PANIER
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l’auteur lui-même, du moins ne nous importune-t-il pas par de fréquentes confessions personnelles. On pourrait presque souhaiter à cet égard qu'il eût montré moins de discrétion. Sous les tragiques embardées du papillon et derrière l'isolement de l’arbre du désert, la généralisation est assez voilée pour que seul le lecteur averti des circonstances biographiques aperçoive l’allusion aux destinées du poète et à son individualisme exaspéré. Même retenue dans sa profession de foi artistique : de même que la fleur est symbole de beauté, la poésie est comparée à un miroir, le poète élevé à la dignité de prêtre du beau. Rien de bien compromettant ni de très original dans les conseils que Hebbel prodigue à l'artiste : ïil lui demande de respecter les derniers fruits de l'automne autant que les premiers bourgeons printaniers et nous avons vu que, pour définir sa mission, il déclare qu'il lui faut rendre au cosmos sa matière qui ne saurait périr avec l'individu !. Mais si ses expériences personnelles d'homme et d’artiste s’efacent dans son œuvre, le champ s'ouvre d'autant plus large aux idées générales sur la vie et sur l’art. Plus que les infimes rivalités et les mesquines douleurs, ce qui préoccupe Hebbel, c'est le duel gigantesque entre le Moi et l'Univers. De là toute une floraison de métaphores cosmiques?. Nous en avons cité déjà quelques exemples, on pourrait en allonger indéñniment la série : le poète pénètre les mystères de la fécondité nocturne et de l'hymne du Créateur et de la Nature; une heure d’adieu « relève la fadeur d'éternités vides »; le glas qui pour l'enfant n’est que musique fait naître chez l’homme des pensées de mort, mais il suffit pour les dissiper d’un seul souffle de la brise messagère du printemps et de la vie triomphante; la vie est la douce ligne de démarcation, le gracieux germe de possibilités cachées*. Sans doute, l'individu n'est dans l'univers que comme la goutte d’eau dans l’océan, mais il y est indestructible, dût-il se réfugier dans le diamant; le diamant au fond du puits le plus obscur, la perle au fond des abîmes, symbolisent la vérité inexpugnable et poétique ‘. Ceux qui ne s'intéressent qu'aux misérables contingences ressemblent à ces badauds inintelligents qui ramassent les éclats aux pieds d'un sculpteur de génie et ne songent pas à lever leurs regards sur l'œuvre. Seul, un Gœthe peut « fendre le tissu cosmique » et découvrir la loi suprême, cette grande synthèse harmonieuse des éléments en apparence les plus hétérogènes, comparables aux accords d'instruments d’origine tout à fait différente”.
Souvent aussi la métaphore est purement psychologique ou morale. Hebbel ne recule pas devant l'expression abstraite d’une qualité qui le séduit. Le printemps et la bien-aimée le ravissent :
1. Cf. unsere Zeit, an die Kunst. — 9. Cf. supra, 381. — 3. Welt und Ich, Weihe der Nacht, Scheidelieder, auf dem Kirchhof, das hôüchste Gesetz,
4. Stammbuchblatt (NXX, 141), Natur, du kannst mich nicht vernichten, das Licht will sich verstecken, das Leben (VIE, 148); cf. Scheunert, D. j. H., 182 : Gold und Edelsteine.
5. Das Leben, NII, 148 : Welt und Ich, der Mensch und die Geschichte, Gæœthe, Horn und Flüte.
« da drängte all die Lieblichkeit sich End, wie nie noch an mein Herz! »; une jeune mère contempie son enfant : «und istnoch ganz verloren in seine stumme Lieblichkeil?» . Le sentiment de la séparation beschleicht ihm den innersten Frieden?, toutes locutions aussi intraduisibles qu'expressives sous leur forme abstraite. L'allégorie apparaît parfois, mais discrète presque toujours : une étoile lointaine représente l'idéal, le génie de Kleist l'emporte comme l'essor d’un oiseau de haut vol, la douleur « poignarde », la douleur est la soif de voluptés, cherchons la source; un oiselet confiant incarne la Foi, qui seule parvient au Bonheur; le peintre qui fait le portrait de la jeune fille dépérissant en même temps que son image prend vie sur la toile, c’est l'Homme détruisant l'Idéal dans la mesure même où il parvient à le réaliser artificiellement.
Au dogmatisme métaphysique se subordonne enfin tout un groupe de métaphores empruntées à la mythologie païenne ou chrétienne. Après avoir rencontré dans une pièce Daphné et Sémélé”, nous nous trouvons dans une autre en présence d'Odin et de Thor et ils évoquent Ragnarokef. Mais ailleurs, nous apercevons « le signe protecteur de la croix », nous songeons à la parabole de l'enfant prodigue’. Voilà werde et voici hadern, après le verbe créateur, le défi de la rébellionf. La joie est comparée au « vin des burettes sacrées ». C’est de la « source créatrice » que jaillit « la vague du moi » et, dans l'univers, Dieu renouvelle sans cesse ses lumineuses images°. L'homme que purifient les épreuves terrestres doit se considérer « comme une coupe réservée à Dieu »; malheur à lui si, à peine « sorti en rampant des flots de sa détresse », il se révolte; le prêtre orgueilleux reçoit un premier avertissement quand tombe son enfant frappé à mort; il redresse encore la tête, le Tout-puissant l’abat alors à son tour. Nous sommes perdus si « la grâce de Dieu ne nous protège pas; » car nous ne sommes que « poussière » et « quand le souffle de Dieu nous traverse » « nous nous sentons deux fois poussière î! »,
L'originalité de ce lyrisme, qui ne consiste pas en beautés extérieures et sensibles, ne réside pas davantage dans les motifs et les sujets. Nous avons trouvé en somme assez peu de pièces d’inspiration excentrique ou bizarre, et d'autre part nous ne saurions prétendre que Hebbel puisse par les précédentes poésies se classer parmi les grands poètes de la nature, ou même, sauf dans quelques pièces isolées, parmi les grands poètes de l'amour ?, Outre le recul que, d'un point de vue esthétique aussi conscient que légi-
1. An Hedwig. — 2. Die junge Mutter. — 3. Einziges Geschiedensein. — k. Unergründlicher Schmerz, Mann und Weib, Kleist, Kinderloos, Schmerz ist der Durst, Sag an, o licber Vogel mein, der Maler.
5. Das griechische Mädchen. — 6. Der alten Güôtter Abendmahl. — 7. Neue
Liebe, der Künigssohn.— 8. An die Jünglinge, der Priester, die schône Stunde. 9. Es grüsst dich wohl, das Heiligste. — 10. Geht stumm an dir vorbei,
alle Wunden hôren auf, der Priester. «
11. Auf ein neucs Trinkglas, nicht darf der Slaub, es grüsst dich wokl.
12. Cf. Frau Engel Mitscherlich, Hebbel als Dichter der Frau, op. cit. Dans cet ouvrage, il est question exclusivement des héroïnes dramatiques : « Judith,
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à | LES POÉSIES LYRIQUES DE 1835 A 1842. Ë 375
üme, le poète réclame lui-même pour la sélection des matériaux sentimentaux et la mise en forme après le bouleversement de l’émotion!, il faut bien reconnaître que, par défiance peut-être à l'endroit de son excitabilité très vive, Hebbel, loin de réagir à la première impulsion, laisse l'impression s’élaborer peu à peu en lui et la couve parfois si longuement qu'à son éclosion le poème paraît manquer avant tout de spontanéité. Nous avons cependant fait assez d'exceptions pour nous défendre d'aller jusqu’à déclarer que « la plupart des poésies d'amour que nous possédons de lui sont anémiées par la réflexion ? ». Peut-il revendiquer avec plus de raison le titre de grand poète de l'enfant? Nous ne sommes, en ‘tout cas, point surpris quil existe de ses poésies consacrées à l'enfance une anthologie. A celles de Wesselburen‘ sont venues s'ajouter, de 1835 à 1842, les pièces dédiées à Rousseau, les gracieux souvenirs Bubensonntag et Geburtsnacht-Traum, un chefd'œuvre comme das Kind am Brunnen et quantité de pièces dont l'enfant est plus ou moins le héros et où il fournit, à tout le moins, un gracieux motif”. En aucune façon, toutefois, Hebbel ne s’est spécialisé comme poète de l'enfant, 4ssez rares même sont, parmi les précédents morceaux, ceux où il l'a vraiment célébré avec maestria; dans la plupart, au lieu de s'attacher à le prendre sur le vif, il l’a traité en thème abstraït en reprenant le cliché du représentant de l'idéal et bien que ce succédané mystique ne vaille guère mieux que la banalité du lieu commun banal : l'enfant, ange d’innocence.
Il n'est donc guère possible d’assigner jusqu'ici à Hebbel lyrique une « spécialité » et le meilleur bénéfice que sa réputation ait à retirer de l'examen de ses poésies aux trois rubriques précédentes : nature, amour, enfance est, certainement, d'interdire qu’on se contente de les ranger en bloc dans le « lyrisme philosophique ».
Hebbel avait-il raison de se plaindre d’être complètement ignoré des critiques "? Sa renommée s’étendait lentement, sans doute, mais
Genoveva, Maria Magdalene, Mariamne, Agnes Bernauer, Rhodope, Brunhilde ».
1. Cf. supra, 323 et suiv., 329, et ce que le poète dit plus tard de « Jedes Juchhe und jedes Oweh », W., XII, 71.
2. Cf. Müller, 13. Nous nous serions contenté de la mise au point qu'il ajoute : « Elementare Ausbrüche des Gefühls, wie einen solchen Gœthes Mailied darstellt, sucht man bei ihm vergebens ». On peut, sans assimiler le disciple au maître, ne pas exagérer la sévérité.
3. Celle de Gustav Falke (voir notre bibliographie systématique). — 4, Cf. supra, 143 et suiv.
5. Cf. encore : auf ein schlummerndes Kind, Nachilied, Wiegenlied, Mutterschmerz, die junge Multer, Situation (VIN, 175); Situation (VH, 178); Räuber und Henker, Virgo et Mater, auf eine Verlassene, Versühnung, unterm Baum, an ein weinendes Kind, Erquickung, an ein schônes Kind.
6. Cf. Scheunert, D. 7. H., 50-59, sittlich bedeutungsvolle Zustände. Die Kindheit, cbid., 131 et suiv., die Mutterliebe. — 7. T., 2627.
dépassait cependant alors les bornes étroites de la célébrité locale. Ne recevait-il pas de Strasbourg une louange rimée du poète Klein? Hebbel aurait préféré un pâté de foie gras, mais il estimait cependant qu'il ne fallait pas dédaigner cette preuve de l'intérêt accordé
à ses poésies!. Des hommages plus autorisés lui parvenaïent sous
forme de comptes rendus dans divers journaux. Wienbarg s'était prononcé favorablement dans ses Blüter der literarischen Bürsenhalle?, et l'auteur des Gedichte était signalé dans les Grensboten comme le plus remarquable et le plus profond, mais aussi le plus difficile à comprendre des poètes lyriques contemporains?. Nous avons indiqué à maintes reprises que, sauf quelques réserves, Uhland loua fort le recueil de 1842 et consigna sur une petite feuille, la liste des poésies qui lui avaient paru les meilleures“. Nous avons fait également allusion à lPencouragement qui vint plus tard à Hebbel de Mürike, et si nous n'avons noté jusqu'ici que quelquesunes de ses approbations de détail et tel ou tel de ses conseils de rectification, c'est que nous aurons à revenir, à propos des recueils de 1848 -et de 1857, sur le même jugement®. Les deux maitres ‘souabes ne furent point seuls à faire bon accueil aux Gedichte, Willibald Alexis leur consacra un court mais élogieux article dans ses Blätter für lüerarische Unterhaltungf, Henri Heine félicita
lebbel chaleureusement et se déclara jaloux de maint sujet, notam-
ment de Æexenritt'. Le poète trouva bientôt des compositeurs, de l’enthousiaste Gartner au génial Schumann et plus d'un critique ne lui ménagera pas son appui : Gæœdeke lui fait une place dans sa collection Deutschlands Dichter von 1813-1843$; Uechtritz correspond longuement avec lui au sujet de ses ballades et tout en blâmant