NAPLES
Après s'être extasié sur l’exubérante végétation des Marais Pontins, la fécondité de la Campagna felice et le coloris merveilleux du Golfe, il arrive à Naples par une chaleur torride. Il descend d'abord Strada Lucia, puis s’installe à la locanda la Bella Venezia, regrette que la vie soit ici beaucoup plus chère qu'à Rome, mais, peu à peu, s’habitue au régime et au climat napolitains et trouve quelques consolations dans le bon marché des fruits et surtout l’admirable nature, fière de la devise : « vedere Napoli e puoi mori?! »
Cette ville mouvementée et pittoresque produit sur lui une impression du même genre que Paris, satisfait son besoin de se sentir comme porté par le flot des masses et ainsi l'ensemble le console des détails ? car il ne cache pas son mépris pour cette race, bien qu'il arrive aux mêmes réflexions sociales que Gœthe et combatte ia légende du farniente comme celle des chansons populaires à Naples‘.
Cependant il n'aurait guère eu du séjour autre chose que le souvenir des beaux paysages et des beaux soirs passés à la Villa reale à entendre des concerts militaires, s’il n'avait rencontré ici encore des compatriotes qui s’attachèrent à lui : ce furent Gützloff, Ussing et Adolf Stahr, mais ce furent surtout Theodor Mommsen et Hermann Hettner qu’il n’avait fait qu'entrevoir à Rome et avec qui il entretint à Naples d’étroites relations . En leur compagnie, il fit l'ascension du Vésuve qui l’intéressa vivement et visita les ruines de Pompéi qui le déçurent f. Il devait repartir sans avoir vu Capri et Sorrente et eut même à combattre la tentation qu'offrait une occasion favorable de voyage en Sicile, la traversée coûtant le prix d’une veste‘. Il se contente donc de l’honneur de ses nouvelles fréquentations, d’une invitation à un congrès de savants et d’un renouveau de sa foi en lui-même.
Au début, la chaleur accablante l’avait complètement empêché de travailler et avait achevé d’exaspérer sa crise de découragement
1. Cf. T., 3318 et supra, 405. — 2. W., X, 45-52; Bw., III, 238-252, 260, 273; T., 3472-3473. — 3. Bw., III, 260; cf. 215. — 4. T., 3263, 3471, 3478; Bw., II, 243, 248-260. — 5. Bw., III, 226, 251-252; Kuh, IL, 142-143. — 6. W., X, 45 et suiv. — 7. Bw., III, 271: — 8. Bw:, III, 267, 272.
et de désespérance ‘. Dès son arrivée en Italie, en effet, il ne cesse d'exprimer ses craintes que toute source de productivité ne soit tarie en lui?; un moment même, il prend la résolution de ne plus écrire pour le public’. Le silence de Campe parait l'avoir lassé. Et de fait, à part ses impressions de voyage, quelques idées de drames ou de nouvelles et des matériaux pour Julia et le Trauerspiel in Sizilien, Hebbel ne rapporterait d'Italie que le premier acte de son Moloch, si son lyrisme ne s'était enrichi de quelques perles*. On peut dire qu'en Italie encore le lyrique est seul en lui à ne pas s'abandonner. À la fin de son séjour à Naples, il prend de plus en plus conscience de la valeur de ses chefs-d’œuvre et ils lui deviennent autant de gages nouveaux pour l’avenir*: Il est alors décidé à ne pas rester plus longtemps à la discrétion de Campe, à s'affranchir, s’il le faut, de sa tutelle. Sa confiance renaît en son avenir littéraire, bien qu'il se dissimule moins que jamais les difficultés de l’art véritable‘.
Mais quel contraste entre sa valeur d'homme et d'artiste et sa situation matérielle! Il en a la conscience poignante’. Maintenant que ses ressources touchent à leur fin, il se lasse d'économiser et, saisi d’une sorte de frénésie ironique, prend des bains de mer coûteux pour rétablir sa santé qui, elle aussi, menace ruine. Puis cette crise passée, la sainte terreur de l'argent souverain lui revient et il arrête son bilans.
« Le véritable fruit de mes voyages, écrit-il alors à Elise, est que je ne peux plus vivre sans voyager. M'enterrer dans un coin, devenir père de famille et prendre plaisir à voir pousser le mioche, cela me sera éternellement impossible. » Il repousse énergiquement la proposition qu’elle lui fait de venir à Dresde, invoque surtout les impossibilités pécuniaires, mais c’est davantage l'obstacle sentimental qui le paralyse. « Le devoir serait d'épouser sans aimer! autant dire, alors, de faire raisonnablement des bêtises ! » Or, sans répudier toute responsabilité envers sa compagne et son fils, il écrit sans ambages à Elise qu’il l'aime « comme une sœur ». Il lui faut autre chose”.
« La beauté, lui écrit-il durement dans la même lettre, me devient de plus en plus un besoin dans l’art et dans la vic!° », et, quelques lignes plus loin, il lui parle d’une charmante jeune fille, devenue sa Muse !!. C’est l’aînée des deux sœurs siciliennes, Angiolina et Emilia, que célèbrent à la même époque plusieurs passages de son journal, et il écrit avec enthousiasme à son ami Gurlitt : « en face, audessus, au-dessous, à côté de moi habitent de jolies filles, qui le soir apparaissent toutes, l’une après l’autre, aux balcons. Jamais solitaire ne fut monté sur une plus jolie bague !?. »
1. T., 111, 3172. Bw., II,-238 et suiv., 250, 260::Kah, II, 141. —= 2. Bw,. IX, 170, 171, 174, 181. — 3. Bw., III, 183. — 4. W., V, 125-198, 193; VIII, 371- 372; X, 45 et suiv., Bw., III, 189, 237, 256, 267, 269, 5. Bw., III. 261-262. — 6. Bw., LUI, 254, 255, 258, 261, 266. — 7. Bw., III, 2565. — 8. Bw., LIL, 250-253.
9. Bw., II, 252-256, T., 3482; cf. Bamberg, [, Vorwort, I-III ; Kuh, II, 124-198 et Tibal, 699-705. — 10. Bw., III, 249 (22 juillet 1845)..— 11. Bw., IL, 250.
12. T., 3489, 3490, 3499, 3497-3498 ; Bw., III, 261. Angiolina et Emilia étaient
Jusqu'au dernier instant, Hebbel n'éprouve pas la moindre nostalgie. [1 voudrait rester dans cette Lialie qui lui a fait oublier même Paris et seule la misère a le pouvoir de le faire rentrer en Allemagne'. Grâce à une dernière avance de Gurlitt, non découragé, mais le cerveau hanté d’espoirs précaires, il dit un adieu ému à Naples et aux belles Messiniennes, le 8 octobre, et peu après, repart de Rome pour Vienne où il arrive le 4 décembre?.