questions sur l’homme célèbre, dont vous me demandez des nouvelles avec tant d’intérêt. Mais je connais en vous un amateur
de musique aussi éclairé que passionné; un admirateur de Haydn qui, comme moi, le place au-dessus de tous les symphonistes célèbres , et ce peu de détails sur sa languissante existence ne peuvent aucunement satisfaire votre curiosité. Vous méritez bien que je vous parle du Haydn , qui pendant cinquante ans a fait retentir de son nom toute l’Europe civilisée , et dont la musique est connue de Mexico à Calcutta; aussi bien que de Naples à Londres; de Péra jusqu’à Paris. Ce Haydn , mon cher ami , vit encore plein de vigueur et de force , ainsi que vit et fleurit dans ses vers de feu le divin chantre X Achille , plus de trois mille ans après sa mort. Je vous retracerai par Lettres les Mémoires de ce pontife privilégié de l’harmonie ; je vous les exposerai tels que je les ai recueillis de sa propre bouche et de celles des personnes qui , à différentes époques de sa vie, eurent avec lui de fréquentes relations. De ce nombre se trouvent le baron Van- Swieten, le maestro Fabert , la digne élève et amie de Haydn mademoiselle de Kutzbec , le maestro Pichl, le violoncelliste Bertoja , le conseiller Griesinger , le maestro H eigl , mesdames Martinez , son fidèle Copiste et beaucoup d’autres encore que pour abréger je ne vous nomme pas.
Par reconnaissance pour ce qu’il a été, je vous
parferai aussi quelquefois de sa manière d’être actuelle. Tout est intéressant dans la vie de ces rares génies, qui par le développement de leurs facultés intellectuelles ne procurèrent au inonde, que des consolations et des plaisirs : vrais héros plus dignes que tout autre de ce titre flatteur; si les hommes avec une sage impartialité savaieut mieux apprécier le mérite de ceux qui les comblent de bienfaits et leur procurent des jouissances; loin de se laisser éblouir par Pambition et la fureur des conquérans qui les tourmentent ,les oppriment et les détruisent.
Le Parnasse musical comptait déjà un grand nombre de bons compositeurs, quand vint au monde dans un petit village d’Autriche le père de la musique instrumentale, Joseph Haydn.
Le genre et les études de ses prédécesseurs étant presqu’uniquement appliqués à la partie vocale, que l’on peut appeler en effet la base de toute jouissance humaine éprouvée par le moyen de l’organe auditif; la partie instrumentale était à celle époque peu soignée , et généralement on la considérait comme accessoire, ainsi qu’en architecture ou dans un tableau d’histoire on regarde comme accessoire les ornemens et le paysage.
La musique était pour ainsi dire une monarchie, où le chant occupait le rang de souverain ,
les instrumens celui de sujets. Ce genre de musique à laquelle ne prend aucune part la voix humaine; cette espèce de république formée de la réunion de sons divers, et dans laquelle chaque instrument a le droit de figurer et de jouer un rôle, ne commença guère à paraître que vers la fin du dix-septième siècle , et l’on peut présumer que Lulli en donna alors l’idée par les symphonies appelées ouvertures dont il fut l’inventeur. Mais eu celles-ci mêmes le goût primitif pour la monarchie dominait encore d’une manière bien marquée; car dans les intervalles des Fugues, dont elles étaient presque en entier composées, le violon s’emparait de la partie chantante, autrement dite cunlilent < , et les autres inslrumens ne servaient qu’à l’accompagner ; comme dans la musique vocale, ils accompagnaient les voix auxquelles était exclusivement confiée la pensée musicale, c’est-à-dire, la mélodie de la composition.
La symphonie n’élait donc à cette époque, le plus souvent, qu’un air joué au lieu d’être chanté, Telle était l’ancienne musique instrumentale des Orées , passée par la suite aux Romains. Même , à proprement parler , leur musique n’était qu’une pure musique de chant répétée par les inslrumens, et nul n’aurait osé enfreindre un tel usage , en composant une mélodie destinée et appropriée aux seuls inslrumens, comme on a imaginé de le
faire , depuis que cet art enchanteur est sorti des langes de l’enfance dans lesquels il demeura enseveli pendant tant de siècles. Lisez ce que dit à ce sujet Kalkbrenner dans son Histoire de la Musique, page j y5 :
« Les Grecs étaient trop scrupuleux observa- « leurs du rhythme , du métré et du genre caractéa ristique , pour qu’on pût supposer qu’ils eussent « jamais consenti à ce que la musique instruit mentale devint autre chose qu’une imitation « froide et uniforme de la musique vocale. »
Avant les symphonies de Lulli on ne connaissait en Europe d’autre musique instrumentale que celle indispensable à la danse; et dans cette musique même un seul instrument était chargé delà mélodie; les autres, restreints aux seules notes des dilférens accords , faisaient l’accompagnement. En Italie, celte musique très imparfaite était ordinairement exécutée avec les seuls instrumens représentés par C'a lia ri dans son souper de Saint-Georges, et avant lui par Giorgione dans ce concert qui fut gravé et rendu public. Ces inslrumens étaient la viole, le luth , le bussetlo, la flûte, le psallérion, auxquels on ajoutait quelquefois la harpe , les fifres et le cor.
Quand dans certaines occasions on voulait avoir une musique plus bruyante , on augmentait le nombre de ces inslrumens en y joignant les
trompettes droites. L'orgue jouait presque toujours seul. On n’avait pas même l’idée alors d’orchestres formés , comme sont les nôtres , d’inslromens différens distribués avec tant d’ordre, de goût et de méthode. La musique instrumentale se maintint dans cet étal mesquin tant que la musique vocale conserva la suprématie dans le monde musical.
Je ne m’arrêterai pas à vous décrire ici cette innombrable famille d’instrumens imparfaits; tels que musettes grandes et petites, tambours de toutes formes et de toutes dimensions, flûtes, sifflets , flageolets, cymbales , tymbales , trompes (trombe), trompettes (trombettini) , cornemuses, guitares (chitarre), grandes guitares ( chitarroni ), monocordes, dont se servirent dans le quatorzième siècle les troubadours Provençaux : l’usage n’en fut guère connu qu’en France , où même il ne survécut pas au quinzième siècle.
La basse continue ayant été inventée alors par Viadana , ou comme d’autres le pensent avec plus de raison, par Caccini, et le bel art de la musique faisant de grands progrès en Italie , ces instrumens barbares disparurent insensiblement; et les violons, nommés dans ce temps violes, commencèrent à être employés de préférence.
On simplifia toujours les orchestres, comme le
prouvent les peintures citées, jusque vers la
moitié du dix-septième siècle ; époque à laquelle on adopta une sorte de forme stable et régulière dans leur composition en les réduisant aux seuls instrumens à cordes , à l’orgue et aux trompettes.
L’orchestre de Lulli était ainsi composé, et tout le monde sait que jusque vers le milieu du siècle dernier les instrumens à vent, qui ajoutent à nos orchestres tant de vigueur et y produisent une variété d’effets si riches et si agréables , manquaient toul-à-fait dans les œuvres mêmes des grands maîtres.
Je vous dirai ici en passant , qu'il n’était réservé qu’à un compositeur ultramontain du dix-huitième siècle de faire aussi, de la musique vocale, une démocratie, dans laquelle les instrumens devenus partie intégrale, se disputent avec la voix humaine l’honneur d’exécuter le chant , et partagent avec elle l’attention des auditeurs, que nos ancêtres , partisans soumis de la nature , plus que de l’art , attribuaient sagement à la voix seule le droit de fixer.
Celte méthode , en augmentant l’importance des instrumens, fit que les chanteurs prétendirent reprendre la suprématie , qui leur était enlevée presque totalement, et se mirent , pour y parvenir, à faire comme disait plaisamment Métastasé, delle sonatine di gola ( de petites sonates de gosier. ) On entendit alors, par un renversement de
j,’ o ûl des plus complets, VAgujari , le Marchesi , la Marra, la Gabrieli , la Danzi, la Bilinglon , et une infinité d’autres, imitant le hautbois, le flageolet, le violon, et transformant, pour ainsi dire, leurs voix en ces instrumens, rivaliser avec eux et les surpasser même par la difficulté et la variété des passages, la vivacité des traits et des cadences; assurément au grand détriment de l’art sublime et essentiellement sentimental du chant, destiné non seulement à satisfaire l’oreille, mais aussi à charmer et à loucher l’àme.
C’est ici le lieu de vous faire remarquer que deux hommes également célèbres, Jomelli et Galuppi, furent les premiers à consacrer l’usage bien entendu des instrumens qui, employés convenablement dans l’accompagnement du chant , en augmentent la force et en font merveilleusement ressortir les effets. Ces deux génies par des mouvetnens analogues aux situations, par des chants secondaires combinés de manière à ne point gêner, à ne point couvrir les chants principaux dont ils remplissaient les accords , enrichirent la musique dramatique de tant de variété et de charmes nouveaux, que leurs compositions étonnèrent et ravirent on même temps tous ceux qui alors Ie$ écoulaient. Paesiello et Cimarosa cultivèrent ensuite celle partie de l’art divin avec un bonheur et des succès qui 11e laissèrent rien à désirer-
Revenant à l’enfance de la musique instrumentale, je vous dirai qde l’invention de Lulli, bien que très pi’opre à remplir parfaitement le but auquel elle était destinée , c’est-à-dire à ouvrir avec pompe une représentation théâtrale , resta pendant assez longtemps, sans imitateurs, en raison de la préférence exclusive que l’on accordait alors au chant. En Italie même, peu de sympho-, nies furent composées pour cet usage, et une de celles de Lulli y fut exécutée dans difFérens«théàtres pour servir d’introduction à diverses pièces des compositeurs les plus célèbres de ce temps , sans qu’aucun d’eux voulût se donner la peine d’en composer d’autres.
El soit qu’ils attachassent peu de prix à ce genre de production , soit qu’ils eussent une si haute opinion de celui qui en était l’inventeur , qu’ils n’osaient espérer de l’égaler ; toujours estil que l 'ouverture française régna longtemps dans Jes théâtres Italiens; quoiqu’on y entendît les oeuvres admirables des Vinci , des Pergolesi , des Léo et d’autres non moins célèbres. Le vieux Scarlatti fut le premier qui secoua le joug et lit paraître ses œuvres précédées d’ouvertures de sa composition. Le succès répondant à l’entreprise, il fut réputé un génie.
Plusieurs imitèrent ensuite sa hardiesse avec non moins de bonheur ; tels que Perez, Porpora ,
et avant eux , Corelli , puis Carcano , Bononcini , etc. Mais ces symphonies des contemporains de Scarlatti étaient, ainsi que celles de Lulli , écrites à première partie et basse seulement : les premiers qui en écrivirent à trois parties, furent Gasparini , Sammartini , Paltadini, le vieux Bach, Tardai , et enfin Jomelli qui fut le dernier. Ces compositeurs introduisirent aussi une marche différente entre les parties.
Tel fut le crépuscule précurseur du soleil Haydinien. La musique instrumentale commença alors à prendre plus d’importance et à revêtir un caractère propre. Elle passa du théâtre dans les salons (avant que Haydn eût encore commencé à écrire ) , et bientôt naquirent le quartetto et le terzetto ou trio, et avant ceux-ci le duo , dont Corelli peut être regardé comme l’inventeur.
Mais ce genre de musique de chambre avait toute la sécheresse et la gravité scolastique , et ne consistait presqu'uniquement qu’en fugues sévères.
On n’a qu’à jeter les yeux sur les profonds quartetto de Gasmann, sur les soporifiques trio de Handel pour se faire une idée juste de la manière de composer austère et savante, mais glacée de ces temps , dont le travail cependant préparait l’apparition de l’astre, qui devait par son brillant éclat réjouir l’horison musical.
Quand donc on pense en quel état Haydn
trouva la musique instrumentale , lorsqu’il commença à en composer; quand on considère ensuite à quel degré de perfection il la porta et combien il en étendit le domaine , ayant à peine vingtcinq ans, on ne peut s’empêcher de s’écrier: qu’il fut certes l’inventeur de ce genre, presqu’inconnu avant lui à tous les siècles ef à toutes les nations. Mais il ne l’inventa pas seulement, il le porta, comme je l’ai dit, à un point de perfection tel, que la réputation de grand symphoniste n’a été obtenue après lui et ne pourra l’être à l’avenir que sur les traces de Haydn dans la route qu’il fraya le premier, et dont il est impossible de s’écarter sans errer.
Ainsi, comme Minerve sortit du cerveau de Jupiter, la musique instrumentale jaillit toute belle et toute parfaite de la tête d’un seul. Quelle mine féconde en inventions! Quel riche magasin de matériaux et de moyens devait renfermer la tête d’un tel homme qui, dans une carrière où se trouvaient tant de difficultés, eut à peine quitté le point de départ , qu’il toucha aussitôt le but éloigné. Grètry avance avec raison dans ses Mémoires, « qu’il faut plus de génie pour produire « une symphonie, comme celle de Haydn, qu’il « n’est nécessaire d’en avoir pour composer la « musique d’un opéra tout entier. » Les faits seuls suffiraient pour prouver la justesse de cette
assertion ; car, parmi le grand nombre d’auteurs qui composèrent de bons opéras, aucun, à l’exception de Mozart, dont le talent suivit les mêmes sentiers non en servile imitateur, mais en émule et en maître, aucun, dis-je, pe fit des symphonies comme Haydn. Mais voici la raison que donne Grétry de son jugement. Dans la composition d’un opéra , dit-il , le poète fait une partie du travail en fournissant au compositeur des caractères, des affections, des situations, des couleurs, des idées, auxquels il ne s’agit, pour celuici , que d’approprier la musique , au lieu (|ue pour la composition d’une symphonie, l’auteur doit tout créer et opérer entièrement seul.
D'après ce principe, je crois pouvoir décider que, sous le rapport de l’invention, Haydn fut le génie le plus remarquable de son temps ; car non seulement il écrivit des symphonies ; mais il fut le créateur de la musique instrumentale et du plus beau genre auquel elle puisse être appliquée.
Ce n’est pas qu’avant Haydn personne n’eut composé de musique instrumentale; plusieurs, comme je vous l’ai déjà dit et je vous en parlerai plus en détail dans la suite de ces lettres , le précédèrent dans cette carrière ; mais son style sublime et véritablement parfait fut nouveau et à lui. Le peu de traits dans lesquels on a cru recon-
naître une ressemblance avec le style de quelques auteurs ses devanciers , dont je vous dirai le nom en temps et lieu, sont des éclairs légers, qui ne peuvent ôter à Haydn le mérite de l’invention. Et c’est ce style qui créa la musique instrumentale telle qu’elle est aujourd’hui, et portée par Haydn , à un si haut degré de perfection, qu’elle surpasse la musique vocale si vantée de nos jours. Pour juger de la vérité- incontestable de ce que j’affirme, il suffit de comparer la musique instrumentale de Haydn avec celle des auteurs qui écrivirent avant lui. Haydn , comine Colomb, ouvrit la route vers un monde nouveau, dont l’existence était tout au plus soupçonnée et qui pouvait lui être indiquée de loin par quelqu’aulre; mais que personne avant lui ne sut découvrir , et après lui , mieux exploiter.
Le vrai mérite de Haydn est prouvé non seulement par les suffrages universels qu’obtinrent ses compositions; mais encore par les résultats plus ou moins heureux auxquels arrivèrent ses imitateurs, selon qu’ils se conformèrent fidèlement à leur type, ou tentèrent de s’en éloigner.
Les uns cherchèrent à simplifier la mélodie en diminuant les accords et les transitions, et firent, comme Pleyel , de la musique dépourvue de dignité et de vigueur; d’autres, comme Mozart et tieethoven, accumulèrent les nombres et les
idées, recherchèrent la multiplicité et l’étrangeté des modulations, et produisirent des confusions érudites et compliquées, pleines de recherches et d’étude, mais pauvres d’effet ; ceux seulement qui se guidèrent d’api'ès la lumière du flambeau Haydinien , recueillirent toujours de justes et nombreux éloges.
Ainsi notre Haydn seul sut constamment et sans exception, être clair et savant; énergique et naturel; harmonieux sans confusion ; docte sans aridité; mélodieux sans jamais tomber dans le trivial; habilement combiné, sans embarras; spontané et régulier, et tout cela au milieu de la bizarrerie des idées toujours parfaitement senties ; de la nouveauté des moyens ; de la hardiesse des stratagèmes et de l’abondance des inventions. On devra donc l’étudier, l’admirer, ne pas s’écarter de la route qu’il a tracée ; mais , comme lui seul peut dire avec le poète de V enosa, l’orgueilleux
Libéra per vacuum posui vestigia princeps , Non aliéna meo press i pede ;
je m'élançai d’un pas hardi par des routes nouvelles, dédaignant celles ou d’autres avant moi avaient imprimé leurs traces / tous ceux , qui l’imiteront , resteront toujours au-dessous de
l’original, et le surnom dû inimitable sera toujours l’apanage du symphoniste Allemand.
Persuadé de cette vérité, je vous quitte pour le moment, et je vais m’en convaincre davantage, s’il est possible, chez Schuppanzigh , en écoutant quelques quarletto de notre auteur, admirablement bien joués.
Adieu, enviez mon sort et portez-vous bien.
Vienne , 24 Avril 1808.
Natura il fece e pci ruppe la slampa.
ÀRIOSTO.
La Nature le Ht et puis brisa le moule.
François-Joseph Haydn naquit le dernier jour de mars 1782, à Rohrau, dans le territoire d’Unter-Wienner-Wald, appartenant à la famille du comte Charles Harraeh , et situé près dePruk, sur la Laïte, à deux lieues de "Vienne. Peu d’années auparavant, dans un village de Bohême, appelé
Neiidorf, propriété tîu prince de Lobkovitz , était né le célèbre Gluck. L’honneur d’avoir produit dans son sein deux génies d’un si grand mérite , n’est pas le seul de ce genre dont puisse se glorifier l’Autriche. Elle avait déjà donné un législateur à la musique dans la personne du fameux Fax, né à Gralz, dont le Code d’Harmonie est connu de tous les vrais amateurs. Mozart, qui réunit à lui seul tous les talens, vit le jour sur les frontières de celle Monarchie dans la province de Saltzbourg.
Gluck et Haydn naquirent l’un et l’autre, sous le chaume, de paï ens dont le nom était aussi obscur que la fortune. Gluck était fils d’un paysan, Haydn d’un charron nommé Mattia. Ainsi la généalogie de ces deux grands compositeurs ne nous occasionnera pas des recherches bien pénibles. Leurs ancêlresnaquirent, vécurent, moururent, voilà toute leur biographie. Notre François- Joseph eut pour mère Anna Maria , dont le nom de famille n’est pas consigné dans l’acte de baptême, soit qu’elle n’en eût point, ou que le curé ait voulu faire une économie d’encre , ne soupçonnant guère que la pauvre fille lût destinée à devenir mère d’un homme beaucoup plus célèbre que lui, bien qu’alors il fût appelé par ses paroissiens sa révérence. On ne sait lien de plus de l’histoire à' Anna Maria , sinon qu’avant son mariage avec
Mattia Haydn, elle était cuisinière dans le château du comte Harrach, seigneur du village.
Les pareils de Haydn étaient catholiques et leur fils vécut et mourut zélé observateur des préceptes de sa religion. Il eut pour parrain et pour marraine le meunier et la meunière du village, dont je me dispenserai de vous dire les noms. Le baptême eut lieu le premier jour d’août, que plusieurs ont pris pour celui de la naissance de notre Artiste, et chose singulière, c’est que lui-même était dans l’erreur, ne s’étant jamais donné la peine d’aller voir son acte de baptême.
Telle est l’origine de notre François-Joseph Haydn, appelé ensuite, je ne sais pourquoi, du seul nom de Joseph. Honoré des grands , dont il reçut des témoignages éclatans d’estime, il ne dissimulait pas la bassesse de sa naissance; loin de là il s’applaudissait, ainsi qu 'Horace et V Orateur d' H rpino, de ne devoir qu’à lui seul toute sa gloire; il répétait après le premier:
u (Quantum ijenevi dénias virtutibus addas , »
ajoute au mérite ce que tu ôtes à la naissance ; et comme lui, il protestait qu’il n’aurait pas changé ses parens, quand même il aurait été en pouvoir de le faire. Tous les ans au contraire il avait pour habitude de se rendre à Pruk, et d’y
réunir tous ses païens demeurant dans les Tillages voisins. Ii leur donnait un repas dans la meilleure auberge du lieu , et après avoir fait manger et boire à satiété tous les convives, il les renvoyait en leur offrant un petit cadeau en argent. C’est alors qu’au milieu d’embrassemens sincères et sans façon, il renouvelait l’invitation pour l’année suivante. Haydn appelait ce grand repas de famille « le jour de ses grandeurs , « et il en était tout fier et tout joyeux.
Haydn eut plusieurs frères et soeurs. Son père eut deux femmes qui lui donnèrent vingt enfans. Joseph fut l’aîné de tous. Ses frères du premier lit furent Michel et Jean, qui reçurent delà nature, comme lui, des dispositions très prononcées pour la musique. Michel devint un des plus profonds compositeurs de musique d’église ; il vécut et mourut au service du prince, évêque de Saltzbourg. Jean devint musicien de chambre du prince Esterhazy. Ses sœurs furent toutes mariées avec des ouvriers de Pruk. Une d’elles épousa un menuisier, une autre un maréchal-ferrant, et elles eurent toutes beaucoup d’enfans. Ne pensez pas que je veuille ici , à la manière du D. Manni , biographe très exact, vous débiter tous les noms , les métiers et les aventures de cette nombreuse famille ; je n’ai jamais été cac cialore di mqsche ( chasseur de mouches ).
Ce que je viens de vous dire , altribuez-le à ma prévoyance historique, parce que Haydn , n’ayant point d’enfans , j’ai voulu vous faire connaître la destinée de sa fortune et de ses compositions, si toutefois il en laisse d’inédites en mourant ; ce que je ne crois pas.
Le père de Haydn joignait au métier de charron deux des premières charges du village. Il était juge du lieu et en même temps sacristain de l’église paroissiale, il avait une belle voix de ténor, il aimait les orgues et toute espèce de musique.
Dans un de ces voyages que font les ouvriers en Allemagne, il avait appris à jouer un peu de la harpe. Ce n’était pas un Krumpholz , ni un Delvimar , mais il était le premier joueur de salon ; et il prenait plaisir, pendant les jours de fête , à chanter et à jouer avec sa femme, qui aussi aimait beaucoup ce passe-temps. Et qui sait si ce n’est pas à un de ces concerts conjugaux qu’on doit la naissance d’un si grand maître , heureux fruit de l’amour légitime de. ces dilcttanti. C’est une observation des physiciens, que la disposition des âmes au moment de la conception , influe plus que tout autre chose sur le caractère des enfans. Ceci posé, je ne sais rien de mieux pour produire up Haydn, qu’une journée d’août ( ce fut précisément en ce mois qu’a été concu notre Joseph ), qu’une bouteille (Ver/auer vidée dans les loisirs
d’une fête , une bonne sonate de barpe, un léger zéphir du soir , un amour vif, louable et pur , et puis arrive ce que Dieu a commandé pour l’espoir et la consolation des bons époux , ainsi que pour la conservation de l’espèce.
La force produit les forts, et la musique les maîtres de chapelle. Si les Haydn ne se forment pas ainsi, je ne sais de quelle autre manière on pourrait en venir à bout.
Si cependant la harpe ne servit point à la création de Haydn , elle servit sans contredit , dès l’enfance, au développement de son talent musical. Son père jouait, sa mère chantait, et l’enfant, debout devant eux, avec deux morceaux de bois dans les mains, qu’il maniait en guise de violon, prenait part au concert et s’avisait avec une aimable pétulance d’accompagner la voix de sa mère. En effet Haydn déjà chargé d’années et de réputation se rappelait encore toutes les chansonnettes de sa mère. Tant était grande l’impression que ces premières mélodies avaient produite sur cette âme toute musicale.
Il arriva qu’un cousin de Haydn, nommé Frank, maître d’école à Hairabourg, se rendit par hasard à Rorbau et se trouva présent à ce trio. Il remarqua que l’enfant, âgé de six à sept ans à peine , avec une assurance admirable , battait exactement la mesure et ne menait jamais à
contre-temps sur le muet violon son archet supposé. Ce maître était bon professeur de musique; nouvel Ulysse , il découvrit l’Achille de cet art. Croyant apercevoir dans l’enfant des lalens qui n’étaient pas à mépriser , il demanda aux parens de le lui confier, afin de l’instruire dans l’art pour lequel il annonçait des dispositions si brillantes.
La proposition fut accueillie avec empressement , dans la flatteuse espérance que conçurent les parens de pouvoir le faire prêtre plus facilement quand il aurait appris la musique; et le petit Achille de six ans partit avec son Chiron pour iïairabourg. Bientôt les autres enfans de la harpe laissèrent la boutique de leur père et se répandirent les uns d’un côté, les autres de l’autre, pour enseigner la musique et se procurer du pain.
Après quelques semaines de séjour à Haitnbourg , notre petit Joseph ayant découvert dans la maison de son cousin deux tymbales, destinées à faire un joyeux tintamare dans les fêtes solennelles du pays, il se mit de lui-même à les battre; et marquant la mesure avec une grande précision, et en variant le inode ; à force de battre et de s’essayer , il réussit à l’âge de sept ans à tirer de cet instrument à deux seuls tons une espèce de cantiléne , qui émerveillait tous ceux qui l’écoutaient. C’est ainsi qu’au pied du Pausilippe l’ardent Lazzarone dans les jours de fête, n’ayant point
d’instrumens, saisit deux cailloux, les frappe l’un contre l’autre en conservant la mesure et le mouvement de la tarantella et qu’avec celte image des sons il fait danser ses enfans déguenillés. Nous ne voulons pas dire que ces coups de lymbale aient été les meilleures sonates que Haydn ait composées dans sa vie; mais ils sont aussi dignes de mémoire, que le seraient, si on les retrouvait , les essais imparfaits , les difformes visages , et les bouches mal faites que Raphaël enfant a esquissés avec du charbon ou de la craie: et c’est ainsi que méritèrent un souvenir les sonates à trois instrumens qu’écrivit Ilandel à dix ans , sonates découvertes par W eideinann et imprimées par la suite à Londres. La nature avait doué Haydn d’une voix tout à la fois sonore et délicate. En Italie , et à celte époque, un si beau don lui aurait été funeste , puisque Haydn était né sans fortune. Peut-être Marchesi aurait eu un grand rival , mais l’Europe attendrait encore son symphoniste. Le cousin maître prenant beaucoup de soin de l’enfant (et pour me servir de l'expression même de Haydn ) lui donnant plus de taloches que de morceaux de pain , mit promptement le jeune tymbalier en état de jouer non seulement du violon et d’autres instrumens, mais encore de comprendre le latin , de prendre place au lutrin , et de se faire admirer des rustiques
oreilles comme chanteur. Cela lui acquit de la célébrité dans tout le voisinage. Et soit que la renommée de sa belle voix fût arrivée jusqu’au compositeur Reuter, soit que le hasard eût conduit ce maître à Haimbourg, dans la tournée qu’il faisait tous les ans afin de trouver des enfans pour sa chapelle de Saint-Étienne; toujours est-il que Reiiter s’adressa au précepteur de Haydn , pour ses recherches, dans l’espoir que parmi les petits garçons de son école se trouveraient les meilleures voix d’alentour.
Le précepteur lui proposa aussitôt Haydn , son cousin et son élève. Reüler le fit venir devant lui et lui donna à chanter un canon à première vue. La précision , l’assurance , la vivacité du jeune enfant, mais par dessus tout la beauté de sa voix surprirent le maestro. Seulement il trouva qu’il ne faisait point le tril et le lui reprocha avec douceur. A quoi l’enfant répondit avec l’ingénuité de son âge : — Comment voulez-vous que je le sache, si mon cousin même ne le sait pas. - — Haydn disait la vérité : Monsieur le professeur son cousin , soit par défaut d’organe ou de science, n’avait jamais fait de trils de sa vie. Reiiter, s’adressant à l’enfant, lui dit : — Viens ici que je le fasse faire tout de suite des trils; — et le prenant entre ses jambes, il lui indiqua comment on devait alterner avec rapidité les tons
rapprochés; comment on devait pousser et retenir la respiration; comment on exécutait le battement de gosier pour qu’il en sortît le tril ; et le petit enfant fil aussitôt des trils et les fit parfaitement. Reuter surpris et extrêmement satisfait , prit un plat de belles cerises que le cousin lui avait fait servir et les versa toutes dans la poche de l’enfant. Si le petit musicien en fut content, on pourra facilement le deviner, si l’on pense qu'il était très friand de ce fruit et que le cousin ne lui en donnait qu’avec une grande parcimonie. Haydn, devenu homme, n’oublia jamais ces cerises, et il me disait en plaisantant, qu’il lui semblait les avoir toujours dans la bouche chaque fois qu’il lui arrivait de faire des trils.
Vous comprendrez par cette anecdote que Reuter ne partit pas seul pour Vienne , mais il emmena avec lui le nouveau trillatore, qui n’avait alors que huit ans accomplis et qui de ce jour fut reçu .à Saint-Etienne parmi les six en fans de choeur. C’est ainsi que Haydn passa de son pays natal dans la capitale de l’Autriche ; de la simplicité des triomphes champêtres aux applaudissemens d’une grande métropole et à la célébrité pour laquelle il était né.
Parmi les géuies les plus distingués, personne plus que Haydn ne réunit deux qualités éminentes, le plus souvent ennemies l’une de l’autre,
une grande passion pour la célébrité et une vraie modestie. La première est la mère des grandes entreprises, mais elle l’est ordinairement aussi de la vaine gloire. Ceci n’arriva pas à notre Haydn. Il ne connut d’autre orgueil que l’orgueil conseillé par Horace — sume superbiam qucesitam meritis, ( sois fier de la gloire que lu dois à ton mérite. ) L’amour de la gloire réveilla en lui celui de l’application. Il m’a avoué lui-même , quand il était déjà chargé d’années et de réputation , qu’il ne se souvenait pas d’avoir passé un jour sans avoir travaillé seize heures et quelquefois dix-huit. Ces deux passions ( si nous voulons les nommer ainsi) lui procurèrent des momens bien heureux.
On a coutume de dire que l’imagination plus que la l’éalilé fait jouir le héros de ses exploits. Les productions d’un compositeur de musique peuvent se dire terminées quand l’imagination les a conçues, et Haydn , qui en imaginait de si belles ne pouvait s’empêcher de sentir complètement le souverain plaisir de la création , de ce travail de l’intelligence par lequel l’homme s’élève au-dessus de lui-même, et se sent, pour ainsi dire, animé d’une étincelle de la puissance divine et créatrice.
Le poète et le compositeur vont de pair en cela. Une belle ode, une belle symphonie n’ont besoin que d’être composées par l'auteur pour répandre dans son âme le baume suave de l’estime
de lui-même. Quant au guerrier, à l’architecte, au sculpteur , au peintre , pour qu’ils soient pleinement contens d’eux, l’invention ne leur suffit pas, il leur faut des travaux ultérieurs. L’entreprise bien conçue peut échouer dans l’exécution. Le tableau le mieux imaginé peut ne pas être bien peint. Cela laisse dans l’âme de l’auteur le ver rongeur de l’incertitude , qui empêche de goûter complètement le plaisir de l’invention au moment de la création. Il n’en était pas ainsi pour Haydn. Dans la conception d’un morceau de musique , il était heureux ; il ne lui restait que le plaisir physique de l’écouter et l’autre tout moral de l’entendre applaudir. Il était si sensible à ces deux plaisirs secondaires, que, quand il dirigeait lui-même l’exécution de sa musique , à l’arrivée de certains passages qui lui paraissaient beaux et que le public couvrait d’applaudissemens, il cédait, sans se troubler et sans cesser de battre la mesure, à l’impression de la nature ; on le voyait sourire de conlententement. J’ai vu dans les grands concerts les personnes les moins savantes consulter la physionomie d e Haydn pour découvrir quel était le passage qui méritait le plus leurs applaudissemens. Le sourire du maestro réglait la main des auditeurs, de même que sa main dirigeait celle des exécutans.
Le Traetta , quand arrivait le passage qui lui
paraissait le plus délicieux, se levait, se tournait vers le parterre et s’écriait : — Messieurs, faites attention à cela! — On faisait attention et on applaudissait. Il me semble que le sourire de Haydn était un interprète plus noble , et la modestie même ne s’en serait pas effarouchée.
Mais quand arrivaient à notre maestro les éloges des princes , ou des lettres de louanges, surtout des pays étrangers , son âme , dégagée de l’obligation de diriger l’orchestre, se livrait avec abandon aux douceurs d’une satisfaction intérieure et Haydn pleurait de tendresse. Il y a quelques années, l’Institut de Paris se l’associa et lui écrivit une lettre très flatteuse. Haydn, en la lisant, fondit en larmes ; et la même scène se renouvelait toutes les fois qu’il la montrait à quelqu’un.
Adieu , je vous laisse et je laisse pour le moment avec vous l'enfance de Haydn. Dans ma première lettre nous le suivrons dans ses études et nous verrons naître l’auteur original , le grand compositeur , le rare symphoniste qui fit pâlir ses prédécesseurs,
a Quel che fa il sul délie minori stelle ; •
comme le soleil fait pâlir les autres étoiles.
Baaden, 20 juin 1808.
Les commenccmens obscurs d'un talent célèbre sont toujours un spectacle attachant. La IIarpe, Corresp, litt., Lettr. ccxxxm.
C’était une opinion de Locke que nous naissons tous avec un talent , ou avec des dispositions propres à telle ou telle profession , et que la seule difficulté , c’est de la deviner de bonne heure. Suivant ce philosophe, l’homme
n’est qu’un bloc de marbre, où sous une enveloppe inutile se trouve la plus belle statue du monde. L’art agit sur ce bloc, et il en sort un Apollon , un gladiateur , une Vénus. Mais si le talent que nous avons reçu de la nature est transcendant , le marbre se brise, pour ainsi dire, de lui-même, et si la production n'est pas parfaite, elle nous lait du moins entrevoir ce que nous serons un jour. Pascal à quatre ans et sans maître devinait la géométrie ; à huit ans il dessinait Euclide avant de l’avoir lu. Mozart à l’âge de douze ans composait un opéra, comme Telemann , qui à cet âge jouait même de tous les instrumens, et était déjà bon contrepoinliste. Moins heureux qu’eux , Haydn au même âge , sans guide et sans préceptes, écrivit une messe à quatre voix avec seize parties d orchestre ; et lui-même me disait qu’à cette époque il ne savait pas même écrire à deux voix, et que le bon Reuter -, à qui il avait osé montrer son travail , lui avait fait cette observation, en se moquant de lui. Mais la force créatrice du génie ne put rester sous l’enveloppe; elle la l’ompit, et il en sortit des branches précoces, qui dirigées ensuite par l’étude et arrosées par la science, devaient enrichir de leurs fruits délicieux le jardin de l’harmonie.
Le jeune compositeur, ayant confronté son premier travail avec les partitions d autres com-
positeurs, se convainquit que Reuter avait raison, et que la nature sans art est un aigle encore sans plumes. Il se mit donc à rechercher qui pourrait lui apprendre le contre-point et les règles de la mélodie : efforts inutiles, ou disons mieux, bonheur très rare. Mozart avait pu apprendre le contrepoint de son père , bon violoniste et bon théoricien ; mais Haydn , n’ayant pas un contrepoinliste dans sa famille, ne pouvait trouver de leçons qu’en les payant, et par malheur le pauvre Haydn n’avait pas le sou. Ses parens étaient alors très pauvres : Un jour qu’on lui avait dérobé ses habits, il en informa son père, et celui-ci malgré tous ses efforts ne put lui envoyer que six florins pour se revêtir. Parmi les maîtres de Vienne , il ne se trouvait pas un homme assez généreux pour vouloir donner gratuitement des leçons à ce jeune homme , à ce génie inconnu. Devait-il donc rester inculte? O déplorable malheur!.... non, mon ami ; cette circonstance fut au contraire la source de sa fortune, et on doit la bénir.
Il a été dit que nous naissons tous originaux, et que l’éducation nous transforme presque tous en copies, en nous faisant passer par les mains des précepteurs qui nous retrempent à leur manière. Haydn, qui avait senti de bonne heure ses propres dispositions et entendu la voix de son génie , en ne trouvant point de maîtres, eut encore le grand
avantage «l’éviter reltc seconde et presque générale modification. C’est probablement à une circonstance semblable , plus qu’à toute autre , q v? Homère doit la gloire d’être le premier poète du monde, imité de tous, n’imitant personne.
Les rhéteurs ont pu former un Virgile , mais les Homère se forment d’eux-mêmes et forment ensuite les rhéteurs. Je me déclare en musique pour le beau cjui se sent, et je le préfère au beau qui se trouve , lequel ordinairement n’est que savant. Le premier a une originalité, un coloris, un charme qui valent bien la correction et la belle disposition laborieuse du second. Avec un maître, Haydn aurait évité quelques erreurs dans lesquelles il tomba par la suite en écrivant pour l’église et pour le théâtre; mais, je le répète, il aurait été moins original.
Haydn , ayant acheté les livres de Théorie de Mallheson , de Fax , d’ Emmanuel Bach et de Kti'bi rg, duquel il était peu content, parce qu’il lui semblait qu’il l’assujettissait trop avec sa scrupuleuse rigueur , se mit à feuilleter jour et nuit ces différens ouvrages et chercha à en comprendre ce qu’il pouvait, en étudiant particulièrement Fu.r. Livré à lui-même et à son alcoran harmonique, il l’avait distribué en cahiers, et il en portail toujours un dans sa poche. Quand il ne comprenait pas le sens d’une règle, il avait honte
de le demander à ses compagnons ; el à ses maîtres , il n’osait pas : c’est alors qu’il commençait à l’étudier de nouveau et à le méditer jusqu’à ce qu’il crût en avoir trouvé la raison. Celte méthode de recherches solitaires contribua beaucoup à lui faire découvrir des choses nouvelles, des combinaisons qu’on n’avait pas encore trouvées, des résultats rares et heureux. Ainsi les chimistes, cherchant parfois un produit, en trouvent d’autres beaucoup plus rares que ceux pour lesquels ils avaient allumé leurs fourneaux. Il se fraya des chemins inconnus principalement par l’arrangement des accords en les assignant à divers instrumens plus propres à l’exécution de certains passages. C’est ainsi qu’il obtint un elfel plus assuré par la manière de conduire les cantilènes, d’établir et d’entremêler les fugues, découverte qui, soutenue par son génie pénétrant, lui valut la réputation d’original, et comme tel, il a mérité l’admiration de tous les musiciens de l’Europe. Harcln trouvait un si grand bonheur dans ses éludes et dans ses tentatives que, pauvre comme il l’était , glacé de froid, tombant de sommeil à côté de son vieux clavecin , il prétendait être plus heureux qu’un roi, el plus lard il disait qu’il n’avait jamais connu dans sa vie une félicité plus parfaite.
Ils se trompent grossièrement ceux qui le
disent élève deReiiler, de Porpora et du vieux Bach , et plus encore ceux qui prétendent qu’il a puisé à la science de PFerner, alors au service du prince Esterhazy. Haydn peut avoir arraché quelques leçons gratuites de ces premiers; comme d’autres par la suite lui en ont arraché plus ou moins, et se disent ses élèves, bien que, à l’exceplion de Pleyel, il n’en ait fait aucun. Haydn n’a rien appris de Bach , parce que ce compositeur resta trop peu de temps à Vienne; il n’a rien appris de Reiiler , parce que celui-ci n’enseignait pas le contre-point aux enfans de choeur , et il ne donna en tout que deux leçons «à notre Haydn ; il n’apprit rien de JVerner , parce que quand Haydn entra dans la maison d’ Esterhazy , il était déjà maestro et en renommée. Ses récitatifs parlons montrent qu’il ne fut pas non plus élève de Porpora , parce que les récitatifs de Haydn sont bien inférieurs à ceux de ce père du récitatif Cependant il apprit de Porpora la bonne méthode du chant italien, ainsi que celle d’accompagner au piano; métier beaucoup plus difficile qu’on ne le croit , et que peu de maîtres mêmes possèdent parfaitement. Voici comment l’affaire se passa.
A cette époque résidait à Vienne un gentilhomme vénitien , nommé Corner , ambassadeur de la république de Venise. Celui-ci avait une amie qui était folle de la musique, et Porpora
vivait avec eux. Lejeune Haydn , aussi désireux d’apprendre que dépourvu de moyens pécuniaires, parvint à s’insinuer dans cette maison. Il sut plaire, et son excellence le conduisit avec Porpora et la Signora aux bains de Manensdorf, qui étaient alors en réputation. Notre Joseph dont la Belle , à lui, était ce sale et bilieux Napolitain , fit tout ce qu’il put pour lui plaire et obtenir de lui les faveurs harmoniques tant désirées. Haydn se levait le matin de bonne heure, brossait l’habit et nettoyait les souliers de Porpora , réparait sa vieille perruque , en un mot , il était son valet de chambre. Porpora , homme. peu sociable et extrêmement grossier dans ses manières, lui donnait de temps en temps pour toute récompense le nom de ctuccio (âne); mais se voyant servi pour rien , et reconnaissant dans le pauvre jeune homme beaucoup de dispositions et un grand désir de s’instruire , il se laissait émouvoir par boutades, et lui donnait quelques bons conseils et quelques préceptes, soit pour léchant, soit pour l’accompagnement; d’autant plus que Haydn était obligé d’accompagner souvent ses compositions, pleines de modulations savantes et de basses qui offraient de grandes difficultés. Ainsi, semblable à ceux qui creusant des mines ne dédaignent pas de se courber, ni de se salir dans les entrailles de la terre pour découvrir les diamans
et l’or, Haydn, baptisé maintes fois du nom de ciuccio, s’enrichit du savoir de Porpora, et, à force de patience et d’humiliations , il apprit la bonne méthode du chant italien. La maison du Vénitien ne lui procura pas le seul avantage de la connaissance de Porpora; mais elle lui en offrit un autre bien important dans les circonstances où il se trouvait. Cet ambassadeur lui assigna six sequins par mois et la table. Outre cela , Haydn destiné à lutter contre la misère et l’ignorance, ayant la matinée libre , se procurait d’autres gains ; c’està-dire au point du jour il allait faire le premier violon à l’église des Pères de la miséricorde , puis il jouait des orgues dans la chapelle du comte Hauguiz, et plus tard il chantait la partie de ténor à Saint-Etienne. C’est ainsi qu’il commença à se vêtir, à se chauffer et à se nourrir un peu mieux, et qu'il ne vit plus la hideuse misère si près de lui.
L'homme peut tout ce qu’il veut; mais peu d’hommes savent vouloir comme on doit. Il faut vouloir une chose, la vouloir seule, la vouloir tout entière, la vouloir toujours, disait Mauperluis, et alors on l’obtient. Ainsi voulait Haydn. Il examinait les partitions du profond Emmanuel Bach , se pénétrait des préceptes de Eux, en arrachait à Porpora, interrogeait pendant une grande partie de la nuit sou fidèle clavecin, et portait une grande attention à toute la musique célèbre de plusieurs
autres compositeurs, qu’il pouvait entendre. De cette manière en apprenant de tous, sans marcher sous la direction immédiate de personne, il parvint à se former un style tout à lui. Quant à la théorie, on peut en trouver des germes dans Bach , déjà cité avec éloge ; quant à la conduite, dans Fux et dansPorpora , et , pour la partie idéale, on en rencontre plusieurs beaux échantillons dans les ouvrages de Sanwiartini de Milan, deJomelli , et de quelques autres symphonistes contemporains. Mais en général personne ne peut lui contester le mérite d’être original et capable de produire, comme il le fit, une révolution dans la musique instrumentale , en ouvrant des routes nouvelles et inconnues aux Crées , aux Flamands , aux Italiens et à tous ceux qui l’ont précédé , tant anciens que modernes.
Vous allez apprendre , si cela ne vous ennuie pas, sans nous enfoncer dans un labyrinthe de théories arides, quelle roule il suivit pour former son style ; puis nous en ferons ressortir le caractère et les qualités. Pour uri dilletlante passionné comme vous , celte recherche curieuse aura de l’attrait, et vous offrira d’autant plus d’agrément et d’instruction que j’appris de Haydn même une grande partie des choses que je vais vous retracer : car, vous saurez qu’il entrait difficilement en matière, quand on voulait le faire raisonner sur
son art ; mais bon et poli comme il l’était, il cédait enfin, parlant le plus souvent par saccades, mais toujours de manière que l’auditeur pouvait mettre en ordre les idées du grand maestro , pour peu qu’il y fil attention et connût le sujet du discours.
Ayant bien approfondi la théorie des modulations et des accords , il commença par se former une méthode toute à lui dans la disposition de la canlilène.
Qui ne sait pas que la canlilène ou la mélodie est l’âme de la musique? C’est en elle que réside la vie, l’esprit et l’essence de la composition. — Trouvez une belle canlilène, me répétait-il sans cesse , et toute composition sera belle et plaira toujours. Sans cela Salinas, Durante , Martini et Bach peuvent trouver les plus rares et les plus savans accords , mais vous n’entendrez précisément qu’un savant bruit, qui, s’il ne déplaît pointa l’oreille, vous laisse l’esprit vide et le cœur froid. — En effet, la force de la canlilène est si grande et si efficace qu’au dire d’hommes très savans, la musique, tant vantée des Grecs, ne consistait que dans la canlilène, musique dont les effets étaient si admirables qu’aucune autre musique ne parviendra jamais à l’égaler.
Celte nation extraordinairement sensible , douée d’organes excellens et pourvue d’une rare intelligence, qui devint bientôt le modèle du bon
goût dans tous les genres d’arts libéraux, cette nation, dis-je, au sentiment de ces mêmes savans, n’avait pas idée du contre-point; elle ne savait pas ce que c’était que cette union de plusieurs sons difïërens et simultanés, que nous appelons consonnances et accords , et qu’on n’entend qu’avec un indicible plaisir. Mais un petit nombre de bons penseurs soutiennent l’opinion contraire, et prétendent que les Grecs étaient instruits sur celte science des accords, appelée aujourd’hui harmonie. Il y a deux siècles que cette polémique dure, et cette grande question n’est pas encore décidée.
Bien que parmi tant de savans ma faible opinion ne soit d’aucun poids , cependant j’ose me mettre parmi les seconds, par la raison que l’accord est un don de la nature, aussi bien que les sons, pour l’intelligence desquels la nature nous a donné un organe convenable , source de plaisir pour nous , grâce à l’impression agréable produite sur cet organe par des voix justes. Dès son enfance, l’homme éprouve une douce jouissance en écoutant des accords, et semble ressentir un certain malaise aux sons d’une musique discordante. Supposer que les Grecs naquirent insensibles aux consonances et aux dissonnances, c’est supposer l’impossible, puisqu’ils avaient des oreilles; et c’est même supposer une fausseté, du
moment qu’ils avaient leur musique et qu’ils chantaient en chœur leurs mélodies. Ces chœurs étant composés d’hommes et de femmes, de personnes les unes jeunes , les autres âgées , les hautes-contre, les basses et les ténors devaient chanter nécessairement ensemble, et par conséquent la consonance de l’octave devait être connue des Grecs aussi bien que de nous. Cela posé, peut-on croire que dans le cours de tant de siècles, pendant lesquels les Grecs cultivèrent la musique et chantèrent leurs mélodies en chœur et à Y unisson, un choriste n’ait jamais louchépar hasard ou par plaisanterie , par erreur ou par inspiration, une tierce y une quinte, -une quarte , une sixte? Est-il croyable que ces accords si homogènes et si délicieux, n’aient pas frappé agréablement l’oreille de ceux qui les entendaient, et n’aient élc ensuite ni répétés, ni imités? El s’ils ne connaissaient point le troisième son , inévitable selon Tartini , ils n’entendaient donc jamais les grenouilles coasser dans les marais par tierce , par quarte , par quinte, et par tous les intervalles parfaits et imparfaits? Ainsi l’idée de l’accord, fils de la nature , ne se serait donc point réveillé en eux? Avec tous les anciens classiques à la main , les adversaires ne réussiront jamais à réfuter ces objections.
Nous dirons encore avec Itequeno que, comme
les Grecs possédaient plusieurs instrumens, variés entr’eux dans leur accord et dans leurs séries harmoniques, lorsque Lisandre les fit tous jouer dans un choeur, cela ne put s’exécuter sans la réunion de différentes cantilènes, qui, étant jouées en même temps , devaient former un véritable contre-point. J’admets que les Grecs n'aient point été aussi avancés dans cette science que les Martini , les Benevoli , les Bnnoncini , etc.; mais qu’ils l’aient tout-à-fail ignorée , c'est ce que je ne pourrai jamais me persuader. Il y a cependant un moyen de nous entendre, c’est d’admettre chez les Grecs la connaissance des accords et de l’harmonie , et en même temps de soutenir qu’on s’en servait très rarement, soit par l’effet d’une loi ou d’une volonté bien arrêtée. A mon avis, la raison de cette abstinence , ce fut la crainte de diminuer, par la multiplicité des moyens, l’effet de ce moyen unique qu’ils croyaient plus propre à leur procurer des jouissanes. Ce grand et principal moyen était la mélodie, et ce n’est qu’à celle-ci qu’ils voulurent confier le soiy de les émouvoir et de les rendre heureux. Ils avaient obsçrvé que Y unisson donne à la pensée musicale du grandiose, de la clarté, de l’évidence et par conséquent une puissance si énergique et si victorieuse, qu’en vain on espérerait l’obtenir des accords les plus exquis et les plus harmonieux.
Je pense que pour cela seul le divin Platon (que Dieu lui pardonne) ti-ouvait délicieux le chant des cigales , car en été ces insectes vous assourdissent en chantant à Y unisson. En effet qui n’a jamais entendu une armée de trente mille hommes chanter à Y unisson les prières delà sainte messe , ne peut concevoir l’effet surprenant de la cantilène, exécutée par des milliers de voix sans aucun secours de l’harmonie.
Fermement convaincus que la mélodie est presque tout en musique , et jaloux de la conserver intacte, pure, sonore, les Grecs pour y parvenir , restreignirent à elle seule leur système musical, lu unisson , les antiphonies et les octaves furent exclusivement chargés de la composition et de l’exécution de leur musique. Combien de célèbres contrepoinlistes de nos jours, prodigues d’accords et vides d’idées, seraient morts de faim dans l’antique Grèce. Une musique si simple , et que quelques-uns prétendent être la musique de la nature, rendait heureuse celle nation si difficile à «e contenter du moins beau, et habituée aux vers YY Anacréon , d’ Euripide, A' Homère, YYAlcée , aussi bien qu’aux tableaux de Zeuxis et Al A pelle, aux sculptures de Praxitèle, de Phidias et de Gysippe ; celle nation, en un mot, qui inventa le beau idéal. La cantilène est à la musique ce que le dessin est à la peinture. — Un
bon contour, (lisait Annibal Carrache , puis un crachat au milieu et vous avez fait un beau tableau. — Où il n’y a pas de cantilène, il n’y a ni pensée, ni unité, ni. intérêt, ni discours, et c’est le cas où l’on peut dire. — Musique , que me veux-tu?
La cantilène consiste dans cette succession et dans cet enchaînement de passages, lesquels, dérivant du premier (appelé judicieusement par les Italiens motif , indiquant par cette dénomination qu’il donne le mouvement et la direction à tous les autres) se lient , se succèdent, se conviennent par leur nature et par leur caractère , et, bien que variés en eux-mêmes, conservent néanmoins enlr’eux une certaine analogie. Par l’heureux effet de cette analogie , au lieu de se heurter, de se nuire et de se contredire, ils se soutiennent, se renforcent réciproquement et produisent cet ensemble, qui est l’unité exigée en tout genre de belles compositions, et sans laquelle il n’y a que le désordre, avant-coureur d’un ennui insupportable. On s’accorde à reconnaître que la découverte de la belle cantilène est un des plus célèbres efforts qu’ait faits le génie italien, soutenu par la nature souverainement harmonique de cette nation. La base, pour ainsi dire , de cette cantilène consiste dans l’heureuse disposition des tons. Dans le inode
* Diaitized t
diatonique où les Ions sont toujours analogues ou presqu’analogues, la cantilène en sort aisée , mais elle lombe ordinairement dans le commun et dans le trivial, écueil que le génie seul sait éviter. Trouver une cantilène qui soit en même temps claire, facile, jolie et sagement développée , c’est le prodige du génie , et bien peu de thaumaturges parviennent à l’opérer.
Le meilleur moyen d’éviter la trivialité, c’est celui de disposer les tons dans leur succession, de manière qu’ils arrivent un peu à l’improviste, mais sans sortir de l’analogie nécessaire. Un autre moyen , c’est celui d’introduire des dissonnances, qui , en écartant la monotonie en temps et lieu, et en causant quelque déplaisir, procurent dans leur développement une véritable jouissance à l’oreille, agréablement surprise et pleinement satisfaite. Quelques compositeurs pauvres d’idées, ou trop avides de nouveauté, par le désir de paraître grands harmonistes, ont abusé, grâce à des transitions extraordinaires, des modulations soit dans le nombre, soit dans la qualité. Mozart , qui était cependant extrêmement fécond en idées et plein de goût , tomba par fois dans cette erreur et gâta quelques-unes de ses belles cantilènes, les rendant tantôt par trop embarrassées , tantôt indécises, tantôt extravagantes, tantôt obscures pour
l’oreille, quoique claires pour l’œil. Cet abus, ajouté à celui de placer dans des accompagnemens des cantilènes trop différentes et trop distinctes de la cantilène principale et de la partie chantante , finira par corrompre totalement la musique en Europe; l’Italie même n’échappera pas à cette hérésie, qui commence déjà à s’introduire dans cette école autrefois si pure et si savante. Les compositeurs dont nous venons de parler, abusèrent aussi des dissonnances et surtout des intervalles diminués et augmentés; et Mozart même se mit ici dans le cas d’être critiqué.
Le style enharmonique est devenu à la mode, même hors de la tragédie musicale, dans laquelle Gluck l’employa quelquefois, suivant la nature des passions violentes, mais avec une grande réserve et avec beaucoup de succès (voyez Orphée , Alceste et ses autres chefs-d’œuvre). Il est incontestable que les dissonnances sont comme le clairobscur dans la peinture. Par ce moyen d’opposition et de comparaison elles donnent plus d’éclat et plus d’effet aux vrais accords , réveillent l’attention, enflamment le désir, et elles agissent comme les stimulans que l’on donne aux esprits lourds et endormis. Ce sentiment de malaise, qu’elles produisent en noiis pour un moment, se change en un plaisir très vif, lorsque nous
entendons par la suite l’accord (jue notre oreille n’avait pas cesse un instant de pressentir et de désirer. Il n’est pas nécessaire de dire quel avantage procurèrent à la musique , par ces dissonnances, Scarlatti et longtemps avant lui Moiiteverde , créateur de cette source féconde en beautés.
Voyons à présent par quel artifice notre Haydn est parvenu à se former un système de canlilènes charmantes , neuves, naturelles, savantes, d’un eflcl certain et des plus heureux.
Il établissait d’abord l’ordre des tons par lesquels sa pensée musicale ou son thème , comme vous voudrez l’appeler, devait passer et se développer graduellement. Il partageait en cela l’opinion du célèbre Paesiello, qui après avoir fini son canevas, disait avec Corneille , quand ce dernier avait tracé le plan d’une tragédie : — L’ouvrage est fait , il ne me reste qu’à récrire. —
Celte distribution de Haydn était très ingénieuse , puisque , d’après les observations qu’il avait faites, il la réglait sur le plus grand ou sur le moindre effet d’un ton, quand il succède plutôt à l’un qu’à l’autre. Par un exemple tout simple je me ferai mieux comprendre. Touchez le piano en ut mineur et laites la cadence 5 puis sautez au sol, vous verrez que ce passage ne déplaira point. Mais si au lieu de sauter au sol , vous sautez de cet ut mineur au fa , vous verrez que cette mo-
dulation ressortira beaucoup plus sonore, plus énergique et plus agréable*
Après avoir fait la distribution des tons, c’està-dire après avoir formé le squelette , Haydn arrivait graduellement à le couvrir de muscles et de chairs; méthode que les grands peintres ont coutume d’adopter à l’égard des figures d’une plus grande importance. Ayant observé, comme je l’ai déjà dit , qu’en s’éloignant des modulations analogues, il donnait à ses productions le cachet delà nouveauté, d’où résultait le merveilleux, toujours agréable quand il n’est pas en désaccord avec le raisonnement ( car l'extravagance est bien éloignée de la beauté), Haydn introduisit dans ses compositions des modulations rares; mais, en agissant ainsi, il ne hasarda jamais un changement un peu étrange, avant de l’avoir secrètement préparé par les accords précédens, afin qu’à son arrivée on ne le trouvât ni désagréable , ni invraisemblable. Après avoir amassé un trésor de belles transitions inusitées, il se mit à les placer avec l'artifice dont j’ai déjà parlé, de manière à ranimer, à embellir sa composition , mais sans aucun désordre. Ces transitions, d’après ce qu’il m’a dit, il les chercha particulièrement dans les oeuvres du vieux Bach. Bach les avait puisées dans les oeuvres des maîtres italiens de son temps, avec lesquels et sous
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lesquels étudiant à Rome, il avait mérité et obtenu la réputation d’un grand homme.
A propos de ces modulations imprévues, il me souvient d’une réponse plaisante et en même temps très sensée de Gasmann à un de ses élèves. Celui-ci lui montrait une sonate en ut qu’il avait composée , dans laquelle , après la quatrième mesure, il passait en mi majeur. — Le saut est trop grand, lui dit Gasmann , il n’est pas suffisamment préparé, il ne peut aller. — Cependant je l’ai essayé , répondit l’élève , et il va. — À quoi le maître répliqua promptement : — Ce je ne sais quoi, que les Turcs fichent dans le fondement aux pauvres diables qu’ils empalent, y va aussi , mais comment y va-t-il? —
Haydn , non content de ce qu’il avait appris dans son Fax et dans les partitions de Bach , avait commencé de bonne heure à observer très attentivement l’effet des tons, et suivant les conseils de son excellente oreille, il avait trouvé, pour me servir de ses expressions, ce qui va bien , ce qui va mieux et ce qui va mal. Et ici je dirai , en passant , que quand On lui demandait raison d’un accord , d’une phrase , d’un passage confié plutôt à un instrument qu’à un autre, ou bien la raison d’autres semblables artifices toujours heureux, il avait pour habitude d’alléguer la raison précitée : — Je l’ai fait parce que cela va bien. —
Mais ce qui paraîtra étrange, et ce qui cependant est très vrai, c’est qu’érigeant ses observations en règles, il avait, par le moyen de certains calculs numériques, établi une méthode avec laquelle il dirigeait l’artifice de sa composition. Le célèbre maître Joseph Weigl , qui a été pendant quelque temps son élève, m’a assuré plusieurs fois que Haydn ne voulut jamais communiquer à personne celte admirable découverte, et que quand il en était prié , il répondait en souriant : — Essayez et cherchez à la trouver. —
Le savant Sorti employa aussi quelquefois dans ses compositions musicales ce procédé fondé suides bases numériques, et il se vantail de l’enseigner en peu de leçons à quiconque voulait l’apprendre. Mais ceux qui en firent l’épreuve n’en obtinrent aucun résultat; seulement ils eurent la conviction que dans Sorti ce jeu n’élail autre chose qu’un moyen facile pour tirer beaucoup d’argent des grands avec peu de peine; mais que ses chefs-d’œuvre étaient composés par bien d'autres moyens , étrangers à de froides Combinaisons d’arithmétique.
Dans Haydn , ennemi de tout ce qui était ostentation et ruse , l’usage de ces calculs est chose certaine, et, comme je viens de le dire, à la connaissance de ses élèves. Celte méthode aurait du tarir la veine et glacer l’imagination du cotn-
positeur ; mais la veine de Haydn était trop riche, et son imagination trop ardente pour s’éteindre ou s’épuiser. D’ailleurs il ne se servait de celte méthode que pour former le squelette de la composition , son génie ensuite lui donnait l’àme et la beauté.
L’usage avait aussi remplacé ces épines par des feuilles, dans lesquelles Haydn s’enveloppait sans gêne et sans danger. Les anciens sculpteurs, les peintres et les architectes grecs avaient aussi des proportions numériques, qui indépendamment du jugement de l’oeil , fixaient le beau idéal , qui d’ailleurs n’est autre chose que le beau réel perfectionné.
Ces règles abstraites pour l’intelligence ne nuisaient point à la perfection de leurs travaux; elles servaient au contraire à les rendre plus faciles. Plut à Dieu que de semblables règles fussent arrivées jusqu’à nous avec les monumens qu’elles ont produits! Ceux-ci, qui seuls ont bravé le temps, nous montrent toujours la divine beauté dévoilée, telle qu’elle apparut à ces hommes privilégiés ; mais rien ne nous indique la méthode secrète qui leur fit découvrir celte beauté. Nous aussi, nous avons cherché et trouvé des proportions ; mais celles de nos Ercoli Lelli, des Lomazzi , des Vinci, des Ricati , ne valent point les proportions , perdues pour nous, des
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V i truste , ni la règle île Polyclèle. Haydn élait tellement habitué à cet usage des nombres, et il y prenait tant de goût que, sans compter plusieurs canons et menuets extrêmement bizarres dont nous parlerons plus lard, à leur place, il imagina ce jeu philharmonique., à l’aideduquel en liranlau sort les numéros correspondais à divers passages, la personne même qui n’a pas d’idée du contrepoint peut former une série considérable de menuets avec leur second et leur basse. Ce jeu est imprimé, et si vous avez la curiosité de l’examiner, vous pouvez facilement vous le procurer et vous satisfaire.
Haydn dont la main, ou, pour mieux dire, l’esprit, élait accoutumé à celle sorte de combinaisons , les faisait en s’amusant et dans un clin d’œil Grâce à ces méthodes et à ces exercices, tout thème était bon pour lui, quand cependant il n’avait point en vue d’exprimer un seulimenL déterminé ou de colorer telle ou telle image.
— Tout consiste , disait-il , dans la manière de traiter le thème et de le conduire. — Il arriva en effet quelquefois que, pendant qu’il était à son secrétaire pour commencer quelque composition, si une personne du métier se présentait à lui , il lui disait : — Donnez-moi un thème quelconque?
— Donner un thème à Haydn , qui l’aurait osé? — Allons, ajoutait-il, dites, n’nnporle, la
première idée qui vous passe par la lête. — Et la preuve de cette assertion vous pouvez la trouver dans quelques-uns de ses surprenans quatuors , qui commencent de manière à vous faire croire que ce n’est qu 7 une plaisanterie , mais progressivement la plaisanterie devient sérieuse , elle prend de la force, elle s’élève, elle grandit et devient bientôt un travail très grave et de toute beauté.
Après cela il avait trouvé la manière de sortir d’embarras quel que fût le labyrinthe de difficultés dans lequel il pouvait s’engager : il faisait usage de mille expédiens que nous découvrent ordinairement l’élude et les exercices souvent répétés. Quand on demandait au célèbre Jomelli, qui , jouissant déjà de la réputation de grand compositeur, par une modestie peu ordinaire, se rendit à Bologne pour étudier sous le père Martini: — Que vous a-t-il enseigné? — Il répondait : Le grand art de n’être jamais embarrassé. Haydn avait trouvé cet art par lui-mcme. Voici un de ses moyens.
Ce tour de force difficile que les Carrachç faisaient avec le dessin , il le faisait avec la musique. Vous savez que les Carrache jetaient çà et là au hasard quatre points sur un morceau de papier, et tirant une ligne di’oile de l’un à l’autre, ils circonscrivaient ainsi une surface
irrégulière , et ils avaient le talent d’y dessiner une figure selon toutes les règles de l’art. Cette figure occupait tout l'espace et devait s’y trouver placée sans effort et dans une attitude naturelle. Haydn jetait lui aussi au hasard quelques notes sur un papier à musique et en marquait les mesures. Ces notes devaient servir de notes fondamentales, et les lacunes devaient être remplies par d’autres notes aux choix de l’auteur. Cet ensemble devait présenter ensuite une pensée musicale, régulière et charmante. On dit que Sarli aussi procédait de cette manière.
Je me souviens d’un autre moyen, employé par le célèbre abbé Speranza de Naples. Pour habituer son élève à se tirer promptement d’embarras, il l’obligeait à composer trente fois de suite le même air en variant les tons et les temps, et sans s’écarter du style prescrit par la poésie. En effet la chose peut s’exécuter, du moment que trente maîtres différons peuvent composer trente airs sur la même poésie et tous convenables aux mêmes paroles, sans cependant qu’un compositeur ait fait la musique de l’autre. Nous en avons un bel exemple tout récent dans celte ariette mise en musique par plus de cent compositeurs, et imprimée à Vienne par Mollo. Mais tirer d’une seule tête , et de suite , trente cantilènes différentes sur les mêmes paroles, c’est une lâche,
comme chacun voit , extrêmement difficile. C’est ainsi que Speranza exerça tellement ce célèbre Zingarelli qu’il a pu, par la suite, écrire sçs meilleurs opéras en huit jours, et bien souvent en moins de temps encore. Moi-même je fus témoin qu’en quarante-huit heures réparties en dix jours, il écrivit son inimitable Juliette et Romeo , et qu’en sept jours, et encore était-il malade, il composa pour le théâtre de Milan V sflsinda, celui de ses opéras qui a le plus de renommée.
Mais retournons à notre Haydn qui, avec toute son adresse musicale et ses découvertes, ne serait jamais parvenu à se faire un style parfait dans son genre , s’il avait été privé de cette première qualité, parmi celles qui ne sont point naturelles, qualité que l’on peut regarder, à proprement parler, comme la fille de l’art, c’est-à-dire ta conduite. Comme nous l’avons remarqué, il la possédait au suprême degré, quant aux modulations; mais cela ne suffit pas. Il faut aussi une conduite parfaite, quant à la conception , c’est-àdire , quant au caractère, à la pensée, et au coloris des passages qu’on emploie l’un après l’autre dans une composition. Entrons dans quelques détails sur ce sujet.
On appelle conduite l’art de faire accorder l’idée principale (qui dans le langage de l’art s’appelle sujet) avec les idées accessoires. Une com-
position musicale est un discours composé de sons , au lieu de paroles. Le motif en est la proposition , le point qu’on entreprend de traiter. L’orateur , après avoir énoncé son sujet , le développe , en offre les preuves , en resserre l’argumentation , et le termine par la récapitulation. Telle est la marche que doit suivre le compositeur dans ses ouvrages. De temps en temps il revient au motif , et le fait entendre de nouveau, afin que l’auditeur en soit bien pénétré. Si le motif est tel que l’oreille en ressente du plaisir, il esl bien vraisemblable que ce plaisir se renouvellera et s’accroîtra autant de fois qu’on répétera ce motif Mais donner à un thème un air de nouveauté toutes les fois qu’on le fait entendre, ne point se contenter de le répéter servilement, en le faisant passer d’un ton à un autre, ressource des génies médiocres ; mais le renforcer, le brusquer parfois, le varier, le développer avec science et avec grâce , l’embellir toujours de plus en plus, voilà ce qui distingue le vrai génie. J’en appelle à tous ceux qui ont entendu les symphonies de Haydn. Qui plus que lui posséda ce charme? qui plus que lui atteignit la perfection dans ces andante inimitables?
La bonne conduite doit réunir à la variété des idées, à l’unité de la pensée, à la convenance du développement, le mérite du naturel. Line
modulation, un passage, quoique très beaux par eux-mêmes, ne produisent de l’effet que lorsqu’ils sont bien placés et de manière à ne présenter aucun vestige d'effort ou d’invraisemblance. Paesiello, Sorti , Haydn ont excellé dans cette partie de la composition Le premier ue cessait de répéter à ses élèves que tout est dans la conduite , et que rien ne lui coûtait plus que celle-ci dans ses compositions. Le grand secret, qu’il ne voulut ou ne sut jamais enseigner à personne , consistait à faire avec deux ou trois passages délicieux , je ne dirai pas un beau moi'ceau de musique , mais un opéra tout entier. 11 les tourne , les retourne, les sépare, les réunit, les étend , les présente de mille manières, vous les répète de telle façon et dans un moment si convenable, qu’ils entrent dans votre âme , s’y établissent en y produisant une suite de sensations délicieuses qui ne cesseul qu’avec la musique qui les a excitées,
2 ? ta doUezza ancor dontro ti suona
et la douce mélodie charme encore votre a'me.
Pour obtenir cet effet en conservant le simplex et unum (la simplicité et l’unité), règle principale de tous les beaux arts , en évitant l’écueil opposé du chordd oherrat eddtin ( de celui qui louche toujours la même corde ) , les déductions , dans
lesquelles Haydn surpassa tous les autres, servent à merveille. Par déduction j’entends cette amplification que l’on donne à l’un ou à l’autre des passages qu’oti rencontre dans la cantilène d’un ouvrage musical. Ces divagations accidentelles sur une idée fondamentale font mieux sentir le caractère de l’ensemble, et produisent le même effet, qu'obtiennent dans l’art oratoire les répétitions de la même figure* Notre âme a besoin d’un peu de temps pour pouvoir comprendre une chose , s’en pénétrer et la goûter. Le plus beau passage du monde ne produira qu’une sensation passagère s’il n’est pas répété. On voit un bel exemple de déduction dans l 'adagio du quatuor n° 75 de notre Haydn : du reste ses ouvrages en sont remplis.
Les digressions doivent aussi être soumises au régime de la bonne conduite. Laits à propos, et quand le sujet principal est déjà, pour ainsi dire , épuisé ou tellement éclairci et étendu que la solution s’ensuit, ces épisodes servent à relever encore la pompe, la richesse et la beauté du. travail; ils fixent insensiblement l’attention de l’auditeur; ils le préparent à son insu à des effets et à des plaisirs nouveaux.
L’auditeur, occupé toujours du même sujet, est alors comme ce curieux qu'on fait passer d’une chambre du trésor à une autre; l’étonnement
succède à l’étonnement, et le plaisir se reproduit sous des formes diverses et piquantes. Mais afin que ces digressions, au lieu de produire du charme , ne soient pas déplacées ou qu’elles ne produisent pas de la confusion, elles doivent avoir une affinité marquée avec le reste de la composition. Il faut qu’elles en ornent le sujet au lieu de le ternir. En cette partie Haydn est savant, sublime , merveilleux.
Voyez dans la Création et dans les Quatre Saisons . comme s’étant emparé d’un passage, qui lui tombe par hasard sous la plume , il le détache, l’élève , et le transforme en une fugue très belle. Dans les Quatre Saisons ce bal des paysans qui devient une fugue gracieuse et vraiment savante, est une digression et en même temps un trait de génie qui enchante. En faisant convenablement usage des déductions et des digressions, le compositeur est dispensé d’aller toujours à la recherche de nouveaux passages pour continuer son ouvrage. Cela est d’autant plus convenable que la multitude des passages toujours nouveaux et toujours variés engendre la confusion et l’ennui, quel que soit le choix raisonné des modulations et des idées. En général obtenir de grands effets par la plus petite quantité possible de moyens, est la première règle de toute science humaine, le but de tout artiste de génie.
Toutes ces qualités nécessaires sont le résultat ile la bonne conduite. Il n’est donc pas étonnant que des compositeurs, même d’un talent très médiocre, aient réussi parfois à composer de bons ouvrages , grâce à l’art qui a dirigé leur travail d’un bout à l’autre. C’est à la bonne conduite de tnaintenir dans l’âme de l’auditeur une certaine Satisfaction , un certain calme , tel que le produit l’harmonie des traits et du coloris dans des tableaux bien peints. C’est celle satisfaction et ce calme dont l’auditeur éprouve le charme sans pouvoir s’en rendre compte, qui le fait revenir mille fois à entendre la même musique et toujours avec un nouveau plaisir. Il n’est donc point surprenant que pendant plus de quarante ans, il n’y ait pas eu une musique plus répandue en Europe et plus répétée que celle de notre grand compositeur. Je parle de la musique instrumentale.
La plus grande des découvertes de Haydn , celle qui, plus que tout autre, lui servit à se créer un style à lui, tout à la fois beau et brillant, ce fut l’idée de diviser la pensée musicale, c’est-àdire la mélodie entre les différentes parties de l’orchestre, de manière à ce que chacune d’elles eût sa part, et que toutes en fussent des parties intégrales;
J oules les symphonies à trois, à quatre instrumens ou à plein orchestre, étaient écrites à
Celle époque , comme je l’ai indiqué dans ma première lettre , d’après une telle méthode qu’un seul instrument, c’est-à-dire le premier violon, y faisait la loi , car la pensée musicale n’était concentrée qu’en lui. Les autres instrumens ne servaient qu’à l’accompagnement harmonieux de la cantilène. Haydn pensa qu’il produirait un plus grand effet en distribuant la cantilène entre tous les instrumens , et en assignant à chacun d’eux le rôle qui leur convenait le mieux dans les passages, qui composaient la mélodie générale. Dans son orchestre il n’y a ni maîtres, ni valets;
Tutti sort dita dolln s tes s a mano >•
ce sont tous des doigts de la meme main / ce sont tous des fleurs qui ornent le même jardin. Par cette méthode il renferma , pour ainsi dire , la mélodie dans l’harmonie; il rendit la première plus noble, la seconde plus agréable, A celle-là il ôta sa faiblesse ; à celle-ci , ce qu’elle a d’insignifiant , et il porta l’art à un tel degré de perfection , que les notes mêmes de l’accompagnement servent à l’exposition de la pensée musicale , qu’on ne comprendrait pas promptement, si on omettait l’une ou l’autre des parties qui la renferment. Ses compositions sont comme les architectures de Palladio ; chaque membre, chaque
forme concourent à l’admirable disposition et à l’ensemble du tout. Par cette méthode il n’y a rien d’inutile, de détaché, de faible dans les Oiivnujes de l’esprit humain , mais tout en eux porte itî cachet de la force, de la clarté, du charme et de la beauté.
D’autres avant lui avaient fait des efforts en ce genre, mais lui seul atteignit au plus haut point de la perfection.
Il ne sera pas inutile de répéter ici ce que j’ai avancé ailleurs, que cette manière de distribuer la cantilène eu plusieurs parties, et de la former même par le moyen de plusieurs parties, est une découverte précieuse dans la musique instrumentale; mais elle ne le serait pas également dans la musique vocale accompagnée par les inslrumens. La voix humaine a le privilège , quand elle se fait entendre, de s’attirer presque toute l’allentiou de l’homme qui écoute. Notre oreille s’irrite toutes les fois qu’on veut l’empêcher d’entendre une voix qui la charme et la séduit, et c’est pour cela que plus le chant est clair et saillant , plus nous sommes satisfaits en l’écoutant. Ce ne serait donc pas une chose digne d’éloge que de composer des airs comme Haydn composait des symphonies, et que de lier le chant aux inslrumens de manière à ce qu’on ne pût entendre clairement aucune voix, comme fit parfois le génie prodi-
gieux «le Mozart , et comme font aujourd’hui beaucoup de compositeurs allemands. De semblables productions ne peuvent être tolérées que lorsqu’on ne peut nullement compter sur la voix des chanteurs.
Jomelli , devant écrire un opéra pour le théâtre de Padoue , s’aperçut que les chanteurs ne valaient pas grand chose , et qu’ils montraient d’ailleurs peu de zèle et de bonne volonté. — Ah! tas d’imbécilles , leur dit-il, je ferai chanter l’orchestre; l’opéra ira aux nues, et vous, au diable. — Et il en fut ainsi. Cherubini , lui aussi, tomba dans ce défaut, parla raison, je. pense, que ses productions théâtrales les plus estimées étant écrites en français, il- ne trouvait ni dans celte langue, ni dans les dilettanti de cjuoi faire briller d’une manière remarquable la partie chantante. Mais il employa un tout autre style dans ses ouvrages écrits en italien, dans lesquels ce célèbre auteur se distingua autant que dans ses autres productions. Peut-être est-ce en raison de ce style de symphonie que Haydn, dans ses ouvrages dramatiques et dans plusieurs compositions de musique vocale, n’a pas toujours obtenu ce succès qu’il obtint dans sa musique instrumentale, «pioiqu’il ne négligeât rien pour faire ressortir la partie chantante, et qu’il n’eût à la bouche que le mot de chant , qu’il louait,
recommandait et répétait sans cesse et à chaque instant. ' -
Une qualité particulière au génie de Haydn acheva de perfectionner son style de symphonie. Personne mieux que le Titien ne connaissait sa palette. Un coup-d’ceil sûr, une attention infatigable et un long exercice rendirent ce prince des peintres si habile à saisir l’effet de chaque couleur, qu’il ne se trompa jamais dans leurs combinaisons, et que ses nuances étaient toujours fécondes en nouvelles beautés. C’est ainsi que Haydn connaissait parfaitement les instrumens qui composaient son orchestre. Non seulement celte con-r naissance n’était pas limitée au maniement , à la propriété, au caractère et à l’extension de chacun d’eux, mais elle embrassait aussi l’effet que produisent les passages exécutés sur ces mêmes instrumens. C’est ainsi que , quand son imagination lui suggérait un accord , une pause , un agrément, il savait à quel instrument il devait les assigner pour obtenir plus d’harmonie ou de grâce et plus d’expression. Et quand il voulait qn’un instrument se distinguât, il connaissait très bien le passage qu’il fallait choisir pour en obtenir un bon succès. Combien de beaux passages inspirés par l’imagination à d’autres compositeurs qui n’ont pas celle connaissance des instrunierïs, restent sans pffet , parce qu’ils sont
exécutés par un instrument plutôt que par un autre ! Gluck , ce grand borame , possédait aussi cet art. Dans la scène d’Oreste de l’Iphigénie en Tauride, remarquez le prodigieux effet de ces violes agitées !
Haydn perfectionna celte science quand , dans la maison d ' Eslerlxazy , il se trouva directeur en chef d’un très bon orchestre. Il y put faire toutes les expériences qu’il voulut , avantage que n’ont pas eu les autres compositeurs. J’ai entendu dire à quelques-uns de ces professeurs qui vivaient avec lui , chez le prince Eslerliazy , que Haydn interrompait bien souvent son travail, sortait de sa chambre, rassemblait l’orchestre, essayait tel ou tel passage sur divers instrumens , et qu’après cette expérience, il se remettait à son secrétaire et poursuivait alors sa composition avec assurance. Doué d’une imagination féconde et assisté de cette connaissance pratique , il put inventer une foule de passages, d ’anclamenti et d’agrémens, qu’on n’avait jamais entendus avant lui , qui donnèrent à son style le cachet de celle nouveauté charmante qui est la première qualité d’un auteur ainsi que la plus rare et la plus ambitionnée.
Pour enrichir son imagination, Haydn tira parti des productions des autres et de plusieurs moyens que son génie fécond lui a fournis, mais nous parlerons de cela dans ma prochaine lettre.
Il me suffit pour le moment de vous avoir donné une idée des principales bases sur lesquelles Haydn érigea son édifice. Par la suite je vous parlerai de son style, qu’on ne pourra jamais assez louer, assez étudier, mais je vous en parlerai d’une manière moins aride , en passant sous silence les préceptes et en me livrant à l’histoire de ses diverses productions.
Adieu.
Baadcn , 18 juillet 1808.
Il faut être n«S poète pour être musicien.
LsctrKDE, Poèm. de la Mus.
On a fait celte judicieuse remarque que l’existence simultanée de plusieurs génies à une même époque contribue au développement et à l’accroissement de chacun d’eux. Aussi les siècles de Péri clés , d ’ Auguste , de Léun, de Louis XIV ,
s’élevèrent-ils au plus haut point de gloire où soient parvenues les époques brillantes de la science humaine. Si Horace n’eût pas été contemporain de Virgile , celui-ci serait peut-être moins châtié et moins soigné. Raphaël n’eût pas été si grandiose sans Michel-Ange , si expressif sans Misaccio. Racine fils prétendait que l’on était redevable à Corneille d’une partie de l’éclat dont son père illustra la scène; puis allant plus loin encore, il attribuait au même Corneille le développement de tous les grands génies du siècle de Louis XIV.
A l’époque où Haydn commença sa carrière , il y avait en Italie et en Allemagne , comme je vous l’ai dit dans ma première lettre, des hommes qui suivaient avec distinction la même profession : ils n’existaient pas en vain pour notre Haydn , qui observait attentivement leurs ouvrages pour en faire son profit. Parmi un grand nombre d’auteurs dont il serait trop long de vous faire ici l’énumération, je nommerai d’abord Tartini qui habitait Padoue. Habile théoricien , le premier il fit de grands pas dans l’esthétique de l’art; sa musique instrumentale était pittoresque et chantante. C’est à lui, après Corelli , qu’est dû le perfectionnement qui plaça le violon dans le poste éminent qu’il occupe parmi les autres iustrumens. Il composa, pendant le cours de sa
longue carrière, «leux cents concerto , qui tous ont été gravés. A Venise vivait le maestro Vivaldi , auteur, entr’autres, des célèbres symphonies intitulées les Quatre Saisons ; à Vienne , Toeschi et Stamitz, le premier, plein de feu, prodiguait les modulations et savait avec un art admirable faire passer un motif d’un instrument à l’autre ; le second introduisit dans les symphonies le clairobscur en opposant habilement les piano aux forte , le brillant au pathétique. Gasmann dans ses compositions, joignait au savoir profond d’un Allemand , la grâce de la cantilène italienne. .Te ne puis passer sous silence Starzer si vif et si profond ; Abel si mélodieux; le savant Telemann , Tcller , B ire h , G allô , Mann , TV ogenzeil , et Bocclierini , qui, mieux que tout autre de son temps, sut agencer convenablement les accompagnemens au chant de la partie principale. Un peu plus tard, je vous parlerai avec plus de détails de cet admirable auteur. A Turin, Pugnani , et comme exécutant et comme compositeur, recu- , lait les bornes du domaine du violon, déjà tant agrandi par Tartini , que l’on peut considérer comme le père de cet instrument , roi des orchestres. A Vienne se distinguait encore Beiiter } inventeur de cette allure despotique des violons, au moyen «le laquelle il parvenait à dissimuler l’ignorance et la pauvreté des chanteurs, qi\i
s’étalent introduits dans la chapelle impériale, après la mort de Charles VI , aussi amateur que digne appréciateur de bonne musique. A Slultgard florissait Jornelli , qui réunit la noblesse à l’abondance dans ses ouvertures; à Berlin, Bouda, peintre incisif et profond; à Vienne, le facile TVanhal dont les chants respirent le naturel et la grâce, et avant lui, outre ceux que j’ai déjà nommés, on avait remarqué encore dans la même ville Ditters , TV anmaldern , Scarlatti, qui tous s’efforcèrent de faire sortir de l’enfance, où jusque là elle avait langui, la musique instrumentale dont seulement je veux ici parler. On sait que les Grecs, si avancés du reste dans la culture des beaux arts, en avaient complètement négligé cette partie. Que Taies ou Chamiris en fût l’inventeur, toujours est-il certain qu’ils ne se servaient le plus souvent que d’un seul instrument. Platon faisait si peu de cas de cette musique instrumentale qu’il l’appelait une absurdité , un abus de la mélodie. Pendant longtemps ils ne firent usage des instrumens que pour accompagner le chant, et , hors les circonstances de batailles ou de certaines fêtes, la musique instrumentale se faisait entendre isolée de la musique vocale , les Grecs comme la plupart des peuples orientaux accompagnant leurs danses de la voix. Cependant dans la musique de la Pirique , du C'ordace,
des Ernelies et autres danses militaires, les instrumens figuraient d ? une manière plus essentielle. Les anciens et surtout les Romains firent plus tard intervenir des joueurs de flûtes pour contribuer aux plaisirs de leurs banquets. Le moine Donigone .parle de l’usage fréquent que ,' sous la comtesse Mathilde , on faisait en Italie , de la musique instrumentale. Ainsi , en remontant de siècle en siècle pour examiner l’histoire de la musique instrumentale, on voit que les Italiens furent les premiers à l’employer, par système , entièrement séparée de la voix humaine. Mais pendant de longues années cette musique consista simplement en gigues , ballades et autres morceaux d’aussi faible importance , cette nation , essentiellement musicienne , ayant toujours placé dans le chaut le nec plus ultra des jouissances que peut procurer la musique. Ce fut seulement vers la fin du dix-septième siècle que l’on commença à cultiver avec plus de soin le champ de la musique instrumentale. A cette époque Corelli , Lucatelli, Carcano et plusieurs autres écrivirent des sonates à deux et trois parties qui réveillèrent l’attention des amateurs de la musique.
Mais on était loin alors de soupçonner meme qu’il pût jamais exister un orchestre, tel que celu i qui a été formé depuis pur Haydn , composé de dix-huit înslrumens dilférens de sons et de
formes , lesquels concourant à l’exécution d’une même mélodie répartie entr’eux selon leurs moyens respectifs, devaient en accroître l’énergie, par la richesse des accords, sans produire un mélange de sons confus et bizarres.
De tous les auteurs que j’ai nommés et de tous ceux dont, pour abréger , j’ai négligé de parler, aucun , je crois , ne fournit à notre Haydn autant de sujets de méditations et d’observations qu 'Emmanuel Bach, déjà cité; que le Milanais Sammarlini , et le Lucquois Boccherini. Haydn avouait devoir beaucoup au premier. Il donnait à penser qu’il avait soigneusement étudié les délicieuses compositions du troisième ; quant au second , il m’a dit plusieurs fois qu’il ne lui avait aucune obligation, il ajoutait même que c’était un brouillon. Mais ici j’en appelle au jugement de quiconque voudra bien se donner la peine d’examiner impartialement les premières compositions de Haydn, et de les confronter avec celles de Sammarlini ; jè ne doute pas qu’il ne reconnaisse facilement de combien d’idées originales, de combien d’inventions de ce célèbre compositeur s’est enrichi Haydn, non pas en vil plagiaire, mais en maître habile. A un génie tel que le sien, il suffisait d’entendre pour s’imprégner, même sans en avoir la volonté expresse, de ce qui avait frappé ses sens; ainsi il a suffi
à Raphaël d’avoir vu Massaccio , pour donner ensuite à ses têtes cette expression animée dont il n’avait pas même conçu l’idée en étudiant le gracieux mais froid Perugin. Je n’oublierai jamais que me trouvant, il y a trente ans, avec Mislivicek , à Milan, dans un concert où l’on exécutait quelques vieilles symphonies de Sammartini , dont la musique était entièrement inconnue au savant Bohémien, celui-ci s'écria loul-à-coup : — J’ai trouvé le père du style de Haydn ! — Exclamation qui renferme cependant un peu d’exagération ; car le style de Haydn, généralement parlant, est bien certainement tout à lui, nouveau et d’inspiration. Le maestro V enceslao Pichl penchait aussi vers l’opinion de son compatriote , mais avec restriction. Haydn a pu contracter quelque chose du goût de Sammartini, en imiter les marches, le feu, le brillant et certaines bizarreries qui se trouvent dans celte musique pleine d’idées et d’invention. Son premier quartetto eu si en est une preuve : si l’on veut observer le mouvement d 'alto et de second violon qui s’y trouve au commencement de la deuxième partie du premier morceau , on reconnaîtra la ressemblance frappante qui existe entre ce style et celui de Sammartini. Mais Haydn était trop bon con- Irepoiu liste et trop ami de l’ordre et de la marche régulière, qui doit régner dans tout style pur
et raisonné, pour imiter servilement le capricieux Milanais, qui, ne donnant dans ses compositions qu’une légère attention à- l’enchaînement des parties, se livrait à la fougue de sa bouillante imagination ; de là vient que l’on y remarque des éclairs brillans de génie à côté de masses dé cmdeurs et de formes indécises.
Ce Sammartini , que vous êtes trop jeune pour avoir connu, était un homme singulier. Pour suppléer à l’injuste négligence de la renommée envers lui, je vous en tracerai ici une petite biographie. Né à Milan, vers la fin du dix-septième siècle , il étudia d’abord le hautbois , puis le violon. Ou lui doit l’usage du mordant , des notes syncopées, des contro-arcale , des staccato , moyens puissans d’expression , sinon inconnus, du moins peu usités avant lui ; il les mit le premier en honneur , comme il est facile de s’en convaincre, en comparant ses œuvres avec celles des compositeurs qui l’ont précédé dans la
carrière.
Sammartini, doué, ainsi que Haydn, d’urt génie créateur, apprit le contre-point, seul, sans le secours d’aucun maître , et se donna à la composition de la musique instrumentale , particulièrement des trios et des symphonies. Il composa ses premières symphonies à grand orchestre par ordre du général Pallavicini, gouverneur de
Milan. Elles étaient exécutées en plein air, pour le divertissement des babitans , sur la demi-lune de la citadelle, dont l’esplanade, que domine cette partie de la forteresse , était le rendez-vous général dans les soirées d’été. Paladini y qui mourut trop jeune, Lampuganni qui, le premier, commença à détruire un luxe excessif dans les
accompagnemens des airs , et plusieurs autres se disputèrent le prix de la gloire sur ce terrain, devenu le ihéâtre d’une lutte toute aimable, avec Sammartini , qui les vainquit tous par l’abondance, le feu et la nouveauté du style, quoique sou mérite n’égalât pas. celui de Paladini et des autres dans la science des accords. Ce fut dans
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ces symphonies qué l’on entendit les altos et les basses faire pour la première fois des parties différentes ; jdsquc-là ces instrumens avaient tou- ^pursjoué exactement la même partie; alors, les second! violons*- débarrassés de la tutelle des premiers, commencèrent, à la grande satisfaction des exéeutans , à Suivre des marches diverses , à
parcourir agréablement des modes opposés. Sam- -giartim connaissait aussi plusieurs instrumens : il les enseigna à Gluck , dont il fut le maître pendant plusieurs ïinnées. Si à ses autres avantages Sammartini avait joint une théorie profonde et plus d'application , on peut dire que l’Italie aurait eu son HaydnuyanV l’Allemagne. Mais on autre point
«le . ressemblance remarquable entre ces deux génies, c’est le peu de succès que l’un et l'autre obtinrent dans leurs compositions de musique vocale. Cédant aux vœux unanimes de ses concitoyens, Sammartini composa, pour le théâtre de Milan , un opéra sérieux qui ne fut nullement goûté. Il était loin lui -même d’en être satisfait et s’amusait à ses propres dépens , lorsque le souvenir dè celte œuvre revenait à sa mémoire.
Aussi fut-elle la première et la dernière qu’il composa dans ce genre. Il ne voulut plus rien écrire pour le théâtre ; et, excepté quelques Oratorios sacrés , nous n’avons de lui aucun ouvrage dramatique. * 4 -
Comme je vous l’ai déjà dit , Sammartini fui pendant dix ans le professeur de Gluck: il suffît de comparer la musique instrumentale de l’un avec celle de l’autre, pour juger combien l’élève doit au maître. Afin que vous ne puissiez me soupçonner de partialité en faveur de Sammartini , je vous rapporterai ici l’opinion qu’avaîent de son mérite trois célèbres connaisseurs qui furent ses contemporains^: l’un, est le philosophe Rousseau , l’autre le savant Burney , le troisième enfin est Quant. Le premier, parlant dans son Dictionnaire de Musique, page 66, des bonnes compositions musicales, dit qu’il n’en connaît que deux qui méritent d’être
ainsi qualifiées : un adagio <le Tartini et un andante de Sammarlini , et à la vérité ses andante sont clignes à! Anacréon. Le second, Burncy , le nomme plusieurs fois dans son Voyage musical , dont je transcrirai ici quelques passages.
( Page 95 ). « La seconde messe du signor « Jean Baptiste Sammarlini , que j’ai entendue « aujourd’hui , a été exécutée sous sa direction « dans l’église dcl Carminé. Les accompagne- «c mens en sont ingénieux, pleins de brillant et « d’un feu tout particulier à ce compositeur. La « partie instrumentale de ses compositions est « admirablement traitée. Aucun des exéculans <c ne peut rester longtemps oisih Les violons « surtout n’ont jamais un instant de repos : il <c serait même à désirer qu’il fit sentir un peu le «frein à son pégase, qui semble fuir à bride «abattue, emportant avec lui son cavalier.
« Et , pour parier sans métaphore, sa musique « plairait encore davantage si elle était moins «éblouissante de notes et d 'allegro, mais la « fougue impétueuse de son génie le force à « parcourir une succession de mouvemens ra- «pides, qui, à la longue, fatiguent exécutans et « auditeurs. »
Cependant, à la page io 3 , il semble vouloir restituer à Summartini le tribut de louanges qu’il lui avait refusé précédemment.
« Sammartini , dit-il en parlant d’une autre « messe de cet auteur, à l’exécution de laquelle il « avait assisté , m’a dédommagé par un adagio « qui se trouve dans le motet , et qui est vrai- « ment divin , de la privation des mouvemens « graves qu’il m’avait fait subir dans la messe de « jeudi, »
J’en demande pardon à mon cher Haydn, mais l’homme , dont un Burney pouvait parler ainsi , n’était certes pas un brouillon, ni un compositeur qui n’olfrît rien à l’imitation.
Maintenant il me reste à vous expliquer comment le maestro Viennois put tirer, parti des originales compositions du maestro Milanais , ce qui ne me sera pas difficile, si vous consentez à m’accorder un peu d’attention. Pallavicini avait été précédé dans la charge de gouverneur de la Lombardie autrichienne , par le comte d 'Harrach qui, le premier, rapporta à Vienne la musique de Sammartini. Elle obtint aussitôt d’immenses succès et une grande vogue parmi les habitans de cette capitale , où la musique est regardée comme le plus agréable des passe-temps. Le comte Palji, grand chancelier de Hongrie , le comte Schonborn et le comte Murtzin, rivalisaient d’empressement à se procurer les plus nouvelles compositions de Sammartini , qu’ils faisaient entendre
avec profusion dans leurs concerts presque quotidiens.
Haydn, jeune alors et studieux , put et dut même bien des fois assister à ces concerts , mais il fut à même d’entendre encore plus souvent de la musique de cet auteur, lorsqu’il fit partie du service du comte Mortzin et de celui du prince Nicolas Esterhazy, qui, comme le comte Palfi , avait attaché à son service la plume lointaine de Sammartini. Moyennant un engagement ce dernier était obligé d’envoyer tous les mois à Vienne de la musique nouvelle. Tant que vécut Sammartini , un banquier de Milan, nommé Castelli , fut chargé, par commission du prince, de solder la somme de huit sequins au maestro , chaque fois qu’il lui remettait pour son altesse un morceau quelconque de sa composition. Suivant les conventions , il devait en donner deux par mois, mais il pouvait au même prix en fournir autant qu’il le jugeait à propos. Je me rappelle d’avoir entendu quelquefois dans ma jeunesse le banquier se plaindre à Sammartini, devenu vieux et paresseux à composer, de ce que depuis longtemps il ne lui avait rien remis pour Vienne, d’où il recevait, ajoutait-il, des réclamations continuelles ; à quoi le maestro avait coutume de répondre avec un sourire goguenard : « Fard, « fard , ma il cembalo m’amniazza. » (Je ferai,
je ferai, mais le piano me tue.) Malgré cela, les seules archives musicales de la famille Palji possèdent plus de mille morceaux de la composition de cet auteur. Quanz, enfin, le dernier des auteurs que je vous ai cilés, comme étant admirateur de Sammarlini , dit, en parlant de ses voyages d’Italie, avoir entendu exécuter, à Milan , de la musique de Sammarlini , qu’il place au-dessus de tous les compositeurs de cette capitale, parmi lesquels se trouvaient les Palladini, les Vignati , les Lampugnani , les pioroni. .
Avant de vous parier de Bach , je vous ferai observer, en votre qualité d’Italien, qu’il doit être distingué de ce Giovanni Bach , si ardent, qui séjourna long temps à Milan, y fil entendre de belles et majestueuses symphonies , puis passa en Angleterre et finit récemment ses jours à Londres. Giovanni était le plus jeune de sa famille qui, comme celle des Carrache , des Bernoulli, des Cassini, des Benda, pouvait se vanter d’avoir eu, de père en fils, des hommes célèbres dans la science de la musique , transmise comme en héritage d’une génération à l’autre. Il y eut jusqu’à cinq individus portant dans le même temps le nom de Bach ; ils fondèrent à Hambourg l’école dite des Bachistes. Emmanuel Bach, le plus célèbre d’entre eux , fut celui que
notre Haydn s’appliqua à étudier jour ét nuit. Il fut regardé comme le plus fort des pianistes de son temps, où Mozart , qui les dépassa tous, n’existait pas encore. Emmanuel fut l’inventeur du port-de-r'voix , du tril double et de plusieurs autres traits , propres à produire d’agréables effets sur cet instrument , au jeu duquel il sut le premier communiquer du coloris, de l’expression, du sentiment. Les ouvrages de cet auteur sont particulièrement caractérisés par la variété , le savoir et la grâce ; la fécondité de son imagination ne le cédait en rien à la profondeur de sa science. Une harmonie soignée, une mélodie soutenue, une étonnante richesse de belles et savantes modulations se faisaient remarquer dans ses ouvrages, non moins que l’originalité et l’abondance du style. Il passa quelques fois pour être capricieux et extravagant. Le goût décidé qu’il montrait pour les transitions inattendues, ne pouvait manquer d’imprimer celte tache à sa réputation, d’autant plus que souvent il préférait l’étrangeté au naturel, et faisait abus de cette figure de rhétorique a laquelle on donne le nom d’obstination plutôt que celui de persévérance, parce que, penchant vers l’excès, elle s’approche plus du vice que de la vertu. Pendant sa jeunesse, Bach accompagnait presque chaque jour le grand Frédéric , lorsqu’il s’amusait à jouer de
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la flûte. Il a laissé un grand nombre d’ouvrages dont encore aujourd’hui l’étude peut être profitable.
Mais revenons à Boccherini, violoncelliste distingué, autant que compositeur original et profond. 11 fut du petit nombre de ceux qui , doués d’une exquise sensibilité, jointe à un génie vigoureux, élevèrent, dans le siècle dernier, par leurs découvertes et leurs inventions, la musique instrumentale bien près du haut point de perfection, où Haydn la porta depuis. Quelques-uns ont à tort regard» Boccherini comme l’inventeur du quatuor : les compositeurs allemands, et Haydn même, en avaient avant lui écrit par milliers. On ne peut nier pourtant qu’il n’ait partagé avec Haydn l’honneur d’avoir indiqué et fixé le caractère convenable à cette délicieuse musique de chambre ; cependant les formes adoptées par Boccherini et par Haydn , reçurent de ce dernier tant de brillant et de variété, il sut les embellir d’ornemens si agréables, qu s il ne tarda pas à être reconnu pour le premier quartetista du monde. Mais dans les quintetto , personne, pas même Mozart , ne peut disputer à Boccherini la supériorité. Boccherini avait à peine atteint le printemps de sa vie, lorsqu'il partit de la petite province où il avait pris naissance , pour aller se perfectionnera Borne dans le con-
tre-point : en ayant acquis, dans quelques années seulement, une profonde connaissance, il se mit à voyager.-
A Vienne, où l'avait précédé un de ses frères, excellent danseur, qui s’était engagé au théâtre impérial, U fut parfaitement accueilli par l’ambassadeur de sa république, et séjourna quelque temps agréablement dans cette ville. Ce fut là que, cherchant à accroître ses lumières au foyer des hommes habiles qui de leur côté durent tirer avantage de ces rapports, il fit la connaissance de Haydn avec lequel il contracta bientôt une étroite amitié, dont le lien dura autant que la yie de ces deux compositeurs, émules , mais non rivaux, quoiqu’ils se disputassent la primauté dans la composition de la musique instrumentale. L’ c u , 'gtfl £ dîlé, la grâce et la profondeur dont étaient empreintes les œuvres de Boccherini , illustrèrent sa réputation et contribuèrent au développement du génie de Haydn. Le caractère du style du maestro Lucquois tenait un peu du genre sacré et du genre Jugué, et même dans les morceaux vifs, il n’était pas entièrement dépouillé d’une certaine couleur mélancolique et tendre, trait caractéristique des âmes honnêtes et sensibles. Tel fut en effet Boccherini , dont la conduite ne démentit jamais la naïve bonté, la modestie sincère et la plus exemplaire dévotion. Ses
largo sont admirables par la douceur et les charmes du chant, non moins que par la gravité et la marche savante du contre-point. La conduite en est dirigée avec tout le talent d’un maître habile. Haydn l’a imité d’une façon si frappante dans ses andante, qu’il vint à quelqu’un l’idée de dire que • Boccherini avait été V Amasia , si non la femme de Haydn.
Je ne contredis pas le jugement résumé dans Ce bon mot, mais j’ajouterai que dans les symphonies à grand orchestre le chaleureux et pétulant époux laisse loin derrière lui sa timide et douce épouse.
Il est un autre homme célèbre que Haydn , déjà musicien consommé et plein d’années et .de gloire, ne dédaigna pas d’étudier avec soin. C’est Handel dont il ne connut réellement la musique que, lorsqu’à Page de soixante ans, il passa pour la première fois en Angleterre , quoiqu’il eût pu bien plus tôt en entendre exécuter des morceaux à Vienne où elle était jouée et estimée ; mais Haydn , qui passait en Hongrie une partie de sa vie , n’avait pas accordé à ces compositions toute l’attention dont elles étaient dignes , et avec laquelle il les étudia , après les avoir entendues à Londres. J'os'e dire que sans ces nouvelles éludes Haydn n’eût pas produit son oeuvre admirable de la Création , où le
style grandiose et noble de Handel semble se répandre, après s'être enrichi en passant par le génie de Haydn. J’eus un jour une preuve de l’estime que Haydn faisait de Handel; voici comment.
Me trouvant dans la maison Schwartzenberg , placé près du premier, pendant l’exécution du Messie de Handel, et exprimant mon admiration pour l’un des beaux chœurs qui s’y trouvent , Haydn me dit : « Qttesli è il papa di tutti. » (Celui-ci est le père de tous). Mais je m’étendrai davantage sur ce sujet en vous parlant de la musique vocale de Haydn. Continuons maintenant nos recherches sur les études et la méthode de Haydn, considéré uniquement comme symphoniste, c’est-à-dire du côté où il brilla avec un éclat sans égal.
La musique de cet auteur est un véritable arsenal d’armes oratoires,- autant que le comporte chacun des différens genres, dans lesquels s’est exercé son génie. Vous y trouvez , comme dans les discours de Cicéron , presque toutes les figures de rhétorique mises en pratique ; mais il fait surtout un fréquent usage de la réticence et de la prélérition , qui au milieu de celle rapidité particulière à Haydn sont d’un admirable effet. Quelquefois il suspend brusquement, dans sa marche précipitée, la période
musicale, parvenue au point culminant de la cadence d’où elle est près de tomber sur la note qui doit former comme le couronnement : lout-àcoup il s’arrête et tqus les instrumens se taisent. Cependant vous vous attendez que recommençant bientôt à jouer , le premier son , qu’ils vous feront entendre , sera cette note sans laquelle la période est incomplète, note que déjà votre imagination a pour ainsi dire formulée ; mais au lieu de cela , voilà que le maestro, vous lance le plu? souvent à la quinte , avec un passage gracieux^ déjà indiqué dans le cours du morceau, et après avoir quelque temps bercé agréablement votre attention dans ce ton étranger, il revient enfin au ton principal, et vous donne alors largement et franchement, à votre pleine et entière satisfacrlion, cette cadence qu’il ne vous avait fait si longtemps attendre que pour vous en rendre l’effet plus agréable.
Il se servit souvent d’une autre manière de retarder la cadènce qui est aussi pleine de charmes : le final de la création en offre un exemple extrêmement brillant. Arrivé, dans ce morceau, à la péripétie ou cadence , il ne suspend pas le vol de l’orchestre , comme dans les cas dont je viens de vous parler, mais procédant par modulations ascendantes, il passe d’un ton à l’autre, appuyant chaque transition sur des accords sq-
nores et savans , indiquant , à chaque mesure , la cadence désirée, qu’il retarde toujours en lui substituant une nouvelle modulation de plus en plus belle et inattendue. L’étonnement s’accroît, l’impatience, avec laquelle on soupire après la cadence, redouble et s’exalte tellement, que lorsqu’enfin elle arrive , la joie se manifeste par une explosion d’applaudissemens qui se prolongent pendant longtemps. Je n’ai jamais assisté à l’exécution de ce morceau sans être témoin d’une semblable preuve d’enthousiasme général. Ces artifices de la science , employés si souvent par . Haydn et imités depuis avec bonheur par Mozart et Pleyel, sont devenus le salvum me fac de tous les symphonistes allemands , qui en firent usage plutôt pour suppléer à l’aridité de leur imagination , que pour servir d’ornement à leurs cantilènes. On peut encore ranger parmi les tactiques de l’art, dont Haydn sut heureusement se prévaT loir , ces éclats foudroyans d’orchestre , qui , comme des éclairs , partent à l’improviste au milieu d’un pianissimo , et ce pianissimo est réduit à la simple expression, puisque les instrumens à vent eux-mêmes sont contraints de l’observer. L’ allegro n'était en 1600 qu’un andantino, Haydn ne fut pas l’inventeur de l 'allegro actuel , mais il le fut du prestissimo , qui fit d’abord la déso-r lation des pauvres orchestres.
Haydn , croyant avoir donné suffisamment de temps et de soins à la correction de son style, chercha à accroître encore le trésor de son imagination , non seulement par l’observation attentive des oeuvres des compositeurs , ses contemporains , mais encore par la recherche des airs populaires de toutes les nations. Il faisait un recueil de ceux qui lui paraissaient gracieux ou originaux, il remarquait soigneusement l’accent caractéristique, le mode et le rhythme particulier de chacun. Ainsi l’Ukraine, la Hongrie, l’Écosse, l’Allemagne, la Sicile; l’Espagne et la Russie contribuèrent à former le magasin de Haydn.
D’autres auteurs se mirent aussi à la recherche de semblables perles ; mais il ne fallait rien moins que le génie de Haydn pour savoir en tirer un parti avantageux, les placer convenablement et de manière à les faire briller de tout l’éclat dont elles étaient susceptibles. Ce n’est pas à rassembler une nombreuse armée, à la munir de toutes sortes d’armes que se montre le talent d’un grand général , mais à la savoir diriger, à savoir bien s’en servir.
Il formait aussi un petit trésor de tous les Caprices qui lui passaient par la tête. De même que Léonard de Vinci crayonnait sur le carnet , qu’il avait toujours dans sa ceinture, les physionomies étranges ou caractéristiques qu’il rencon-
trait sur son chemin , Haydn prenait note de ses propres caprices , à mesure qu’ils se présentaient à son esprit. Se sentait-il par exemple en disposition de gaieté , il courait à sa table et se mettait à écrire quelque motif léger, quelque menuet , quelque refrain. D’autrefois, c’étaient des chants empreints de suavité, de mélancolie ou d’indignation, qu’il jetait sur le papier, selon que son âme se trouvait sous l’influence de ces diflerens senlimens; puis il avait recours à ce recueil de ses diverses affections , lorsque son imagination ne lui suggérait pas au moment ou il se trouvait en avoir besoin , quelque passage caractéristique de tel ou tel genre.
Ordinairement il ne se mettait à composer que lorsque son esprit était libre et en bonne disposition. Quelqu’un a dit que les belles pensées viennent du cœur : cet axiome vrai pour les auteurs de tragédie, n’est pas moins applicable à tous ceux qui professent les autres genres d’art. Lorsque l’homme est satisfait de lui-même, il produit des idées, qui , plutôt filles des scntimens que de l’esprit, portent avec elles je ne sais quel feu qui les rend efficaces et entraînantes. Tarlini , avant de se mettre à composer, lisait quelques-uns des suaves sonnets, de Pétrarque; Alfieri , en revanche , demandait des inspirations à la musique avant d’écrire une tragédie. Pour exalter son
imagination, Haydn avait aussi recours à certains préalables , mais d’un genre moins recherché. Il fallait d’abord qu’il se fit coiffer et s’habillât avec .autant d’élégance que s’il eût dû se présenter dans quelque réunion. Puis il se passait au doigt un anneau dont Frédéric , roi de Prusse , lui avait fait présent. On l’entendit plus d’une fois assurer, que si, par hasard, il oubliait de mettre celte bague avant de composer, il ne lui venait pas une idée , que sa verve languissait, se desséchait, privée de la présence de ce témoin parlant de l'affection d’un grand prince. Le papier sur lequel il écrivait , devait être aussi fin et uni que possible. Les caractères qu’il y traçait, étaient si •nets et si égaux enlr’eux que le plus habile copiste n’aurait pu mieux faire. Les têtes de ses notes étaient extrêmement menues , la queue presque imperceptible, aussi les appelait-il, en plaisantant, ses pieds de mouches .
Après cespremierspréparatifs matériels Haydn commençait son travail par composer une espèce de roman ou canevas, sur lequel il pût appliquer des idées et des nuances musicales. Il échauffait ainsi son imagination et la dirigeait avec ordre vers un but arrêté. Quelquefois il se figurait un ami pauvre et charge d’une nombreuse famille, s’embarquant pour l’Amérique afin de s’enrichir. Des divers accidens du voyage, il faisait le sujet
de la symphonie. Elle commençait à l’embarquement. Un vent favorable caresse doucement les flots et fait gonfler les voiles du navire , qui abandonne majestueusement le port, tandis que la famille désolée fait retentir la plage de ses gémissemens , auxquels se mêlent les souhaits de bonheur des amis. Le vaisseau traverse heureusement les mers, et aborde enfin en des contrées lointaines et inconnues. La symphonie parvenue à peu près à la moitié de sa course , fait entendre des sons barbares , tandis que son allure bizarre peut rappeler les danses des sauvages. Le navigateur, devenu possesseur de riches marchandises, déploie les voiles de nouveau, et vogue vers sa patrie. Ici revient le premier motif de la symphonie, mais bientôt la mer se soulève , le ciel s’obscurcit , une tempête furieuse bouleverse les tons et les accords. Le désordre est à sou comble; les cris de désespoir des passagers, mêlés confusément au frémissement des flots et au sifflement des vents, sont représentés vivement par une mélodie qui passe, tour à tour , du genre cromatique au genre pathétique. Les accords d’intervalles augmentés ou diminués , les modulations, qui précèdent rapidement par demi ton , peignent l’effroi et la détresse des malheureux navigateurs. Cependant le courroux des élémens semble s’apaiser, un vent doux, messager de calme et
iigitizec
d’espérance, commence à souffler, l’ami touche bientôt le port, on jette l'ancre au milieu des cris de joie , des bénédictions et de l’étonnement des enfaus, des amis et des curieux. Tout, sur la fin de la symphonie, respire l’allégresse et le plaisir. Vous pouvez imaginer combien ce programme a fourni au maestro d’idées et de ressources. Je ne me rappelle pas à quelle symphonie de Haydn , ce roman a servi de type, mais je sais bien qu’il me la fit un jour connaître et que, le maestro Pichl m’en ayant parlé plusieurs fois, j’en pris note sur des tablettes que j’aj perdues. Dans une autre symphonie , il voulut figurer un dialogue entre Jésus-Christ et le pécheur obstiné, et pour guide de sa marche il adopta la parabole de l’enfant prodigue. De celte manière naquirent plusieurs de ses autres symphonies, auxquelles, sans faire connaître la raison , il donna différens noms , qui peuvent paraître ridicules à ceux qui ne sont pas instruits de ce que je viens de raconter. Beaucoup, telles que la belle Circassienne , la Roxelane , V Hélène de Grèce , la Solitaire , le Maître d'Ecole amoureux , la Persienne , la Paresseuse , la Reine , la Laudon, portent encore aujourd’hui le nom du petit roman que le maestro eut l’intention de parodier.
Je vous conterai, à cette occasion, un trait incroyable de Haydn , qui suffirait seul à rendre
vains tousmes soins, si j’avais eu,dansces lettres, le dessin de vous représenter Ilaydn comme un homme versé dans des matières étrangères à l’art qu il professait. Dans la Création du monde , cet Oratorio si célèbre dont je vous ai déjà parlé , se trouve un passage d’un effet sublime , au moment où sont prononcées les paroles fiat lux. La musique de Haydn est , en cet endroit , si pittoresque, si expressive, que l’on croit réellement voir apparaître tout à coup un soleil brillant au milieu des plus épaisses ténèbres. Peut-être vous pensez que Haydn est parvenu à produire cet eflet par une disposition de tons favorables, heureusement combinés, ou en ralentissant d’abord le rhytbme, et en l’accélérant ensuite au point le plus important; peut-être, enfin, vous croyez que, pour arriver à son but , il mil en usage des nombres ingénieux, ou d’autres semblables finesses d’un habile maestro. Telle était ma persuasion , avant que Haydn , en me révélant lui-même son secret, m’eût causé un étonnement plus grand encore que celui dont j’avais été saisi, en examinant la partition de cet ouvrage. Je vous rapporterai les propres paroles qu’il m’adressa , à ce sujet , en présence de la signora Ghérardi , aujourd’hui madame de Frank, qui fut chargée du principal rôle de la Création , lorsqu’elle fut exécutée , à Vienne , pour la première fois. « — Je vais, dit-il, vous mettre à
« découvert tous mes ressorts secrets. J e commence cai d’abord par me figurer une obscurité procc fonde, et je la représentai par ce choeur, à l’umj- « son, sollo voce, tout composé de notes basses , « et qui précède la cadence pleine et sonore en ut, « ton le plus brillant et le plus éclatant qu’il y ait « pour tous les instrumens, et particulièrement « pour les contre-basses et les cors. Vers le micc lieu du chœur Recommençai à diminuer la force « désaccords, et je les affaiblis successivement, « au point de ne plus laisser entendre, à la fin, que cc ce passage pizzicato des violons, qui précède « la cadence en question. Savez- vous ce que
« c’est que ce pizzicato ? Devinez C’est à lui
« qu’est dû tout l’effet, parce qu’il exprime
cc Devinez » Haydn m’eût donné cent ans
pour chercher le mol de celte énigme, et j’eusse eu toute la perspicacité d’esprit d’un Kircherio et d’un Arduino , que je n’eusse jamais pu imaginer ni la signification , ni l’importance de ce court bourdonnement, cc Eh bien , reprit Haydn, cc qui comprit mon silence , je vais vous le dire , cc moi. Cela représente le Père éternel , qui d’une cc main tient le briquet , de l’autre la pierre à feu, cc sur laquelle il frappe pour en faire jaillir l’étiucc celle. Le petit instrument et le Père éternel une cc fois trouvés , je n’eus pas de peine à trouver le cc tic-lac , produit par l’action de battre le briquet,
« et l’effet fut certain. » — Les commentateurs, les théoriciens , les métaphysiciens se fatigueront peut-être un jour à chercher ce qui réveilla dans le cerveau de Haydn l’idée de ce magique passage, et aucun, certes, ne soupçonnera l’imagination baroque , qui en suggéra l’idée à notre naïf compositeur. Telle est la réflexion que je fis au premier moment , et peut-être se sera-t-elle aussi présentée à votre esprit, en lisant le récit que je viens de vous faire. Maintenant apprenez que Haydn nous a bernés l’un et l’autre; mais consolez-vous, nous ne sommes pas les seuls. L'aimable petit vieillard, qui toute sa vie fut spirituel, moqueur et un peu malin, avait imaginé cette billevesée (ce n’était pas son coup d’essai) , pour la raconter aux curieux; puis , lorsqu’il en avait attrapé quelques-uns, il riait à leurs dépens avec ses intimes amis. Dans une séance de la Société des veuves , il raconta lui-même qu’il avait trompé plusieurs crédules, comme il m’avait aussi trompé dans le premier temps que je fis sa connoissancc. Assurément, un an plus tard, il ne se fut pas ainsi joué de moi , nos relations ayant fait naître pour lui , dans mon cœur, les senlimens d’une tendre affection, et, dans le sien, une bienveillante estime pour son admirateur milanais. Quoi qu’il en soit , celle méthode de diriger la marche de ses compositions musicales d’après un
sujet quelconque , lui fut (l’un grand secours , et il en faisait mystère.
D’autres maestro eurent la fantaisie de composer des quatuors historico-moraux. Bach avait commencé , en essayant de peindre, avec de la musique, les divers caractères des hommes connus. Le Brun , et avant lui Léonard Vinci, et les Carrache les avaient retracés avec le crayon. Minoja, Ditters, et d’autres encore, exercèrent aussi leurs plumes musicales à esquisser des portraits. Pugnani alla jusqu'à essayer de parodier en musique tous les romans de Werter. Mais l’immense différence, par laquelle Haydn se distingue de ces auteurs, consiste en ce que Haydn n’eut pas , comme eux , la prétention de faire dire à la musique ce qu’elle n’a pas le pouvoir d’exprimer j il se servit de ces idées, étrangères à son art, seulement pour exciter les élans de son imagination , en régler les mouvemens , lui donner de la chaleur et du coloris. Nul genre de musique, pas même le chant, lorsqu’il n’est pas accompagné de paroles , n'est unlangage.il peut être celui des oiseaux, mais non celui des hommes , qui ont des moyens de se communiquer leurs pensées d’une manière précise: la musique ne peut que donner de l'extension et de la force à l’expression d’une affection , servir à l’expression de l’ùme dominée par
quelque sentiment; mais il n’est ni île son domaine , ni en son pouvoir d’exposer un discours , de transmettre des idées , des jugemens , des questions, des réponses, pas plus que de représenter des images sous les traits qui leur sont propres. Son rôle, à peu près comme celui du coloris dans la peinture, est d’ajouter à la ressemblance, à la vérité des objets représentés, dont il appartient au dessin de déterminer les contours. On pourrait demander à ceux qui défendraient une opinion opposée, par quelles notes on exprime oui et non , et quels sont , dans ce langage, les substantifs, les adjectifs et les verbes. Il est vrai cependant que les Chinois ont une sorte de musique, au reste bien digne d’appartenir à celte nation , et qui , Dieu merci , ne ressemble pas à la nôtre, au moyen de laquelle ils prétendent expliquer les phénomènes de la nature , parler à la divinité, imposer l’observance des lois, encourager l’agriculture, en démontrer les théorèmes ; mais ce pylhagorique système des Chinois n’est autre chose qu’une pantomine de sons, auxquels ils sont convenus d’attacher certaines idées, et ne peut recevoir la dénomination de musique; ce qui est prouvé par la diversité des instrumens dont ils se servent, selon la différence des objets auxquels ils veulent faire allusion. Ces instrumens varient non seulement dans la forme
et les sons , mais encore dans la nature dont ils sont fabriqués , et chacun d’eux est spécialement destiné à formuler un langage applicable à un seul sujet; ainsi , par exemple, si c’est au ciel , à l’empereur, à la nature qu’il s’agit de faire allusion , on se sert d’instrumens de métal : ceux en bois ou en pierre sont destinés à intimer les préceptes des lois ou de l’agriculture ; ils en ont d’autres en verre , en bronze , en soie , en marbre , pour représenter d’autres idées. Leur diapason , d’une étendue immense , est disposé par quart et huitième de ton , et ces oreilles métaphysiques, douées d’une délicatesse très rare, prétendent en distinguer parfaitement les imperceptibles différences. Chaque mode est invariablement et exclusivement assigné à un sujet particulier, à la manière des Grecs, et l'empereur lui-même n’a pas le pouvoir de faire appliquer un mode d’une manière différente de celle qui est fondamentalement adoptée. Ceci est donc une langue de convention plutôt que de la musique (quant à la mélodie, il n’en est pas question); et, comme cette langue manque de parties essentielles à la précision du discours , elle ne peut répéter que ce qu’elle a déjà dit, et ce que tout le monde connaît. Ce langage est donc un jeu incomplet de signaux plutôt qu’une langue vraie et complète.
Cette nation peu avancée en fait de sciences, si vaine cependant, et qui, depuis des siècles, n’a pas avancé d’un pas, parce qu’elle croit être parvenue au plus haut degré du savoir, fait grand cas de cette musique , incontestablement la sienne, et se moque de la nôtre. Mais laissons-la rire à son aise; et, comme à d’autres égards nos idées du beau sont bien différentes des siennes , continuons à être satisfaits de notre sort , et à perfectionner, nous qui sommes Européens , nos institutions utiles et agréables , comme nous avons fait pour le violon , inventé par eux , et porté par nous à un si haut degré de perfection. Aussi, ne pourrionsnous pas donner une signification plus précise aux temps , aux tons , aux modes, établir des passages qui pourraient tenir lieu de paroles ; mais, outre que leur combinaison ne produirait jamais une mélodie régulière et agréable , la clarté n’en serait pas plus certaine : ainsi nous aurions tout perdu du côté de la grâce , sans rien gagner du côté de l’intelligence.
Cependant avec la musique , telle que nous la possédons , si nous prétendions exprimer ce qu’elle n’est pas apte à faire entendre , nous tomberions dans le chinois et le ridicule , nous écririons de mélodieuses énigmes , et ne trouverions pas un OEdipe qui pût les expliquer.
Cela est si vrai , que les auteurs cités , qui
composèrent des histoires en musique, dûrent, en marge de leurs partitions, écrire la signification de leurs insignifians accords; autrement on aurait pu répéter, à chaque mesure, la terrible question de Fontenelle :
« — Sonate , que me veux-tu ? »
C’est aussi à ce sujet que l’aimable et spirituel Berschout s’écrie :
* J'accorde la tendresse aux charmes de ses sons,
« La joie aux galoubets, la tristesse aux bassons ;
« Mais ensuite au milieu des accords , qu'on admire , u J'écoute , et ne sais pas ce qu'elle veut nous dire :
« Je cherche à démêler le jeu des passions
« Je n'entends que le son de nos grands violons , u Et dans leurs tours forcés, où leur main s'abandonne ,
« L'art m'ennuie à la fin , quand l'artiste m’étonne.
La Danse, Chant ///«, page 60.
Je conclus donc, en disant que la destinée principale de la musique est de charmer l’oreille, mais qu’elle peut aussi exciter des sentimens , exprimer des affections, et ajouter de la force aux paroles. Il appartient au génie et au savoir d’en faire paraître avec avantage tous les agrémens , moyennant des chants mélodieux et une chaleureuse harmonie , ainsi que de perfectionner les moyens , par lesquels elle arrive à son second but, qui est de peindre les troubles de l’àme, et d’en remuer les passions : mais prétendre la faire
changer de nature , serait une peine perdue , et la plus insensée de toutes les erreurs. J’en appelle
Al giudizin de saty universale ,
au jugement universel des sages.
Adieu.
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Baaden , 16 Août 1808.
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il . : *:
< ifü9ir-y. ! , l; ira;’; 1 ; ; itr .yme
Tu contra audacior txi.
Viac.
Sors-toi seule plus hardiment que les autres.
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Je crois m'être assez étendu sur Haydn considéré isolément. Voyons-le maintenant, ce qui vous plaira peut-être davantage , dans son ensemble. Je ne vous offrirai plus l’artiste qui étudie, mais le Haydn créateur. Ce ne sera plus cet homme prévoyant qui entasse pour l’avenir ,
mais bien un être puissamment riche, qui répand ses immenses trésors d’une main habile et seigneuriale. Vous ne serez pas fâché, je pense, qu’en parlant de la publication successive de ses productions, j’y entremêle les particularités de sa vie privée. Quoique la véritable vie d’un artiste consiste plutôt dans ses œuvres que dans les événemens spéciaux , dont elle est semée; cependant l’affection que nous éprouvons pour un homme d’un si puissant mérite , et la haute estime que nous avons conçue pour lui, nous portent encore plus, que cet enchaînement mystérieux des vicissitudes de l’homme avec les travaux du génie , à désirer , par une louable et naturelle curiosité , de connaître les différentes phases de sa vie intime. Cela posé, je ferai en sorte de vous satisfaire.
Notre Haydn , ayant atteint l’âge où les jeunes gens changent leur voix enfantine en une voix mâle, sortit du rang des Soprani , et à dix-neuf ans, il quitta la chapelle de Saint-Étienne, et consacra entièrement son temps à l’élude de la composition. Je me suis mal exprimé en disant : il quitta , je devais dire plutôt , qu’il fut expulsé de la chapelle de Saint-Étienne.
Haydn , comme tous les enfans d’un esprit vif et ardent, était un peu espiègle ; après avoir fait grand nombre de mauvaises plaisanteries , il en
fit une dernière qu’on ne lui passa pas: il coupa la queue à un (le ses condisciples. Celle amputation, dans un siècle où l'on attachait à cette mode une si grande importance , que l'on n'aurait pu se dispenser de la suivre, sans encourir une sorte de mépris, ou du moins un reproche de négligence; comme de nos jours on ne pourrait échapper à la risée.publique si on voulait ressusciter cet usagé ; cette amputation, dis-je, lui fut imputée à crime et punie par l’exil de la chapelle, après un service de onze ans. Son talent, sa naissante érudition et son application furent les seuls fonds, peu estimés, parce qu'ils n’étaient pas encere connus , avec lesquels il se vit lancé dans le monde. Sa bonne étoile lui fit trouver un asile chez un perruquier, nommé Keller , qui avait eu plusieurs fois l’occasion d’admirer à la cathédrale la belle voix et l’excellente méthode du jeune enfant de chœur. Il le reçut avec bonté et le traita depuis comme s’il eut été son fils, partagea avec lui sa modeste table , et chargea sa femme de veiller avec soin à l’entretien de sa garde-robe.
ffaydn, aflranchi, par leurs bons services, de tout souci et de toute distraction , put se livrer tout entier à ses chères études dans cette heureuse retraite , et y faire les plus rapides progrès^ Je ferai remarquer ici, en passant, une particularité intéressante , qui eut une singulière influence sur
presque toute la vie du grand maître. Kellcr avait deux ûlles, dont l’une était assez jolie.
Tout d’abord ses parens la lui destinèrent, en secret, pour compagne, et, quelque temps après, ils lui manifestèrent leur désir. Haydn , par reconnaissance plutôt que par goût, ne s’en montra pas éloigné; et, comme vous le verrez en temps et lieu , il tint sa parole avec celte l’are loyauté , que tout le reste de sa vie n’a jamais démentie.
Ses premières productions furent quelques petites sonates pour le calvecin , qu’il vendait à bas prix, à ses élèves; puis quelques menuets, des allemandes et des Airs de walse pour les bals de société. Il lui arriva cependant de composer, pour s’amuser, une sérénade à trois instrumens. Elle était exécutée par lui et par quelques amis, errant cà et là , dans les rues de Vienne , pendant les nuits d’été.
Il existait alors un certain Bernardorne Curlz , acteur comique, jouissant de la grande réputation que lui avaient méritée ses heureuses saillies. Ou lui donnait le surnom de Hanswurtz , à cause du caractère d’ Arlequin dont il remplissait le rôle sur la scène.
Il avait alFermé le théâtre de la porte de Carinlia , où il amusait le public par son originalité et par quelques récits comiques mis en musique. Nos aventuriers nocturnes allèrent, uné fois,
donner leur sérénade sous les fenêtres de Bernardone, dont la femme était fort jolie. La nouveauté et la grâce des accords frappèrent tellement Bernardone , qu’étant descendu dans la rue il demanda quel était l’auteur de ce morceau :
— Moi, répondit Haydn. — Toi? — Oui, moi.
— Si jeune? — Il faut bien commencer une fois : j’ai voulu éprouver mes forces. — C’est à merveille! Veux-tu me composer la musique d’un opéra? — Pourquoi pas... mais je n’en ai jamais fait. — Je t’apprendrai. — Eh ! bien, j’essaierai.
— Suis-moi.- — Haydn monte avec lui, et bientôt revient, tenant à la main une brochure intitulée le Diable boiteux.
La musique fut composée en moins de rien , lui fut payée vingt-quatre sequins et elle obtint le succès le plus heureux. Mais on prétend qu'ayant passé pour une satire du fameux comte Afflisio (alors directeur des spectacles de Vienne, et dont les jours se terminèrent misérablement dans la prison de Pise pour accusation de faux), cet opéra fut banni de la scène par un ordre de l’autorité supérieure, maison n’en doit rejeter la faute que sur le poète. Haydn me disait avoir éprouvé plus de peine à dépeindre l’agitation des flots dans le fort d’une tempête, qui se trouve dans cet opéra, qu’à composer par la suite des Jugucs à double sujet ; car bien qu’il fût difficile.
de contenter Bernardone, homme de génie et de goût , ce n’était pourtant pas la plus grande difficulté. Loin d’avoir été témoins d’une tempête aucun des deux n’avait même vu la mer. Comment est-il possible de bien retracer ce que l’on ne connaît pas? — Vois-tu, disait Bernardone, qui avait retroussé ses manches et sautait dans la chambre autour du compositeur assis au piano, il faut le figurer une montagne qui s’élève bien haut, bien haut, et qui se change lout-à-coup en une vallée qui descend bien bas , bien bas ; puis la vallée devient montagne , et la montagne devient vallée , et les montagnes et les vallées se poursuivent et offrent l’aspect des Alpes et des abîmes qui se succèdent avec une effrayante rapidité: ie tonnerre, la foudre et les vents déchaînés se mêlent à ce jeu et font un fracas d’enfer. Voyons! fais-moi entendre un bon fracas d’enfer; mais surtout marque-moi bien ce haut et ce bas des vagues agitées.
Haydn promenait «à droite et à gauche ses mains sur le clavier, le parcourait par demiton, prodiguait les septièmes à foison, sautait des notes basses aux plus élevées et de cellesci à celles-là , semblable à un chat qui prend des souris, cependant Bernardone n’était pas encore satisfait. Enfin ne sachant qu’imaginer, Haydn retourne ses mains , serre les doigts ,
et s’en servant comme de deux balais, il les fait courir sur les touches en sens contraire, avec l'étonnante rapidité de celui qui fait des roulades. Bernardone , ravi d’étonnement et de plaisir, s’écrie : — Bien , très bien; à merveille ! — Il saute au cou de son maestrino , le presse sur son coeur , l’embrasse , le serre et l’embrasse de nouveau en lui disant : — C'est cela , c’est bien cela ! — Eh bien soit, répondit Haydn , mais de grâce ne m’étrangle pas et laisse-moi écrire. — La tempête réussit le mieux dii monde , et aussi bien qu’on pouvait le désirer. Haydn , dans un âge avancé, étant allé deux fois en Angleterre , et les deux fois , ayant traversé le détroit de Calais sur une mer orageuse, racontait qu’il avait ri au lieu de vomir, en se rappelant la tempête de Bernardone. Il était âgé de dix-neuf ans , lorsqu’il composa sa première pièce de théâtre. Mozart, ce prodige de génie , alors simple violon , fut encore plus précoce. Il écrivit son premier opéra, à Milan, à l’âge de treize ans, en concurrence a\ec Hasse < qui en l’entendant s'écriait : — Cet enfant nous fera tous oublier. — La carrière théâtrale n’était pas celle à laquelle la nature avait destiné Haydn, j’aurai occasion de vous le faire observer plus tard , et bien que ses oeuvres dans ce genre puissent être comparées à celles des plus grands maîtres, cependant ses
productions scéniques ne purent jamais être placées au même rang que la Clémence de Titus , Don Juan et les Noces de Figaro , sans faire mention des grands compositeurs italiens , auxquels la primauté théâtrale appartient toujours de droit.
L’année suivante, Haydn parut dans l’arène musicale avec six trios , qui aussitôt , à cause de l’originalité du style et du charme dont ils étaient accompagnés , passèrent dans toutes les mains et donnèrent lieu à des discours animés entre les artistes de la même profession. Avant l’apparition de ces trios, les compositeurs allemands écrivaient ordinairement ce genre de musique de chambre avec toute la rigueur du contre-point fugué ; et même la délicieuse musique créée, par Sammartini et par d’autres Italiens, n’avait pu les faire renoncer à la méthode de la vieille école madrigalesque. Aussi, le Lycée de musique fondé par le grand contrepoin liste assis alors sur le trône, je veux dire Charles VI , se maintenait dans toute sa vigueur. Ces législateurs de musique , entichés de leurs vieilles idées, méprisaient toutes les choses d’une apparence gracieuse plutôt que savante, faite pour subjuguer la volonté au lieu de l’intelligence. Les charmantes conceptions de Haydn, pleines de vivacité, les beautés ravissantes elles licences qu’il se permit,
soulevèrent contre lui tous les Pacômes du désert harmonique. On trouva, ou l’on crut trouver dans ses compositions , des fautes de contrepoint , des modulations faussés et des mouvcmeiis trop téméraires. Peu s’en fallut que le jeune père de la musique instrumentale ne fût écrasé sous le poids et la grêle des censures. Mais l’Hercule au berceau ne craignait pas les serpens; ayant au contraire conçu une plus grande idée de lui-même , d’après cette guerre que lui suscitaient les compositeurs d’une haute réputation , il s’appliqua à enrichir et à perfectionner son style avec d’autant plus de soin qu’il avait soulevé tant de débats. Bientôt les nouvelles créations, qu’il mil au jour, émoussèrent la dent de la critique , rendirent l’envie plus circonspecte et extasièrent l’art. Les obstacles éprouvés au commencement de toutes les carrières, où l’on s’est lancé avec ardeur, glacent ordinairement les esprits d’un naturel faible; mais pour les hommes de génie, ce sont quelques gouttes d’eau jetées sur un grand brasier, elles l’alimentent, le raniment au lieu de l’éteindre.
Le comte Alfieri , pour ne rien dire de Racine, auquel même chose est arrivée , avait composé une tragédie, à l’àge de vingt-cinq ans. II la montra au comte Tana, son ancien collègue, à l’université de Turin. Celui-ci, l’ayant parcourue,
lui dit : — Ëlle est très mauvaise , vous n’êtes pas né pour faire des tragédies. — Alfieri se fâche et jure de mourir sous le poids de l’étude et de la fatigue, ou de devenir un grand tragique : el il le devient en effet. Le comte fana aussi voulut , par la suite -, se mêler de faire des tragédies; mais le sentencieux critique aurait pu , a meilleur droit, s’appliquer le jugement porté contre le célèbre poète, qu’il avait si brusquement critiqué.
On doit le premier quartello de Haydn , au baron de Fûr'emberg. Ce grand amateur de musique faisait sa résidence ordinaire à Burckersdorff , ou il se plaisait h jouer des quatuors avec Ilaydn , le curé du village, bon violoncelle et avec son Vètwaller. Un jour le baron dit a Haydn , dont les six trios s’exécutaient tous les so i rs ; i Tu devrais bien me composer un quarte tlo. — J’essaierai — répond Joseph. Il prend la plume, et il en sort ce premier quartetto , que tous les amateurs de musique apprirent aussitôt par coeur. Haydn n’avait alors qu’un peu plus de vingt ans.
Quelque temps après , j’ignore pour quel motif, Haydn sortit de chez Relier. Je snis seulement que , riche en réputation , mais toujours pauvre en ressources pécuniaires, il se relira dans la maison de monsieur Martinez , aux filles duquel il donna des leçons de piano et de chant ,
et il eut pour salaire la table et le logement. C’est un fait bien connu que la liaison qui existait entre Métastase et Martinez , dont le fils devint même L’héritier du grand poète. À celte époque, la. même maison , placée près de . l’église des Micheli , renfermait dans deux chambres, l’une au-dessus de l’autre , situées au troisième et au quatrième ctagn, le premier poète du siècle et. le premier symphoniste du monde. Mais Haydn , n’étant pas au service, d’un Charles VI , ni d’aucun autre seigneur, trouvait sa. petite. chambre excessivement froide, n’ayant pas bien les moyens souvent d’acheter le bois nécessaire pour la réchauffer;, aussi, désespéré, se voyait-il par fois forcé de laisser le, piano pour aller rauimer ses membres glacés sous les couvertures de sou lit , où il gisait oisif, tandis que l’heureux poète, logé au-dessous de lui et abondamment pourvu du nécessaire, à la clarté d’une lampe nocturne, recueillait avec délices les favorables inspirations de sa muse chérie. Cependant Haydn trouva un .grand avantage à loger sous le même toit que Métastase , le seul poète, qui, le dirons-nous, ait manque à l’antiquité. La nature avait doue Métastase d’un goût exquis, qui respirait dans toutes ses paroles. 11 aimait et comprenait les beautés musicales, et son âme , souverainement sensible à l’harmonie, goûtait les talens du jeum^ Allemand.
Il l’encourageait, lui donnait des avis, et lui enseignait, en causant, la langue italienne. Haydn l’apprit si bien, qu’il ne fit jamais de fautes d’accent dans ses compositions italiennes, fautes, dont les maestro italiens même ne sont pas exempts , et si parfois il a laissé l’incorrection se glisser dans l’assemblage de quelques mots, comme dans Tobie , où, au lieu de faire chanter
— O clella luce autor — il fait dire dans la reprise :
— ü luce autor ; c’est qu’à son avis cela facilitait davantage l’elfet musical , auquel il attachait, dans les premiers temps , plus d’importance qu’à la justesse de l’expression poétique. Mais enfin Haydn aussi trouva un meilleur sort. Agé de vingt-six ans à peu près , fort de sa science et de sa réputation , il entra en iy58 au service du comte de Mortzin et laissa le petit appariement de la maison où il avait reçu l’hospitalité. Un jour le vieux prince Antonio Eslerhazy , mélomane passionné, qui entretenait pour son plaisir un orchestre nombreux et choisi, dirigé par T'Herner, vint chez le comte pour entendre la musique que l’on y faisait régulièrement. Le prince après avoir assisté à l’exécution de la symphonie d e Haydn en re, mesure à trois quatre , fut si content du compositeur qu’il força le comte de le lui céder. Celui-ci y consentit volontiers, car déjà il avaitjrésolu, par des motifs d’économie, de
congédier son orchestre, comme il le lit ensuite. Haydn , je ne sais par quelle indisposition , n’assistait pas ce soir là au concert; je sais bien cependant , que quand le comte lui communiqua la demande du prince , il en fut ravi et il attendait avecimpatience le moment de se t rendre à sa nouvelle destination. Mais les affaires des princes traînent d’ordinaire en longueur, et peutclre. aussi la jalousie envieuse de quelque malveillant, travaillait-elle sourdement contre notre pauvre Joseph? Le fait est que depuis plusieurs mois Haydn avait été cédé, mais on ne parlait nullement de le faire entrer dans la maison Esterliazy. Enfin il y entra en 1760, mais d’une manière un peu comique. Voici comment la chose se passa.
Le maestro Friedberg , qui vit encore , ami et admirateur de Haydn , logeait chez le prince. Affligé, autant que son ami, de ce retard, il l’engagea à composer une belle symphonie, digne d’être exécutée à Eisenstadt le jour 011 l’on célébrerait l’anniversaire de la naissance de S. A. Haydn adopta cette idée et écrivit une symphonie, digne de lui. Le jour de l’exécution arrive : le prince , selon sa coutume , s’assied sur un fauteuil au milieu de sa cour pour écouter la musique, et Friedberg distribue les parties de la symphonie en question. A peine les musiciens ont- ils
exécuté la moitié du premier allegro , que le prince les interrompt pour demander quel est l’auteur d’une musique si belle : Friedberg nomme Haydn et le fait sortir en même temps de l’angle du salon où il se tenait caché tout tremblant. En le voyant paraître le prince s’écria : — Comment! ce Maure? — (Le teint de Haydn n’était pas certainement de la blancheur du lys ). Eh bien, Maure, tu seras dorénavant à mon service. Comment t’appelles-tu? — Joseph Haydn.
— Mais tu es déjà un des miens, dit le prince, et d’où yient donc que je ne t’ai jamais vu ici? — La timidité du jeune compositeur l’empêcha de répondre , mais le prince vint le tirer lui-même de son embarras en ajoutant : — Va, et prends des habits conformes à ton rang : je ne veux plus te voir en cet équipage, tu es trop petit, tu as l’air misérable : non , non ; tu dois avoir un habit neuf, une perruque avec des boucles, le collet et les talons rouges ; mais surtout je veux que les talons soient bien élevés , afin que la hauteur de la taille soit en harmonie avec ta science. Tu me comprends? Va et on le donnera tout ce qu’il te faut. — C’est ainsi que les maestro s’habillaient à une époque où l’on considérait la musique comme une science et non pas comme un métier. Haydn, ayant baisé la main du prince, se retira dans un angle, regrettant un peu d’être
obligé de cacher ses cheveux et de renoncer à cette élégante parure de jeunesse à laquelle il était fort attaché. Dès le lendemain il| fallut paraître en présence de S. A. , travesti de la manière que je viens de décrire. Friedbcrg me racontait tout l’embarras du pauvre maestrino dans cet accoutrement nouveau. Il avait l'air tellement empesé , qu’il excitait l’hilarité de tous ceux qui le regardaient. Par la suite sa réputation s’étant accrue avec son âge, et captivant toujours de plus en plus la bienveillance et l’affection de son maître, il lui fut permis de reprendre, par une faveur singulière, ses premiers vêtemens. Mais le surnom de Maure , donné par le prince en plaisantant, lui resta pendant plusieurs années. Haydn entra au service de S. A. en qualité de maestro directeur du concert, ce que nous appellerons second maestro. Je vous ai déjà fait observer que le premier était IVerner , homme d’un grand mérite.
Le prince Antonio mourut un an après et le vieux prince Nicolas lui succéda. Il était encore plus connaisseur en musique, et plus passionné pour cet art que son prédécesseur.
Une des choses auxquelles Haydn dut consacrer son temps pendant les premières années de son emploi, ce fut de composer des sonates pour le bariton instrument lout-à-fait passé de
mode et à peine connu de nos jours , auquel le prince avait donné la préférence. Il en jouait tous les jours, et tous les jours il voulait quelque nouvelle composition. Cet instrument est fort agréable. Son diapason tient le milieu entre le ténor et la basse, d’où il prend son nom de barilon : on en tire parfois même des sons de soprano. Quant à la forme , fil a beaucoup de rapport avec une viola di gamba ou quinte. On y met des cordes de boyaux , auxquelles correspondent des cordes de laiton placées audessous. Les unes se jouent avec l’archet, on pince les autres avec les doigts. Il ofire de grandes difficultés, parce que pincer les cordes, conduire l’archet et arpéger présentent trois mouvemens diflérens, qu’on doit exécuter avec habileté et souvent simultanément. Nous en devons l’invention à Liedl , qui eut une supériorité marquée sur tous ceux qui en jouèrent. Haydn me disait , que tout ce qu’il a écrit pour cet instrument lui avait coûté beaucoup de sueurs et de peines. Il ne regrettait pas cependant ces fatigues, qui lui avaient procuré une extrême facilité pour la composition musicale des autres instrumens. On doit seulement déplorer la perte de ces belles choses écrites pour le barilon, et l’inutilité des compositions peu nombreuses qui nous restent encore , parce qu’elles ne sont d’aucun usage. Mais ce qui est
plus malheureux, c’est de voir que le temps si précieux de ce génie a été employé à ces travaux infructueux , tandis qu’il aurait pu le consacrer d’une manière bien avantageuse au progrès de l’art musical.
Jedois, avant de suivre plus longtemps tous les travaux du grand maestro , vous parler d’un événement, peu en rapport avec la musique , il est vrai , mais qui produisit de nombreuses dissonnances dans la vie de cet homme remarquable ; je veux dire son mariage avec mademoiselle Anna Relier, fille du perruquier que nous avons mentionné. Notre Joseph , reconnaissant des bienfaits de celle famille, et se rappelant ses promesses alors qu’il se trouvait dans une position de fortune honorable et assurée , voulut remplir ses engagemens en épousant mademoiselle Anna. Cette union fit son bonheur pendant quelque temps, mais bientôt les caprices de madame changèrent ces doux liens en chaînes , le plaisir en tourment , et les choses en vinrent même au point que le nouveau Socrate , après avoir longtemps souffert, finit par se séparer de sa Xanlippe. Pour ne pas revenir sur cette article, je vais vous raconter l’histoire tout entière.
Madame Anna n’était pas jolie , sans être cependant laide. Ses moeurs étaient irréprochables, mais elle était fort entêtée; et lorsqu’elle avait pris
une résolution, il n’y avait pas moyen de la faire revenir de sa boutade. Cette femme aimait son mari et en était payée de retour. Un excès de piété religieuse mal dirigée vint troubler cette douce harmonie. Madame Anna aurait toujours voulu voir la maison pleine d’ecclésiastiques, auxquels elle offrait très souvent de bons dincrs, des soupers et des goûters. Haydn , contraint d’être économe, plutôt par force de raisonne-, ment que par nature, du moment qu’il n’avait que le strict necessaire pour vivre honnêtement, commença à regarder de travers ces interminables processions de bienheureuses sauterelles qui ravageaient son garde-manger. D’ailleurs ces réunions nombreuses d’hommes oisifs et contens, et le bruit inséparable de ces réunions, ne pouvaient guère avoir lieu dans la maison d’un homme livré à l’élude ; c’est donc pour cela que Haydn , malgré sa religion et sa bonhomie, ennuyé de tous ces saints repas, ferma la porte du réfectoire. Ami : inde irai ( de là le courroux ). Madame Anna avait un frère cpii était ecclésiastique. On ne pouvait pas empêcher au frère d’aller voir sa soeur. Les moines sont comme les cerises ; si. d’un panier vous en ôtez. une, dix autres la suirvent. Le couvent Haydinien ne diminuait pas, et même les affaires ne se terminaient pas là. A chaque instant madame Anna avait de nouvelles
prétentions. Aujourd’hui c’était un répons , demain un motet , après-demain une messe , et puis des hymnes , et puis des psaumes , et puis des antiennes , et tout cela gratis et amore. Si le mari se refusait à les faire , on voyait paraître sur la scène les grands alliés des femmes capricieuses, les effets hystériques , les vomissemehs , les convulsions, puis des Cris, des refus, des pleurs, des querelles et une mauvaise humeur éternelle.
ftaydn, en finissant par satisfaire madame , ne gagnait rien, payait, par-dessus le marché, le médecin et le pharmacien , sa bourse était toujours vide et son âme bouleversée. G’est vraiment un prodige , qu’un homme de génie , au milieu de telles dissensions, ait pu créer des productions aussi admirables que celles que tout le monde connaît.
Ce fut à cette époque que Haydn , cherchant quelque soulagement dans le sein de l’amitié, contracta avec madame Boselli , cantatrice au service du prince Esterhazy , ce lien de sentiment qui dura jusqu’à sa mort. Cette amitié, réveillant des soupçons jaloux dans l’âme de madame finit par la rendre insupportable. Le sort ennemi ne voulut pas qu’aucun fruit vînt couronner l’union de Haydn. La chaîne conjugale, privée de son anneau le plus solide , ne put résister à tant de chocs et par malheur se cassa. Les époux
cessèrent de vivre ensemble, et il n’y eut plus enli’e eux d’indissoluble et de ferme que le lien sacramentel que Haydn contracta à l’âge de vingtsept ans. Madame Anna vécut jusqu’au-delà de soixante-dix ans, toucha exactement une honnête pension que son mari lui avait faite et mourut à Baaden en 1800. Bien que Haydn gagnât beaucoup, de telles vicissitudes l’empêchèrent continuellement d’économiser quelque argent et de. se créer une existence assurée, ce qu’il fit plus tard. Et ici les vicissitudes de Haydn redevenu libre me font déposer la plume, mais je ne tarderai pas à la reprendre pour vous entretenir du nouveau Haydn, um
ni«i )* j iifio* t (| ’ b 'tvT! > itq Jiti
SiÿnordslValUsHnoca.i,
Che sopra yli allri corne aquila vola ;
. u Kjtutm
créateur d’un chant sublime , et qui plane audessus des autres à l’égal d’un aigle.
Adieu.
Vtoiiittnsa.üf) u .:i. ij.. >n(i iff tib Saêdito»
Vienne, 2 Octobre 1808.
II fait entendre dans tons les tons la douce et divine harmonie.
Ovide, Métam., lib. x.
Reçu dans la maison Esterhazy , Haydn y fut placé comme chef d’un grand orchestre , étant ainsi entré au service d’un maître opulent , illustre, et de plus grand amateur de musique. On peut dire, mon ami, que le vaisseau à’ Haydn fut.
dès cet instant , lancé sur la mer de l’harmonie. Nous le verrons, comme celui de Jason, de Colomb et d 'Anson, en parcourir toutes les eaux et découvrir de nouveaux parages , d’où il reviendra riche de conquêtes dorées , faites au milieu de quelques naufrages. Jason , Colomb et Anson , pour continuer la comparaison , eurent sans doute leurs infortunes , et néanmoins aucun nom ne s’élève au-dessus du leur. Celles de Haydn ne furent ni nombreuses ni graves, et sa gloire vivra autant que le goût de l’art auquel il donna tant d’élévation et de développement.
Les travaux de Haydn sont divisés en trois classes : musique instrumentale, musique sacrée, musique théâtrale. C’est lui qui, dans cette première, obtint sans contredit la supériorité. Dans la seconde, il ouvrit une nouvelle école qui, malgré ses défauts de genre, que j’indiquerai en leur temps, peut lutter avec la première. Dans la troisième, il ne fut, pour ainsi dire, qu 'estimable, et pour plusieurs raisons que je développerai plus tard. Je ne vous en alléguerai ici qu’une seule , c’est que , dans cette dernière partie , il ne fut qu’imitateur, tandis qu’il était créateur dans les autres. Nous parlerons séparément de chabuneidfeiles^'ihsai au li rnivi'j* ju; Vnu» inuin
Je vous ai déjà beaucoup parlé de sa musique instrumentale y que l’on étudie principalement
parce que c’est son domaine. Dans les autres il a eu des devanciers et des contemporains d’un grand mérite; mais dans la musique instrumentale , il n’eut réellement aucun prédécesseur. Pour seul émule il eut Mozart , auquel je prétends faire honneur en l’appelant ainsi; car cet astre, s’étant levé quand la planète àe Haydn était déjà dans son plein midi, put fort bien s’éclairer dé sa lumière , et s’il a droit quelquefois de se glorifier de l’avoir égalé dans la musique instrumentale, une partie de cette gloire elle-même rejaillit sur Haydn qui lui ouvrit des voies jusqu’alors à tous inconnues.
La musique instrumentale de Haydn se compose de symphonies de chambre à plus ou moins d’instrumens , et de symphonies de salle à grand orchestre. Les premières sont des duos , tercets ou trios, comme vous le voudrez, quatuors, sextuors, octuors et divertisse mens. A cette classe appartiennent les sonates à solo de clavecin ou piano ; celles à quatre mains; les fantaisies , les variations , les caprices. Les secondes sont les symphonies à grand orchestre , les concertos pour plusieurs instrumens , les sérénades et les marches.
Les plus remarquables compositions dans ce genre sont les quatuors et les symphonies à grand orchestre. Quand Haydn entra dans le
monde, les trios étaient surtout à la mode. L’harmonie satisfaisante que peuvent fournir trois instrumens, et la facilité de les réunir, faisaient préférer ces trios aux compositions formées de parties plus nombreuses.
Haydn fit , pour le bariton seulement , cent vingt-cinq triofj pour le violon, vingt-cinq; pour la flûte , deux; pour le piano, vingt-neuf. Mais trouvant dans le quatuor une harmonie parfaite ; plus de grâce, de richesse, de mélodie, notre auteur préféra le quatuor , et le porta jusqu’à la perfection. Les dix-neuf premiers quatuors passent , aux yeux des savans , pour de petits diverlissemens nocturnes, parce qu’ils sont moins travaillés, et n’ont pas toutes les parties également essentielles. Les plus estimés commencent au numéro vingt. Chacun de ces quatuors , depuis vingt jusqu’à quatre-vingt-deux , serait suffisant pour assurer à notre auteur un nom classique. Les octuors sont au nombre de dixsept ; les divertissemens , de vingt ; les symphonies à grand orchestre , dé cent quatre-vingt; les concertos , de treize ; les sérénades , de six, et les marches , de douze. En tout, ses compositions de musique instrumentale vont jusqu’à cinq cent vingt. A cela je ne puis moins faire, pour la vérité, que d’ajouter les sept compositions, regardées comme autant de chefs-d’œuvre et connues sous
le litre des Sept Paroles. Dans ma première lettre je vous en ferai l’historique.
C’est dans ces compositions si nombreuses , et particulièrement dans les symphonies à grand orchestre et dans les quatuors que Haydn déploya les ailes du génie , l’abondance et l'originalité de son admirable talent. Et , ce qui paraît merveilleux, c’est que dans ces cinq cent vingt-sept compositions instrumentales, écrites dans le laps de cinquante années, il ne s’est jamais copié, jamais répété. Seulement et par une intention savante, quelquefois, mais rarement, il répète, dans sa musique vocale , quelque passage connu de ses symphonies. Il en existe un bel exemple dans l’air du laboureur de Y oratorio des Quatre Saisons , où , d’un bel andante d’une de ses symphonies , il fit un bel air pour basse , dont on voudrait la finale plus entraînante pour plus grande perfection.
Je vous ai déjà parlé , autant qu’il vous fallait , dans une lettre précédente, de la nature et des élémens de son style; après quoi il ne me reste rien à dire sur sa théorie. Quelques-uns comme Krommer, Pleyel , Forsler, Girowetz et Haensel, pour taire les autres, désireux de devine!’ le secret, se mirent à diviser en partitions ces mêmes compositions, et eu retirèrent, surtout Haensel et Krommer, un avantage évident, relati-
vement à la manière de distribuer la mélodie entre les parties. Vous pouvez, si vous voulez, adopter celte méthode, et, de vous-même, ajouter des connaissances pratiques» ce que je vous ai rapporté. Ce que je pourrais vous en dire déplus, n’est point de nature à entrer dans une lettre. Il faudrait l’examen lui-même des compositions , et celle discussion serait mieux placée au piano qu’au secrétaire. Désormais je me bornerai à vous parler quelque peu de la partie , pour ainsi dire , pratique de son style et du caractère éloquent qui lui appartient.
Ses allegro , le plus souvent, d’une vivacité et d’une force extrêmes, vous ravissent à vousmême. Us commencent ordinairement par un thème bref, facile et clair; mais en croissant ils acquièrent, grâce à un travail savant et quelquefois à une certaine teinte de sévérité, un caractère mixte d’héroïque et de comique qui charme et impose le respect. Ces teintes sérieuses ne sont point ici introduites par hasard , mais pour produire de la surprise, et un effet plus certain et plus déterminé , comme dans les tableaux de Caravage et de Rembrandt , les grandes ombres opposées aux grandes masses de lumière. L’auteur lire parti de tout ce que l’harmonie, le mode et la force des instrumens et leur caractère peuvent lui fournir. Il n’est aucune idée ou simple ou
bizarre qui ne s’ennoblisse par son art. Pour les changemens , les transpositions , les divisions , le6 diverses configurations qu’il sait lui donner, il la refond, la modifie, l’ennoblit, et la rend sous une forme qu’il vous eût été impossible de prévoir. Personne ne sait mieux que Haydn — ex fumo dare lucem — (changer la fumée en lumière).
La pureté et la solidité du contre-point, soutenues par une inépuisable fécondité et par une grâce toute particulière, lui donnent un pouvoir despotique sur l’auditeur. Il vous entraîne à son gré, par des voies inusitées , vous fait parcourir des espaces indéfinis et inconnus ; il vous précipite dans des abîmes , d’on vous ne savez comment sortir; mais il vous inspire une telle confiance , vous captive par un tel charme , que vous vous abandonnez à sa domination , séduit par la force magique du plaisir incessamment renaisr sant. Après vous avoir accablé, il vous évoque, naturellement, et avec une facilité surprenante , de l’abîme à la clarté du jour. Ces artifices, il les réserve habituellement pour les secondes parties de ses compositions , le plus souvent conduites d’une manière savante et qui lui est propre. Ce que je dis des allegro , on peut le dire des finale , ainsi que des presto et des rondo.
Les andante et les adagio sont de plusieurs
genres. Dans les seconds , domine un style grandiose : la période en est large , élevée , arrondie , et chaque membre en est clair et distinct. Ils demandent une exécution énergique, mêlée de quelque douceur. Ils ont plutôt les beautés et les proportions d’une Junon que celles d’une Yénus. Plus graves que délicats , ils respirent la robuste et calme dignité caractéristique des Allemands. Dans les andanie, cette dignité se laisse vaincre par une certaine gaieté modérée qui n’arrive jamais à la faire disparaître entièrement. Et dans tous , de temps en temps , l’auteur montre une pétulance d’idées, je dirai même un excès de vigueür, qui anime, réjouit et corrobore tout l’œuvre, mais qui n’en bannit ni la passion ni le sentiment.
Toutefois les allegro , aussi bien que les andan te de Haydn , semblent n’avoir point de thèmes. On dirait que l’ouvrage ne commence qu’à la moitié. Mais quelques bizarres que semblent ces commencemens, dans leur progrès , ils se coordonnent graduellement et sé développent, de manière qu’il en résulte un tout harmonieux et pénétré de tant de raison , qu’en chacune de ses parties se révèle la science de l’auteur.
Ses menuets sont des chefs-d’œuvre. Ses petites productions si riches d’harmonie , d’idées , de délicatesse , et enfans de son génie , sont telles
qu’avec chacune d’elles on pourrait former une sonate , vrais diamans , et si bien taillés à facettes, par celui qui les a trouvés dans les mines, qu’ils brillent de tout côté- Les secondes parties , ordinairement comiques , souvent bizarres et savantes, surprennent parleur nouveauté. Quant après, l’auteur ajoute au menuet un trio, on peut affirmer , sans crainte , que c’est une oeuvre saisissante, nouvelle, gracieuse et d’un effet immanquable.
En général le caractère de la musique instrumentale de Haydn est plein d’imagination et de romanesque. Son style réunit et entasse hardiment tous les genres. On aurait tort de chercher en lui le compassé de Virgile. Haydn est XArioste de la musique. Son génie se promène dans toutes les régions de l’art. Son imagination Ouvre les trésors de chaque beauté et en dispose à sa guise.
La musique de Haydn est une peinture magique, qui vous offre à chaque instant le merveilleux et le séduisant , accompagnés d’une incomparable variété , et animés de couleurs éclatantes et si bien mariées qu’elles enchantent. Je crois que la grande magie de ce style consiste en un caractère de liberté et de gaieté dominante, qui brille dans toutes les compositions de ce maître. Lorsque le contre-point ou quelqu’aulre règle
veulent entraver son essor et lui imposer des fers, il s’insurge, il obéit à son caprice, en écrivant à la marge pour la satisfaction des rigoristes : licences. Mais ces licences sont ordinairement des diamans pour le vrai génie,
Pot dalle leggi us a le Con felice disor dîne si parte .
E rapiscc una gracia , una bcllecza ,
Che nascosa sedea di là dall' arle. 1
Cbudeli.
Puis avec un heureux désordre , il s'éloigne des lois usitées , et il tire , du sein de l'art , une grâce , une beauté, qui y demeurait cachée.
Erreurs , blasphèmes , sacrilèges, crient alors les pédans ; et en observant l’effet ils devront dire avec nous :
Sunt delicta tamen , quibus ignovissc velimus.
Ho*.
cependant il est des fautes que nous voudrions excuser. — Galuppi aussi avait l’habitude d’insérer dans ses messes de semblables contraventions à la science, et ensuite il disait* à ses élèves : • — Avez-vous entendu? Avez-vous remarqué? Mais il faut être Galuppi pour l’oser impunément.
Quant à la gaieté, cette exaltation de Haydn est tout ingénue , toute naturelle , toute simple , irrésistible , continuelle. Elle règne dans les allegro , elle pénètre dans les grave, et court dans les andante d’une manière plus ouverte et plus évidente. Ensuite , dans les compositions dont le rhythme, le ton , et le genre indiquent que l’auteur a voulu inspirer la tristesse, cette gaieté obstinée, ne pouvant se montrer à visage découvert , se transforme en force et en énergie. En l’observant bien , cette sombre gravité n’est point de la douleur, c’est de la gaieté forcée à se déguiser , on dirait la joie d’un barbare ou d’un sauvage. Mais de chagrin profond , de tristesse , d’affliction d’âme , jamais. Dans deux ou trois cas seulement, Haydn sut être réellement mélancolique; dans un verset de son Stabat Mater et dans deux adagio des Sept Paroles.
Cette magicienne de gaieté, tantôt manifeste, tantôt cachée, vous attire, vous séduit, vous ravit hors de vous-même, et la musique de Haydn obtient sur les auditeurs cette supériorité dont jouit l’homme gai dans la société :
- . . jiuotiq
Nil ego t ontulerim jucundu .
Sanxis amico ; . . , , f j
Tant que je jouirai clc ma pleine raison , rien
pour moi ne sera préférable à mon ami joyeux : disait Horace , et il avait raison. Si encore à cette bonne humeur se joignent la pénétration d’esprit, la science, le naturel, la vivacité, un tel homme attire à lui tous les esprits ; heureux qui peut l’entendre ! Telle est la musique de Haydn.
Dans la nouvelle édition de l’Encylopédie par ordre de matières, on lit, à la page 76, article Allemagne , dans le premier volume de la Science musicale, ce jugement porté sur lui, bref, il est vrai, mais brillant de vérité. « Tous ces différens « symphonistes ont un caractère et un mérite « propre ; mais il faut en convenir , tous le c'edent « à F inépuisable Haydn pour l'invention et Forint ginalité. Il réunit toutes les ressources de la « science aux charmes du goût. Il est noble et « gai , plein de grâce et de force , simple avec une « variété infinie , il réunit aux tournures des « chants les plus aimables les plus grands effets « cF orchestre. »
Il me resterait , pour tenir ma parole , à vous parler ici de l’origine et du motif des sept symphonies , dites les Sept Paroles ; mais permetlezmoi de différer ce sujet jusqu’à ma prochaine lettre, dans laquelle je vous entretiendrai de quelques autres de ses symphonies , en y ajoutant les petites notices historiques qui leur apparlien-
nent, et je laisserai courir ma plume sur une autre qualité bizarre de notre maestro , qui ne le rend pas moins admirable que les autres qualités déjà exposées.
Adieu.
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Vienne ,
l" novembre 1808.
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Nugœque canorto.
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