‹ HebbelChapitre 109 sur 425 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

Son indépendance ne fut pas compromise non plus par l'influence de l’orientalisme. Hebbel reconnaît à Rückert un grand talent, mais ajoute qu'il ne sait point en tirer parti. Dans ses recherches de forme, il finit par voir un manque absolu de forme, non point excusable, comme chez Jean Paul, par le caractère océanique, infini, du débordement, mais comparable à un ruisseau, qui ne saurait avoir de beauté que par ses bergesf. À ceux qui conçoivent l'art comme un kaléidoscope destiné à projeter des lueurs brillantes sur une idée féconde, il oppose les lois organiques de l'antique, réfutant ainsi les dilettantes « qui aperçoivent dans le formalisme dogmatique de Rückert le salut de la’ poésie * ». Hebbel ne fait, dans ce passage de son journal, que reprendre, à plusieurs mois d'intervalle, un de ses leitmotivs esthétiques: et nous le trouvons développé avec encore plus de netteté dans une lettre à Rousseau du 30 décembre 1836 : « recueillir la plus insignifiante projection qui tombe sur un objet; ne rien laisser échapper de ce qui ressemble à une image de foire; ne dédaigner aucune plaisanterie, aucun caprice d'inspiration et, de tels éléments, à l’aide d’une métrique adroite, dans de. pareilles conditions facile à obtenir, faire une chatoyante queue de paon — si cela s’appelle être poète, la poésie n’a plus à

1. Bw., I, 64 (14 juin 1836). — 2. T., 98, 117, 1057, 1169, 1522; Bvw., I, 203; NV IX 058€

3. T., 720, 1057, 1138, 1153, 1169, 1258, 1522, 2247; Bw., I, 203, 215, 361; cf. supra, 168, 169. ,

4. T., 1536 et cf. supra, 168; pour les affinités de caractère et de destinée, cf. Kuh, I, 352-359 et Tibal, 199-203.

5. Bw., VII, 288: T., 155, 174, 190, 259, 286-288, 294, 295, 301, 310-312, 328, 348, 259, 719, 960: sur l'influence de Kleist, cf. Fries, 17, 31, 49, 55; cf. surtout Tibal : 113-115, 203-206, 209, 211, 214, 215, 264, 368, 431, 488-490.

6. Pour le: détail, nous préciserons, en étudiant les poésies une à une, — JB, 1,188. — 8. T., 498.119. T.,, 1024 Bw.; VIII, 16.

mes yeux aucune dignité, ni aucun poids! ». Et il n’est pas moins sévère pour Platen qui, dit-il « fait parade de la bride et n’a point le cheval? », et dont il attaque systématiquement le lyrisme brillant, mais factice et sans sincérité”. Le jugement de Gœthe sur ce poète paraît à Hebbel encore trop favorable".

Aura-t-il plus de sympathie pour l'école souabe? Il extrait pour son journal la caractéristique qu'en donne Laube dans les Reisenosellen, mais peut-il penser comme lui que l'univers d'Uhland est circonscrit à la vallée du Neckar et approuve-t-il, lui aussi, le mot de Gutzkow raillant ces pauvres petits poètes, dont le « Weltschmerz » consiste à rentrer d’une promenade sans métaphores nouvelles 5?

Il importe de distinguer entre le protagoniste Uhland, que Hebbel vénère à l’égal de Gœthe, et ses comparses, dont il fait peu de cas. Il connaît personnellement Hermann Hauff, redacteur en chef du Morgenblatt et correspond avec luif, mais il ne fait que mentionner son frère Wilhelm, l’auteur de Zichtenstein *. Nous l'avons vu à Heidelberg visiter Gustav Schwab, rendre hommage à son amabilité, mais peu se soucier de ses jugements critiques; il rappelle eucore, dans sa correspondance de Munich, que c’est à lui qu’il doit le conseil d'utiliser pour son œuvre poétique les souvenirs du pays dithmarse, et lui envoie de temps en temps quelque pièce à insérer*. Mais les poésies de Gustav Schwab sont pour lui « soporifiques » et s'il le compare à Uhland, c’est pour mieux l’exécuter*. A Justinus Kerner il emprunte quelques citations tirées de la fameuse Seherin von Prevorst\®, mais il se refuse à reconnaître dans ces visions de l'héroïne autre chose que « des rêves fantastiques »; il découvre au contraire la marque d’une « vraie et profonde sensibilité de poète » dans ses Reiseschatten, moins connues !!.

Hebbel ne voit, en somme, dans l’école souabe que le maitre. A

1. Bw., 1, 139, 141 et 295, et II, 115. — 2, T., 4297. En dehors de Rückert et de Platen, Hebbel cite Leopold Schefer : T., 198.

3. T., 1523. Pour quelques traces d'influence, cf. Fries, op. cit., 31 et 32.

L. Bw., 1, 225, 226; cf, 344; Gœthe, Gespräche mit Eckermann, 30 mars 1824, 25 décembre 1825 et 11 février 1831; cf. V. Hehn : Gedanken über Gæthe; Gleichnisse, 343-345 et suiv.

5. T., 941; cf. la satire de Gutzkow : Pimpernellens Schwabenstreiche, éd. yon Houben, Bd XI, 222 et 236; cf. cbid., XI, 66, 74, 78-79: XII, 76-78.

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7. Bw., I, 97. I l'avait cependant lu à Wesselburen. Bw., III, 120, — 8. Bw., 1, 99, 112, 122; cf. supra, 151. — 9. T., 1324.

10. Erüffnungen über das innere Leben des Menschen und über das Hereinragen einer Geisterwelt in die unsere. Stuttgart, 1829; cf. T., 369, 370, 650. Hebbel lisait à la même époque l’Anthropologie de Steffens (cf. supra, 188) et l'ouvrage de Kluge : Versuch einer Darstellung des animalischen Magnetismus uls Heilmittel; cf. T., 1174. Ici encore nous voyons Hebbel se défendre contre l'influence de la Naturphilosophie, — 11. T., 659, 1651.

Munich encore, il trouve qu'Uhland domine la Souabe de toute Ja hauteur d’un de ces sommets où l’on manque d'air, tant est grande l’altitude . Il reste pour lui un colosse, son modèle de prédilection?. « Une poésie d'Uhland est toujours un événement pour moi, écrit-il; pour un second Gläck von Edenhall je donnerais toute la littérature de 1838 avec toutes ses magnificences et ses trésors” ». Il s’enivre à réciter tout haut ses poèmes, il en rêve et admire en rêve leur profondeur‘.

Hebbel écrit à Uhland de Munich, le 24 novembre 1837, pour lui | rappeler sa visite à Tübingen°, lui demander sa protection et lui dédier un recueil de poésies. Il lui réitère en même temps l'hommage de son admiration et de sa reconnaissance et lui déclare que ses poésies ont pris possession de son âme et l'ont délivrée du « Grübelnf ». Neuf semaines s’écouleront avant la réponse, Hebbel avait impatiemment réécritle 8 janvier’. Le 2 février, Ühland répond élogieusement et note les poésies qui lui ont fait la meilleure impression sur un petit feuillet que Hebbel conserve comme une relique et que nous retrouvons à l'appréciation qu'il donne lui-même de son lyrisme. D'une autre lettre qu'il lui écrit, le 2 juin 1839, il ne nous reste qu’une allusion”®. Enfin il lui envoie sa Judith, le 17 février 1840. Pas de réponse, et les rapports paraissent rompus, mais ils redeviennent cordiaux lors du passage

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