‹ HebbelChapitre 10 sur 425 · Kuh, 1, 3. — 3. Kub, I · texte numérisé non relu

Kuh, 1, 3. — 3. Kub, I

eux uniquement un devoir mais en même temps suprême volupté. Les habitants de la Giselau et de la Walburgau savent que leurs campagnes ont eu pour marraines les Walkyries. Us se redisent de génération en génération les exploits de leurs ancêtres et aujourd'hui encore leur péan chante :

Schleswig-Holstein, meerumschlungen.… Teures Land, du Doppeleiche

Unter einer Krone Dach, -

Stehe fest, und nimmer weiche,

Wie der Feind auch dräuen mag!.….

Un mélange étonnant de dureté et de tendresse, mais surtout une fierté indomptable, une opiniâtreté inlassable, telles sont les qualités de l’âme dithmarse. Ce sont celles de Hebbel.

Wesselburen, son bourg natal, est situé presque à la frontière de ces deux moitiés si différentes du Holstein qui se nomment « Marsch » et « Geest! » : celle-ci à l’est, du côté de la Baltique, acèidentée, boisée, d’un pittoresque varié et romantique, séjour des Seigneurs, celle-là plate, monotone, très fertile, mais battue par la mer du Nord, c'est la Marche, séjour des rudes paysans dithmarses, plus fiers que leurs maîtres.

Klaus Groth, le compatriote et l'ami de Hebbel, nous a décrit ce pays sous des couleurs riantes, avec ses riches pâturages et ses champs de colza en fleurs, et ses humoristiques pastels font revivre les silhouettes familières à Hebbel pendant son enfance : le joueur d'orgue, chemineau insouciant et gouailleur, le pharmacien herborisant dans la lande marécageuse, risée des solides gars de la contrée, la vendeuse de crabes de Büsum qui rêve pour ses vieux jours d’une petite place au soleil devant une maisonnette du mail, les laitières alertes, chacune escortée de son « Schatz », et les comédiens ambulants qui de temps en temps font leur apparition et troublent toutes les têtes.

Mais qui retiendrait seulement ces impressions idylliques ne se ferait qu'une idée bien inexacte de ce paysage, dont le ton dominant est le gris du ciel revoilant vite les rares éclaircies ensoleillées, et dont la note dominante est la sourde ou grondante provocation de la mer bien plutôt que la symphonie printanière qui enchantait Groth. Pays de combat! L'enfant y répète dans ses jeux le cri de guerre des vieux Dithmarses : « La garde approche! » ou bien le mot d'ordre des paysans révoltés : « Eventrez les chevaux, épargnez les freluquets qui les montent! » — Il entend de bonne heure vanter ses ancêtres qui, téméraires, bravaient les rois et les princes; et il s’exalte au récit des campagnes entreprises par terre et par mer contre les villes de Lübeck et de Hambourg; on lui

1. Au cours d’un voyage au pays de Hebbel, nous pûmes constater par nous-même combien il serait superflu de refaire après Klaus Groth (Gesammel'e Werke, Kiel, 1909), E. Kuh (I, 55-76) et A. Tibal (1-18) la description de ce pays. Cf. encore N. Hebbeldok., 10, 17-18 et 191.et Bornstein, I, 281 : « Wesselburen zu Hebbels Zeit. Nach einer Bleistiftzeichnung von Hebbels Jugendfreund Wacker, aus dem Jahre 1834. »

WESSELBUREN. 3

raconte comment une poignée de Dithmarses offensés par Hambourg eurent l’audace, en présence de toute la ville, de brûler ses vaisseaux dans le port; et que les Danois eux-mêmes calculaient qu'au combat il fallait dix Danois pour un Dithmarse. Et notre Friedrich éprouvait, à la pensée de descendre de pareils hommes, un sentiment tel que difficilement orgueil plus fort pourrait gonfler la poitrine d’un jeune noble fier de ses aïeux !.

Mais les rois et les princes ne sont point les seuls ennemis des Dithmarses. Leur plus redoutable adversaire, c'est la mer. « Nordsee, Mordsee! » La perfide qui, à ses heures d'apaisement, joue et clapote sur la grève, peut, d'un moment à l’autre, se soulever en colères formidables et alors sa fureur dévastatrice n’a point de bornes : elle submerge les « Hallige », emporte les barrages, et envahit au loin la contrée dont elle établit périodiquement les mémorables et funèbres annales. Chaque génération a ainsi à payer en centaines et en milliers de cadavres le néfaste tribut; mais la génération nouvelle, reprend avec plus d'ardeur et d’obstination encore le rude combat. Et peu à peu s'étend, se fortifie la digue, fier et solide rempart devant le ‘pays conquis pied à pied, en face de la mer qu'elle défie. Et, de plus en plus aussi, s’affirment les qualités de la race : le courage, la décision, la persévérance et l’esprit de solidarité. Nous comprendrons mieux le sérieux, la sévérité et la ténacité indomptable qui est le fond même du caractère de Hebbel, lorsque nous saurons qu'aux termes des règlements communaux établis par ses ancêtres, tout individu coupable d’avoir négligé l’œuvre collective et convaincu d’avoir pour sa part mal entretenu la digue, y était enseveli vivant et tenait place ainsi, avec les pierres et le bois de sa demeure, des matériaux qu'il aurait dû apporter. Nous nous étonnerons moins, ensuite, d'apprendre que Hebbel, constamment et cruellement tourmenté par la misère, ne prononça cependant jamais la moindre parole révolutionnaire et resta conservateur toule Sa vie.

Mais la théorie du milieu n'explique pas tout. Toujours, le savant part du postulat et aboutit à l'hypothèse; la science est ainsi comme un continent lumineux dont la périphérie se modifie et s'étend indéfiniment, mais qui de toutes parts baigne dans l'Océan du mystère et de la nuit. Sans doute on est au centre de la psychologie de Hebbel en répétant après lui que la mer du Nord fut sa nourrice?, et c'est vers ce centre que nous verrons converger finalement tous les chemins de l'exploration de son lyrisme. Mais, pour en analyser les surfaces et les nuances, il nous faudra avant tout suivre au jour le jour l’évolution tout individuelle de ce caractère

1. T., 2521. Cf. l’autobiographie W., XII, 394 et suiv. Cf. aussi Bw., V, 40; le fragment de tragédie de Hebbel Die Dithmarschen, 1840; W., V, 70-97, la déclaration explicite du poète concernant l'influence du milieu dithmarse sur son développement. W., XII, 394 et 395; W., VII, 400; Bw.. VII, 17 et 33; Bv., V, 39. Sur les Dithmarses cf. encore le Jugendaufsatz de Hebbel ‘indiqué dans notre bibliographie. *

2. Cf. W., X, 201 et Bw., VII, 61, où Hebbel s'appelle « fils de la mer du Nord »; cf. encore Kuh, I, 128-129.

LA HEBBEL (1813-1835).

et de ce tempérament si personnels, Renan, lui aussi, regarda longuement les vagues déferler sur la grève cimmérienne et eut, comme les Holstes de Müllenhoff, des visions de villes englouties. L’expression suprême de sa nostalgie fut la prière sur l'Acropole. Il y a, dira-t-on, malgré les analogies possibles, de la distance entre le

Trégorrois et le Holstein et Renan n'est point Germain. Mais Heine

ne s’arrête-t-il pas sur ce même rivage de la mer du Nord? Et com-

ment la célèbre-t-il? Son « cycle » immortel est un hymne à la

Thalatta libératrice, à la joie. de vivre, au grand souffle guérisseur et charmeur qui semble venir de tous les pays de rêve, tout parfumé de contes et de légendes, d'histoires lointaines et exotiques et chasser de nos poitrines le moindre vestige de malaise. — Heine est juif, et Düsseldorf, une ville rhénanel Alors pensons à Storm, le

compatriote de Hebbel et son voisin. Que provoque habituellement

la vue de la mer du Nord dans l’âme du poète de Husum ? — Ia rêverie

atténdrie et douce!. Et certes, on a pu soutenir que le pays dithmarse et la mer du Nord n'ont point laissé d'imprimer leur empreinte

sur l'imagination et la sensibilité du jeune Hebbel, en fortifiant chez

lui cértaines dispositions sombres et pessimistes?, Mais ce n’est

là que caractériser leur action sur la région contemplative de son

âme, et l’on est en droitde se demander s’il n’y a pas une répercussion plus profonde encore et qui différencierait le jeune Holste

d’un René atteint du mal du siècle. Pour Hebbel la mer du Nord

est surtout la farouche combattante, la perfide et implacable

ennemie. C’est l’état d'âme qui anime le paysage tout entier dans la

ballade ein dithmarsischer Bauer*, et c'est celui que nous retrou-

vons encore dans un passage caractéristique de l'épopée lyrique :

Mutter und Kind’. Ainsi le paysage et l’état d'âme se modifient par

action et réaction, et s'il est essentiel de tenir compte, pour expli-

quer le développement d'un poète, de ses hérédités et de ses

remières et habituelles impressions, il convient d'autre part de

prévoir que son originalité est avant tout ce qu’il y a en lui d'insaisissable, ce qui échappe à toute analyse et l'on ne saurait réserver les droits de la synthèse qu'en s’abstenant de tout jugement catégorique avant de connaître l’évolution tout entière de l'homme et de l'artiste.

Poursuivons de ce point de vue la notation des traits locaux qui se retrouvent dans la nature de Hebbel.

Il n’est aucunement nécessaire de déduire des aptitudes mathématiques ei mécaniques des Dithmarses et de leur engoûment pour les rébus et les charades le penchant, si fortement enraciné chez Hebbel, à découvrir partout, à poursuivre et à creuser des problèmes. Maïs la parenté n’en est pas moins réelle et remarquable sous ce rapport, quels que soient d’ailleurs les caprices de la loi

1. Voir par exemple les pièces Meeresstrand et Die Stadt. — 9. Cf. Zinkernagel, MS. 1CF RU MI PAS He biographe rapproche de Hebbel certains de ses compatriotes et de ses contemporains. — 4, VI, 160.

5. W., VIII, 311, v. 990-1000. Hebbel a déclaré expressément avoir voulu dans cette épopée « élever un monument à sa patrie ». Bw., IV, 254.

WESSELBUREN. ; 5

d’hérédité, si peu rigoureuse, et surtout si difficilement contrôlable dès qu’il s’agit, non pas de l'influence immédiate des parents sur les descendants, mais d'hypothétiques théories de races.

Et de même il serait puéril de conclure, de ce que les Dithmarses excellent dans la gravure sur bois, que Hébbel devait immanquablement culuiver le réalisme des petits détails concrets et réussir dans l’art de ciseler un sonnet ou de fouiller un caractère. Nous nous contenterons de signaler un rapprochement intéressant entre la technique du poète et celle de son compatriote, le sculpteur Hans Brüggemann, de Husum.

Une autre source mérite notre attention : les contes et les légendes dithmarses. À propos de celle-ci encore il importe de se rendre compte de la parenté, sans prétendre établir rigoureusement une filiation, E. Kuh montre le caractère allégorique et fantastique d'histoires comme celle de « la noire Marguerite du Danewirk » et le mélange singulier d’exaltation et d'humour macabre qui caracté-

rise le tour d'imagination des Dithmarses. Là, c’est un bœuf si grand qu’une hirondelle met tout un jour à voler d’une corne à l’autre, ici un condamné à mort qui, après avoir été décapité, joue aux quilles avec sa propre tête et s'écrie joyeusement « Toutes les neuff! » Nous allons retrouver ces traits distinctifs dans la confession autobiographique. Nous retrouverons surtout, dans toute l’œuvre du poète, cette même sensualité complexe, résultant d'un mélange singulier d'imagination et de raison, de romantisme à la Hoffmann et

- de rationalisme hegélien, où vibre encore comme un écho des récits mythologiques des Lettons, des Finnois et des Esthoniens.

Il est enfin une coïncidence entre la destinée du peuple dithmarse, grandissant daus la servitude alors qu'il était fait pour régner et celle de Hebbel lui-même et, chez l’un comme chez l’autre, cette destinée développa l'énergie, l’orgueil et la ténacité, toutes les forces de résistance”. ;

Telles sont les analogies locales qui peuvent nous faire mieux comprendre l'âme de l'enfant. Mais d'autre part, quel contraste entre la condition, fortunée en somme, des paysans de la Marche féconde et le sort de l’enfant pauvre, fils du misérable journalier Klaus- Friedrich Hebbel, gâcheur de plâtre à Wesselburen!

Lorsqu'il naquit, c'était la guerre. Le Danemark avait pris le parti de Napoléon, et les alliés, Suédois, Allemands, Russes envahissaient les duchés. Mais l’année 1814 ramena la paix qui dura pendant toute la jeunesse de Hebbel. Cette période de la Res-

1. Kuh, I, 72, le dernier trait seul est particulièrement septentrional, car Vélan imaginatif que le précédent révèle paraît être l'apanage de toutes les contrées maritimes sans distinction. C’est ainsi qu'on retrouve la légende des cornes écarlées contée par’V. Blasco Ibañez : Arènes sanglantes. Traduit de l'espagnol par G. Hérelle, p. 239. - ,

2, Cf. W., XII, 395 : « Die gestaltende Kraft, welche diesen Dichter in unserer - Zeit der Basreliefs- und Schattenfiguren fast gespenstermässig erscheinen lässt, dürfte gerade aus jener nationalen Quelle stammen, und eine gewisse trotzige Herbheït, die ihn verhindert, seine Ecken abzuschleifen, nicht minder, » (Autobiographie.)

tauration, plutôt malheureuse pour les Allemands, fut pour les Dithmarses, en somme, une époque heureuse et paisible. « Ils vivaient, dit Bartels, sans trop d’angoisses ni de soucis. La fébrilité moderne, l’uniformité moderne leur étaient encore inconnues. Il y avait encore chez eux une vie populaire dont l'originalité se manifestait dans les coutumes et les usages, les croyances et les superstitions, les caractères et le langage. Sans doute, le pays des Dithmarses d'alors n’était qu'un coin reculé de la terre allemande; le torrent de la civilisation ne pénétrait que par quelques rares canaux dans cette contrée — et cependant on pouvait y vivre heureux et content, et beaucoup d'hommes devenus plus tard célèbres sont liés à ce sol par le souvenir impérissable d'une riante jeunesse. Friedrich Hebbel n’est pas de ceux-là. Sur son enfance, — que dis-je? — sur toute sa jeunesse la misère jeta son ombre noire. »

Il souffrit d'autant plus cruellement de cette pauvreté que sa sensibilité fut la plus impressionnable, la plus réceptive, la plus frémissante qui se puisse concevoir. Avec quel enthousiasine passionné n’aurait-il pu s'attacher — et ne s’attacha-t-il pas, malgré tout — aux moindres joies, au moindre rayon de soleil!

N'’écrit-il pas lui-même : « Le cercle où je respirai dans mon enfance ne pouvait pas être plus étroit, cependant les impressions de cet âge s'étendent jusqu’au jour présent. Le gai menuisier me regarde encore par-dessus la haïe et le pasteur maussade par-dessus la clôture. Je vois encore le laitier trapu et replet, les mains dans ses poches, comme pour indiquer qu'elles n'étaient point vides, debout sur le seuil de sa porte; le tanneur au visage bilieux que la vue d’un enfant aux joues fraîches et roses pouvait offenser, et qui me paraissait plus épouvantable encore lorsqu'il se mettait à sourire. Je me retrouve assis sur le petit banc, sous le grand poirier et attends tout en jouissant de son ombre, que de son sommet ensoleillé tombe un fruit qu’aurait fait mürir plus vite la piqûre de quelque insecte — et le puits dont il faut à chaque instant réparer le couvercle me donne encore un frisson de malaise? », — et plus loin : « Le plus grand charme de l'enfance est que tout, jusqu'aux animaux de la maison, se montre aimable et bienveillant envers elle, car il en résulte un sentiment de sécurité que le premier pas dans le monde hostile fait disparaître sans retour? ». — Et à une autre page de sa poétique confession, malheureusement fragmentaire, il rappelle avec amour les heures passées chez le bon voisin Oh et les belles fleurs du jardinet de la maîtresse d’école ‘.

Ainsi s’ouvrait son âme d'enfant à toutes les joies innocentes, mais comme elle était à la merci de la terreur * et de la souffrance! Plus que le puits au couvercle chancelant, les histoires de Meta le remplissaient d’effroi et il écoutait, tout tremblant, parler de revenants et de sorcières cette vieille au visage grimaçant qui avait l'air

IMOP: cit, 9. — 2, Aufceichnungen aus meinem Leben, W., NII, 82; cf. Mutter und Kind, N., VILI, 336 et suiv. v. 1703-1711. — 3. Zbid., 8h, — h. Ibid, 86 et suiv. — 5. Cf. W., VIII, 391, ligne 85 et suiv. g

WESSELBUREN. 7

elle-même d'une fée malfaisante!. Ou bien il lisait dans la Bible sombre, les yeux agrandis par l'épouvante, le terrible passage où le prophète Jérémie annonce qu'au moment de la grande famine les mères égorgeront et dévoreront leurs propres enfants ?.

De l’aveu même de Hebbel les sources auxquelles il puisa largement furent l’histoire locale et la Bible qu'il lisait assidûment et dont il savait de nombreux passages par cœur?.

Mais les épouvantes imaginaires n'étaient rien à côté de la souffrance éprouvée au contact des réalités. La pauvreté, qui empoisonna presque toute son existence et faillit à plusieurs reprises la lui faire gâcher ou rejeter, la pauvreté lui prit son enfance et lui prit son père. « Mes parents, écrit-il, s’entendaient au mieux, tant qu'il y avait du pain à la maison‘. » — « Ai-je souffert de la faim dans ma plus tendre enfance, comme cela m'est arrivé plus tard? Je ne m'en souviens plus. Mais je me souviens que ma mère devait souvent se contenter de « regarder » (et elle s’en contentait volontiers) tandis que nous, enfants, prenions notre repas, autrement nous n’aurions pas mangé à notre faimi. »

L’autobiographie fait à peine allusion à la sévérité paternelle. Mais voici le saisissant portrait tiré du journal intime : « Mon père me haïssait véritablement, — et moi je ne pouvais pas l'aimer; esclave du mariage, assujetti par des liens de fer à une condition misérable, à une vraie détresse, incapable, malgré le déploiement de toutes ses forces et en dépit de ses efforts extrêmes, d'avancer seulement d’un pas, il en était arrivé à détester la joie; elle ne pouvait parvenir jusqu'à son cœur, car des chardons et des ronces barraient le passage, et alors il ne pouvait la supporter non plus sur le visage de ses enfants : le rire Joyeux qui fait s'épanouir le cœur lui paraissait un crime, une moquerie à son adresse; aimer le jeu, c'était pour lui être frivole et bon à rien ; éprouver de la répulsion pour un grossier travail manuel f était l'indice d'une corruption profonde, d’un second péché originel. Moi et mon frère, il nous appelait ses loups; notre appétit chassait le sien, rarement il nous fut donné de manger un morceau de pain sans nous entendre

dire que nous ne l’avions pas gagné. — Et pourtant mon père était (si je n’en avais pas l’intime conviction, Je n'aurais jamais écrit ainsi à son sujet) un homme profondément bon, fidèle et animé des meilleures intentions. Mais la pauvreté avait pris la place de son âme ?. » s De son père l'enfant hérita le sérieux, la loyauté, toutes les éner- gies et toutes les rudesses de sa nature. Sa mère, dont il était le favori, lui légua d'autres qualités : « C'était une femme de bien,

1. Aufzeichnungen aus meinem Leben, 85. Cf. W., VIII, 388, ligne 15. — PARU 08 25 BW. NID lreteoetsuivs LL: 19835847: W., MIT ,85. Cf"Kuh, 1, 128, 129, — 4. Jbid., 83. — 5. Kuh,:1, 86. Cf. T., 3886, 3921.

6. Cf. W., VIII, 389, ligne 55 : « Abscheu vor physischer Arbeit, Kartoffeln », 399 : « Kartoffelschälen »; cf, encore T., 4876; W., V, 2907 et N. Hebbeldok. 9, 10,14.

7. T., 1323; cf. T., 2647, 4876; Bw., VII, 72; W., V, 290; VIII, 317 : Mutter, und Kind, v. 1144 et suiv., et Kubh, I, 53-54.

dont je crois retrouver en moi-même le meilleur et le pire. J'ai de commun avec elle mon irritabilité, la soudaineté impétueuse de mes colères ! et aussi le don de tout oublier et de pardonner tout vite et le plus naturellement du monde, qu'il s'agisse de grandes ou de petites choses. Elle ne m'a jamais compris (et étant donné le niveau de son esprit et de son expérience, elle ne pouvait pas me comprendre). Et cependant elle a dû avoir toujours un pressentiment du plus profond de ma nature, car c'est elle qui constamment s’empressait de me défendre contre les attaques de mon père qui (avec raison, à son point de vue) voyait toujours en moi un être manqué, bon à rien et même méchant — et c'est elle qui préférait subir elle-même de mauvais traitements, lesquels, au sens le plus réel du mot, ne lui étaient pas épargnés, plutôt que de me livrer, C'est à elle seule que je dois d’avoir échappé au sort dont mon père parlait comme de son plan favori, et de n’avoir pas été forcé de faire le valet de ferme; ce qui peut -être, étant donnée ma délicatesse de sensibilité, m'aurait, dès les années les plus tendres, radicalement anéanti; à elle seule, d’avoir pu fréquenter l’école et me montrer en public en habits propres, bien que raccommodés?.»

Son frère Johann, plus jeune que Friedrich, était, comme nous allons le voir au fil de cette autobiographie, de caractère très différent, plus calme, plus terre à terre, le type du petit paysan pauvre, besogneux et flegmatique, et paysan il demeura toute sa vie. Une note autobiographique nous présente les deux frères se surveillant à tour de rôle lorsqu'on les corrigeait, et un passage de la correspondance nous apprend qu'ils se rossaient de temps en temps « pour se réchauffer ». Ils s’aimaient cependant beaucoup, leur amitié tint toute leur vie et finit par triompher des dissentiments que leur misère communeavait créés.

Mais laissons encore le poète faire lui-même la genèse de son âme enfantine *. « Dès ma plust endre enfance l'imagination fut en moi extraordinairement développée. Lorsque le soir on me mettait au lit, les poutres au-dessus de moi commençaient à se mouvoir, dans tous les coins et recoins de la chambre apparaissaient des figures grimaçantes et l’objet le plus familier, un bâton sur lequel je chevauchais d’ habitude, le pied de la table et même la couverture de mon propre lit avec ses fleurs et ses dessins me devenaient étrangers et m'inspiraient de l'épouvante*. Ces visions, mon

1. Il eût pu ajouter de ses désespoirs; cf. W., VIII, 397, oben : « ille, illa, illud und der Selbstmord-Gedanken ».

2, T., 1295; W., VIII, 82; W., V, 288 et 290; cf. encore T., 5991 et 6340, — 3. W., VII, 392, ligne 91°et suiv.; Bw., I, 153.

k. Aufzeichnungen aus meinem Leben, 100 et 101. La maison natale de Hebbel à Wesselburen n'existe plus; une autre s'élève au même emplacement dans la rue qui s'appelle aujourd’hui Hebbelstrasse et porte l'inscription que nous ayons reproduite plus haut. Mais un modèle se trouve au Hebbelmuseum, établi d’après les indications de vieilles gens qui avaient connu l’ancienne maison. Le Wohnzimmer servait également de Schlafzimmer.

5. Cf. W., VIII, 398, ligne 175 et suiv. : « Viele Jahre hindurch stôrte mich abends beim Einschlafen ein Gerüusch, dessen Ursache ich im Bettstroh, in den Kissen u. s. w. suchte, oft auch mit meiner Schlangenfurcht in Beziehung

WESSELBUREN, 9

frère, qui était couché à mes côtés, les avait comme moi; mais ses paupières avaient 1ôt fait de se fermer et alors il dormait paisiblement Jusqu'au grand jour, tandis qu’elles me tourmentaient seul et ne se contentaient point de retarder pour moi la venue du sommeil, elles le chassaient aussi lorsqu'il était venu et me faisaient au milieu de la nuit appeler au secours.

- «Mais aussi pendant le jour cette activité de l'imagination restait chez moi anormale et peut-être maladive. De laides personnes, par exemple, dont mon frère riait et qu'il singeait me remplissaient d'effroi.… je ne pouvais supporter la vue d’un os et le moindre que Je découvrais dans notre jardinet, je l’enfouissais; bien plus, à l’école de Suzanne je fis disparaître de mon catéchisme, en le graltant avec mes ongles, le mot « côte ! », parce qu'il évoquait à mes yeux la chose dégoûtante qu'il désigne, aussi crûment que si J'avais eu devant moi l'objet repoussant et pourri. En revanche, un pétale de rose® que le vent m'apportait par-dessus la haie m'était plus précieux qu'à d’autres la rose elle-même, et des mots comme tulipe et lis, comme cerise et abricot, pomme et poire, me-transportaient immédiatement au printemps, en été, en automne...

« Les objets ne peuvent donc pas ici fournir eux-mêmes le critérium, il faut s’en rapporter à l'ombre qu'ils projettent et c'est ainsi que le père pourra souvent rire de ce qui causera au fils des tourments d'enfer *... »

Nous apercevons nettement les racines de cette imagination impressionnable. En voici maintenant les plus frappants caracières, tels que Hebbel semble prendre plaisir à les grouper, mais en nous les laissant découvrir, en même temps qu'il nous décrit les premières impressions que produisirent sur lui la maison paternelle et le pays natal :

-« Il n'est point de maison si petite, qu’elle ne paraisse à l'enfant qui y naquit un monde dont il ne découvre les merveilles et les mystères qu'un peu chaque jour. Même la chaumière la plus misérable a au moins son grenier où conduit une échelle de bois, et quel émoi à la première ascension! »

Voilà l'élan, l'enthousiasme, la curiosité émue, l'attente du merveilleux. 5 « Certainement doit se trouver là-haut quelque vieil brachte, und das von meinem ganz ungewônlich slarken Herzschlag herrührte », Cf. 389, ligne 26 : « die Figuren am Balken, Abends beim Einschlafen »; ligne 27 : « die Figuren im Fieber, das Schleichen durchs Wasser ohne trinken zu künnen ». Hebbel semble s’être complu à se décrire lui-même avant tout fiévreux et impulsif. (Schlüssel zu meiner ganzen Natur und allen meinen Verhältnissen) : « Ich bin immer so, wie die meisten Menschen nur tm Fieber sind... Ich hatte immer den Trieb, den Menschen begreiflich zu machen, warum ich in meinem Verhältniss zu ihnen so und nicht anders handelte. Der Trieb ist edel, aber ihm zu folgen, ist ein grosser Fehler. » (Cf. Kubh, 1, 373-374,

et N. Hebbeldok., 11.) :

VACEOT 3012: cf. TT, 223,0280, 2546,—2%2.Cf., W., VIII, 388, ligne 24 :

« Meine unendliche Freude an Blumen ».

3, Aufceichnungen aus meinem Leben, 101. — 4. Jbid., 107 et suiv. = 5. Cf. W., VIII, 392, ligne 92 : « Was ich alles von grossen Menschen für

Aufschlüsse über die hüchsten Dinge erwartete ».

ustensile hors d'usage et oublié qui fait penser à une époque lointaine et à des hommes déjà réduits en poussière jusqu'au dernier ossement. »

= Voilà la réflexion, la méditation, le recueillement,

« Derrière la cheminée il doit y avoir une caisse de bois vermoulue, qui excite la curiosité; au-dessus, une couche de poussière épaisse de plusieurs doigts, la serrure tient encore, mais on n'a pas besoin de chercher la clef, on peut plonger la main de tous côtés, et lorsque l'enfant l'essaye en tremblant, il en retire une vieille chaussure ou la quenouille brisée d’un rouet mis de côté depuis un demi-siècle. Tout frissonnant, il rejette loin de lui la double trouvaille parce qu'instincitivement il se demande : où est le pied qui a porté la chaussure, où est la main qui a mis en mouvement la quenouille?... »

Nous retrouvons ici encore cette curiosité complexe faite à la fois d’attirance et d’effroi en présence d’objets tant soit peu macabres; mais nous y voyons aussi le goût réaliste du poète, sa prédilection pour le menu détail. Tout cela apparaît plus nettement encore dans la suite du même morceau.

Cette observation attentive, minutieuse nous allons la voir maintenant s’animer de sympathie, de cette sympathie pour les animaux dans laquelle Bartels? découvre un héritage bas-saxon de Hebbel, à rattacher à Reineke Fucks :

« A côté piaulent et guiorent dans un coin les souris, quelquesunes s'élancent même hors de leurs trous pour y rentrer précipitammeæt après quelques tours de danse. On aperçoit même un court moment une petite belette éclatante de blancheur, elle dresse sa fine petite tête ainsi que ses pattes de devant, épie et flaire autour d'elle en renâclant, etc. »

Voilà une description d’un minutieux réalisme, où l'imagination se contente d'utiliser les détails les plus concrets et les plus précis que l'observation puisse fournir et où elle ne semble se proposer pour tâche que de retenir tout, de ne rien laisser échapper et de ne « rendre » que ce qui a été « vu ». Mais quelques lignes plus loin, tendance romantique accusée, retour de l’engoûment pour l’horrible et le macabre et tous les objets susceptibles d'attirer par l'effroi même dont ils glacent l'âme : on pourrait dire la volupté du frisson et du sursaut :

« L'enfant peut guetter l'instant où par mégarde la porte est restée ouverte, et prendre sur lui de risquer la descente (à la cave). Certes, c'est dangereux, car la porte peut tout à coup être refermée et les faucheux aux seize pattes, créatures repoussantes qui rampent le long des murs, et l’eau suintante et verdâtre qui s’amasse en des creux pratiqués à dessein, n'invitent guère à un séjour prolongé.... Mais qu'importe? on a un gosier et quand on crie comme il faut, on finit par être entendu! »

Une imagination de cette nature était mûre de bonne heure pour

* . l 1. Aufseichnungen, 107 et suiv. — 2. Op. cit., l4.

WESSELBUREN. al

la lecture de Hoffmann; et nous ne nous étonnerons guère de voir

le jeune Hebbel savourer avec délices les Æliriere des Teufels 1.

2 L'auteur nous parle ensuite de Wesselburen : . & Eh bien, lorsque la maison fait immanquablement une telle impression sur l'enfant, que n’éprouvera-t-il pas à parcourir la localité? Lorsque pour la première fois le père ou la mère le promènent avec eux, ce n’est certainement pas sans étonnement que commence la promenade à travers le dédale des rues et ce n’est pas non plus sans une sorte de vertige qu'elle s’achève?. »

Et voici une rapide allusion aux sources premières du symbolisme poétique :

« Il en rapporte même d’éternels types, éternels en ce sens qu’au cours de l'existence ils s’élargiront insensiblement jusqu’à l'infini, plutôt que de se laisser jamais détruire, car les impressions primitives des choses sont indestructibles etl’emportent sur toutes celles qui viennent plus tard, quelle que soit la supériorité intrinsèque de ces dernières *. »

La première nuance de ce symbolisme sera inévitablement romantique; l'unité de ton et de forme sera l’état d'âme, capricieux,

É indéfinissable et fluctuant, la « Stimmung »; il ne manquera même pas le crépuscule ou le clair de lune :

« Tous les détails se fondaient pour moi, comme si, membres d’un gigantesque animal, ils avaient entre eux des rapports organiques en un seul ensemble et la lune d'automne y épandait les flots de sa lumière bleuâtre t. »

Enfin le poète nous redit encore une fois que les sources concrètes de son symbolisme sont précisément ces impressions de Wesselburen :

; « J’ai vu depuis l'église Saint-Pierre et toutes les cathédrales allemandes, je me suis promené au Père-Lachaise et devant la pyramide de Cestius; mais lorsque je pense en général à des églises, à des cimetières, etc., je les vois maintenant encore sous la forme où je les vis ce soir-là ?. »

Telle nous apparaît l'imagination du poète d'après ses propres indications : enthousiasme et réflexion -— observation précise et pénétrante et abstraction qui combine et généralise — réalisme amoureux des descriptions détaillées et terre à terre et romantisme ayant sa source dans les profondeurs inconscientes de l’âme, enfin obsession des impressions et des images d'enfance et tendance marquée à les transformer en symboles.

Cette imagination n'eut pas le loisir d’être vagabonde, elle dut se soumettre à une discipline. Les facultés d'observation et de raisonnement lui firent de bonne heure contrepoids ; et de ce côté-là aussi, la précocité fut étonnante. Nous en avons eu une première preuve dans lé réalisme des détails descriptifs des impressions

1. T., 1806. — 2. Aufzeichnungen, 109. — 3. Ibid, — 4. Ibid., 109.

5. Ibid., 110. Cf. Prologue du Diamant, W., I. 301-302, vers 1 à 28 où est décrite l’église de Wesselburen. Cf. W., VIIT, 388, ligne 10. Kuh, 1 19/48" sur Hebhel enfant de chœur, cf. Bw., VII, 78-79.

d'enfance. Mais le-caractère « raisonneur », « dialectique » de cet esprit apparaît bien vite. À tout instant, l'enfant constate, compare, tire des conclusions : Sur les bancs de l’école maternelle ! il se rend déjà très bien compte que les ruisseaux courent à l'océan et que l’on ne prête qu'aux riches ; à la distribution des gâteaux et des noix chez Suzanne, les plus pauvres sont précisément les plus mal partagés ?; il constate encore que si son père, honnête travailleur, doit perdre les avantages de sa première demeure et déménager dans un logement misérable, c’est par suite de la libération d'un forçat, son créancier ?, ilobserve que le travailleur des champs toise le manœuvre comme il est toisé lui-même par le fermier ou le bourgeois riche, et que les enfants s’empressent en cela de suivre l'exemple de leurs parents; le petit Hebbel fait maintes fois l’expérience que « l'habit fait le moine », et il connaît en même temps à quoi tiennent la grandeur et la décadence devant l'opinion publique *. Il démasque de bonne heure l'hypocrisie et les préjugés sociaux : « mes parents furent solennellement étiquetés : « crève de faim »°, car ce qui caractérise les gens de condition modeste, c’est que, s'ils ont inventé l’adage : « pauvreté n’est pas vice », ils se gardent bien d'y conformer leur conduite ° ». j

Constater l'injustice ne suffisait point à l'enfant. Invinciblement il se sentait entraîné à la discussion, à l'explication, à la recherche des causes et des responsabilités. Il donne lui-même comme les sentiments fondamentaux de sa nature l’amour de la vérité et le besoin de justice — « ma mère m'inculqua le culte le plus strict et le plus jaloux de la vérité » — « comme cela me tranquillisa d'apprendre que le chat, après ce vilain tour, reçut enfin la punition méritée 5! »

Le fait est que Hebbel fut conduit à ce qu'on pourrait appeler son amoralisme par sa passion du droit : en se faisant le champion des droits acquis, il aboutit au culte de la force. Les premières étapes de cette évolution sont très nettement indiquées. Dans le

SCERWSNTIT 5398:

2. Aufzeichnungen, 89 et 90 : « Sobald Susanna’s Parteilichkeit mir ins Bewusstsein trat, hatte ich den Zauberkreis der Kindheït überschritten. Dies geschah sehr früh. » Kuh, I, 37.

Page 1