Cf. supra, 164 et suiv
tique et l'exelut si peu que le plus souvent elle se confond avec elle. Sa pensée est incapable des constructions synthétiques auxquelles la déduction parvient en se jouant, elle ne conçoit pas de vastes systèmes abstraits, mais procède par bonds courts et rapides et s'exprime par aphorismes. Et ce caractère essentiellement inductif de l'inspiration entraîne dans sa technique une conséquence également fondamentale qui le sépare des purs abstracteurs de quintessence : « C’est toujours gratuitement, nous dit son journal de Munich, que l'on parle des choses divines et suprêmes et quand bien même des anges s’en feraient les interprètes. I faut les représenter, c'est-à-dire les faire vivre. Et ce n’est le cas que si elles sortent de la terre, quelques limites qu’elle impose, que si elles en jaillissent sous la poussée d’une sève vigoureuse et forment un organisme en harmonie avecelle*, »
Pour nous, ce n’est pas seulement toute l'esthétique de Hebbel qui proteste? contre la comparaison avec Schiller, c'est aussi une notable partie de l’œuvre lyrique que nous avons examinée jusqu'ici et à laquelle les formules précédentes ne paraissent pas convenir absolument, parce que trop absolues, et pas entièrement parce que trop entières. Elles ne rendent compte que d’une tendance caractéristique de Hebbel, son penchant à la méditation. L'’épithète de « Grübler », c’est en vain, à nos yeux aussi, que le poète lui-même essayera de s’en défendre; elle ne nous paraît cependant pas faire le tour de Hebbel lyrique et encore moins justifier qu'on l’assimile à Schilker, après l'en avoir distingué précisément par le même terme“. Nous ne retiendrons donc de ces conclusions générales que la qualification de « Grübler » et le fait que cette qualité constitue, non une ressemblance, mais une différence entre Schiller et Hebbel.
Nous nous retrouverons alors d'accord avec M. Tibal lorsque, quelques pages plus loin, il montre que Hebbel procède bien d'Uhland, «ce classique parmi les romantiques * », et revendiquerons pour lui le bénéfice de la conviction gœthéenne : «un cas particulier
1. T., 1079 (Munich, 3 avril 1838). Cette importance de ce qu'on pourrait appeler « la face esthétique du problème » dans le lyrisme de Hebbel, nous Pavons montrée très judicieusement soulignée par Fischer à propos déjà des poésies de Wesselburen; cf. supra, 89, n. 8.
2. « Hebbel prétend sans doute le contraire lorsqu'il fait la théorie du lyrisme, mais lorsqu'il écrit des poésies lyriques, son naturel reprend le dessus. » (Tibal, 259.)
3. Bw., VI, 65. Klaus Groth, dans le jugement duquel le poète relevait le reproche, ajoutait du moins d'autres traits non moins caractéristiques de Hebbel : « der Ernst, die Einsamkeiït, das Grübeln, Drang und Ringen nach Wahrheit, Einfachheit und Treue, diese schaffenden Principien in Jhnen erschienen mir ». Ajoutons toutefois que cette appréciation date du 17 septembre 1857 et se rapporte à l'édition d'ensemble des Gedichte (ef. Bamberg, II, 453).
.. Cf. supra, 380. M. Tibal se rend du reste parfaitement compte lui-même de l'insuffisance des caractéristiques par voie de comparaison et genèse d’influences (cf. op. cul., 332-334) et il nous paraît encore mieux inspiré lorsqu'il se réclame de la tolérance gœthéenne que lorsqu'il abrite derrière l’incontestable autorité
de R. M. Werner, couvert lui-même par Scherer, sa condamnation trop formelle du lyrisme de Hebbel.
5. Op. cit., 321 et suiv., et supra, 239, n. 3 et 381, n. 3; cf. J. Collin, Grenz-
devient général et poétique du fait que c’est un poète qui le iraite® ». Maïs il convient avant tout de ne pas perdre de vue le point où notre analyse est parvenue?. Pour le recueil qui nous occupe, l'originalité nous paraît être précisément le conflit qui se livre toujours (nous l'avons constaté déjà à propos des essais de Wesselburen?) au sein même de la forme lyrique, entre les deux tendances essentielles de Hebbel : son sentiment de plus en plus net de la Beauté et sa passion indéracinable du caractéristique. IL faut convenir qu'en 1842 l'attrait de ses poésies réside principalement dans leurs rapports avec ce qu’il y a chez lui de plus intime et de plus inaliénable : le caractère.
Plus peut-être qu’à propos de tout autre poète allemand il est vrai de dire du lyrisme de Hebbel en 1842 : « Le style, c’est l’homme » : il est sobre, expressif, énergique plus souvent qu’habile et délicat. On y trouve un mélange de réalisme sombre qui fait songer à Annette von Droste-Hülshoff et de romantisme complexe auquel Schiller d’une part, Uhland, Hoffmann et Heine de l’autre ont collaboré; les traces de mysticisme y abondent à côté de multiples indices d’une observation aiguë et de traits saisissants d’agonalisme obstiné; aux produits d’une inspiration la plupart du temps tourmentée, on opposerait nombre de chefs-d'œuvre qui peuvent être considérés comme classiques, tant la noble simplicité et la sereine grandeur s’y accordent; rares sont les éclosions légères et charmantes qu'alimente un filet de la plus fraiche des sources : le Volkslied, mais ce n’est point en vain que, de plus en plus consciemment, l’autodidacte s’est mis à l’école de Gœthe sans abdiquer pour cela son autonomie. N’avons-nous pas retrouvé dans les poésies tous les contrastes de cette nature à la fois rude et tendre, son âpre combativité et une sensualité qui souvent l’alanguit, l'expression d'un tempérament ardent dont la tension et la dépression inquiètent le rythme et menacent l'équilibre, enfin une tendance invincible à la spéculation, à la fois rationnelle et sentimentale, l’entraînant souvent en plein ciel métaphysique ou mystique, sans lui faire perdre, sinon le contact, du moins la vue de la terre ferme et le goût des solides qualités techniques, le souci du détail vivant, la passion du concret. Le résultat, c'est, dans la disposition de l'âme, une alternative constante d’abattement et d’espoir, un individualisme tour à tour exalté et désabusé, non point à la manière juvénile, exubérante de vie du « Hangen und Bangen »
boten, 18 janvier 1894, Hebbel est caractérisé comme « Vermittler zwischen Klassicismus und Romantik », p. 149.
1. Ibid., 332, cf. Hebbel, W., X, 386 : « Lyrische Gedichte, sie môgen nun aus dem Geist oder dem Gemüth hervorgehen sind Blumen, etc. ». Et la suite du passage nous paraît illustrer Hebbel à la fois comme « Grübler » et comme « Dichter ».
9, Für uns Menschen muss immer der Punkt, bis zu dem wir vordringen kônnen, anstatt der Wahrheit gelten ». T., 975 (Munich, 1° février 1838), Cf. Gœthe, Gespräche mit Eckermann, 15 oct. 1825 : der Mensch ist nicht geboren, die Probleme der Welt zu lüsen, wohl aber zu suchen, wo das Problem angeht, und sich sodann in den Grenzen des Begreiflichen zu halten.